Un spectacle brillant au Splendid

Critique des Marchands d’étoile, de Anthony Michineau, vu le 5 septembre 2024 au Théâtre du Splendid
Avec Nicolas Martinez, Guillaume Bouchède, Anthony Michineau, Julien Crampon, Stéphanie Caillol, Axelle Dodier 

J’en ai marre des nazis. Entendons-nous bien : j’en ai marre des nazis au théâtre, hein, je ne les ai pas tolérés une partie de ma vie et puis finalement non, en fait, pas ouf. J’ai adoré Le Repas des fauves, HHhH, Adieu M. Haffmann, Le Pianiste, j’ai commencé à saturer un peu avec Suite Française, Maus, Les Producteurs ou Un sac de billes, et puis j’ai dit ça suffit. J’arrête. Et j’ai donc manqué sciemment Les marchands d’étoiles à sa création. J’ai bien vu le succès qu’ils rencontraient. J’ai vu qu’ils étaient repris cet été à Avignon. Mais non, c’est non. Jusqu’à ce que l’ami Martin refait l’affiche se mette à insister. Insister beaucoup. Alors, si c’est pour faire plaisir à un ami…

J’aurais eu tort de ne pas y aller. Car je ne serais pas passée à côté d’un énième spectacle avec des nazis. Je serai passée à côté des Marchands d’étoile. Alors oui, c’est vrai, au tout début j’ai pensé au Repas des fauves et à Adieu M. Haffmann. Mais pas longtemps. Vraiment pas longtemps. Très vite, Les Marchands d’étoiles ont tracé leur chemin. C’est fou, car on a beau retrouver des mécaniques qu’on connaît – fondamentalement, on est en pleine occupation allemande, dans un équilibre un peu précaire qui va venir se faire chambouler par un collabo bien horrible comme on l’aime prenant un malin plaisir à torturer psychologiquement (et plus si affinités) nos personnages – on est quand même pris dans l’histoire.

Et c’est ça, justement, qui fait la force de ce spectacle. L’histoire. L’histoire ne tourne pas autour du collabo. Le spectacle n’est pas une excuse pour mettre en valeur un personnage. Ils existent tous. Et pour ça, la pièce utilise une forme simple, mais qui fonctionne complètement : les personnages continuent vraiment leur vie entre chaque apparition du collabo. Ils ne font pas que parler du collabo. Leur vie ne s’est pas arrêtée avec l’occupation. Ils arrivent à créer une vraie dichotomie entre les scènes de tension et les scènes plus quotidiennes. On sait qu’il va revenir, on sait que la situation est terrible, on sait que l’issue risque d’être malheureuse. Et ça rend ces moments, peut-être pas intimes mais disons amicaux, d’autant plus précieux. D’autant plus savoureux. Et ils parviennent à nous faire oublier le malheur. Et on se retrouve soudainement à rire, d’un vrai rire franc, léger, joyeux. Un rire qui répond aux bons mots lancés par ces personnages qui parviennent à continuer leur vie, coûte que coûte, malgré l’atmosphère angoissante qui règne au-dehors.

Je parle du rire parce que c’était le plus inattendu, mais ils nous font passer par toute une palette d’émotions. Il faut dire qu’ils sont particulièrement bien dessinés, tous ces personnages. Tous ont leur personnalité bien à eux, plus ou moins attachants, plus ou moins ambivalents face à la situation politique. Tous s’arrangent comme ils peuvent avec leur conscience et leurs valeurs. Sans aller jusqu’à parler de complexité, j’avoue que je ne m’attendais pas à une telle profondeur chez les personnages. Ni à une telle qualité de jeu. Si ce sont les personnages qui font ce spectacle, autant dire que ce sont les comédiens qui font les personnages.

Et quels comédiens ! Quelle troupe ! Tous sont formidables. On retrouve des noms qu’on connaissait déjà, comme Stéphanie Cailhol, femme courageuse, épouse vibrante, mère lumineuse, qui nous saisit à la gorge lors d’un hommage beau, simple, authentique, à son mari. Son mari, c’est Guillaume Bouchède, qu’on découvre, et qu’on ne manquera plus au théâtre sous aucun prétexte. Son accent du sud et son air blasés cachent une volonté de justice et une bravoure sans limite pour défendre les siens. Il est, comme tous, extrêmement juste, parvenant à faire passer des discours emphatiques sans aucune niaiserie, juste beaucoup de coeur.

