Bonnaire, forcément Bonnaire

Critique de L’Amante anglaise, de Marguerite Duras, vue le 23 octobre 2024 au Théâtre de l’Atelier
Avec Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann, mis en scène par Jacques Osinski

C’est marrant, les modes. Duras n’est pas beaucoup montée, et, tout d’un coup, deux Amante anglaise à l’affiche. On s’est dit qu’on en verrait au moins une, on a choisi notre camp, et nous voilà. Découverte d’un nouveau texte, découverte de Sandrine Bonnaire sur scène, retrouvailles attendues avec Gregoire Oestermann et Frédéric Leidgens, bref, des ingrédients qui composent normalement un bon moment. Mais on ne sait jamais vraiment à quelle sauce on va être mangé. Surtout avec Duras.

Ça commence avec un long interrogatoire. On ne voit que l’interrogé. On écoute. On cherche à comprendre. Il est question d’un meurtre assumé, mais non expliqué. Une femme, la femme de l’interrogé, a tué une autre femme, sa propre cousine, sourde et muette. Elle a dit que c’était elle, mais elle ne sait pas pourquoi elle a fait ça. C’est tout l’objet des deux interrogatoires qui vont avoir lieu. Comprendre qui est cette femme, et pourquoi elle a fait ça.

Je pourrais vous dire « c’est Duras », je perdrais déjà pas mal de monde. Mais il faut laisser une chance à son théâtre. Moi qui ai du mal avec ses romans, je suis souvent captivée par son théâtre. Peut-être parce qu’il ajoute à cette langue si spéciale une voix, un corps, une histoire, une essence, que je ne parviens pas à retrouver à la seule lecture.

C’est un fil, Duras. Les comédiens sont en équilibre sur un fil, et, bien vite, nous aussi. Soit on accroche, soit on tombe. Mais quand on accroche, c’est pour des sensations assez folles. C’est rien, Duras. C’est des mots, et des silences. Mais c’est rien, l’équilibrisme. C’est un fil, et le vide. C’est pareil. Tant que tout est habité, alors l’espace semble plein, et le coeur se retrouve au bord des lèvres. C’est exactement ce qu’on a ici.

On est quelque part entre interrogatoire et psychanalyse. Dans un monde assez hypnotisant. Il y a deux parties très distinctes dans ce spectacle. Il y a la première, très théâtrale. Les deux comédiens jouent, ils jouent l’interrogatoire, ils jouent le doute, ils jouent les silences, et cette notion de « jeu » n’a rien de négatif, au contraire, c’est un jeu extrêmement maîtrisé, un jeu admirable, mené par deux grands comédiens, un jeu d’un naturel évidemment déconcertant, mais c’est une partie qui diffère tellement de la seconde que je ne vois pas comment la décrire autrement.

Parce qu’il y a la seconde, très durassienne. En fait, c’est le personnage incarné par Sandrine Bonnaire qui est très durassien. Autant dans la première partie on avait parfois l’impression de récolter des indices, d’avancer, en tout cas d’être face à quelque chose de linéaire, de partager un même langage, autant là, on se retrouve dans une espèce de boucle infinie où, parfois, il y a une intonation, un mot, une virgule qui va évoluer et permettre un petit pas de côté vers autre chose.

J’ai toujours vu Duras incarnée par des comédiens stylisés, et j’ai aimé ça. Des Alexandre Pavloff, des Fanny Ardant. La proposition de Sandrine Bonnaire a quelque chose de beaucoup plus déstabilisant. C’est de la matière brute. Elle joue l’autre. Celle qu’on ne comprend pas et qu’on ne pourra jamais comprendre. Et son jeu ne ressemble d’ailleurs pas à ce qu’on rencontre ailleurs. Directive ou inhabitude de la scène, qu’importe. C’était le bon choix. Elle est fascinante. Sans fioriture, elle parvient à faire sentir une vie complètement intériorisée.

Et le plus troublant, c’est probablement comme elle arrive à faire se déplacer la question qui nous agite. Seule la question du meurtre, le pourquoi du comment, semble susceptible de nous maintenir et là, tout d’un coup, avec quelques mots pas plus hauts que les autres, peut-être des phrases à peine plus longue, en tout cas quelque chose d’à peu près indiscible, le sujet se déplace. Et le sujet, ça devient elle, et c’est elle qu’on veut connaître, c’est elle qui soudainement semble occuper tout l’espace, elle et son étrangeté, son mystère, sa différence. Et c’est finalement ce qui reste de ce spectacle. Ce regard dans le vide, qui ne comprend pas ce qu’il cherche, et qui essaie désespérément de rallonger le temps d’échange, de conversation, d’intérêt qui lui est accordé. Cet échange, ce premier pas dans la lumière, avant l’obscurité qui s’annonce, c’est un fil qu’on souhaiterait infini.

Pas facile A DéNouer

Critique de ADN, de Caroline Ami et Flavie Péan, vu le 4 octobre 2024 au Théâtre Michel
Avec Benoît Facerias, Anne Plantey, Alexandre Guilbaud, Valérie Even, Judith D’Aleazzo, et Eric Pucheu, mis en scène par Sebastien Azzopardi

Je ne sais pas si c’est le visuel de l’affiche, les couleurs, le thème, l’ambiance, la mention de Sebastien Azzopardi ou du Théâtre Michel qui a joué. Probablement un peu tout. Le thriller qui tourne autour d’un sujet scientifique en mode Les Experts, ça m’a emballée – et pourtant je n’ai jamais regardé un seul épisode des Experts. Alors ai-je été conquise ? À quel point le spectacle est-il allé au bout de ses promesses ? L’intrigue m’a-t-elle menée en terrain inconnu, ou bien ai-je deviné les secrets avant le dénouement final ? SUSPENSE.

