#OFF21 – Premier amour

Critique de Premier amour, de Samuel Beckett, vu le 18 juillet 2021 au Théâtre des Halles (11h)
Avec Jean-Quentin Châtelain, dans une mise en scène de Jean-Michel Meyer

Pour moi, Jean-Quentin Châtelain sera toujours Clov, l’esclave de Hamm dans Fin de Partie de Beckett. Le souvenir de son dos courbé sous une souffrance physique et morale, de ses déplacements rapides et précis comme ceux d’un rat, du tout qu’il formait avec Serge Merlin dans la mise en scène d’Alain Françon m’habite encore. Je l’ai découvert dans Beckett, il lui sera toujours associé. Alors quand j’ai vu qu’il donnait Premier Amour, merveilleux texte de Beckett que j’avais découvert grâce à Sami Frey, je n’ai pas hésité une seconde. J’ai foncé.

« J’associe, à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. Qu’il existe d’autres liens, sur d’autres plans, entre ces deux affaires, c’est possible. Il m’est déjà difficile de dire ce que je crois savoir » Ainsi s’ouvre ce monologue aux accents si particuliers, oscillant entre cynisme et humour, teinté d’une dose d’égoïsme. Il nous raconte son départ de la maison familiale, sa rencontre avec Lulu, et la naissance de leur enfant qui sera la cause de son départ, encore.

Quand j’entre dans la Chapelle, la première chose qui me choque, c’est la silhouette de Jean-Quentin Châtelain qui nous tourne le dos, assis sur une chaise. Je ne le reconnais pas. Il a fondu ; ce n’est plus le même homme. Mais lorsqu’il entame le monologue, c’est bien le même artiste, le même immense comédien que j’aime tant qui est là, devant moi. Sa proposition est très différente de celle qu’avait pu incarner Sami Frey. Là où ce dernier semblait subir sa vie, lui incarne un homme presque méchant, une espèce de vieil associal acariâtre, conscient de ce qu’il a vécu et qui se le remémore en en proposant une analyse grinçante et quasi immorale.

Il sera assis pendant presque tout le spectacle. Mais il n’a pas besoin de s’agiter pour faire entendre le texte de Beckett. Tout passe par sa voix un peu caverneuse et son visage sur lequel ses souvenirs semblent se dessiner. Sa manière de dire est unique, elle suit la phrase avec beaucoup de précision, s’autorisant de nombreux changements de rythme. La puissance qui émane de lui, il la connaît, il la maîtrise, il la laisse parfois prendre toute la place puis la domine à nouveau. Il joue avec elle comme avec un partenaire. Et le spectateur prend tous les coups directement dans la poitrine.

Entendre ce texte dans ce lieu qui confère immédiatement une atmosphère quasiment spectrale accentue l’intensité du moment. Les lumières de Thierry Caperan accompagnent le récit avec beaucoup de douceur. J’ai particulièrement aimé la première ambiance lumineuse, celle qui ouvre le monlogue. L’ombre de Jean-Quentin Châtelain se détache alors sur le fond de scène comme pour nous présenter son autre lui, celui qui vit le récit qui nous est présenté dans une autre temporalité. Son fantôme est là. Comme nous, il l’écoute.

Un chef-d’oeuvre incarné par un monstre de théâtre. Je n’ai pas mieux. ♥ ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage

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