#OFF24 – Lazzi

Critique de Lazzi,de Fabrice Melquiot, vu à La Scala Provence le 5 juillet à 16h
Avec Vincent Garanger et Philippe Torreton, mis en scène par Fabrice Melquiot

J’ai souhaité voir ce spectacle pour Torreton. La puissance de cet acteur m’a toujours emmenée là où il voulait. Je sais qu’il peut être aussi terrible que déchirant. C’était aussi l’occasion de découvrir Vincent Garanger, comédien de la même génération, à la riche carrière.

Torreton et Garanger jouent deux personnages portant leurs propres noms : Philippe et Vincent, deux amis qui viennent de fermer « le dernier vidéo club du monde », deux loosers cinéphiles qui doivent se réinventer une vie. Dans la première partie du spectacle, ils jettent des cartons pleins de DVD et se présentent eux-mêmes comme hors d’usage et guettés par la dépression. Dans la deuxième, sans que change le décor fait de rangées de fauteuils de cinéma tronquées et rouillées, ils sont censés être dans la maison qu’ils ont achetée à la campagne pour démarrer cette vie nouvelle, à contempler des moutons et planter des arbres, en rapportant tout aux films qu’ils ont vus ensemble.

Le titre « Lazzi » renvoie à l’art de l’improvisation dans la commedia dell’arte, l’art de développer de façon amusante une situation. Mais ici, l’auteur-metteur en scène ne développe pas une situation, il la boursoufle, que ce soit par le mime, des punchlines forcées, des références cinématographiques, des réflexions absconses sur le temps, et même une espèce de réécriture d’Ajax de Sophocle, qui tombe comme un cheveu sur une soupe déjà indigeste.

Ces personnages ont beau étaler leurs blessures (divorce, veuvage) et leur culture, ils m’ont laissée indifférente. La pièce paraît d’autant plus interminable qu’on pense à plusieurs reprises qu’elle va finir. Faute d’avoir quelque chose d’intéressant à dire, l’auteur nous gave. Les deux comédiens sont complices mais jouent en force. Ce texte prétentieux génère un profond ennui.

#OFF24 – Une bonne bière

Critique d’Une bonne bière, de Xavier Martel, vu le 5 juillet 2024 au Cabestan
Avec Marie Le Cam, Jérémy Malaveau, Gilles Dyrek, et Xavier Martel, mis en scène par dossier Gilles Dyrek

« Ce n’est pas mon genre de pièce ». C’est ce que m’a dit mon voisin avec qui je discutais avant le début du spectacle. C’est drôle, parce que moi non plus, ce n’est pas mon genre de pièce. Ce n’est pas mon genre de pièce, mais je l’avais repérée dans la programmation des Funambules Montmartre, en qui j’ai confiance. Ce n’est pas mon genre de pièce, mais je reconnais deux noms dans la distribution que j’ai aimés dans Porn for the Blind et Je m’appelle Georges, ce qui me rassure un peu. Ce n’est pas mon genre de pièce, mais, comme mon voisin, j’ai suffisamment d’excuses pour m’asseoir dans cette salle aujourd’hui.

Une bonne bière, c’est l’histoire d’une fratrie qui ne s’était pas vue depuis 7 ans et qui se retrouve pour préparer l’enterrement de leur père. Ils sont quatre, trois garçons et une fille, et, quand ils arrivent, tout le monde est déjà archi remonté – il faut dire que tous ont un contexte personnel bien particulier. Ils vont devoir choisir le cercueil, organiser la cérémonie, préparer le verre du souvenir, parler de l’héritage… ça promet !

A tous les snobs comme moi, qui craignent la comédie lourde qui tache, parce que ce titre, parce que cette affiche, parce que Avignon OFF, mettons-nous d’accord tout de suite : ce n’est pas le cas. C’est une très chouette comédie au thème plutôt original – qui nous permet de nous rendre compte que la mort est un terrain fertile en bons mots. La fratrie est évidemment un merveilleux prétexte pour tirer à balles réelles des punchlines bien aiguisées, et mettre à l’honneur un humour tantôt noir, tantôt gris, tantôt blanc. Ça vanne de partout, et, qu’on les voie venir ou non, elles sont lancées dans un rythme tel qu’elles atteignent toujours leur cibles et sont toujours ponctuées de rires.