On va essayer de laisser aussi un peu de suspense sur l’intrigue. Donnée 1 : un test ADN révèle que Tomas n’est pas le père de l’enfant qui vient de naître, mais son oncle. Donnée 2 : les conclusions scientifiques ne comportent aucune erreur. Donnée 3 : il n’a pas de frère. Trois données qui ne semblent pas pouvoir coexister ensemble. Pourtant – et c’est là tout l’art de l’intrigue policière – petit à petit, les fils vont se dénouer.

Enfin, au début, il va surtout y avoir plein de nœuds partout. Moi qui reproche parfois aux spectacles de mettre trop de fioritures inutiles à l’action, celui-ci semble avoir trop d’action et oublie de prendre un peu son temps. Ça va trop vite pour un thriller, sans non plus réussir à mettre en place un rythme qui soit vraiment haletant. Les scènes sont courtes et rapides, les indices s’enchaînent sans qu’on ait vraiment le temps de bien intégrer celui qui vient d’être découvert. Il y a trop d’indices, trop de va et vient, trop de mouvement – ou je me fais vieille, c’est possible aussi. Le mystère est suffisamment intriguant pour maintenir l’attention du spectateur, mais les chemins pris pour passer d’un point A à un point B sont parfois un peu obscurs.

© Emilie Brouchon

Et puis bon. Là je suis un peu embêtée. Parce qu’à un moment, j’ai lâché mes notes. Parce qu’il y a un temps pour tout. Un temps pour être sérieux et un temps pour lâcher prise. Et moi aussi j’avais envie de me laisser emporter. Et je n’ai pas été emportée parce que j’ai fait l’effort de me plonger dedans. Non. J’ai été prise au collet. Pas le choix, en d’autre terme. Mea culpa, donc, je n’ai fait que la moitié de mon travail (attention, c’est une excuse qui ne fonctionne pas dans tous les jobs). Mais voyez ça comme un point plutôt très positif sur le spectacle. C’est comme si le début éclatait en plein d’informations différentes pour finalement suivre une piste plus linéaire et vraiment nous emporter.

Et il nous emporte complètement. Et une fois qu’on est bien dedans, on peut même apprécier tout ce qui est autour. Et on peut parler avec un véritable enthousiasme de cette scéno ingénieuse, qu’on accusait d’alourdir un peu le spectacle au début et qui nous semble soudainement tellement bienvenue, tellement essentielle, tellement dans l’ADN de ce spectacle. Et on peut savourer cette chouette utilisation de la salle, ces changements d’ambiance inattendus mais terriblement efficaces, ce petit fricottage avec la comédie, qui apportent des rires francs, un rythme différent, presqu’un nouveau souffle pour mieux repartir dans l’enquête.

© Emilie Brouchon

Les trois font le Père !

Critique du Père Goriot, de Balzac, adapté par David Goldzahl, vu le 30 septembre 2024 au Théâtre des Gémeaux Parisiens
Avec Delphine Depardieu, Jean-Benoît Souilh et Duncan Talhouët, mis en scène par David Goldzahl

Ambivalence, quand tu nous tiens. Dès que j’ai vu la programmation du Théâtre des Gémeaux, j’ai eu envie de découvrir Le Père Goriot. Et quand j’ai vu que c’était une adaptation avec trois comédiens, j’ai un peu déchanté. Mais bon. J’ai voulu me fier à ma première impression. Quelle sage décision. Il faut toujours se fier à sa première impression.

J’ai lu Le Père Goriot il y a loooooongtemps et je n’en garde pas énormément de souvenirs. J’ai aimé, mais c’est pas non plus le banger que je conseille à tout le monde. Dans la famille des auteurs réalistes, je suis plutôt team Maupassant. Team accessibilité, team phrases courtes, team action qui avance, vous voyez. Il se trouve que j’étais au théâtre ce soir-là avec une personne full team Balzac. Le genre prof de français qui ne jure que par ces auteurs qui tombent souvent des mains du reste des mortels. Et le truc assez fort, c’est qu’on a toutes les deux passé une merveilleuse soirée.

Pour les gens comme moi qui ne s’y connaissent pas trop, Balzac, ça pourrait (grossièrement) être résumé ainsi : des descriptions qui font une grande partie de l’art du Monsieur + un talent de conteur et de narrateur hors pair. Les vrais de vrais aiment les deux éléments. Les autres s’accrochent à l’histoire pour mieux digérer le reste. C’est là-dessus qu’ils ont misé. Pour parler autant aux novices qu’aux passionnés, il n’ont gardé que l’action, la trame principale du Père Goriot, enlevé tout ce qui est analyse ou description, et PAF, ça fait non pas des Chocapics, mais un spectacle complètement prenant.

C’est le genre de spectacles qui a tout compris. Et on a su tout de suite qu’on allait être conquis. Parce qu’il commence avec un rythme, une atmosphère, une énergie qui ne peut que vous embarquer. Et qu’il ne redescend pas en bpm de tout le spectacle. Rendons à César ce qui est à César : ça nous a quand même rappelé que Balzac écrivait de grands romans populaires. Mais on sent aussi que l’adaptation est ultra efficace. Très bien pensée. Vraiment bien fichue. Et servie à merveille par un excellent trio de comédiens.

Ce qui pourrait manquer ne manque à aucun moment. La scénographie est ingénieuse et, malgré une multiplication des personnages pour toujours le même nombre de comédiens, ne nous perd à aucun moment. Cerise sur le gâteau, non seulement c’est bien fait, mais c’était une bonne idée dès le départ car l’intrigue, qui prend parfois des couleurs quasi policières, a quelque chose d’intrinsèquement très théâtral. On est dans le Paris du début du 19e et l’on cherche à s’élever dans le grand monde, on cherche à être vu, on fait des visites, on croise du monde, on entre dans des salons et on se fait bannir d’autre. Bref, on vit à toute allure. Et rien ne semble pouvoir les arrêter. Sauf les applaudissements, nourris, à la fin du spectacle.

