Tsyrano

Critique de Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, vu le 20 septembre 2024 au Théâtre Montparnasse
Avec Arnaud Tsamere, Camille Favre-Bulle, Maud Le Guénédal, Alexandre Bierry, Alexis Desseaux, Jean-Pierre Malignon, Bruno Paviot, Vincent Remoissenet, Benoit Tachoires, Loïc Trehin, mis en scène par Alain Sachs

Je vais vous dire précisément l’état d’esprit dans lequel j’ai vu ce Cyrano. J’ai payé mes places. Pas que je paie rarement mes places ni que je sois particulièrement radine, merci pour moi, mais ce qu’il faut comprendre là-dessous, c’est que j’ai refusé de demander des places pour un spectacle que j’étais à peu près sûre de ne pas aimer. Enfin, ne pas aimer, je n’y crois pas trop. J’aime toujours un peu Cyrano. Parce que ces vers me touchent beaucoup trop pour ne pas aimer au moins un peu. Disons que j’étais sûre de mordre. Franchement, Arnaud Tsamère en Cyrano ? Franchement ? Franchement, oui !

Je ne sais pas si c’est moi qui desserre progressivement la mâchoire ou Arnaud Tsamère qui gagne petit à petit en aisance sur le plateau – sûrement un peu des deux. Je ne sais pas ce qui crée le déclic chez moi, ce qui m’apaise et me permet de rentrer tout à fait dans le spectacle. Je crois que j’ai vraiment du mal à avec le principe de tête d’affiche, parce que j’ai vu trop de tête d’affiches ne pas « mériter » les plateaux qu’ils occupaient et devenir comédiens de troupe sur leur simple nom. Mais je comprends vite qu’Arnaud Tsamère n’est pas de ceux-là. Il est venu jouer Cyrano. Il a travaillé à être Cyrano. Et il est Cyrano.

Je mets probablement un peu de temps aussi pour accepter le parti pris de ce Cyrano. Je commence à avoir quelques Cyranos au compteur, je connais bien le texte, jusqu’à pouvoir en réciter des passages entiers. Mais on ne fait pas quinze ans de critique pour tout regarder de son point de vue. Du point de vue le plus objectif que je peux adopter, ce Cyrano, sans doute un peu scolaire, me semble être une très bonne approche de l’oeuvre. Sur le fond, elle a été coupée, c’est vrai, mais elle m’évoque les versions jeunesses raccourcies de chef-d’oeuvres comme Les Misérables que j’ai lues quand j’étais plus jeune. On enlève le superflu – si tant est qu’il peut y avoir du superflu dans Cyrano – et on ne garde que le coeur, que les plus beaux vers, que ceux qui font avancer l’action. Sur la forme aussi, on est sur quelque chose de presque vulgarisé. Les vers de Rostand sont dits de manière très détachée, très claire, pas trop rapide – et qui manque peut-être encore un peu de naturel et de lâcher prise, si on doit aller au bout de la critique. C’est peut-être l’accessibilité, le spectacle populaire, familiale, que je salue le plus dans ce spectacle. Alors à ceux qui connaissent déjà bien la pièce et qui cherchent le Cyrano de leur vie, peut-être qu’il faut passer votre chemin. Quoique…

Quoique, déjà, Arnaud Tsamère compose un Cyrano qui tient complètement la route. Je dirais même plus : il est un Cyrano étonnant. L’air sûr de lui, il a l’allure de Cyrano sans en avoir la carrure. Il est peut-être un peu trop beau garçon pour le personnage, mais finit par se faire totalement oublier derrière son grand nez. Le regard rieur, sympathique, tantôt très juste, tantôt peut-être un peu trop neutre, sans doute plus à l’aise avec le panache de son personnage qu’avec sa sensibilité, il est un Cyrano amoureux des bons mots, blagueur sans pour autant être léger. Il a parfois l’air d’auto-admirer sa prose, comme s’il riait de ses propres blagues ou s’il était conscient de sa supériorité intellectuelle. Pas de doute en tout cas, il ajoute ce petit truc en plus qui permet au personnage de se déployer tout à fait. Et que ce petit truc vienne de son métier d’humoriste, son respect infini pour le personnage, ou d’un travail minutieux sur le texte, je m’en fous.

