Le mort lui va si bien

Critique du Comble de la vanité, de Valérie Fayolle, vu le 27 octobre 2022 au Théâtre de la Pépinière
Avec Virginie Pradal, Mikaël Chirinian, Julie Farenc, Cécile Rebboah et David Talbot, mis en scène par Ludivine de Chastenet

La raison pour laquelle je voulais voir ce Comble de la vanité tient en deux mots : Virginie Pradal. On ne présente plus cette comédienne géniale à la carrière prolifique, passée par la Comédie-Française et… se faisant de plus en plus rare sur les planches ces dernières années. Ce qui est rare étant précieux, je ne voulais pas rater cette nouvelle apparition, d’autant que je fais en général plutôt confiance à la programmation de la Pépinière – il suffit d’ailleurs d’être dans le hall du théâtre entouré de toutes les affiches des dernières années pour se demander où on était à ce moment là. Bref, Virginie Pradal, me voilà !

L’affiche était plutôt éloquente, mais pour vous situer, on atterrit au milieu d’une famille dont le patriarche vient de passer l’arme à gauche. Il a laissé un testament que ses enfants découvrent par hasard et qui répartit ses biens entre quatre personnes : les trois enfants, et un de leurs camarades de classe qu’ils ont complètement perdu de vue. La question est : pourquoi cet ami d’enfance se retrouve-t-il sur le testament de leur père ? Ils ne peuvent hélas plus lui demander, mais peut-être que leur mère en sait quelque chose…

Bon, alors, voilà. Ce n’est sûrement pas le spectacle de ma vie. L’histoire est assez attendue, la mise en scène fonctionne, mais sans éclat, les personnages sont dessinés trop grossièrement, on retrouve toujours les mêmes archétypes qui manquent de relief (le gros macho, la vieille fille…), et qui sont interprétés de manière un peu trop caricaturales par des comédiens qui semblent manquer d’indication et de feuille de route.

Je me doutais que ce ne serait pas le spectacle de l’année – j’ai presque envie de dire que ce n’est pas le contrat : Valérie Fayolle est journaliste et signe ici sa première pièce de théâtre, Ludivine de Chastenet est davantage comédienne que metteuse en scène. Je le savais. Je connaissais les règles. Et c’était ok. Car, si on se souvient bien, moi, je venais pour Virginie Pradal. Et Virginie Pradal m’a complètement régalée. Elle est juste divine : son sens du rythme, ses yeux qui pétillent, cette espèce d’insouciance enfantine dans son sourire malin, tout cela me comble de bonheur. Elle est tout l’opposé de cette pièce, finalement assez prévisible, puisque chaque mot qui sort de sa bouche est une surprise. Elle est le bonbon de ce spectacle. Elle est la pièce maîtresse qui fait que, finalement, ça fonctionne.

Et oui, ça fonctionne. Ça fonctionne car les bases sont les bonnes : c’est un texte de théâtre, avec des défauts, mais avec un enjeu malgré tout. Le côté policier est bien ficelé et permet de maintenir l’intérêt du spectateur jusqu’à la révélation finale ; l’aspect macabre de la pièce, qu’on voit rarement monté ainsi au théâtre, fait aussi la différence. Et elle, au milieu de tout ça, apporte une telle fraîcheur sur scène qu’elle efface les défauts trop visibles du spectacle et permet de faire ressortir le meilleur. Et le théâtre, quand c’est comme ça, avec cet Ulysse venu sauver ses compagnons, c’est beau aussi. Ça fait croire aux miracles.

Virginie Pradal en maîtrise complète du game. Tout simplement. ♥ ♥

© François Fonty

Rencontre de deux types

Critique de Ambroise et Xavier, de Ambroise Carminati, Xavier Lacaille, Navo, Thomas Soulignac, et Martin Darondeau, vus le 25 octobre 2022 à la Comédie de Paris
Avec Ambroise Carminati et Xavier Lacaille, mis en scène par Navo et Martin Darondeau

Moi qui n’étais encore jamais allée à la Comédie de Paris, voilà que je m’y retrouve deux fois en l’espace de deux semaines. Et j’adore cette idée ! Si je suis venue voir le spectacle de Monsieur Poulpe la semaine dernière – soit un artiste bien installé et avec une certaine notoriété aujourd’hui – c’est pour Ambroise et Xavier, deux jeunes un peu moins connus, que je reviens aujourd’hui. Et pour ce qui est du pourquoi du comment : j’ai découvert Xavier Lacaille dans la série Parlement diffusée sur France TV, et de cookies en cookies, internet étant ce qu’il est aujourd’hui, j’ai découvert qu’il était l’un des créateurs de la chaîne Sympa Cool sur Youtube, que j’ai trouvée… sympa et cool (et un peu bizarre, il faut bien l’avouer)… et qu’il faisait aussi de la scène ! Et me voilà donc en route une nouvelle fois pour la Comédie de Paris, ne sachant pas vraiment à quoi m’attendre, mais enthousiaste malgré tout.