© Studio photo de Jarnac

A quelques numéros du ticket gagnant…

Critique de Mon jour de chance, de Patrick Haudecoeur et Gérald Sibleyras vu le 28 septembre 2024 au Théâtre Fontaine
Avec Guillaume de Tonquédec, Loïc Legendre, Lysiane Meis, Jean Franco, et Caroline Maillard, mis en scène par José Paul

Le comment du pourquoi j’ai voulu voir ce spectacle tient en un seul nom. José Paul – allez, en deux, car Lysiane Meis est un aimant à Mordue autant que José Paul, mais disons que là où il y a l’un, l’autre n’est jamais très loin. Ils doivent faire partie des artistes que je suis depuis le plus longtemps. Ça doit faire 15 ans qu’à chaque fois que je vois leur nom quelque part, je fonce. Tête baissée. Sans rien lire. S’ils sont là, metteur en scène ou comédien(ne) (les deux, c’est encore mieux), je sais que ce que je vais voir est forcément quali. Et rassurez-vous, même si je vais mordre un peu aujourd’hui, je vous le dis : c’est quali.

Haaaa que je suis embêtée. Je suis embêtée parce que je sais qu’en bonne mordue que je suis, je vais pondre un article qui va apparaître comme plutôt négatif alors que c’est globalement un bon spectacle. Je le dis ici, si vous cherchez une bonne comédie qui fonctionne, Mon jour de chance remplit le contrat. J’ai probablement vu trop de bonnes comédies qui fonctionnent et je fais maintenant la fine bouche si je respire un peu trop longtemps entre deux rires. C’est la contrepartie d’aller (trop) souvent au théâtre. On devient (trop) exigeants.

Cette critique, c’est un peu mon « c’est pas toi, c’est moi » (mais non José, jamais je ne t’abandonnerai, j’aime trop tes spectacles, no worry). C’est moi qui en attendais probablement trop, moi qui voulais une comédie à me décoller la mâchoire, moi qui attendais l’engrenage infernal qui embarque toute une salle avec lui dans une effet boule de neige totalement délirant. Moi aussi qui ai peut-être vu/lu/entendu parler de trop d’oeuvres au sujet semblable, sur lequel je ne vais pas trop m’étendre pour ne pas trop divulgâcher mais disons de « boucle infinie combinée à la visite de différents multivers ». Vous voilà bien avancés.

Et donc, en prenant en compte toutes ces mises en garde, qu’est-ce que je lui reproche, à ce spectacle ? De n’être « pas assez », je dirais. La première scène met en place l’intrigue selon les codes habituels du genre, mais on voit finalement venir le plot twist. On entre alors dans une espèce d’engrenage dont je n’ai, pour ma part, attendu qu’une seule chose : qu’il s’emballe complètement. Or il se traîne un peu, cet engrenage. Les situations sont souvent attendues et on comprend trop vite ce qu’il se passe ou ce qu’il va se passer.

Alors, je pinaille. C’est vrai que certaines scènes parviennent à nous prendre par surprise. Et c’est peut-être là que le bât blesse. C’est peut-être ce qui m’a manqué. Je crois que j’aurais aimé me laisser davantage surprendre, en fait. Le plaisir de découvrir de nouvelles situations, le plaisir de comprendre ce qui se joue face à nous existe bien. Mais c’est un plaisir trop rapide, qui repart aussitôt qu’il est arrivé. Je crois que j’aurais aimé retrouver plus souvent ce petit crépitement intérieur face à une scène inattendue. Mais quand on réutilise toujours le même procédé, il faut parvenir à maintenir le spectateur en haleine par des changements, même infimes – de rythme, d’ambiance, que sais-je. Là, même si c’est suffisamment bien fait pour qu’on suive avec attention tout le spectacle, on attend toujours « un peu plus ». On attend la frénésie.

En immense analyste du spectacle que je suis, j’aurais tendance à dire qu’avec ce matériau, on aurait pu atteindre la frénésie. Il y a un vrai potentiel emballement. Alors qu’est-ce qui coince ? Un rythme qui ne s’est pas encore tout à fait trouvé – le spectacle a commencé il y a dix jours, soyons indulgents – mais je me dis, peut-être, aussi, une ambiance voulue. Ils se contentent de jouer la situation. Ils ne vont pas chercher d’effets en plus. Et surtout, surtout, en choisissant Guillaume de Tonquedec pour jouer le personnage « principal », cela instaure une certaine atmosphère. S’il est très bon pour jouer les paumés et que son personnage fonctionne à merveille, il manque peut-être d’une petite évolution entre les différentes scènes pour mettre un vrai doigt dans l’engrenage. Il manque peut-être d’un grain de folie, un soupçon d’accélération et une pointe de lâcher prise. Et la machine infernale s’emballera !

© Bernard Richebé

De par Dieu, quelles Liaisons d’enfer !