Et puis il y a Nicolas Martinez. Le collabo. J’en ai vu des monstres au théâtre, mais alors lui… C’est un personnage terrible, sournois. Un fou. Ce genre de folie effrayante car imprévisible dans ses réactions. Sa force, c’est de ne jamais forcer. Il est tellement crédible, tellement normal, tellement authentique, qu’il en devient glaçant. Il met en place une telle peur autour de lui que l’atmosphère semble changer du tout au tout lorsqu’il entre sur le plateau, comme un Détraqueur qui ôte toute sensation de plaisir. Il m’a donné des sueurs froides, comme une araignée qu’on sent remonter dans son dos et qu’on n’arrive pas à écraser. Et même en étant tout ça à la fois, il parvient à se faire oublier. Un beau travail de troupe. Bravo !

Les Marchands d’étoiles – Théâtre du Splendid
48 Rue du Faubourg Saint-Martin, 75010 Paris
A partir de 23,20 €
Réservez sur BAM Ticket !

L’extraordinaire

Critique de L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt, de Géraldine Martineau, vu le 29 août 2024 au Théâtre du Palais-Royal
Avec Estelle Meyer, Marie-Christine Letort, Isabelle Gardien, Blanche Leleu, Priscilla Bescond, Adrien Melin, Sylvain Dieuaide, Antoine Cholet, Florence Hennequin, Bastien Dollinger, mis en scène par Géraldine Martineau

Quand ce spectacle a été annoncé, il y a quelques mois, j’ai été complètement hypée. Par la distribution, en réalité, qui réunit des comédiens que je suis depuis des années, plus que par le sujet lui-même. Et plus le temps passait, plus je me disais que, quand même, un biopic sur Sarah Bernhardt, c’est vraiment risqué. Allez, soyons tout à fait honnête : j’y allais dans un état d’esprit mitigé, heureuse de retrouver des comédiens que j’aime mais quand même pleine d’appréhension devant le contenu de la proposition. Je crois que je m’attendais à quelque chose de standard. Je me suis retrouvée devant du grand art. Ça sonne pareil, après tout, je n’étais pas si loin.

Il y a quelque chose qui est rare, au théâtre, que je chéris tout particulièrement et que j’ai souvent du mal à décrire, c’est le sentiment de surprise. Vous ne pouvez pas savoir à quel point c’est frustrant de ne pas pouvoir poser des mots sur cette émotion intérieure qui naît d’un sourcil en l’air, qui évolue en « mais qu’est-ce que… ? » jusqu’à prendre toute la place. Et quand ça prend toute la place, il n’y a plus de question. Vous êtes juste emporté. Et le pari est réussi.

Mais difficile de dire quel était le pari, cette fois-ci. Dans notre sale habitude de tout ranger dans des cases, j’avais fait le pari d’un biopic un peu nianian. Je me suis retrouvée devant une délicieuse fantaisie. Qui soudain se donne des airs de comédie musicale. Qui sait effacer doucement la narration pour laisser place à des moments de franche comédie ou de pure délicatesse. Qui sait aussi jouer avec des tableaux somptueux. Qui ose le théâtre de geste. Je me suis retrouvée devant spectacle déconcertant, qui mélange avec brio et en toute décontraction des éléments qu’on n’a pas l’habitude de voir former un tout homogène. Et dans lequel, finalement, Sarah Bernhardt devient presque un prétexte pour parler de théâtre.

© Fabienne Rappeneau

Je ne sais pas à quel point le spectacle ressemble à Sarah Bernhardt, et à quel point il ressemble à Géraldine Martineau. Et pour tout vous dire, je m’en fous. On en sort comme imprégnés de la liberté absolue qui s’en dégage. C’est un spectacle hors du commun. Un spectacle qui n’a pas voulu choisir entre poésie, accessibilité, exigence, et intelligence. Un spectacle total qui ne s’en donne pas l’air. Un spectacle qui révolutionne les codes sans le revendiquer. Un spectacle qui se fiche des modes. Un spectacle qui fait confiance à son public. Un spectacle qui a choisi de travailler la fluidité des transitions entre les scènes plutôt que de céder à des noirs casseurs de rythme. Un spectacle qui rigolerait bien s’il savait qu’une partie de la salle s’attend à voir un biopic « comme d’habitude ».