Ce qu’ils font ? Je ne saurais vraiment le dire. Ce sont de bons comédiens, mais ce n’est pas vraiment du théâtre. Ils ont de bonnes punchlines, mais ce n’est pas vraiment du stand up. Ça ne ressemble à rien de ce que je connaissais, et dans ce style (bizarroïde, donc), c’est plutôt réussi. Ils empruntent un peu à plusieurs genres, jouent avec les codes, s’autorisent pas mal de choses, et ça fonctionne. Ils sont deux mais se laissent parfois toute la place sur scène, et c’est aussi bien comme ça. Ça manque peut-être un peu de vannes – peut-être aussi parce qu’on espérait voir quelque chose qui se rapprochait davantage du stand-up – mais une fois le parti pris accepté, le spectacle avance bien et les spectateurs avec.

Leur spectacle est construit comme un entonnoir : il y a de la place pour les sketchs au début, et, petit à petit, le sujet se resserre pour ne concentrer plus qu’un thème principal. Attention spoiler : on va alors entrer dans un univers un peu méta, où l’un des personnages va chercher à sortir de son rôle. Si le sujet n’est pas complètement nouveau, il faut reconnaître qu’il est très bien ficelé. Et, surtout, il est mené à bout : alors certes, cela entraîne forcément quelques longueurs mais ce qu’on retient surtout, c’est qu’ils arrivent à le conclure en beauté, ce qui n’est pas donné à tout le monde… et était loin d’être gagné d’avance !

Avis aux amateurs de duos un peu perchés : ce spectacle sera pour vous ! ♥ ♥

Rendez-vous avec la vie d’Agatha Christie

Critique de Lady Agatha, de Ali Bougheraba et Cristos Mitropoulos, vu le 19 octobre 2022 au Théâtre Saint-Georges
Avec Camille Favre-Bulle, Tatiana Gousseff, Marie-Aline Thomassin, Matthieu Brugot, Erwan Creignou et Léo Guillaume, mis en scène par Cristos Mitropoulos

Ça fait un petit bout de temps que je n’ai pas mis les pieds au Saint-Georges, et je suis ravie d’avoir plusieurs bonnes raisons d’y retourner. Mes premières bonnes raisons s’appelle Cristos Mitropolos et Ali Bougheraba, et sont les co-auteurs du spectacle. Ma troisième bonne raison se nomme Camille Favre-Bulle, découverte avec la même bande dans Sarvil l’oublié de la Canebière il y a un moment déjà. Et ma dernière raison s’appelle Agatha Christie, liée comme pour beaucoup à des moments de lecture marquant, et dont la vie m’est totalement inconnue. Des retrouvailles et des découvertes, ça sonne comme un bon début, non ?

Deux sentiments un peu contraires s’affrontent au sortir de la pièce : j’ai passé un bon moment, mais j’ai quand même ressenti certaines longueurs. C’est simple, sur mes notes, j’ai écrit à la suite « Très sympathique » et « Trop long ». Pour être tout à fait honnête, connaissant déjà le travail d’une partie de la troupe, j’avais quelques attentes et c’est peut-être une certaine forme de déception qui appuie aussi cette impression de longueurs. Les sachant capables de la perfection, je laisse plus difficilement passer certaines facilités présentes dans le spectacle.

Car c’est à elles que j’impute ces longueurs, surtout présentes dans le début du spectacle. On y présente l’éducation d’Agatha Christie, sa jeunesse, les différentes affaires de famille qu’elle traverse. Ce n’est pas inintéressant en soi, mais ça n’apporte pas non plus d’éléments clés pour la suite de l’histoire si bien qu’on aurait peut-être pu passer un peu plus rapidement dessus. D’autant que tous les personnages qui entourent Agatha Christie sont comme surjoués, dans des compositions toujours caricaturales, évoquant parfois même le gag : cela donne surtout un sentiment « d’occupation » des spectateurs en attendant que l’histoire commence vraiment. C’est presque dommage, car cette maniérisation systématique des personnages est contre-productive, certaines compositions très réussies se perdant un peu dans le lot.