Critique des Liaisons Dangereuses, d’après Choderlos de Laclos, vues le 25 septembre 2024 à la Comédie des Champs-Élysées
Avec Delphine Depardieu, Valentin de Carbonnieres, Salomé Villiers, Michèle Andre, Pierre Devaux, Marjorie Dubus Et Guillaume De Saint Sernin, mis en scène par Arnaud Denis

Je crois que depuis que je suis Arnaud Denis, c’est-à-dire depuis bientôt 15 ans maintenant, j’entends parler de ce spectacle. Créé à Lyon sous une autre distribution puis mis en pause par les problèmes de santé du comédien-metteur en scène, j’ai été absolument ravie d’apprendre qu’il serait repris à Paris cette saison. Quand le rideau s’ouvre, pas de doute : on est bien dans une mise en scène d’Arnaud Denis. Je pratique ses spectacles depuis suffisamment de temps pour accueillir cette scénographie légèrement infernale presque chaleureusement. Et pourtant je sais qu’on va plonger dans les abysses plus rapidement que je ne saurai m’y préparer. Mais je n’attends que ça. Je suis prête.

Ceux qui savent savent. A ceux qui ne savent pas tout, on va tenter de ne pas trop en dévoiler. Disons que j’étais avec un ami ce soir-là qui s’est senti très mal à l’aise avec ce qui se passait sur scène. Autant dire les choses nettes : c’est la méchanceté faite homme et femme. C’est un jeu d’influences terrible, pleine de manipulation de sentiments, de rancoeur et de vengeance. C’est moche, et tant de mocheté touche parfois au sublime. C’est orchestré par deux personnages terrifiants, le marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, autrefois amants, qui partant de leurs confessions sur leurs diverses conquêtes amoureuses vont s’entraîner dans des intrigues de plus en plus immorales.

Comme beaucoup, je suppose que j’ai été davantage marquée par le film de Stephen Frears que par l’oeuvre de Choderlos de Laclos. Il la magnifie, la rend réelle et donc plus effroyable encore. L’adaptation qu’en avait proposée John Malkovich à l’Atelier il y a plus de dix ans, se distinguant plus franchement du film par sa modernité, fonctionnait aussi bien. Arnaud Denis fait un autre pari. Dans la forme, on se rapproche de l’oeuvre originale – aucun anachronisme n’est à relever. Le texte, lui, a été réécrit. Et c’est sans doute la première grande réussite de ce spectacle. L’adaptation. Du roman de Laclos, il ne reste que la trame principale, mais il faut reconnaître que l’adaptation d’Arnaud Denis est terriblement efficace. Le roman épistolaire est devenu un vrai texte de théâtre qui fonctionne bien en bouche. Cette histoire fait toujours autant d’effet. Dans la salle, d’ailleurs, les réactions fusent. Les mots sont crus, les situations terribles, la méchanceté est partout, autant vous dire que les spectateurs se régalent. On n’est pas dans le lisse, autant le savourer !

© Cédric Vasnier

La deuxième grande réussite de ce spectacle, c’est le duo formé par Valentin de Carbonnières et Delphine Depardieu. Pas évident pourtant d’incarner ce binôme légendaire. Pas évident de passer derrière les mythiques John Malkovich et Glenn Close. Pas évident pour Delphine Depardieu de reprendre le rôle derrière Anne Bouvier. Pas évident pour Valentin de Carbonnières de remplacer Arnaud Denis. Et pourtant, si on n’avait pas connu ces changements, on aurait dit que les rôles avaient été écrits pour eux. Ils sont divins. Les scènes entre eux deux ressemblent à des combats d’épée sur un fil d’équilibriste. Ils s’envoient des couteaux qui fendent l’air et qui éclatent en un mélange captivant de balles d’insolence et de bulles de plaisir. On rit un peu jaune, on contracte un peu la mâchoire, on a un peu la chair de poule, mais damned, que c’est bon, que c’est beau !

On n’avait sans doute pas mesuré le talent de Delphine Depardieu à sa juste valeur. C’est marrant, on la rencontrera à nouveau quelque jours plus tard sur un autre plateau, dans un tout autre genre – Le Père Goriot, Théâtre des Gémeaux, pour les curieux – et elle sera tout aussi remarquable. Mais revenons à sa Merteuil. Effrayante. Badass. Avec quelque chose de pathétique. Comme une solitude glacée. Elle nous saisit à chaque réplique. Son autorité naturelle remplit tout le plateau. Ses ruptures de rythmes ajoutent encore du relief à un personnage déjà tellement dessiné. Elle est fascinante. Elle est immense.

Le pendant de ces deux grandes réussites, c’est que ce qui n’est ni Merteuil ni Valmont en devient parfois moins savoureux. Les personnages ont été peut-être un peu plus écourtés, entraînant parfois des raccourcis trop rapides sur l’intrigue qui perd en clarté. Cette ambivalence se ressent surtout dans le rythme des scènes, palpitantes et sans fioriture quand elles sont menées par nos deux maîtres du jeu, plus lentes et irrégulières quand les autres personnages mènent la danse. On y était dans les premières, il y a fort à parier que le spectacle a été resserré depuis. On était quelque part dans l’abîme. Prochain étage : les enfers. Bienvenue à destination !

© Cédric Vasnier

Tsyrano

Critique de Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, vu le 20 septembre 2024 au Théâtre Montparnasse
Avec Arnaud Tsamere, Camille Favre-Bulle, Maud Le Guénédal, Alexandre Bierry, Alexis Desseaux, Jean-Pierre Malignon, Bruno Paviot, Vincent Remoissenet, Benoit Tachoires, Loïc Trehin, mis en scène par Alain Sachs

Je vais vous dire précisément l’état d’esprit dans lequel j’ai vu ce Cyrano. J’ai payé mes places. Pas que je paie rarement mes places ni que je sois particulièrement radine, merci pour moi, mais ce qu’il faut comprendre là-dessous, c’est que j’ai refusé de demander des places pour un spectacle que j’étais à peu près sûre de ne pas aimer. Enfin, ne pas aimer, je n’y crois pas trop. J’aime toujours un peu Cyrano. Parce que ces vers me touchent beaucoup trop pour ne pas aimer au moins un peu. Disons que j’étais sûre de mordre. Franchement, Arnaud Tsamère en Cyrano ? Franchement ? Franchement, oui !