Je crois que j’aurais pu me douter, rien qu’avec la distribution, que j’allais assister à un spectacle hors norme. Il faut que je parle de cette distribution. Et pas seulement parce qu’il sont tous excellents. Pas seulement parce que la direction d’acteurs est prodigieuse. Pas seulement parce que cette fois, c’est sûr, on s’est dit qu’on n’allait plus jamais rater une apparition d’Estelle Meyer sur scène. Non, il faut que je vous parle de cette distribution parce que, comme le reste, elle est incroyablement libre. Et étonnante. Elle ne ressemble pas à ce qu’on voit d’habitude. Elle mélange des comédiens issus d’horizons très différents, que j’ai croisés sous la houlette de metteurs en scène du privé comme du public.

Géraldine Martineau semble avoir fait fi de cette fameuse guéguerre. Elle semble avoir choisi avant tout les artistes qu’elle voyait le mieux dans les rôles qu’elle dessinait. Sans prendre en compte le reste, leur bagage ou leurs affinités théâtrales. Et le résultat est fou. Il est fou pas seulement parce que ça fait un petit quelque chose au coeur de les voir réunis, ces comédiens issus d’univers si divers, que j’ai découverts sur tant de scènes différentes, certains que je suis parfois depuis près de quinze ans, d’autres que je suis heureuse de recroiser ce soir-là – Adrien Melin, Blanche Leleu, Isabelle Gardien, Estelle Meyer, Marie-Christine Letort, Sylvain Dieuaide, c’est grâce à vous que j’étais là hier alors merci… et à vous que j’ai découverts ce soir-là, Priscilla Bescond, Antoine Cholet, Florence Hennequin, Bastien Dollinger, enchantée ! Non, le résultat est fou, parce qu’en plus d’être surprenant, culotté, inhabituel, il est complètement réussi. Et puis tant pis, on a essayé d’être un peu à la hauteur du spectacle pendant tout cet article, mais excusez-moi, voir autant de femmes sur scène, en fait, QUAND MÊME, ça fait quelque chose. Voilà. Et merci.

L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt – Théâtre du Palais-Royal
38 Rue de Montpensier, 75001 Paris
A partir de 16 €
Réservez sur BAM Ticket !

© Fabienne Rappeneau

#OFF24 – Le mérite

Critique du Mérite, de Mélanie Leray et Maëlle Puéchoultres, vu le 9 juillet 2024 au 11
Avec Anouar Sahraoui et Nanténé Traoré, mis en scène par Mélanie Leray

Je crois que si j’avais été ministre, c’est à l’Éducation que j’aurais aimé être (c’est le moment où il faut l’annoncer, non ?). Je pense que j’ai bénéficié de toutes les failles de ce système que j’aimerais reconstruire de l’intérieur. Ça me fascine. L’éducation, ou plutôt la place du système éducatif dans nos trajectoires de vie. Et le débat, l’éternel débat sur ce système qui prône l’égalité des chances et continue de favoriser les mieux lotis.

Le Mérite met en scène un dialogue entre une prof de maths et son élève au collège, qui passe au statut d’ancien élève lorsqu’il devient lycéen, puis qu’il poursuit ses études dans le supérieur. Cet élève, c’est Bachir. Bachir qui aide sa mère à la maison. Bachir et ses facilités en maths. Bachir qui rature ses problèmes pour ne pas s’élever au-dessus de autres. Bachir et son amour de la danse. Bachir qui a tout pour s’extraire du milieu où il est né, et qu’il semble incapable de quitter.

La relation prof-élève, c’est quelque chose qui me touche beaucoup, quelque chose qui a toujours été important pour moi. Et je trouve qu’ils ont su capter quelque chose de cette relation humaine qui ne ressemble à aucune autre. Qui présente quelque chose d’amical sans être vraiment de l’amitié. Qui soutient en restant toujours un peu à distance. Qui console sans non plus être un refuge. C’est particulier, cette relation. C’est tout un équilibre, qu’ils ont su mettre sur un plateau.