© Cédric Vasnier

Ces compositions marquées sont d’autant plus visibles qu’elles entourent une Agatha Christie totalement naturelle incarnée avec brio par Camille Favre-Bulle. On connaissait surtout l’artiste à travers sa voix incroyable, on découvre à présent tout l’étendue de son talent d’actrice. Et quel talent ! Ce qui marque en premier, après son charisme fou – car cette comédienne rayonne et illumine tout le plateau par un simple sourire – c’est sa sincérité absolue. Elle émane probablement de cette espèce d’aura qu’elle dégage, et elle touche en plein coeur. Impossible alors de ne pas s’attacher à son personnage. Il faut dire aussi qu’elle porte haut les valeurs d’Agatha Christie, cette femme moderne, courageuse, et complètement libre. A la regarder, tout semble une évidence. C’est elle qui parvient à nous embarquer dans la pièce, et sa spontanéité mêlée à son énergie sont telles qu’on aimerait sauter avec elle sur le plateau.

Car on a commencé par le négatif, mais il y a beaucoup de choses qui fonctionnent complètement sur le plateau. Et encore plus à partir du moment où Agatha Christie commence à écrire, car les auteurs ont alors donné vie à ses personnages, et ce pour notre plus grand plaisir ! C’est inventif et drôle, c’est fait avec beaucoup de doigté, et ça donne de très chouettes moments de théâtre. De manière plus globale, la scénographie fonctionne beaucoup (et très bien) sur le mouvement. Elle utilise beaucoup les praticables, mais toujours à bon escient, et parvient à complètement faire exister le monde qui entoure Agatha Christie. Et c’est finalement assez fondamental, car cette incroyable vie prend toute son ampleur lorsqu’on la considère aussi à l’aune de l’Histoire : Agatha Christie a traversé presque tout le vingtième siècle, et c’est parfaitement représenté sur scène. Tout bouge, tout se renouvelle, tout avance… à la manière d’un bon roman policier.

Il faut le temps que ça s’installe, mais une fois dedans, la machine s’emballe, emportée par une merveilleuse duchesse du crime : Camille Favre-Bulle. ♥ ♥

© Cédric Vasnier

Le duo Frot-Fau accouche d’un bel enfant

Critique de Lorsque l’enfant paraît, d’André Roussin, vu le 30 septembre 2022 au Théâtre de la Michodière
Avec Catherine Frot, Michel Fau, Agathe Bonitzer, Quentin Dolmaire, Hélène Babu, Sandra Codreanu et Maxime Lombard, mis en scène par Michel Fau

Il y a quelques années, j’adorais le travail de Michel Fau. Chacun de ses spectacles était un choc esthétique et émotionnel dont je ressortais complètement saisie. Un amour qui ne finit pas, d’André Roussin, fut de ceux-là. J’ai été beaucoup déçue depuis par les mises en scène de Michel Fau, mais j’ai envie de croire qu’avec Lorsque l’enfant paraît, le miracle André Roussin renaîtra.

Il s’en passe des choses chez les Jacquet ! Olympe Jacquet vient d’apprendre qu’elle est enceinte. Dit comme ça, ce ne serait pas dramatique, à ceci près qu’Olympe Jacquet a dépassé l’âge où on attend généralement un heureux événement… et que son époux n’est autre que le sénateur Charles Jacquet, fervent opposant à la légalisation de l’avortement. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, les époux Jacquet vont apprendre dans la foulée que leur fils attend un enfant avec la propre secrétaire de Charles – alors qu’ils ne sont évidemment pas mariés. Et ils ne sont pas au bout de leurs surprises…

Que c’est bon de retrouver le Fau d’avant ! Le Fau anticonformiste, le Fau baroque, intelligent, et fin. Le Fau qui se déguste d’un bout à l’autre du spectacle, parce que Fau est un tout. Fau ne convient pas à tous les styles, Fau a besoin d’un texte, Fau a besoin d’une atmosphère pour pouvoir se déployer et ici Fau l’a. Fau retrouve André Roussin qui lui va si bien. Fau met en scène un texte original et culotté, et c’est comme ça que j’aime Fau.

© Marcel Hartmann

C’est bon de retrouver Fau, mais… Car il y a un mais, un petit mais, mais autant en parler tout de suite. J’ai quand même quelques réserves sur le spectacle, qui viennent principalement du texte. C’est un texte qui a des faiblesses de construction, avec deux beaux personnages qui effacent tous les autres, devenant essentiellement des faire-valoir de l’histoire, c’est un texte un peu lourd, avec une mise en place de l’histoire trop longue pour le temps réellement apprécié du spectacle en terme de répliques cinglantes et autres belle punchlines. Pour être vraiment éclatant, peut-être aurait-il fallu couper – mais comment couper quand tout est préparation de la scène suivante ?