Et puisqu’on est dans une famille, on attend évidemment que les secrets de chacun se dévoilent : ils le sont, au fil de la pièce, pour pimenter un peu le tout, mais je dois dire que j’ai vraiment apprécié le fait qu’ils ne soient pas particulièrement soulignés, qu’ils ne « misent pas dessus » pour relancer le rythme ou dynamiser l’histoire. Ils existent et on en est ravis, mais c’est du bonus. Parce qu’on riait déjà beaucoup.

#OFF24 – La double inconstance

Critique de La double inconstance, de Marivaux, vue le 4 juillet 2024 au Théâtre de l’Essaïon
Avec Baptiste Bordet, Marilyne Fontaine, Emma Gamet, Agathe Quelquejay, Thomas Sagols, Xavier Simonin, et Jean-Paul Tribout, mis en csène par Jean-Paul Tribout

Cette année, mon quota classique à Avignon se fera avec Marivaux pour mon plus grand bonheur ! Mais vous savez ce qui décuple cette joie ? C’est que cette Double Inconstance est mise en scène par le génial Jean-Paul Tribout, qui sera aussi sur scène. Et qui nous permet de retrouver la merveilleuse Marilyne Fontaine. Que demande le peuple ?

La Double Inconstance, comme souvent chez Marivaux, met en scène un jeu. Un jeu des puissants sur les petits. Le Prince a fait enlever Silvia, une paysanne, car il l’aime, mais elle refuse ses avances et jure sa fidélité à Arlequin, son fiancé. Il la retient au château en espérant la faire changer de sentiments envers lui. Mais en réalité, elle ne l’a jamais vu ou plutôt croit ne l’avoir jamais vu : il s’est jusqu’ici présenté à ses yeux sous les traits d’un officier du palais, pour lequel elle pourrait bien avoir quelque affection. Pour parvenir à ses fins, le Prince va tarder à révéler sa véritable identité et, aidé de Flaminia, va tout mettre en oeuvre pour séparer le jeune couple de paysans.

Je pourrais me contenter de vous dire que c’était parfait. Je devrais probablement me contenter de vous dire que c’était parfait, car tous les mots que je vais essayer de mettre sur ce spectacle seront forcément moins brillants, moins intelligents, moins éclatants que ce que j’ai vu. Comme toujours chez Tribout, le texte est roi. Comme toujours chez Tribout, la langue est claire. Comme toujours chez Tribout, les personnages sont dessinés à la perfection. Comme toujours chez Tribout, les comédiens sont excellents. Comme toujours chez Tribout, on en ressort un peu plus grands.

Ce n’est pas ma première Double Inconstance, mais c’est sans doute la plus intéressante que j’ai vue. Celle qui joue tout, de la franche comédie au marivaudage en passant par les intrigues sociales plus sombres – voire carrément cruelles. Où l’on est constamment surpris, plein de « Oh ! » et de « Ha ! » comme si on découvrait ce texte pour la première fois. Où l’on a jamais eu autant envie de découvrir la suite, de savoir ce que deviennent ces personnages et où la situation finale les entraînera. Où les punchlines marivaudiennes éclatent comme des bulles d’un bon champagne. Où les petits sont petits et les grands sont grands. Où le diable se cache dans les détails. Où les regards effraient parfois autant que les paroles. Où la légèreté côtoie la profondeur et se nourrissent l’une l’autre. Où l’on voit presque la machinerie et le calcul déteindre sur l’authenticité la plus pure et les personnages changer progressivement de couleur. Où l’on voit tout, en fait.