Et c’était déjà beaucoup. Mais ils vont plus loin que ça. Et ce n’était pas évident. Ils auraient pu être limités par la forme-même du spectacle qui consiste en des discussions prof-élèves : c’est difficile de proposer un échange vraiment abouti et profond si le rapport entre le prof et l’élève veut rester réaliste, surtout avec un élève de collège. Ainsi, la première scène est peut-être la moins intéressante ou la moins aboutie. Mais ce n’est pas si grave, puisqu’elle est celle qui pose la situation. Elle ouvre la voie aux scènes suivantes, qui elles se mettent à soulever les vraies questions. Sortir de son milieu social. S’adapter au nouveau. Devenir caméléon. Voler de ses propres ailes. Oser. Grandir. Affronter le syndrôme de l’imposteur. Et tant d’autres. Mais on a l’air un peu bête à les citer alors qu’eux évitent l’écueil du didactique, du dogmatique ou du verbeux. Ils sont beaucoup plus intéressants que nous. Et toujours sur un fil. Joli travail d’équilibriste.

#OFF24 – Love Music

Critique de Love Music, de Esteban Perroy, vu le 8 juillet 2024 à La Luna
Avec Bambou Morrison, Esteban Perroy & DJ Billy Bob, mis en scène par Esteban Perroy

Je quitte quelques instants mon ton et mon format habituels pour raconter la petite histoire liée à Love Music. Parce que je vais m’en souvenir longtemps, de cette soirée. Parce que si j’avais su écouter les signes, j’aurais peut-être pu anticiper le fiasco que j’allais vivre et remplacer ce spectacle par un autre, le créneau de 22h30 étant plein de belles promesses. Mais voyez plutôt.

Je ne sais pas si vous savez, mais bon nombre de blogueurs sont accrédités en tant qu’organes de presse à Avignon, ce qui signifie que, pour une grande partie des spectacles, nous pouvons obtenir une invitation – la contrepartie étant d’écrire quelque chose sur le spectacle (ou de le filmer pour les instagrameurs). Love Music m’a tapé dans l’oeil : j’adore les spectacles musicaux, ça peut être très chouette en fin de soirée, il était question d’une « exploration musicale endiablée » de « danses, blind tests » et autres « fulgurances improvisées », avouez que ça donne plutôt envie ! Je contacte donc la compagnie qui me répond qu’en raison des nombreuses demandes sur Love Music, ils n’invitent que les influenceurs avec un certain nombre de followers (mais que, si je souhaite quand même venir, on peut me faire bénéficier d’un tarif OFF).

Je m’étonne un peu. D’abord car je n’ai pas du tout entendu parler du spectacle, ensuite car mon nombre de followers sur certaines plateformes n’est pas si honteux, enfin parce que je ne me suis jamais vue répondre ça (et pourtant, quelque jours avant, un autre comédien m’a proposé aussi un tarif off, mais la manière était bien différente). Déjà, ça sentait un peu le roussi. Mais en brave mordue toute guillerette d’assister à un spectacle musical qui en plus a l’air d’être connu et reconnu par les confrères (HA HA HA !) je refuse de voir les signes. Et je signe.

Le spectacle est annoncé à 22h30. J’arrive à 22h10, un peu embêtée d’arriver « si tard » car je risque de n’être pas bien placée. Je me rends à la caisse, je donne mon nom, je paie. Et là, déjà, tous les voyants s’allument en énorme en rouge devant moi. Le régisseur demande à la chargée de production s’ils sont « plus que dix aujourd’hui ? ». Et, lorsqu’on lui répond « vingt-deux », il s’exclame : « Ha j’ai pas le droit de me tromper alors ! ». Conscience professionnelle, quand tu nous tiens ! Une rigueur apparemment partagée par l’ensemble de l’équipe puisque, alors qu’on attendait toujours dehors à 22h31, on voit le comédien débarquer comme une fleur, pas plus pressé que ça. Mais dans quoi j’ai mis les pieds ?

Eh bien, chère Mordue, tu as mis les pieds dans un beau guêpier ! Tu as mis les pieds dans un spectacle constitué d’une suite de chansons lancées par un DJ probablement via un brave Spotify (ont-ils payé les droits ? rien n’est moins sûr !), à partir desquelles le comédien et la comédienne vont broder quelques anecdotes, parfois pousser la chansonnette (spoiler : sans grande technique) ou encore danser (spoiler : c’est drôle). Les chansons ne sont évidemment pas jouées en entier (comment ça vous l’espériez encore ?) – l’une des seules qui le sera, c’est Creep, de Radiohead, chantée par le comédien himself (et là encore, soit vous trouvez ça drôle, soit vous pleurez, c’est selon l’humeur du moment. Moi j’ai fait les deux en même temps.).