Je ne sais pas si c’est moi qui desserre progressivement la mâchoire ou Arnaud Tsamère qui gagne petit à petit en aisance sur le plateau – sûrement un peu des deux. Je ne sais pas ce qui crée le déclic chez moi, ce qui m’apaise et me permet de rentrer tout à fait dans le spectacle. Je crois que j’ai vraiment du mal à avec le principe de tête d’affiche, parce que j’ai vu trop de tête d’affiches ne pas « mériter » les plateaux qu’ils occupaient et devenir comédiens de troupe sur leur simple nom. Mais je comprends vite qu’Arnaud Tsamère n’est pas de ceux-là. Il est venu jouer Cyrano. Il a travaillé à être Cyrano. Et il est Cyrano.

Je mets probablement un peu de temps aussi pour accepter le parti pris de ce Cyrano. Je commence à avoir quelques Cyranos au compteur, je connais bien le texte, jusqu’à pouvoir en réciter des passages entiers. Mais on ne fait pas quinze ans de critique pour tout regarder de son point de vue. Du point de vue le plus objectif que je peux adopter, ce Cyrano, sans doute un peu scolaire, me semble être une très bonne approche de l’oeuvre. Sur le fond, elle a été coupée, c’est vrai, mais elle m’évoque les versions jeunesses raccourcies de chef-d’oeuvres comme Les Misérables que j’ai lues quand j’étais plus jeune. On enlève le superflu – si tant est qu’il peut y avoir du superflu dans Cyrano – et on ne garde que le coeur, que les plus beaux vers, que ceux qui font avancer l’action. Sur la forme aussi, on est sur quelque chose de presque vulgarisé. Les vers de Rostand sont dits de manière très détachée, très claire, pas trop rapide – et qui manque peut-être encore un peu de naturel et de lâcher prise, si on doit aller au bout de la critique. C’est peut-être l’accessibilité, le spectacle populaire, familiale, que je salue le plus dans ce spectacle. Alors à ceux qui connaissent déjà bien la pièce et qui cherchent le Cyrano de leur vie, peut-être qu’il faut passer votre chemin. Quoique…

Quoique, déjà, Arnaud Tsamère compose un Cyrano qui tient complètement la route. Je dirais même plus : il est un Cyrano étonnant. L’air sûr de lui, il a l’allure de Cyrano sans en avoir la carrure. Il est peut-être un peu trop beau garçon pour le personnage, mais finit par se faire totalement oublier derrière son grand nez. Le regard rieur, sympathique, tantôt très juste, tantôt peut-être un peu trop neutre, sans doute plus à l’aise avec le panache de son personnage qu’avec sa sensibilité, il est un Cyrano amoureux des bons mots, blagueur sans pour autant être léger. Il a parfois l’air d’auto-admirer sa prose, comme s’il riait de ses propres blagues ou s’il était conscient de sa supériorité intellectuelle. Pas de doute en tout cas, il ajoute ce petit truc en plus qui permet au personnage de se déployer tout à fait. Et que ce petit truc vienne de son métier d’humoriste, son respect infini pour le personnage, ou d’un travail minutieux sur le texte, je m’en fous.

Mais mon plus grand quoique s’appelle Camille Favre-Bulle. Ca fait un petit moment maintenant que je suis cette comédienne et j’étais absolument ravie, quoi qu’un peu étonnée, de la découvrir en Roxane. Si on en était encore aux « emplois » – et je suppose qu’inconsciemment j’y suis encore un peu, shame on me ! – ce n’était pas forcément en Roxane qu’on l’aurait imaginée. Et pourtant, en la voyant, c’est juste une évidence. Disons les termes : c’est la plus grande Roxane que j’ai jamais vue. Et que je verrai probablement jamais. Elle ajoute au personnage des tonalités que je n’avais encore jamais entendues – et qui sont pourtant bien là, dans le texte. Et on découvre alors tous les contours d’un personnage si complet : une grande amoureuse, pleine de courage, une femme déterminée, lumineuse, maligne, intelligente, drôle, fine, pleine de vie, de grâce, et de force. Une femme guidée par des sentiments trop grands qui l’aveuglent, bien trop ancrée dans l’émotion pour laisser suffisamment de place à la raison d’éclore. Et c’est ce qui transparaît le plus sur scène. Elle semble inventer son texte en le disant, guidée par l’intuition du moment. Elle est simplement divine. Bravo, bravo, bravo.

Un spectacle un peu trop effilé

Critique du Petit Coiffeur, de Jean-Philippe Daguerre, vu le 19 septembre 2024 au Théâtre des Gémeaux Parisiens
Avec, en alternance, Félix Beauperin, Pierre Besnoit, Raphaëlle Cambray, Arnaud Dupont, Brigitte Faure, Romain Lagarde, Charlotte Matzneff, Sandra Parra, Thibaut Pinson, Julien Ratel et Thierry Sauzé, mis en scène par Jean-Philippe Daguerre

Un nouveau théâtre qui ouvre à Paris, c’est vraiment le feu. Et peut-être encore plus quand c’est le Théâtre des Gémeaux Parisiens, soit le petit frère du Théâtre sudiste du même nom dans lequel j’use mes fonds de culottes chaque années durant le festival OFF d’Avignon. J’a-dore ce lieu. Alors, j’étais carrément enthousiaste pour l’arrivée du petit nouveau. J’ai envie de tout voir. Et je me suis dit, pourquoi pas commencer par une valeur sûre, a.k.a un spectacle d’un auteur que je connais déjà un peu (et que j’aime beaucoup) et qui tourne depuis des années ? Le Petit Coiffeur, donc, c’est parti.