#OFF24 – La fleur au fusil

Critique de La fleur au fusil, de Lionel Cecilio, vu le 4 juillet 2024 au Théâtre des Brunes
Avec Lionel Cecilio, mis en scène par Jean-Philippe Daguerre

Moi, si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres. Et j’aime bien certains clins d’oeil que me fait la vie. J’ai d’abord choisi ce spectacle pour son sujet. Parce que la fille de Portugais que je suis connait trop mal La Révolution des oeillets et que ça me pèse depuis longtemps. Quand j’ai vu que la mise en scène était signée de Daguerre, j’ai été tout à fait sûre d’y aller. Et ce n’est qu’à ce moment que j’ai vu le nom de Lionel Cecilio. Lionel Cecilio, il m’avait invitée à son spectacle il y a près de dix ans de ça. Il jouait dans le tout petit Théâtre Pixel à l’époque et j’étais toute fière d’avoir pu échanger avec lui à la sortie du spectacle. Et je suis un peu émue de me dire que je vais le revoir après tout ce temps.

Il y a toujours une part de subjectivité dans les critiques. Parce qu’on adore tel ou tel comédien, parce que le sujet nous touche particulièrement, parce qu’il fait écho à notre propre histoire. Aujourd’hui, ma part de subjectivité est flagrante. Je la sens dans tout mon corps. L’effet de la langue portugaise sur moi est immédiat. Elle me berce, elle me réconforte, elle m’attendrit. Parce que j’aime cette langue qui chante, parce qu’elle évoque beaucoup de souvenirs, parce qu’elle est reliée à l’enfance, parce qu’elle coule dans mes veines. Alors je vais essayer d’être la plus objective possible, mais je sais que je pars avec un avantage.

S’il y a bien quelque chose de très objectif dans ce spectacle, c’est que Lionel Cecilio est captivant. Fascinant. On a l’air un peu braves de le souligner, mais c’est quand même important : il incarne seul tous les rôles avec maestria, jonglant de l’un à l’autre avec une parfaite habileté. C’est ultra vivant, ultra dynamique, parfaitement réglé. C’est enflammé. C’est un engagement absolu. Il donne l’impression d’un film en accéléré – et pas seulement parce qu’il est complètement survolté. Parce qu’il donne à voir des lieux et des histoires qui s’entremêlent, parce que ses personnages ont quelque chose de très attachant, parce qu’il nous invite, à son côté, dans le salon de sa grand-mère.

Mais attention peut-être à ne pas en faire trop. Ses personnages sont parfaits, mais ralentissent un peu le sujet. L’équilibre entre le narratif et l’historique penche un peu trop du premier côté : pour le temps de spectacle, on aimerait en apprendre davantage. Je crois que c’est la première fois qu’on arrive à me rassasier de théâtre au point que je demande davantage d’histoire. C’est dire s’il donne !

La fleur au fusil – Théâtre des Brunes (19h35)
32 rue Thiers, 84000 Avignon
A partir de 12,90€
Réservez sur BAM Ticket !

#OFF24 – L’ami du président

Critique de L’ami du président, de Félicien Marceau, vu le 4 juillet 2024 au Théâtre des Gémeaux
Avec Benjamin Boyer, Muriel Combeau, Stéphane Cottin, Stéphanie Hédin, Jean-Pierre Michaël, Marine Montaut, et Davy Sardou, mis en scène par Christophe Lidon

Alors de un, j’aime beaucoup les scenari politiques. De deux, j’aime beaucoup Jean-Pierre Michaël. De trois, j’ai plutôt confiance en Christophe Lidon. De quatre, on s’est manqué plusieurs fois avec Davy Sardou donc c’est sûrement l’heure de la réconciliation. Et de cinq, je trouvais que je n’avais pas encore assez de spectacles programmés aux Gémeaux pour cette année.

Léon Daim est de toutes les cérémonies. Il prend la pose. Se montre au côté d’hommes politiques influents. Tant et si bien qu’on commence à parler, dans les hautes sphères politiques. On se demande qui est cet homme qu’on voit partout. Qui semble être dans les petits papiers de certains ministres, voire du Président. Plus on parle, plus la rumeur s’amplifie, plus les commérages se confondent avec la réalité, et plus Léon Daim prend de l’importance…