Alors, rassurez-vous : quand j’ai compris que le spectacle ne serait que ça, un exposé de collège sur des chansons d’amour, j’ai pris mon parti d’en rire et d’en retirer tout ce que je pouvais. Le spectacle mise beaucoup sur son capital sympathie, son interactivité, sa bonne ambiance, on nous dit qu’on peut chanter et danser, je me suis sentie libre. J’ai chanté très fort (comprendre : hurlé) tout mon soûl (et je suis allée m’excuser auprès de mes voisins à la fin, mais ils l’ont bien pris) et passé une très bonne soirée, car j’étais en très bonne compagnie (désolée Martin pour le traquenard, promis l’année prochaine tu m’emmènes voir ce que tu veux). Mais seule, je crois que j’aurais finie complètement desséchée.

#OFF24 – Furie

Critique de Furie, de Leonor Oberson, vue le 8 juillet 2024 à l’Artéphile
Avec Leonor Oberson,

J’ai longtemps méprisé la F1 et la partie la plus écolo de moi (et elle prend de la place) continue d’essayer de le faire. Mais comme beaucoup, j’ai regardé Formula 1 sur Netflix et j’ai été happée par ce monde fou qui semble suivre les règles d’un autre univers. Un monde qui ne connaît pas la gravité. Un monde qui fait fi de la finitude. Un monde hors du monde. Alors voilà, si on arrive à réunir le théâtre et la F1 – c’est rare – moi aussi je veux y goûter.

Parce qu’il y a quelque chose de très théâtral, dans la F1. Ou du moins dans les émotions qui sont liées à ce sport. Il y a une question de vie ou de mort. C’est un sport dans lequel on peut tout laisser derrière soi. Dans lequel seul l’instant compte. Il y a quelque chose d’éphémère. Il y a une nécessité, une urgence. Il y a l’ivresse de se jeter dans le vide. De se sentir plus vivant que jamais. Ces sensations peuvent tout à fait faire sens sur scène.

Mais ce n’est pas tout à fait ce à quoi je m’attendais. J’espérais sans doute plus de F1, de rapport au risque, à la mort. Et la fiction nous entraîne autre part. C’est un prétexte pour un seul en scène un peu plus grand que la seule F1. Leonor Oberson laisse parler son imagination pour inventer un monde autour. C’est une femme dans un monde d’hommes. C’est une femme dans un monde où la compétition est reine. C’est une marche sous pression. C’est très bien fait, c’est une performance dans laquelle on retrouve une forme d’urgence et de vitesse, on est complètement nourri théâtralement, mais je reste un peu sur ma faim concernant la F1. Mince, j’ai vraiment dit cette phrase ?

#OFF24 – Very Math Trip

Critique de Very Math Trip, de Manu Houdart, vu le 8 juillet 2024 au Théâtre des Lucioles
Avec Manu Houdart et Thomas le Douarec, mis en scène par Thomas le Douarec

Ça fait des années que j’entends parler de ce spectacle (il faut dire que ce titre est une grande réussite). Et ça fait des années que je me dis que pourquoi pas, mais en même temps que ça ne sert à rien, que je ne vais rien apprendre de nouveau. Mais je suis quand même intriguée. Comment les maths, qui font peur à tellement de monde, peuvent attirer autant de spectateurs ? Comment il fait ? Qu’est-ce qu’il y raconte ? Allez, cédons à la curiosité. Allons voir.

Emmanuel est prof de maths en collège, et il veut dédiaboliser les maths. Il veut les rendre accessible et compréhensibles. Il veut montrer qu’on les utilise partout dans notre quotidien. Je comprends et je partage cette envie. J’ai toujours voulu être prof de maths au collège. J’ai d’abord eu peur des maths, puis j’ai aimé ça quand j’ai eu des profs qui ont arrêté de les rendre inutilement compliqués, puis j’ai à nouveau eu peur des maths (quand on découvre l’algèbre linéaire, je pense que c’est une réaction à peu près humaine). Je sais ce que c’est que d’avoir peur des maths. Et je sais ce que c’est que de se sentir libéré de cette peur. J’aurais voulu pouvoir libérer quelques élèves. La vie a fait que pour l’instant, ce n’est pas mon quotidien. Mais pourquoi pas un jour.