Il n’y a pas si longtemps, j’écrivais dans un autre article que j’en avais un peu ma claque, des nazis. Bon, là, pas de nazis en chair et en os, mais on est quand même en 1944, à Chartres, vous voyez l’ambiance. Mais je ne vais pas trop en dire. Car j’avais moi-même jeté un oeil au résumé et lu qu’une mère coiffeuse envoyait certaines clientes à son fils pour « une activité tout à fait particulière ». N’ayant pas du tout deviné l’activité tout à fait particulière et souhaitant vous laisser savourer l’effet de surprise, je m’arrête donc là. 1944. Libération de Chartres. Le reste appartient au spectacle.

Mince alors. C’est la pensée qui m’habite pendant tout le spectacle. Mince alors. Comment un spectacle qui tourne depuis tant d’années, qui me donne parfois l’impression d’avoir été vu par tout mon entourage, peut n’être « que » correct ? Je venais peut-être avec trop d’attente. Avec, encore une fois, comme dans tous les derniers Daguerre que j’ai vus, le souvenir du percutant Haffman en tête. Alors, c’est vrai, il a quelques excuses. C’est le spectacle qui ouvre la programmation de ce nouveau théâtre, le premier spectacle à jouer en ce premier jour d’ouverture, et malgré toutes ces premières fois, la salle est à moitié vide. Autant vous dire que ça ne doit pas aider les artistes. D’autant que le spectacle a déjà plusieurs années, il a (beaucoup) joué, il a (beaucoup) tourné, il a changé de distribution, tout cela peut nuire à l’énergie d’un spectacle. Double peine pour Le Petit Coiffeur, qui cumule les affres d’une première ET d’une reprise.

Mais la question que je me pose, c’est qu’aurait-elle été, l’énergie du spectacle, si on avait été dans un « bon » jour ? J’ai l’impression de faire à ce Petit Coiffeur les mêmes reproches que j’avais déjà faits à Du charbon dans les veines. L’écriture fonctionne, l’histoire se laisse suivre, les comédiens sont très bons, et pourtant. Et pourtant, on a beau avoir envie de connaître le dénouement, on n’est pas complètement dedans. C’est peut-être ces scènes courtes, un peu hachées, c’est peut-être ces bouts de décor pas clos, c’est peut-être ces bouts d’Histoire qui ne collent pas bien à l’histoire, c’est peut-être ces bouts de phrases trop pudiques pour dire vraiment les choses, c’est peut-être ce rythme auquel on n’est plus habitué. C’est peut-être toutes ces choses assemblées qui ont du mal à former un tout qui emporte. C’est peut-être que ça manque d’un liant. C’est peut-être pour ça que je suis passée un peu à côté.

© Fabienne Rappeneau

Laisse Goldoni à Venise !

Critique de La Veuve Rusée de Carlo Goldoni, vue le 18 septembre 2024 au Théâtre des Bouffes Parisiens
Avec Caterina Murino, Sarah Biasini, Vincent Deniard, Vincent Desagnat, Thierry Harcourt, Tom Leeb, Pierre Rochefort, et l’amicale participation vocale de Jean Reno, mis en scène par Giancarlo Marinelli 

C’est le genre de soirée complètement dingue ou je sors le sourire aux lèvres en disant « c’était complètement raté ». C’est vrai, selon certains critères, c’était complètement raté. Et pourtant, je ne peux pas dire que j’ai passé une mauvaise soirée. Même le raté m’a amusée. Je suis même quasi sûre qu’il m’en restera quelque chose. Alors peut-on vraiment dire que c’était raté ?

Déjà, un peu de contexte. Pour savoir dans quoi on met les pieds. On met les pieds dans le Goldoni de la commedia dell’arte, le Goldoni au caneva simple et prévisible, plutôt répétitif dans sa forme, sans grande profondeur ni rebondissement, mais dans lequel on retrouve ces chouettes personnages féministes chers à Goldoni et qui pourrait suffire à assurer une soirée divertissante, bien que légère. Ça, c’est le fond. Pas forcément ma came, mais pourquoi pas. Pour mettre en scène cette comédie, le metteur en scène semble avoir voulu mettre de côté les codes de la Comedia Dell Arte. Il semble avoir voulu traiter la pièce autrement. La seule chose que je n’arrive pas à déterminer, c’est s’il a choisi de la prendre au 1er ou au 15e degré. Mais voyez plutôt.

Si je vous résumais la pièce rapidement, voilà ce que je vous dirais : nous sommes à Venise. Rosaura est jeune, belle, riche et veuve : elle ne manque donc pas de prétendants. Ne sachant qui choisir entre l’anglais, l’italien, le français et l’espagnol, elle va leur jouer un petit tour de passe-passe afin de mettre leur amour à l’épreuve. Peut-être que rien qu’en lisant ça, on peut essayer de deviner ou de dessiner les scènes suivantes. Voire même la fin. Pour mettre en scène ce genre de texte, j’aurais tendance à dire qu’il faut jouer sur ressorts. Jouer rapidement, jouer sur les corps, jouer sur les grimaces. Insister, quitte à un peu trop en faire. De la commedia dell’arte, quoi. De ces conseils sages et avisés que j’aurais donnés en grande metteuse en scène que je suis, Giancarlo Marinelli n’a conservé que la fin. Il a décidé d’en faire trop. Mais pas du tout sur le rythme, non. Il a décidé d’en faire trop dans le kitsch.