Je suis mitigée. Je ne peux pas vraiment m’énerver, je ne peux pas dire qu’il n’y a pas de travail, je ne peux pas dire que ce n’est pas quali. Mais je peux m’étonner de l’idée de ressortir ce texte. Si le spectacle n’a pas fonctionné sur moi, c’est, à mon avis, de sa faute. Il est désuet. Il manque de rythme. Il met beaucoup trop de temps à installer la situation. Il raconte la même scène pendant les trois quarts de la pièce avant d’enfin aller plus avant. Il manque cruellement de rebondissement, d’emballement, d’intérêt. On a du mal à comprendre à quoi servent certains personnages secondaires, qui ralentissent l’action sans la servir par ailleurs. Ça n’aurait tenu qu’à nous, on aurait concentré notre attention uniquement sur le scénario principal, qui proposait une vraie bonne idée. On peut facilement imaginer un vrai thriller, qui aurait pu monter en puissance, qui aurait pu vraiment fonctionner sur moi. Il y a du monde sur scène, le travail est soigné, la qualité est au rendez-vous. Dommage qu’elle se disperse ainsi.

L’ami du président – Théâtre des Gémeaux (17h15)
10 rue du Vieux-Sextier, 84000 Avignon
A partir de 12,90€
Réservez sur BAM Ticket !

#OFF24 – Les Héroïdes

Critique des Héroïdes, création collective d’après Ovide, vue le 4 juillet 2024
Avec Alice Barbosa, Capucine Baroni, Juliette Boudet, Lucie Brandsma, Laura Clauzel, et Ayana Fuentes-Uno, mises en scène par Flavia Lorenzi

J’ai choisi ce spectacle car j’enseigne le latin. Autant dire que cet article n’aura pas le ton primesautier de la Mordue ! Les Héroïdes est une oeuvre du poète latin Ovide où il donne la parole à une série de femmes mythiques, en général des femmes délaissées, écrivant à un héros qui les a abandonnées : Pénélope à Ulysse, Ariane à Thésée, Didon à Énée, etc. – « Héroïde » a d’ailleurs fini par signifier « lettre de femme abandonnée ».

Autant le dire : il y a assez peu d’Ovide dans cette pièce. L’auteur latin est un prétexte pour porter un nouveau regard, actuel et féministe, sur ces destinées de femmes fictives, et les arracher à leur statut de victimes passives. Au fil des figures, les vers lyriques d’Ovide se font plus rares et laissent place à une création collective.

Chaque femme est traitée avec une idée différente : ici, un jeu radiophonique où il faut choisir entre les différentes versions de la fin d’Ariane (plus une !), là, le making-off d’un spectacle sur Didon, là encore le procès intenté à Déjanire pour avoir tué Hercule. Certaines idées sont plus efficaces que d’autres, aucune n’est vraiment originale, mais l’implication des comédiennes musiciennes est, elle, sans faille.

Le spectacle déplace notre vision de ces héroïnes de l’antiquité, qui deviennent des femmes fortes et autonomes, comme Didon, présentée en fondatrice de ville et souveraine. Le collectif de femmes présent sur scène s’appuyant essentiellement sur les corps et les voix, remet puissamment en cause la passivité et la dépendance prétendument féminines. S’emparant de styles musicaux divers, du rap au lyrique, les artistes déconstruisent avec rage et humour ces fictions qui ont modelé l’image de la féminité, et nous emportent par leur sincérité et leur talent.

#OFF24 – Ma république et moi

Critique de Ma république et moi, de Issam Rachyq-Ahrad, vu le 4 juillet 2024 au Théâtre des Halles
Avec et mis en scène par Issam Rachyq-Ahrad

Je viens d’écrire mon article sur Entrée des artistes, de Ahmed Madani. On me demande souvent comment je choisis mes spectacles. Alors non, Ma république et moi, je ne l’ai pas choisi parce qu’il a eu un très bon article dans Telerama (mais pour être tout à fait honnête, j’aurais pu). Je l’ai choisir parce que Issam Rachyq-Ahrad, on l’a découvert chez Madani (ok, ok, ma +1 l’a découvert chez Madani, moi je ne l’ai découvert que bien plus tard en captation, puis sur scène, dans un Nasser Djemaï). Et comme on adore ce genre de fil d’Ariane, et que le sujet est passionnant, on voit pas pourquoi on se priverait. Surtout en ce moment.