Mais mon plus grand quoique s’appelle Camille Favre-Bulle. Ca fait un petit moment maintenant que je suis cette comédienne et j’étais absolument ravie, quoi qu’un peu étonnée, de la découvrir en Roxane. Si on en était encore aux « emplois » – et je suppose qu’inconsciemment j’y suis encore un peu, shame on me ! – ce n’était pas forcément en Roxane qu’on l’aurait imaginée. Et pourtant, en la voyant, c’est juste une évidence. Disons les termes : c’est la plus grande Roxane que j’ai jamais vue. Et que je verrai probablement jamais. Elle ajoute au personnage des tonalités que je n’avais encore jamais entendues – et qui sont pourtant bien là, dans le texte. Et on découvre alors tous les contours d’un personnage si complet : une grande amoureuse, pleine de courage, une femme déterminée, lumineuse, maligne, intelligente, drôle, fine, pleine de vie, de grâce, et de force. Une femme guidée par des sentiments trop grands qui l’aveuglent, bien trop ancrée dans l’émotion pour laisser suffisamment de place à la raison d’éclore. Et c’est ce qui transparaît le plus sur scène. Elle semble inventer son texte en le disant, guidée par l’intuition du moment. Elle est simplement divine. Bravo, bravo, bravo.

A star is morne

Critique de Une Etoile, d’Isabelle Le Nouvel, vu le 1er avril 2023 au Théâtre Montparnasse
Avec Macha Méril, Marc Citti, Laurent d’Olce, et Claire Magnin, dans une mise en scène de Stefan Druet Toukaieff

Tout part d’une petite anecdote rigolote. J’ai reçu, la même semaine, deux réactions aux quelques lignes écrites sur Une Étoile dans ma sélection des spectacles à voir à Paris en 2023. J’y avais inscrit le spectacle, en précisant que j’aimais beaucoup l’un des comédiens, Marc Citti, mais que j’avais du mal avec l’écriture d’Isabelle Le Nouvel – et donc que j’hésitais encore un peu. Et les deux intéressés m’ont écrit, à quelques jours d’écart, l’un un mot charmant pour me proposer de venir, l’autre un mot bien moins charmant et bien plus agressif pour me demander qui j’étais pour oser juger ainsi son écriture. Il ne m’en fallait pas beaucoup plus pour me décider à venir voir le spectacle. Un premier avril, en plus, je trouve ça génial.

Lena est une ancienne danseuse étoile qui vit seule depuis la mort de son mari, un célèbre artiste de music-hall. Elle reçoit la visite de son fils Paul, et on comprend assez rapidement que ce genre de visite n’arrive pas souvent. Leurs échanges nous en apprennent davantage sur le quotidien de Lena, qui reçoit depuis quelques temps la visite hebdomadaire d’un journaliste qui rédige à la fois une biographie sur son mari et un article sur elle. Mais plus le spectacle avance et plus on perçoit des petits signaux d’alerte : à quel point les souvenirs évoqués par Lena sont-ils raccords avec la réalité ?

Alala. Vous savez, non seulement je commence à bien me connaître, mais je commence à bien connaître le microcosme théâtral parisien dans lequel j’évolue depuis un petit moment maintenant. Et quand je pense qu’un spectacle n’est pas pour moi, il est rare que je me trompe. Et là j’avais visé juste… en partie. Comme je le pensais, l’écriture d’Isabelle Le Nouvel n’est toujours pas ma tasse de thé. Cette espèce de déconstruction fabriquée m’évoque Zeller – et je n’ai jamais aimé son écriture non plus, pas de chance – mais un Zeller vieillot et mélodramatique. Ça manque de vie, ça manque de panache, ça manque d’ardeur et de nécessité ! C’est une pièce qui se voudrait profonde mais qui reste en surface, en essayant de maintenir un semblant de mystère jusqu’à la fin avec une espèce de tension artificielle qui ne prend pas. Non, vraiment, rien à faire, pas ma came.