D’autant que c’est une pièce vraiment intéressante historiquement parlant, qui aborde des sujets rares au théâtre, et complètement tabous à l’époque d’André Roussin. Certes, elle a pris quelques rides, certes, son audace s’est un peu émoussée, et pourtant, elle fonctionne. La satire de la bourgeoisie est là et elle fait toujours rire la salle. On en accepte alors peut-être plus facilement les quelques longueurs.

Et on peut se laisser aller à savourer le spectacle. Ces somptueux décors flashys dans lesquels les costumes se fondent à merveille. Ce rythme légèrement traînant avec lequel Michel Fau balance ses meilleures répliques. Cette bourgeoisie délicieusement incarnée par Catherine Frot qui se bat avec ses contradictions en mêlant avec beaucoup de doigté émotion et ridicule. Elle est assurément la reine de ce spectacle. On a d’ailleurs parfois l’impression que tout est fait pour la mettre en valeur, telle une Sarah Bernhardt des temps modernes. Même Fau semble s’effacer pour lui laisser davantage de lumière. Ce n’était pas la peine, elle la prend à merveille. Chacune de ses répliques est une leçon de théâtre. A déguster sans modération.

Et lorsque Frot paraît j’applaudis à grands cris… ♥ ♥

© Marcel Hartmann

Une certitude : à éviter

Critique du Principe d’Incertitude, de Simon Stephens, vu le 29 septembre 2022 au Théâtre Montparnasse
Avec Jean-Pierre Darroussin et Laura Smet, mis en scène par Louis-Do de Lencquesaing

Je n’aurais pas dû aller voir ce spectacle. Lorsque je fais ma sélection en début d’année, j’essaie de ne programmer que des spectacles qui cochent suffisamment de cases pour avoir une chance de vraiment me plaire, et j’avais trop de doutes sur ce Principe d’incertitude pour le faire rentrer dans mon planning. Oui mais voilà, Le Roi Lear de la Comédie-Française ayant été annulé et les copains ayant organisé une sortie commune au Théâtre Montparnasse… je me suis laissée convaincre. La seule chose positive que je tire de cette soirée (au-delà d’avoir vu les copains, ce qui est toujours chouette), c’est que je suis heureuse de me dire que mon instinct n’est pas trop mauvais (ou que je commence à bien connaître ce milieu, peut-être).

Le principe d’incertitude, c’est celui d’Heisenberg, qui stipule qu’au niveau microscopique, on ne peut connaître avec précision deux propriétés physiques d’une même particule. Il est appliqué ici au niveau macroscopique, puisque la question de l’incertitude touche plutôt la rencontre et l’appréhension de deux êtres que tout oppose.

Avant d’y aller, je doutais vraiment du talent de comédienne de Laura Smet – enfin, il n’est pas vraiment question de talent, plutôt de travail. Je ne comprenais pas comment quelqu’un qui n’avait jamais mis les pieds sur une scène de théâtre se retrouvait sur le plateau du Théâtre Montparnasse, qui fait partie des plus grands théâtres privés parisiens, en terme de capacité. Enfin disons que si, je comprenais comment, mais j’avais l’espoir que peut-être ce n’était pas uniquement sur son nom qu’on l’avait choisie. J’étais toute prête à reconnaître que je m’étais trompée. On ne boude pas une bonne soirée !

Au moment de partir de chez moi, j’ai regardé la bande-annonce. Comme ça, l’air de rien, histoire de me préparer. Je me suis dit que ça commençait à sentir le roussi. Je la mets ici, histoire que vous puissiez vous faire votre propre avis.

Et bien, croyez-le ou non, c’est encore pire sur scène. Cela fait un petit moment maintenant que je n’ai pas fait de critique assassine, comme on dit. On argumente, on trouve des qualités, il y a quand même du travail, ce n’est pas mon style de théâtre, tout ça tout ça. Mais parfois il n’y a pas grand chose à sauver. Et quand ce pas grand chose coûte 64€ en carré or, je retrouve mon ardeur d’antan, j’enfile ma cape de super-spectateur, et je crie au monde de garder son argent pour un autre spectacle.

Et parce qu’il faut quand même s’expliquer, même si je vais passer à nouveau pour la méchante de service, je dirais simplement que Laura Smet n’est pas encore une comédienne de théâtre. Que le passage de la vie à la scène lui a ôté toute substance, toute intonation, toute nuance. Qu’elle récite son texte sur un ton monocorde d’un bout à l’autre du spectacle. Et que Jean-Pierre Darroussin prouve à nouveau l’excellent acteur qu’il est en parvenant à faire exister son personnage malgré tout.