Emmanuel, c’est son quotidien. Et on aurait vraiment aimé l’avoir comme prof. Dans Very Math Trip, il ne donne pas un cours. Il propose des problèmes, des « tours de magie » mathématiques, et un peu d’histoire des maths. Il est très bienveillant, invite tout le public à participer, à oser donner une réponse, sans jamais juger aucune des propositions qu’il entend, même les plus abracadabrantes. Tout le monde a le droit de s’essayer à l’exercice.

Mais ce qui est chouette, c’est qu’Emmanuel n’est pas juste un prof de maths qui donne un cours de maths. Peut-être est-ce grâce à son chapeau de professeur, mais en tout cas il faut reconnaître qu’il maîtrise la scène. Plus encore que les comédiens habituels, il maîtrise l’interaction. Il sait venir nous chercher, connaît le temps nécessaire pour qu’on tente une réponse (ok, il nous presse un peu) mais ne nous perd jamais dans une attente interminable. Il sait rebondir. Il sait capter son public. Il sait faire jouer le suspens et connaît le rythme idéal pour qu’une réponse tombe à pique. C’est le parfait équilibre entre le cours magistral et le spectacle. On en connaît qui devraient en prendre de la graine. Et des deux côtés !

Very Maths Trip – Théâtre des Lucioles
10 Rue Rem Saint-Lazare, 84000 Avignon
A partir de 13,40 €
Réservez sur BAM Ticket !

#OFF24 – Du charbon dans les veines

Critique de Du charbon dans les veines, de Jean-Philippe Daguerre, vu le 8 juillet 2024 au Théâtre du Chien qui fume
Avec Juliette Behar, Raphaëlle Cambray, Jean-Philippe Daguerre, Théo Dusoulié, Julien Ratel, Aladin Reibel, Jean-Jacques Vanier, mis en scène par Jean-Philippe Daguerre

Il y a une tradition instaurée depuis Adieu Monsieur Haffmann : on ne rate pas le nouveau Daguerre ! Et apparemment, je ne suis pas la seule à avoir instauré cette tradition, puisque lorsque je me rends au spectacle, le 8 juillet, le spectacle est déjà annoncé complet jusqu’à la fin du Festival. J’en ai pourtant peu entendu parler dans les files d’attente. Il faut désormais compter Daguerre comme un incontournable du Festival OFF !

C’est rigolo les modes. Il y a eu les nazis (et ils durent encore, ceux-là, c’est terrible). Il y a eu les révolutions orientales. Est-ce que la prochaine sera les mineurs ? J’ai vu Gueules Noires, sur le même sujet, il y a deux ans, et qui est d’ailleurs de retour au Festival cette année. Il se déroulait entièrement dans une mine. Du charbon dans les veines alterne entre la mine et la surface. C’est l’histoire plutôt tranquille d’une petite ville minière qui voit son petit train-train bouleversé par l’arrivée de Leila, qui rejoint l’orchestre d’accordéonistes. Elle est la seule marocaine du groupe. Mais c’est surtout l’amitié entre deux jeunes garçons, Pierre et Vlad, qu’elle va bouleverser…

C’est lent. C’est ce que je me dis très vite, au tout début du spectacle. C’est lent, et ça n’a pas vraiment l’air de vouloir changer de rythme. C’est un spectacle qui prend son temps. C’est un spectacle qui s’inscrit à contre-courant de toute l’ère Michalik. C’est un spectacle qui ressemble à un vieux film.

Et je ne suis pas habituée, à ce rythme. Je me demande quand ça va vraiment « démarrer ». Quand le rythme va « prendre ». Mais il n’est pas question ici de démarrer ou de prendre. Il est question d’avancer tranquillement à ce rythme. Le plus chouette, c’est encore les airs d’accordéon. En fait, ce spectacle ressemble à ces airs d’accordéon. C’est légèrement désuet. Et au bout d’un moment, quand même, il se passe quelque chose. Un peu comme des yeux s’adaptent à l’obscurité, mon corps s’adapte à cette lenteur. A ce rythme nouveau. On s’y fait. On se met à battre en cadence. On se laisse porter. Pourquoi pas ?