Je ne sais pas ce qu’il a lu ou vu dans ce texte, mais il semble vouloir donner une impression d’enchantement, de magie. Tout scintille, tout est beau, tout est coloré… tout est kitsch. Terriblement kitsch. Je ne sais pas si je dois commencer par les lumières trop appuyées, les projections de Venise trop brillantes, les costumes trop irisés, les pétales de rose trop ridicules. Alors je ne vais m’arrêter que sur le pire. Le pire du pire. La musique. La musique, c’est vraiment le grand n’importe quoi de ce spectacle. Elle est là souvent, beaucoup trop souvent, recouvrant les paroles des comédiens des airs les plus clichés et attendus de la comédie romantique. On se demande parfois si on est chez Disney, parfois dans un film des années 80, parfois sur Radio Nostalgie.

Et pourtant, dans ce tout très surchargé, très étrange, très décalé, les comédiens font le taf. Et même plus que ça. La troupe fonctionne, l’alchimie est là. Malgré tout ce que Giancarlo Marinelli semble avoir sciamment effacé, comme cette satire des nations, on entend tout ce qui n’est pas recouvert par le kitsch ou par l’étrange direction d’acteur. Je dirais même mieux : ces deux éléments se compensent, en fait. Le kitsch est trop, la direction d’acteur pas assez. Too much d’un côté, trop lent, trop long, de l’autre. C’est comme si ces deux extrêmes s’annulaient entre eux. Ne reste alors que le talent des comédiens. Et ils en ont beaucoup. J’ai été brave, d’ailleurs, car je ne savais pas que c’était une scène de stars.

En brave théâtreuse que je suis, j’étais ravie de retrouver Sarah Biasini et Vincent Deniard, dont je connais le talent, intriguée de découvrir Thierry Harcourt sur scène, lui dont j’ai vu tant de mises en scène au théâtre ; curieuse aussi de retrouver Caterina Murino, que j’avais découvert dans Piège pour un homme seul l’année dernière et qui m’avait déjà beaucoup convaincue – elle est une merveilleuse Veuve Rusée. J’ai passé toute la pièce à me demander qui était ce « prétendant français » dont le visage me disait quelque chose, jusqu’à ce qu’on me signale que c’était Vincent Desagnat. On était donc bien dans un étrange multivers ce soir pour que l’acolyte de Michael Youn, animateur du Morning Live et membre des Fatal Bazooka, se retrouve sur scène dans un Goldoni. Et je lui dis merci. Je sais que si j’avais su ça avant, je me serais dit qu’il n’avait probablement rien à faire là. Je sais aussi que, devant sa prestation, je me serais rendue compte assez rapidement qu’il avait complètement sa place sur la scène des Bouffes Parisiens. C’est trop bon de s’auto-brain. Alors merci, Vincent Desagnat ! Ravie également d’avoir découvert Pierre Rochefort, touchant prétendant italien, et Tom Leeb, brillant Arlequin qui s’illustre dans les scènes peut-être les plus virevoltantes, et qui bénéficie d’ailleurs des rares moments sans musique – qui ont été pour moi les meilleures scènes. Mais la musique est-elle absente pour mettre en valeur les meilleures scènes, ou sont-ce les meilleures scènes car justement il n’y a pas de musique ? Le mystère reste entier.

Scary Play

Critique de La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, de Michel Marc Bouchard, vue le 17 septembre 2024 au Théâtre Tristan Bernard
Avec Gaëlle Billaut-Danno, David Macquart, Marie Montoya, Benjamin Penamaria, Julien Personnaz, Margaux Van Den Plas, mis en scène par Didier Brengarth

Je ne sais pas trop pourquoi, ce titre m’a parlé. C’est un titre long, trop long sans doute pour n’être pas clivant, mais c’est un titre qui pose tout de suite un cadre. C’est un titre qui annonce un thriller. C’est un titre qui respire le suspens. C’est un titre qui ne dit pas où il met les pieds. Et je n’avais aucune idée de où je mettais les pieds. Je me suis contentée du titre, de cette affiche qui m’attirait et du nom de Xavier Dolan qui a poppé sur mon écran. Plus qu’à me laisser emporter.

Et tout de suite, dès le début, je me suis dit que j’avais eu raison de faire confiance. Le début est singulier. Prometteur. Original. Le sujet qu’il propose ressemble à un cabinet de curiosités aux recoins infinis, dans lequel on a volontiers envie de se perdre. Et on se laisse emporter. On se laisse emporter, et nous voilà dans une chambre mortuaire, où Mireille, thanatopractrice de stars, qui intervient sur les célébrités du monde entier, vient d’arriver. Elle vient s’occuper de sa mère, morte il y a peu. Elle n’était pas revenue dans ce village depuis des années. La confrontation avec ses frères convoquera quelques souvenirs… et résoudra aussi quelques mystères.

Donc, vous l’aurez compris, on est dans un thriller. Tout a été fait pour nous mettre dans les conditions du thriller. Il y a une femme morte au milieu du plateau, un énorme mystère en début de spectacle, bref, on n’a qu’une hâte, c’est de connaître le pourquoi du comment. Seulement voilà. Le temps passe et le mystère traîne un peu à se découvrir. Si les personnages des frères sont en plein dans le suspens, un autre personnage se détache de cette ambiance glaçante pour devenir le contrepied comique de cette histoire. Et ça fonctionne. Ça fonctionne même un peu trop bien.

Il faut vous imaginer le truc. Il y a un mort sur la scène. Tout de suite, tout devient acceptable. Et notre sujet de base est quand même une famille pour le moins dysfonctionnelle. Si on enlève le mort, on est quand même dans un canevas assez commun d’une presque comédie familiale. Bref, le lieu idéal pour les blagues les plus tordues. Les plus macabres. Tu peux tout faire, avec un mort sur scène. Alors on entre dans un autre genre. On entre dans un humour noir, assez inattendu, un peu décalé, qui nous emporte de plus en plus. Et on se met à s’intéresser à autre chose qu’à notre mystère initial.