Issam Rachyq-Ahrad ne savait pas qu’il tomberait en plein milieu du chaos politique qu’on vit actuellement. C’est peut-être aussi pour ça, d’ailleurs, que son spectacle est complet. Dans ce spectacle, il nous invite dans le salon de sa mère, là où il a grandi. Sa mère, à qui il donnera la parole à de nombreuses reprises dans le spectacle. Sa mère marocaine, venue habiter en France, fière de travailler pour la fonction publique dans un hôpital. Sa mère victime de racisme ordinaire comme moins ordinaire, et qui jamais ne se révolte. Sa mère qui me donne les larmes aux yeux, une boule dans la gorge, et qui fait grandir en moi une colère sourde qui cogne contre ma poitrine.

La première chose qui marque chez Issam Rarchyq-Ahrad, c’est sa sympathie. Ce sourire sur ses lèvres, cette envie de partager, d’aller vers l’autre, ce bonheur qu’on peut lire sur son visage, c’est communicatif. D’ailleurs, une spectatrice se prend un peu trop au jeu. Elle entame un dialogue avec le comédien, comme si on était dans un spectacle de stand up. Je reconnais que c’est tentant. La petite salle du théâtre des Halles permet ça. Il nous regarde tous dans les yeux, et déjà quelque chose passe. Comme une discussion des regards. On n’est pas invité à dialoguer, contrairement à ce que ma voisine pense, mais ça ne donne pas l’impression d’un monologue pour autant. C’est un échange silencieux. Il donne, on prend, et on essaie de rendre quelque chose, nous aussi.

Le seul reproche que je peux faire à ce spectacle, c’est qu’il est trop court. On voudrait qu’il dure des heures. On voudrait l’écouter encore. On voudrait qu’il continue de nous parler. On voudrait qu’il continue de partager. On voudrait en savoir plus sur son enfance, sur son évolution, sur l’homme qu’il est aujourd’hui. On voudrait en connaître davantage sur son combat, sur son rapport à la France, au Maroc, à la montée du RN. On voudrait qu’il évoque encore son rapport au théâtre. On voudrait qu’il porte une parole plus politique, qu’il s’engage plus avant, qu’il nous prenne à parti. On voudrait que ça ne s’arrête pas. On voudrait que la salle ne soit pas composée que de cet entre-soi avignonnais qui nous met face à nos erreurs et à nos contradictions. On voudrait que tout le monde le voie.

#OFF24 – Entrée des artistes

Critique d’Entrée des artistes, de Ahmed Madani, vu le 4 juillet 2024 au Théâtre des Halles
Avec Dolo Andaloro, Aurélien Batondor, Jeanne Matthey, Rita Moreira, Côme Veber, Igäelle Venegas, Lisa Wallinger, mis en scène par Ahmed Madani

Ma mère a découvert Ahmed Madani par hasard, il y a 12 ans, en lisant quelque part qu’un metteur en scène travaillait avec des jeunes de Mantes-la-Jolie, où elle enseignait. C’était Illumination(s). C’était fort. C’était unique. C’était sa première rencontre avec Ahmed Madani. Je l’ai découvert un peu plus tard, avec la suite d’Illumination(s). C’était F(l)ammes. C’était fort. C’était unique. C’était ma première rencontre avec Ahmed Madani. Depuis, on essaie de tout voir. Et c’est ce qu’on a fait. Depuis 7 ans, nous voyons tous les spectacles d’Ahmed Madani. Et chaque fois, c’est le même choc. C’est fort. C’est unique. C’est une nouvelle rencontre avec Ahmed Madani.

J’allais dire que c’était la première fois que je voyais Ahmed Madani travailler avec des acteurs professionnels. J’allais dire que c’était la première fois que je voyais Ahmed Madani travailler avec des acteurs qui ne sont pas issus de la diversité. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Dans J’ai rencontré Dieu sur Facebook, c’était déjà le cas. Disons que c’était la première fois que je le voyais travailler avec des acteurs professionnels, et non issus de la diversité, sous ce format-là. C’est le même format que pour F(l)ammes ou Incandescences. C’est un groupe de jeunes qui ont un point commun, ici des jeunes comédiens en sortie d’école, et qui viennent raconter sur scène leurs parcours de vie. Sans qu’on sache vraiment où s’arrête la réalité et où commence la fiction.