Ce que je n’avais pas anticipé en revanche, c’est la qualité de jeu qui est proposée. Je découvrais Macha Meril, et je dois dire qu’elle donne à Lena toute la consistance et le relief possible. Elle la fait exister au-delà des mots, elle lui donne un passé qu’on lit dans son regard, qui a quelque chose d’à la fois nostalgique et très enfantin. Il est beau ce regard, il est doux et digne, légèrement ailleurs. Le duo qu’elle forme avec Marc Citti fonctionne bien. Ils défendent leurs personnages avec une vraie envie, ça se sent, et tant mieux. Ils ont tous les deux une approche très différente des cassures liées à la déconstruction du texte, elle dans une douce fluidité, lui dans une brutale colère. Ça met du rythme et ça permet de nous maintenir à flot.

Je ne peux même pas dire que je suis déçue, car c’est à peu près ce à quoi je m’attendais…

Einstein et Chaplin atomisés

Critique de Albert et Charlie, d’Olivier Dutaillis, vu le 20 janvier 2023 au Théâtre Montparnasse
Avec Daniel Russo, Jean-Pierre Lorit, et Elisa Benizio, mis en scène par Christophe Lidon

Je le sais. Je le sais, qu’il ne faut pas que j’aille voir ce genre de spectacle, parce que après quelques années en tant que spectatrice, je pense arriver à cerner à peu près une pièce grâce à son affiche et son résumé, et, même si parfois il m’arrive de me tromper, je vise dans le mille quand même 90% du temps. Mais voilà, j’aime beaucoup Daniel Russo, j’aime beaucoup le Théâtre Montparnasse, alors je continue d’y croire. Mais je me soigne, je me soigne…

Albert et Charlie, comme son nom l’indique presque, c’est Albert Einstein et Charlie Chaplin. Vous connaissez peut-être la célèbre photo de leur rencontre lors de la première des Lumières de la ville en 1931, et la citation qui va avec (dont l’origine reste douteuse) : « Ce que j’admire le plus dans votre art, dit Albert Einstein c’est son universalité. Vous ne dites pas un mot, et pourtant… le monde entier vous comprend. – C’est vrai, réplique Chaplin. Mais votre gloire est plus grande encore : le monde entier vous admire, alors que personne ne vous comprend. » On a du mal à croire qu’ils ont véritablement eu cet échange. Mais encore, je pourrais y croire. En revanche, l’échange inventé par Olivier Dutaillis, vraiment, c’est non.

Il faut se figurer trois personnages. Les deux premiers sont donc l’incarnation de nos génies… sans le génie. Et oui, c’est un simple mortel qui écrit l’échange, et ça se sent : les sujets sont amenés avec de grosses ficelles (« J’ai une idée de film en rapport avec l’actualité » – ou encore, au sujet de la bombe atomique : « Ça ne vous pose pas de problème, Albert ? »), les débats sont très binaires et très thématiques (Hitler, la bombe, le maccarthysme), parfois creux (on parle des chaussettes d’Einstein, si, si). Et pour égayer un peu tout ça, on ajoute un personnage féminin – dont l’existence, je dois le dire, m’a complètement déprimée : la gouvernante de Einstein, personnage au fort accent germanique, pendant supposé comique du spectacle (comprendre : lourd) qui le materne au possible et semble surtout dessiné pour interrompre des dialogues qui sinon risqueraient de s’enliser dans le rien.

Alors se pose la question : pourquoi monter cet échange ? C’est un mystère pour moi. On ne touche pas du bout de l’ongle la moindre once de génie de l’un ou de l’autre, mais même si on avait appelé ça « Conversation entre un scientifique et un artiste », au-delà de la virtuosité présumée de l’un ou de l’autre personnage, ça ne tient pas vraiment debout – et surtout ça manque cruellement d’intérêt. On est quelque part au milieu du néant. Et même les deux comédiens de talent qui incarnent nos personnages ne peuvent s’en sortir. D’ailleurs, le soir où on y était, on avait presque l’impression qu’eux non plus n’y croyaient pas.

Ça commence à être un running gag avec les créations du Théâtre Montparnasse. Espérons que la prochaine sera la bonne !