#OFF24 – Les enchanteurs

Critique des Enchanteurs, de Christophe Malavoy, vus le 8 juillet 2024 au Théâtre des Gémeaux
Avec Christophe Malavoy et Roland Romanelli, mis en scène par Christophe Malavoy

J’ai envie de vous dire que c’est parce qu’on fait toujours au moins un spectacle musical à Avignon, et c’est vrai, mais la vraie raison c’est que je suis amoureuse de Christophe Malavoy. C’est tout.

Dans Les Enchanteurs, Malavoy ne se contente pas de prêter sa voix aux plus grands titres de la chanson française – qu’il va puiser chez Ferrat, Trenet, Barbara ou encore Brel. Il met les poètes à l’honneur. Auteurs, compositeurs, interprètes. Il les rappelle à nos mémoires. Il raconte les histoires des chansons qu’il propose, il évoque des anecdotes. Et il y mêle des souvenirs, ses propres souvenirs, pour un résultat légèrement mélancolique. Comme une mélancolie de l’âme.

Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise. Déjà, le gars est accompagné par Roland Romanelli, illustre pianiste de Barbara (et arrangeurs pour tant d’autres artistes). Autant vous dire que ça pose le décor. A côté de lui, sa trompette est posée là. Il n’est donc pas seulement comédien et chanteur. Il est aussi musicien. Et puis il compose. Ha, bon. On écoute sa composition avec passion. Il a l’air de s’excuser, pourtant. Parce qu’il est humble, aussi ? Mais qu’est-ce qu’il n’est pas, alors ?

Dès qu’il se met à parler, ou à chanter, plus rien n’existe. Christophe Malavoy, c’est avant tout une voix. Une merveilleuse voix de théâtre, mais aussi une merveilleuse voix de chanteur, qu’on lui connaissait moins. C’est presque comme si on lui découvrait de nouvelles tonalités, de nouvelles couleurs. Avec sa voix profonde et ses « r » roulés magnifiquement, on se retrouve complètement envoûtés. La scénographie, sobre et élégante, participe à ce rêve éveillé.

La musique habite Christophe Malavoy autant que les poètes qu’il évoque avec admiration. Avec élégance et charme. Il parle des poètes avec beaucoup de poésie. Il prête sa voix pour nous raconter l’histoire des poètes et de leurs poèmes. Il prête sa voix pour nous chanter leurs chansons. Il nous prête sa voix. Et franchement, on n’a pas du tout envie de la rendre.

Les enchanteurs – Théâtre des Gémeaux (11h45)
10 rue du Vieux-Sextier, 84000 Avignon
A partir de 12,90€
Réservez sur BAM Ticket !

#OFF24 – Requiem pour un fou

Critique de Requiem pour un fou, de Nolwen Cosmao d’après Molière, vu le 7 juillet 2024 à la Fabrik’ Théâtre
Avec Aleksandra Betanska, Jules Fabre, Laetitia Franchetti, Aubin Lhuaire, Clément Paul Lhuaire, Aylal Saint Cloment, mis en scène par Nina Ballester et Jules Fabre

J’adore la Fabrik Théâtre. J’ai toujours hâte de retrouver ce chouette lieu à l’atmosphère si accueillante, à l’ambiance détendue, conviviale, presque familiale. J’y découvre chaque année de jeunes compagnies, et cette fois c’est cette adaptation de Dom Juan version rockstar qui a attiré mon attention. Vivement !

On ne va pas en dire trop, car c’est tout un monde à découvrir et que ce serait gâcher la surprise. Disons simplement que Dom Juan est une idole, le chanteur d’un groupe de rock en vogue, et que tous les personnages du Dom Juan bien connu de Molière sont transformés pour rester cohérents avec cette base-là.

J’en ai vu, des adaptations modernes des oeuvres de Molière. Mais une comme ça, c’est bien la première fois. Je suis la première à mordre devant les réécritures au rabais que je vois trop souvent au théâtre. Lorsque la réécriture n’a rien de mieux à proposer que l’oeuvre originale, pourquoi réécrire ? Alors une réécriture entière de Dom Juan, comme une traduction en langue moderne de l’oeuvre, une transposition dans un autre univers, il fallait oser. J’aime l’audace quand elle est pertinente, quand elle sait où elle va et qu’elle a quelque chose à dire. Et jamais je n’aurais cru possible de réécrire Molière avec autant de talent. Chère Nolwen Cosmao, je m’incline bien bas.