Je crois que j’ai compris. Ou peut-être que j’ai cette révélation à chaque fois que j’ai un Madani. Peut-être que c’est l’effet Madani. J’ai compris pourquoi Madani me touche autant. Parce qu’il met des âmes sur scène. Des bouts de ses comédiens, et des bouts d’humanité. C’est à la fois très simple et très inattendu. Il nous parle de gens cabossées, il nous parle de vies sauvées par le théâtre. Pour moi qui me nourrit d’humain, c’est du bonheur en intraveineuse pendant 1h30. Plus que du bonheur. C’est de la force, de la puissance, de l’énergie. Du regain de vie.

J’adore la générosité au théâtre. Mais c’est souvent des choses que je retrouve sur des spectacles très mouvementés, des mises en scènes plantureuses qui peuvent par exemple proposer du chant, de la danse, des adresses au public, ou que sais-je. La générosité de Madani et de ses comédiens prend une autre forme. C’est un don absolu de leur intérieur. De leur vérité. C’est un chamane, Ahmed Madani, je n’ai pas d’autre explication. C’est un homme capable de nous montrer un plateau vide et de le remplir de vie. C’est un artiste qui sublime les âmes. On entend des choses dures sur scène, et pourtant, ce qui prend le plus de place, c’est toujours l’espoir. C’est un artiste qui sublime les corps. Ses comédiens, qui a priori n’ont pas une beauté classique, il en fait des stars. C’est un artiste qui nous fait croire au beau. A l’utopie. Au partage. Au demain meilleur qu’hier.

Entrée des artistes – Théâtre des Halles (11h)
Rue du Roi René, 84000 Avignon
A partir de 15,90€
Réservez sur BAM Ticket !

#OFF24 – Antigone d’après Sophocle

Critique d’Antigone, d’après Sophocle, vue le 3 juillet 2024 à la Scala Provence
Avec Romain Arnaud-Kneisky, Emma Bousquet, Yann Guchereau, Hoël Le Corre, Laurent Suire, Morgane Touzalin, mis en scène par François Ha Van

Ma découverte d’Antigone remonte au collège. Je crois qu’une partie de moi juge mon évolution en fonction du parti que je prends. J’ai toujours admiré Antigone. Et puis, il n’y a pas si longtemps, j’ai commencé à comprendre Créon. Sans prendre entièrement son parti, j’ai admis, que, peut-être, il n’était pas entièrement du côté du mal. C’est donc ça, la maturité ? Bon, clairement, team Antigone d’Anouilh, mais on n’a pas toujours ce qu’on veut dans la vie et déjà retrouver l’équipe de Kids c’est un bonheur, donc je signe pour Sophocle. Ou pour d’après Sophocle, d’ailleurs, ce qui peut être un peu mieux (ou complètement pire, tout dépend d’eux).

Etéocle et Polynice, les deux frères d’Antigone, se sont battus à mort pour la place de roi. Leurs deux corps gisent sur le sol de Thèbes. Créon, le nouveau roi, décide qu’Etéocle aura droit aux honneurs funéraires, mais pas son frère, et interdit à quiconque de s’approcher du corps pour essayer de le sauver d’une errance éternelle dans le néant. C’était sans compter sur Antigone, que cette loi révolte et qui fera tout pour enterrer son frère. Même s’il faut pour cela aller contre la loi. Même s’il faut pour cela donner sa vie.

Ce qui me marque tout particulièrement, dans ce spectacle, c’est le texte. J’appréhendais la confrontation avec Sophocle, peur de rester à côté, peur de quelque chose de trop grand pour moi, peur que ça ne m’évoque rien. Au contraire, je suis tout de suite happée par le Choeur qui ouvre le spectacle. Je serai suspendue à ses lèvres Il faut dire que Romain Arnaud-Kneisky y excelle. Son Choeur façon maître de cérémonie est sans doute la grande réussite de ce spectacle. Il est captivant. Son texte est une succession de phrases chocs que je reçois en pleine poitrine. Toutes résonnent avec le contexte actuel. Accompagné par la musique de Pierre Bienaimé, qui est l’une des signatures de la Compagnie du Vélo Volé, il donne envie de relire Sophocle pour y trouver des réponses. Et des nouvelles questions, aussi, sûrement.