J’aurais aimé me défaire de certaines de mes certitudes. Ce sera pour la prochaine fois.

Jérémy Lopez au Max de son art

Critique de Max, de Stéphane Olivié Bisson, vu le 28 septembre 2022 au Théâtre du Rond-Point
Avec Jérémy Lopez, mis en scène par Stéphane Olivié Bisson

C’est évidemment pour le génial Jérémy Lopez que je mourais d’impatience de découvrir Max, un seul en scène autour de la vie de Max Linder, dont je ne savais rien, à part sa ressemblance avec le comédien qui allait l’interpréter. C’était la première fois que je voyais Jérémy Lopez seul en scène, je crois d’ailleurs que c’était la première fois qu’il l’était lui-même, et j’avais entièrement confiance dans son jeu, dans sa puissance d’incarnation, dans le don absolu de ses tripes sur le plateau, pour faire de cette rencontre avec Max Linder un grand moment de théâtre. Et qu’est-ce que c’est bon, un spectacle qui ne nous déçoit pas !

Ce qui marque, lorsqu’on rencontre Jérémy Lopez sur une scène de théâtre, c’est sa présence. C’est la première chose que je me suis dite lorsqu’il ouvre le spectacle. La salle est entièrement plongée dans la pénombre, c’est à peine si on l’aperçoit, et pourtant sa présence inonde immédiatement le plateau. Il l’englobe, il l’occupe, il est partout à la fois.

Ce spectacle est une grande performance. A l’annonce d’un seul en scène de 1h30, alors même que je connais le talent de Jérémy Lopez, j’ai un peu accusé le coup. J’avais peur que la fatigue reprenne le dessus. Mais c’était sans compter cette équation magique du théâtre qui permet au spectateur de puiser toute l’énergie vitale du comédien présent sur scène – et il en donne ! Le texte a bien quelques défauts, il est un peu verbeux par moments et en dit trop, ne laissant pas assez de place aux zones d’ombres du personnages, mais la mise en scène parvient à instaurer un rythme qui fonctionne et qui confère à chaque période de vie du personnage une atmosphère qui lui est propre – et puis, un texte verbeux, quand chaque mot est plus habité que nulle part ailleurs au théâtre, ça reste une leçon.

On entend parfois parler de ces comédiens qui habillent leurs personnages d’une gestuelle incroyable. On entend aussi parler de ceux qui font passer beaucoup simplement par la parole. Jérémy Lopez est l’un des rares comédiens qui possède ces deux qualités à la fois. Il accompagne son étonnante incarnation d’une gestuelle d’une extrême précision. L’artiste et le technicien se mêlent pour donner ce comédien complet qui semble jouer sa vie sur le plateau.

Car c’est de ça qu’il est question, ici. Jérémy Lopez incarne Max Linder avec la nécessité de la vie. C’est terrible pour lui, il doit y laisser des plumes, mais c’est pour moi ce qui donne la plus grande émotion de spectateur. La ressemblance physique avec le personnage, l’urgence vitale qui se dégage de cette incarnation, le fantôme qu’il convoque, on serait presque tenté de penser que la rencontre avec Max n’est pas un hasard. Et lorsqu’arrive le moment tant attendu, la scène muette, l’incarnation ultime, c’en devient une certitude.

Quand le théâtre nous donne l’occasion de passer un moment avec un fantôme. Bravo. ♥ ♥ ♥

© Giovanni Cittadini Cesi

Rayonnements intermittents

Critique des Enfants, de Lucy Kirkwood, vu le 23 septembre 2022 au Théâtre de l’Atelier
Avec Dominique Valadié, Cécile Brune et Frédéric Pierrot, mis en scène par Éric Vigner

C’était l’un des spectacles que j’attendais avec le plus d’impatience. Trois comédiens que j’admire particulièrement, dans des styles assez différents, réunis sur la scène du théâtre de l’Atelier. J’avais confiance en Eric Vigner, dont je sais le travail de qualité. Il n’y avait que ce texte anglais que je ne connaissais pas. C’est toujours un peu ma crainte, le texte, au théâtre. Et j’ai du mal à savoir si celui-ci m’a vraiment convaincue.

Des ingénieurs nucléaires à la retraite c’est pas tous les jours qu’on en voit sur les scènes de théâtre. C’est pourtant chez eux qu’on atterrit au début du spectacle : Hazel et Robin, aujourd’hui retraités. Une ancienne collègue vient de débarquer chez eux à l’improviste ; ils avaient participé ensemble à la construction de la centrale qui alimente le village où se situe la pièce. Elle vient leur parler de la catastrophe qui a eu lieu récemment, elle vient avec ses souvenirs et ses rancoeurs, elle mettre le vieux couple face à une réalité qui dérange.