Je suis bluffée. Juste bluffée. Ça pète. Ça claque. C’est de la belle écriture théâtrale. Ça tient plus que bien comme vision de Dom Juan. C’est l’esprit des situations sans s’enfermer dans l’oeuvre originale. C’est juste ce qu’il faut d’inspiration et complètement ce qu’il faut d’innovation. Et c’est généreux. Il faut dire qu’ils ne sont pas avares scéniquement. Dom Juan est transposé dans un univers rock, et on a un vrai groupe de rock devant nous. Avec tout ce qui peut rayonner autour. On se demande parfois comment ils vont faire pour… Mais ils le font. Et ils le font mieux que bien. Ils font exister les situations, les personnages, les enjeux. On sourit lorsqu’on reconnaît parfois certaines répliques derrière certaines phrases. Mais on ne regarde pas Dom Juan à travers Requiem pour un fou. On regarde Requiem pour un fou.

Requiem pour un fou – Fabrik Théâtre
70 Impasse Pavot, Route de Lyon, 84000 Avignon
A partir de 12,90€
Réservez sur BAM Ticket !

#OFF24 – Paris-Istanbul dernier appel

Critique de Paris-Istanbul dernier appel, d’après Sedef Ecer, vu le 7 juillet 2024 à l’Ancien Carmel
Adapté et joué par Clémence Audas, Sedef Ecer, et Elena Michielin-Flamminio, mises en scène par Eric Bouvron

Je ne voulais pas passer à côté de ce nouveau lieu du Festival OFF d’Avignon dont on m’avait tant parlé, le Respelid’, ancien Carmel d’Avignon où les soeurs fabriquaient des hosties, et désormais tiers-lieu d’une beauté à couper le souffler où l’on peut se reposer dans un hamac à l’ombre des cyprès, déjeuner à la guinguette ou encore découvrir un spectacle. J’ai choisi le spectacle. Et pas n’importe lequel, puisque la Chapelle accueille cette année la programmation du Mois Molière – je ne suis pas dépaysée ! Et comme j’ai manqué de temps pour passer à Versailles en juin dernier, me voilà en rattrapage avec le dernier spectacle d’Eric Bouvron.

Encore un spectacle où je n’ai pas envie d’en dire trop parce que la surprise fait partie de son charme. Si je vous le résumais comme j’ai tenté de le résumer à ma +1 avant le spectacle, vous me diriez peut-être que c’est encore une histoire d’exil. Mais non, c’est bien plus qu’un histoire d’exil. C’est l’histoire de Defné Keder, qui, alors qu’elle souhaite rejoindre Istanbul qui l’a vue naître, où se trouve encore une partie de sa famille et de ses amis, et qui connaît un nouveau soulèvement, ne parvient pas à entrer dans l’avion. C’est l’histoire d’un pays qui tente de détruire la mémoire de ses habitants en détruisant le paysage, et l’histoire d’une autrice qui convoque ses souvenirs d’enfance pour essayer de démêler le vrai du faux. Pour essayer de retrouver sa réalité.

Il y a d’abord une petite déception : sur scène, seulement trois chaises. C’est un peu pauvre. C’est bizarre, j’avais pourtant souvenir que les mises en scène d’Eric Bouvron étaient pleines d’images. Et puis je me rappelle assez vite. Il crée des images avec rien. Ou plutôt, avec rien d’autre qu’un excellent texte, une mise en scène dynamique et un trio d’actrice formidable. On était finalement déçu pour mieux être conquis.

Allez, disons-le : c’est chouette de voir trois femmes sur scène – enfin, avant qu’on ne m’accuse de féminisme mal placé : c’est chouette de voir trois excellentes comédiennes, aux jeux si différents, si complémentaires, si généreux. C’est chouette d’entendre cette histoire si originale, qui multiplie les détails pour un résultat ultra riche et ultra authentique. C’est chouette de découvrir cette forme un peu particulière qui donne l’impression de se promener dans l’esprit du personnage. On a parfois l’impression d’être dans une BD, avec la narration et des images qui l’illustrent en arrière-plan. C’est chouette de passer par autant d’émotions, l’étonnement, l’inquiétude, la colère, l’apaisement. C’est chouette de se laisser porter par cette mise en scène si fluide qui nous fait faire le tour du monde et de la pensée. C’est chouette d’avoir l’impression d’avoir grandi un peu depuis notre siège.