Ceux qui ne me donnent peut-être pas assez de réponses, en revanche, c’est Antigone et Créon. Moi qui suis toujours en recherche d’explications, de pourquoi et de comment, de chacun des côté, je les trouve ici peut-être pas assez colorés. Ils sont tous deux très droits dans leurs bottes, lui obstiné et quelque part serein car sûr d’être dans le droit, elle portant « un regard d’orage », agressive, furibonde, une tornade proche de la folie. Mais ils restent dans leurs camps. Ils n’évoluent pas. Ne proposent pas autre chose. Ne doutent pas. Ne se frôlent pas. Deux piquets un peu trop droits qui manquent parfois de doutes et de nuances. Mais c’est peut-être le texte de Sophocle qui veut ça. Comme si il n’aimait pas ses personnages. Comme s’il ne leur laissait aucune chance, leur destin étant de toute façon contraints par le bon vouloir des dieux.

#OFF24 – Ma famille en or

Critique de Ma famille en or, de Joseph Gallet et Elodie Wallace, vue le 3 juillet 2024 au Théâtre du Roi René
Avec Jean Fornerod, Joseph Gallet, Marie-Hélène Lentini, Elodie Wallace, mis en scène par Anne Bouvier

Vous savez moi je suis faible et j’aime bien ce genre d’affiche. Je sais pas, j’ai tout de suite envie de monter dans cette voiture, moi aussi. En plus, je n’avais rien de programmé au Roi René cette année, et c’est quand même la tradition.

Avec un titre pareil, on se doute bien que la famille qui va nous être proposée sera plus ou moins dysfonctionnelle. Celle-là a tiré le gros lot. Entre l’aînée rebelle en quête de liberté qui s’est simplement barrée pour un tour du monde sans donner de nouvelles, le père hypocondriaque et légèrement parano (oui, c’est vrai, ça va souvent ensemble), la mère acheteuse compulsive (de biens évidemment complètement inutiles) et le cadet un peu trop sûr de lui (et avec un cordon ombilical qui semble encore bien accroché), on est bien. On est bien bien bien bien bien.

Le problème, quand on fait ce choix sur un coup de tête, juste avec l’affiche (et un théâtre qu’on fréquente de temps en temps, hein, quand même), c’est qu’une fois qu’on est assis dans la salle, on se demande un peu ce qu’on fait là. Et quand le spectacle commence sur des vannes un peu lourdes et un rythme un peu bancal, on se demande encore plus ce qu’on fait là. Et quand tout d’un coup, alors que vous pensiez que c’était mort pour vous, que vous étiez prêt à lâcher l’affaire et à bouder tranquillement en attendant la fin, ils vous décrochent un rire, que vos yeux s’agrandissent, et que vous vous mettez à écouter de plus en plus attentivement ce qui se passe sur scène, là, vous savez vraiment pourquoi vous êtes là. Exactement pour cette sensation-là. La surprise, au théâtre, je ne sais pas s’il y a quelque chose de mieux.

Vraiment, ils avaient mal commencé. A leur décharge, c’était la première, et le rythme se cherchait encore un peu au début. Et puis ne me demandez pas exactement ce qu’il s’est passé. C’est la magie du théâtre. Marie-Hélène Lentini qui semblait jusqu’ici porter le spectacle à elle toute seule – on salue d’ailleurs cette énergie folle et ce quasi stand up qu’elle a mené au début du spectacle – retrouve des partenaires. Le rythme bancal se trouve soudainement et permet au texte de monter en puissance, de donner ce qu’il a dans le ventre, jusqu’à éclater vraiment. Et de s’éclater, aussi, sur scène. Les comédiens trouvent leurs marques et se mettent à jouer complètement ensemble. Et nous embarquent avec eux. Et tout s’emballe. Et ça part même un peu en vrille parfois. Et même si les fils sont un peu gros, on se surprend à juste avoir envie de partager ce voyage, juste avoir envie de la prochaine vanne, juste avoir envie de la prochaine destination, juste être avec eux sans se poser d’autre question. Mince, c’est bon !