C’est un spectacle étrange. Un spectacle qui oscille sans cesse entre plusieurs sujets, plusieurs atmosphères, sans jamais se positionner clairement. Il y a la question politique, le monde laissé par la génération de nos parents, leurs erreurs, leurs échecs, leur manque d’action, il y a la sobriété nécessaire dans le monde d’après, il y a l’écologie, le handicap, la charge mentale, le couple, l’adultère, le mensonge. C’est une girouette qui tourne selon le sens du vent mais ne se fixe jamais. Pour le spectateur, c’est assez déroutant. On ne sait jamais où on va, si les paroles échangées sont de l’ordre de l’anecdotique ou du fondamental. C’est un texte intriguant, qui a ses moments et ses faiblesses, et qui me laisse un peu perplexe au sortir du théâtre.

© Pascal Gely

Ce que je reprocherai au spectacle, c’est peut-être d’avoir voulu faire trop. Trop de sujets à adresser, trop de pénombre, trop de lenteur, trop d’inconnu. Trop de combats à mener. C’est faire trop confiance au spectateur aussi, quelque part. Pour un texte autant sur le fil, une petite compensation scénique ou rythmique aurait pu être bienvenue, pour relever le tout, comme une épice en cuisine. C’est ce qui se profilait dans mon esprit dans les quelques moments où l’ennui me guettait durant la pièce. J’aurais eu besoin d’être davantage prise par la main.

Mais je ne peux pas dire non plus que j’ai passé un mauvais moment. Les échanges entre les personnages sont une recherche constante d’indices pour mieux comprendre la situation. On reste donc alerte malgré tout, même lors des moments de flottement. Le mélange des intrigues fonctionne, rebat les cartes, fait avancer le propos. Il y a quelque chose de britannique dans ce mélange d’atmosphères, dans cet humour pince-sans-rire qui surgit sans prévenir dans les dialogues. Quelque chose d’inhabituel et d’intéressant pour le spectateur. C’est un spectacle osé, sur un thème assez rare, et c’est chouette de voir ça aussi, au théâtre.

Et puis, cette distribution. Cécile Brune porte le spectacle avec une belle maestria. C’est elle qui amène la vie sur le plateau, c’est elle aussi qui la fait disparaître lorsque le temps vient de laisser la place. Elle est lumineuse et profonde à la fois, merveilleuse dans le cynisme comme dans l’émotion. Frédéric Pierrot, qui joue son compagnon, convainc aussi totalement avec une partition peut-être moins développée. Dominique Valadié, qui incarne l’élément perturbateur, cherche encore un peu sa place dans les dialogues, mais la trouve totalement dans le sous-texte. Sa présence hostile et pesante et sa voix hiératique amènent une vraie densité au personnage, qui parfois fait froid dans le dos.

Un spectacle intriguant. Peut-être trop. ♥

© Pascal Gely

Rodrigues a du coeur

© Magali Dougados

Critique de Dans la mesure de l’impossible, de Tiago Rodrigues, vu le 22 septembre au Théâtre de l’Odéon
Avec Adrien Barazzone, Beatriz Brás, Baptiste Coustenoble, Natacha Koutchoumov, accompagnés par Gabriel Ferrandini, mis en scène par Tiago Rodrigues

Tiago Rodrigues, c’est un rendez-vous que j’attends toujours avec impatience. J’avais préféré manquer celui de La Cerisaie en voyant les premiers retours, et j’en suis ravie : cela a évité de tâcher le nom de ce metteur en scène portugais que j’adore. Dans cette Mesure de l’impossible, il met en scène les témoignages de travailleurs de l’humanitaire, pour essayer de comprendre leur quotidien, leur expérience sur le terrain, de pouvoir peindre les différentes facettes de ce métier quand c’est toujours sous le prisme du don de soi qu’il est perçu.

Il faut dire quelque chose avant tout, parce que sinon je risque de l’oublier, c’est que c’est un grand spectacle. Mais ce n’est pas un spectacle qui appelle les superlatifs : c’est un très beau spectacle, un spectacle proche d’une certaine forme de perfection, c’est un spectacle essentiel, mais c’est aussi un spectacle que j’ai l’impression de dénaturer un peu en lui rendant cet hommage. C’est presque un peu déplacé. Alors je vais faire en sorte que ma ferveur s’arrête là.