Sauf que nos personnages, eux, tiennent à nous rappeler régulièrement qu’on est dans un thriller et qu’il y a un mystère à résoudre. Et ils le font peut-être un peu (trop ?) grossièrement. C’est comme si le milieu du spectacle ne parvenait pas à trouver son équilibre entre la dose d’humour et la dose de thriller. Le premier fonctionne mieux que le deuxième et Laurier Gaudreault est passé au second plan pour moi, quand il est resté au premier plan pour les personnages. Forcément, ça crée un décalage. Pas bien grave, mais disons que le milieu du spectacle peine un peu à trouver son rythme. On aimerait presque qu’il passe complètement dans la comédie, pour profiter de toutes ces chouettes vannes qu’on voit rarement ailleurs.

Et puis tout d’un coup la révélation arrive et l’air se densifie. Chose rare, la révélation est à la hauteur de l’attente. Elle est même probablement au-dessus de l’attente, puisque l’attente était un peu retombée avec les scènes précédentes. Je ne sais pas si c’était stratégique, probablement pas, mais à ce moment-là, pour sûr, on raccroche. Ça fait quelques scènes qu’on se tortille un peu le popotin et tout d’un coup on se dit qu’en fait, c’était pas si mal, ce spectacle.

Mi-mage, mi-kremlin

Critique du Mage du kremlin, librement adapté du roman de Giuliano da Empoli, vu le 6 septembre 2024 à La Scala Paris
Avec Hervé Pierre, Karina Beuthe Orr, Philippe Girard, Andranic Manet, Stanislas Roquette, Claire Sermonne, Irène Ranson Terestchenko, mis en scène par Roland Auzet

A l’annonce de l’adaptation du Mage du Kremlin au théâtre, j’étais tiers-dubitative – je n’ai pas adoré le roman à la hauteur de mes attentes, en tout cas à la hauteur des critiques qui pullulaient de partout – tiers curieuse – pourquoi adapter ce roman ? qu’est-ce que la scène apportera de plus que l’écrit ? – tiers-enthousiaste – Hervé Pierre, toujours, que je suis encore plus attentivement depuis son départ de la Comédie-Française. C’est l’enthousiasme qui a pris le dessus lorsque j’ai découvert l’entièreté de la saison de la Scala : tout ou presque me fait envie. Et c’est la déception qui a finalement été gagnante de ce combat au sortir du spectacle. Tout cette palette d’émotions, pour ça.

Comment résumer le Mage du Kremlin ? Ou en tout cas, comment résumer l’adaptation théâtrale qui en a été faite ? Le mage du kremlin, c’est Vadim Baranov, l’homme qui murmurait à l’oreille de Poutine. Il va raconter son histoire, et donc celle de l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine. C’est donc une plongée dans les mécanismes du pouvoir, mais aussi dans l’histoire de la Russie. Et c’est pas simple, l’histoire de la Russie.

Ça commence vraiment très mal. Le début du spectacle consiste en un déplacement tout à fait inutile du décor. Genre, le décor est dans une position quand les spectateur s’installent, et les comédiens changent tous les meubles de place avant de commencer la première scène. C’est le genre de truc de mise en scène gratuit, déjà un peu désuet, qui ne me met pas dans les bonnes conditions. Et la suite est pire. La première scène est longue. Très longue. Trop longue. Interminable, en fait. Et, a posteriori, difficilement reliable au reste. Je finis par décrocher. Je fais des grimaces dans le miroir. Je regarde Armelle Héliot qui pique du nez. J’attends la suite.

Et puis la première scène se termine. Et on entre enfin dans le vif du sujet. Et c’est là que le spectacle commence à présenter de multiples personnalités. Il y a cette mise en scène inutilement agressive pour les yeux, pour les oreilles, mi-kitsch mi-électro, qui vient remuer trop régulièrement la salle et semble en totale dissonance avec ce texte parfois trop verbeux, parfois trop littéraire, qui tente de s’articuler entre les différents personnages. Parlons-en, de ce texte. Lui aussi a de multiples personnalités. Certaines scènes fonctionnent mieux que d’autres : certains dialogues semblent construits et paraissent interminables quand d’autres, souvent des monologues construits comme des morceaux de bravoure, moins artificiels, fonctionnent bien mieux.

En analysant davantage le texte, un petit couac se fait connaître. Je me rends compte que c’est souvent lors des scènes impliquant les personnages féminins que je m’ennuie. Mince, voilà mon féminisme qui en prend un coup. Ceci étant, c’est bizarre, je ne me souviens pas qu’il y ait tant de personnages féminins dans le roman. Je ne me souviens que d’un. Or, sur scène, elles sont quatre. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, alors les personnages féminins sont bien ajoutés. Ajoutés ou non, une chose est sûre : la plupart des personnages féminins ne servent à rien. Quatre hommes, quatre femmes – pour l’égalité entre les genres, c’est chouette, mais pour l’égalité de qualité des dialogues, on repassera.

Bon, et malgré tout ça, pourquoi on reste ? On reste parce que quand même, il faut bien le reconnaître, Philippe Girard est exceptionnel. Il semble porter dans sa chair le poids des souvenirs de ses années de travail au côté de Poutine. Il a quelque chose de glaçant, il maîtrise constamment une colère sourde qui voudrait s’échapper, il est digne, imposant, incroyablement tragique, sans jamais rien forcer. Il semble mettre dans ce rôle, dans cette histoire, dans ce spectacle, une détermination et une forme de rage semblable à celle de son personnage, prenant conscience du monstre qu’il a contribué à nourrir.