Des lawriers pour Bouvron

Critique de Lawrence d’Arabie, de Eric Bouvron, vu le 11 juin 2021 au Mois Molière
Avec Kévin Garnichat, Alexandre Blasy, Matias Chebel, Stefan Godin, Slimane Kacioui, Yoann Parize, Julien Saasa, Ludovic Thievon, dans une mise en scène de Eric Bouvron

Pour ce spectacle, j’avoue que j’ai un peu suivi le mouvement. Je connaissais vaguement le travail d’Eric Bouvron pour avoir vu Les Cavaliers il y a quelques années et suivi ses nouvelles créations de loin, notamment Marco Polo et Zorba qui me semblaient dans la même veine que le spectacle de Kessel auquel j’avais assisté. J’avais plutôt un bon souvenir des Cavaliers et je me suis demandé, 7 ans après, comment avait pu évoluer son travail et mon regard dessus. Verdict : c’est toujours un plaisir.

Lawrence d’Arabie, c’est l’histoire de Thomas Edward Lawrence, archéologue de formation, qui est envoyé par l’armée britannique en mission de reconnaissance dans la péninsule du Sinaï, et qui sera l’un des protagonistes de la révolte arabe menant à la fin de l’Empire Ottoman, et l’espoir de la création d’une nation Arabe unie et indépendante.

Je ne connaissais pas du tout l’histoire de Lawrence d’Arabie. Je sais, c’est un peu la honte et je devrais voir le film de David Lean, mais je suis finalement heureuse d’être arrivée vierge de toute connaissance devant ce spectacle. Comparées aux presque quatre heures que dure le film, je ressors de ces deux heures de spectacle avec un bel aperçu de ce qu’a pu être la vie de cet homme, que je ne demande qu’à approfondir en visionnant la version longue à l’écran – je serais peut-être restée un peu sur ma faim dans le cas contraire.

J’ai retrouvé l’univers de Eric Bouvron avec bonheur : cette ambiance arabisante faite de bric et de broc qu’il parvient à créer sur scène, c’est vraiment sa patte. Là où, dans Les Cavaliers, il était accompagné d’un beat boxeur, c’est ici une cantatrice, Cécilia Meltzer, qui compose, avec deux musiciens, l’atmosphère auditive du spectacle. Cet accompagnement musical est essentiel et participe pleinement à nous transporter dans cet autre pays, au milieu de tous ces personnages – d’ailleurs, je n’aurais pas dit non à davantage de moments musicaux, que j’ai trouvés très réussis.

Ce qui est chouette, c’est que par son style très imagé, Bouvron ancre vraiment l’histoire dans nos cerveaux. Son théâtre est assez spécifique, et si on peut y voir d’abord des ressemblance avec Michalik par exemple, ils se distinguent lorsqu’on creuse un peu. Il a comme lui des facilités sur la création d’ambiance mais il se positionne moins sur la théatralité et les situations que sur les tableaux qui composent une scène. Son Lawrence, en tout cas, se base davantage sur des successions d’images que sur la fluidité de l’action, ce qui peut surprendre mais qui fonctionne très bien en vérité, car les images qu’il crée sont marquantes ; je pense notamment à celle, superbe, de ces guerriers qui avancent vers l’ultime bataille.

En tant que directeur d’acteurs aussi, c’est un sans faute. C’est d’abord très particulier de voir tous ces hommes sur le plateau – accompagnés par une seule femme, Cécilia Meltzer – incarner tous les rôles, féminins comme masculins. Ça irrite un peu, on se dit que bon, il aurait peut-être pu faire jouer des comédiennes surtout pour faire jouer indifféremment des rôles des deux genres. Mais étant donné qu’on ne lui connaît pas de misogynie particulière (au contraire, il ne fait jouer que des femmes dans son spectacle Maya) ce devait être un vrai parti pris de mise en scène : cela reste une histoire d’hommes, et cela fait davantage sens dans les scènes de groupe. Passée cette surprise, donc, j’ai eu grand plaisir à découvrir tous ces comédiens jonglant entre leurs rôles avec brio. Mention spéciale à Kevin Garnichat, qui porte haut les couleurs de ce Lawrence, et incarne à merveille la probité de cet officier, investi corps et âme dans son objectif, torturé jusqu’au bout des ongles par sa trahison.

Un voyage haut en couleurs à travers l’histoire ! ♥ ♥ ♥

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