Ce n’est pas très dur, car ce n’est pas un spectacle qui rend enthousiaste. Il nous plonge dans un état étrange, comme une sorte de méditation. Il nous plonge un peu dans l’état dans lequel doivent être les travailleurs de l’humanitaire qui sont face à nous. Ils nous racontent des choses dures, des choses impossible à concevoir, mais à aucun moment ils ne déchargent sur nous leur fardeau. Le poids des mots reste sur scène, et on ne plie pas sous la lourdeur de ce qui nous est conté. Depuis le plateau, ils nous protègent des horreurs qu’ils voient et qu’ils racontent. Ils font écran. J’ai encore du mal à comprendre par quel mystère Tiago Rodrigues réussit ce tour de passe-passe de toucher sans provoquer d’effondrement intérieur.

En fait, il a recourt a ce qui lui a toujours le plus réussi : la simplicité. L’une des trouvailles les plus géniales de ce spectacle, qui lui permet d’être ce qu’il est, c’est de représenter la complexité dans son plus simple appareil. Tiago Rodrigues a su composer une très belle harmonie scénique : un quatuor de comédiens puissant, une scénographie magnifiquement épurée, et une musique qui vient seconder la langue lorsque celle-ci manque de mots. Pas de grand décor, de vidéo, de trucs en tout genre pour accompagner les témoignages. Juste le génie de la nuance entre le possible, le monde des spectateurs, et l’impossible, les zones de conflit évoquées.

Cela devient une évidence, dans le spectacle, une langue commune, un lieu où tout le monde peut se retrouver et s’inventer à la fois, et c’est là l’essence de ce spectacle. Construite autour de ce possible et de cet impossible propres à chacun et liens de tous, la forme théâtrale fonctionne parfaitement. C’est un théâtre documenté, à la fois sérieux et narratif, qui utilise la puissance de l’objet dramatique pour arriver à ses fins, et permettre au spectateur de comprendre le regard des travailleurs humanitaires sur le monde. Sans attendrissement. Sans chichi. Avec simplement une grande humanité.

Comme un coup de poing dans du chamallow. ♥ ♥ ♥

© Magali Dougados

Malavoy entre dans la Légende

Critique de La légende du saint buveur, de Joseph Roth, vu le 7 septembre 2022 au Théâtre du Lucernaire
Interprétation, adaptation et mise en scène de Christophe Malavoy

Ça fait un bout de temps que ce spectacle me fait de l’oeil. Créé au Festival OFF d’Avignon en 2019, il était prévu pour une tournée en 2020, malheureusement annulée par notre cher covid. Il a repris une partie de cette tournée l’année dernière, et est enfin revenu à Paris pour cette rentrée théâtrale 2022. Je ne connais ni l’histoire, ni l’auteur, ni l’interprète, mais j’en ai beaucoup entendu parler et j’en ai conclu que ce trio était la promesse d’une bonne soirée. Je ne m’étais pas trompée.

La légende du saint buveur, c’est celle d’Andréas, un sans-abri alcoolique à qui un inconnu offre de l’argent au début de l’histoire. Andreas n’a plus aucun bien matériel, il vit sous les ponts, mais cette misère ne lui enlève aucun cas son honneur, et il promet à l’inconnu qu’il remboursera sa dette. Nous suivrons alors ses différentes tentatives pour tenir sa promesse, et comment, alors qu’il semble incapable d’économiser l’argent qui lui reste, une étrange providence multipliera les occasions de se racheter en faisant pleuvoir sur son chemin des pluies de billets.

Je n’ai pas lu la nouvelle, mais le spectacle fait complètement honneur à cette légende évoquée dans le titre. Malavoy parvient à créer une réelle atmosphère, à nous emmener ailleurs, dans un ailleurs qui pourrait être le rêve d’Andréas. C’est un texte qui ne ressemble à rien d’autre, une histoire qui pourrait être un délire d’agonie autant qu’un conte fantastique. Christophe Malavoy parvient à proposer tout ça à la fois, grâce à une adaptation, une mise en scène et une interprétation d’une très grande finesse.

Ce spectacle est une petite merveille, plein de miracles au même titre que son histoire. Malavoy réussit à mettre le spectateur dans le même état que son personnage, Andreas. Il nous maintient dans une espèce de légèreté presque euphorique tout en y mêlant une mélancolie prégnante. Tout rappelle le tragique à cet homme qui pourtant reste joyeux et positif, et le spectateur a beau sentir la fatalité qui pèse sur l’histoire, il rit de ces situations extraordinaires qui s’enchaînent en faisant fi de tout réalisme.

