Un bon « Mois »

Critique d’Un mois à la campagne, de Tourgueniev, traduction de Michel Vinaver, vu au Théâtre de l’Athénée le 11 janvier 2023
Avec Louis Berthélémy, Clémence Boué, Jean-Noël Brouté, Stéphane Facco, Isabelle Gardien, Juliette Léger, Guillaume Ravoire, Mireille Roussel, Daniel San Pedro, et en alternance Nathan Goldsztejn / Lucas Ponton / Martin Verhoeven, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

Par complice de MDT

Je n’avais au départ pas l’intention de voir cette production, Alain Françon ayant monté naguère cette pièce de façon inoubliable, avec Anouk Grinberg en Natalia. Ce qui a déclenché l’envie, c’est le nom d’Isabelle Gardien dans la distribution. Sociétaire de la Comédie-Française, elle avait été remerciée la même année que Catherine Hiegel, sans qu’on en parle. J’aimais beaucoup cette actrice du Français, en outre excellente chanteuse ; j’avais essayé de la retrouver sur scène mais apparemment elle ne jouait plus. Je suis reconnaissante à Clément Hervieu-Léger de lui donner l’occasion de remonter sur scène, et à moi de la revoir. Donc, en route pour l’Athénée.

Un mois à la campagne est écrit par Tourgueniev en 1850. Natalia (Clémence Boué) est la femme d’un riche propriétaire terrien, elle a un fils, Kolia, une pupille, Véra (Juliette Léger), et un chevalier servant, Rakitine (Stéphane Facco) qui lui fait souvent la lecture, et qu’elle malmène. Durant l’été, un nouveau précepteur, jeune homme venu de Moscou s’occupe de son fils. Natalia, qui s’ennuie, s’intéresse à ce jeune Alexeï (Louis Berthélémy), provoque les confidences de Véra qui est amoureuse de lui, et s’aperçoit qu’elle est jalouse. Rakitine se rend compte de tout cela, et va éviter un drame familial en s’effaçant et en poussant Alexeï à en faire autant. Véra aura grandi en un été, perdu toute confiance en Natalia, et épousera un vieux propriétaire terrien, poussée par le cynique médecin de la famille (Daniel San Pedro), qui y a intérêt. Le mari de Natalia (Guillaume Ravoire, un peu en dessous des autres au niveau du jeu) et sa belle-mère (Isabelle Gardien, dont on sent la joie de remonter sur un plateau) n’y auront vu que du feu.

Bref, en fin de compte, presque rien ne se passe, sinon le sacrifice volontaire de Rakitine, le départ d’Alexeï, et le triste mariage de raison de Véra. Mais on sera passé tout près d’une explosion de la famille, à cause des nerfs à vif de Natalia, qui prend soudainement conscience qu’elle n’a jamais aimé, et qu’elle n’est plus jeune, en s’attachant à un jeune homme qui, lui, n’a pas conscience de son pouvoir de séduction, surtout auprès d’une « grande dame ». C’est une très belle pièce, infiniment triste pour ce qu’elle dit de l’incompréhension entre les êtres, et même des êtres par eux-mêmes, et de vies manquées ou sacrifiées, et souvent très comique avec le contrepoint de personnages réalistes et terre à terre (le médecin, le mari), ou légèrement caricaturaux (la belle-mère, le vieux prétendant).

© Juliette Parisot

Les mises en scène de Clément Hervieu-Léger à la Comédie-Française ne m’avaient jamais convaincue, mais il signe ici un spectacle classique et très convaincant par sa direction d’acteurs. Tous les personnages sont bien dessinés, les dialogues font mouche et expriment bien la nature de leurs relations. Stéphane Facco est un remarquable Rakitine : d’une désinvolture de façade, il sait faire entendre l’affection profonde qu’il a pour Natalia, et la douleur de l’éloignement. Clémence Boué ne fait évidemment pas oublier Anouk Grinberg, Natalia nerveuse jusqu’au bout des ongles, fascinante et presque dangereuse, mais dans les scènes les plus dramatiques (avec Véra et Alexeï), elle laisse voir le désarroi d’un personnage qui perd pied. Daniel San Pedro est un excellent médecin – le rôle est en or. Après un démarrage un peu languissant, la pièce nous accroche car son fil dramatique est bien mis en relief, sans pour autant altérer les nuances des sentiments.

J’aurai des réserves sur la scénographie. Le décor est essentiellement une estrade à double niveau, dont je n’ai pas vu l’intérêt (son plancher craque et couvre parfois les voix). Si le dialogue est très bien dit et porté, les déplacements des personnages, sont contraints par ce dispositif : ils montent et descendent, ou tournent autour de cette estrade. Le fond de scène est noir tout au long de la pièce. Est-ce par manque de moyens ou pour figurer le néant, la mort qui attend tous ces êtres qui s’agitent ? En tout cas c’est un peu frustrant, et surtout cela ne permet pas d’évoquer « la campagne » du titre, lieu de travail pour certains, d’exaltation ou d’ennui pour d’autres, et facteur important de la pièce. D’ailleurs, comme souvent chez Clément Hervieu-Léger, il n’y a pas de création d’atmosphère, il n’y a que les personnages et le texte, et rien qui les enveloppe et les porte pour les transcender, pas non plus d’idées de mise en scène qui permettrait de donner une portée symbolique à ce drame. Sauf peut-être l’image finale…

Mais pour qui veut découvrir cette pièce magnifique et cruelle, cette production repose sur une lecture vraiment attentive du texte, et sur une bonne troupe. ♥ ♥

© Juliette Parisot

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