Ces deux ambiances cohabitent parfaitement sur le plateau. Christophe Malavoy a fait de la place pour tous les moments, pour toutes les émotions. Il semble laisser des indices ça et là qui indiquent au spectateur de voir plus loin que l’histoire qu’il raconte. Les chansons et les morceaux de trompette qu’il interprète, avec la puissance d’incarnation d’un Reggiani, sont en totale harmonie avec la tonalité du spectacle. La construction et l’interprétation singulières de tout ce qui entoure Andréas sont pour moi de l’ordre d’un effet spécial théâtral, comme un flou intentionnel pour nous déstabiliser. Le tout est empaqueté dans une grande légèreté, de cette simplicité brillante qu’on ne rencontre que chez les plus Grands. Bravo.

C’est une émotion sur le fil. L’émotion de l’enfant qui écoute une histoire. L’émotion de l’adulte qui entend cette histoire. ♥ ♥ ♥

© L’Arsène

Une idée triplement géniale

Critique de Une idée géniale, de Sébastien Castro, vu le 25 août 2022 au Théâtre Michel
Avec Sébastien Castro, José Paul, Laurence Porteil et Agnès Boury, mis en scène par José Paul et Agnès Boury

Il y a trois ans, Sébastien Castro montait son premier texte de théâtre, J’ai envie de toi. J’aimais beaucoup le comédien, mais devant le titre et l’affiche, j’avais quand même un doute. J’y suis allée en traînant un peu des pieds, j’en suis ressortie enchantée. Autant vous dire que j’ai sauté de joie en découvrant l’affiche d’Une idée géniale, et que j’y ai couru enchantée, en espérant ne pas sortir dans un état contraire… J’avais tellement confiance, j’avais tellement d’espoir, que j’avais convié toute la famille. Vous sentez mon enthousiasme et attendez la chute ? Il n’y en a aucune : la soirée fut au-delà de mes attentes.

Arnaud et Marion sont en couple depuis 7 ans, et après s’être demandés s’ils n’allaient pas déménager sur Paris, ils ont rencontré Cédric, un agent immobilier, pour parler de leur projet… Seulement voilà, dès le début de la conversation, Arnaud a senti que Marion avait un faible pour Cédric. Quelques jours après, par chance, il rencontre Thomas, sosie de Cédric, dans le métro, ce qui lui donne une idée : il va demander à Thomas de se faire passer pour Cédric auprès de Marion, en enlaidissant évidemment le personnage afin de la dégoûter de son petit coup de coeur. Vous vous doutez bien que tout ne va évidemment pas se passer comme prévu…

Sébastien Castro est bluffant. Ecrire un texte pareil au deuxième coup seulement, c’est vraiment impressionnant. J’ai relu ma précédente critique en souriant. Les réserves que j’avais se sont toutes envolées. Dans le genre, ce spectacle est une perfection. Il manie les codes les plus classiques de la comédie avec le doigté des plus grands. C’est un Feydeau ultra moderne à qui on a ajouté une touche de folie. Parce que malgré le résumé que j’ai pu faire, ce n’est pas avec un sosie qu’il a décidé de jouer, mais avec deux. Excusez du peu.

© Emilie Brouchon

La grande réussite de ce spectacle, c’est la maîtrise absolue du comique de situation. Pas de triche, pas de faire-valoir, pas d’effet poudre aux yeux, juste un sens très aiguisé de la comédie. La situation est complètement jouée sur scène, sans aucune distanciation ni aucun jeu avec le public, sans non plus chercher à passer en force du côté des comédiens, juste dans un premier degré le plus total. Ça en paraît presque simple, dit comme ça, mais c’est probablement l’un des exercices les plus difficiles qui soit.

Evidemment, pour réussir le pari, il fallait une mise en scène au cordeau. Avec José Paul et Agnès Boury aux manettes, aucune place pour un quelconque flottement. Les portes claquent, les changements de costume sont parfois de l’ordre du transformisme, le plaisir de spectateur est total. La direction d’acteurs suit cette rigueur, avec une distribution de haute volée. Le dialogue entre José Paul et Sébastien Castro, qui ouvre le spectacle, est une leçon de théâtre ; ce sont deux styles comiques qui s’affrontent, et c’est un régal absolu. Sous ses airs naïfs, Laurence Porteil est une manipulatrice accomplie, transformant le léger agacement du spectateur constatant sa tentative d’adultère en une certaine forme de complicité lorsqu’elle décide de s’amuser de la situation. Agnès Boury, enfin, excelle dans ce personnage décalé qui semble jouer dans une autre pièce. On n’en voit pas souvent, des spectacles aussi réussis, alors si en plus on a plusieurs pièces en une, que demande le peuple ?

Un troisième spectacle de Sébastien Castro, et vite ! ♥ ♥ ♥

© Emilie Brouchon