© Fabienne Rappeneau 

Une certitude : à éviter

Critique du Principe d’Incertitude, de Simon Stephens, vu le 29 septembre 2022 au Théâtre Montparnasse
Avec Jean-Pierre Darroussin et Laura Smet, mis en scène par Louis-Do de Lencquesaing

Je n’aurais pas dû aller voir ce spectacle. Lorsque je fais ma sélection en début d’année, j’essaie de ne programmer que des spectacles qui cochent suffisamment de cases pour avoir une chance de vraiment me plaire, et j’avais trop de doutes sur ce Principe d’incertitude pour le faire rentrer dans mon planning. Oui mais voilà, Le Roi Lear de la Comédie-Française ayant été annulé et les copains ayant organisé une sortie commune au Théâtre Montparnasse… je me suis laissée convaincre. La seule chose positive que je tire de cette soirée (au-delà d’avoir vu les copains, ce qui est toujours chouette), c’est que je suis heureuse de me dire que mon instinct n’est pas trop mauvais (ou que je commence à bien connaître ce milieu, peut-être).

Le principe d’incertitude, c’est celui d’Heisenberg, qui stipule qu’au niveau microscopique, on ne peut connaître avec précision deux propriétés physiques d’une même particule. Il est appliqué ici au niveau macroscopique, puisque la question de l’incertitude touche plutôt la rencontre et l’appréhension de deux êtres que tout oppose.

Avant d’y aller, je doutais vraiment du talent de comédienne de Laura Smet – enfin, il n’est pas vraiment question de talent, plutôt de travail. Je ne comprenais pas comment quelqu’un qui n’avait jamais mis les pieds sur une scène de théâtre se retrouvait sur le plateau du Théâtre Montparnasse, qui fait partie des plus grands théâtres privés parisiens, en terme de capacité. Enfin disons que si, je comprenais comment, mais j’avais l’espoir que peut-être ce n’était pas uniquement sur son nom qu’on l’avait choisie. J’étais toute prête à reconnaître que je m’étais trompée. On ne boude pas une bonne soirée !

Au moment de partir de chez moi, j’ai regardé la bande-annonce. Comme ça, l’air de rien, histoire de me préparer. Je me suis dit que ça commençait à sentir le roussi. Je la mets ici, histoire que vous puissiez vous faire votre propre avis.

Et bien, croyez-le ou non, c’est encore pire sur scène. Cela fait un petit moment maintenant que je n’ai pas fait de critique assassine, comme on dit. On argumente, on trouve des qualités, il y a quand même du travail, ce n’est pas mon style de théâtre, tout ça tout ça. Mais parfois il n’y a pas grand chose à sauver. Et quand ce pas grand chose coûte 64€ en carré or, je retrouve mon ardeur d’antan, j’enfile ma cape de super-spectateur, et je crie au monde de garder son argent pour un autre spectacle.

Et parce qu’il faut quand même s’expliquer, même si je vais passer à nouveau pour la méchante de service, je dirais simplement que Laura Smet n’est pas encore une comédienne de théâtre. Que le passage de la vie à la scène lui a ôté toute substance, toute intonation, toute nuance. Qu’elle récite son texte sur un ton monocorde d’un bout à l’autre du spectacle. Et que Jean-Pierre Darroussin prouve à nouveau l’excellent acteur qu’il est en parvenant à faire exister son personnage malgré tout.

J’aurais aimé me défaire de certaines de mes certitudes. Ce sera pour la prochaine fois.

Jacquou le craquant

Critique de Jacques et son maître, de Milan Kundera, vu le 8 septembre 2021 au Théâtre Montparnasse
Avec Stéphane Hillel, Nicolas Briançon, Lisa Martino, Pierre-Alain Leleu, Camille Favre-Bulle, Maxime Lombard, Philippe Beautier, Elena Terenteva, Jana Bittnerova, accompagnés par les musiciens Marek Czerniawski et Boban Milojevic, mis en scène par Nicolas Briançon

C’est mon rendez-vous incontournable de chaque saison : la création – ou la re-création, comme ici – de Nicolas Briançon. Dix ans maintenant que je le suis dans ses aventures théâtrales, souvent enthousiaste, parfois déçue, toujours objective. Ce Jacques et son Maître, ce soir, est tout particulier : parce que j’avais choisi le Montparnasse comme dernier théâtre avant la fin du monde, ou en tout cas des théâtres, en octobre dernier, et y remettre les pieds ne se fait pas sans une certaine émotion ; parce que j’ai déjà vu cette proposition il y a dix ans, quand j’avais quinze ans ; parce que retrouver l’univers de Nicolas Briançon, c’est retrouver un peu de la vie d’avant.

Difficile de résumer le spectacle. Jacques et son Maître font un voyage, ne sachant vraiment ni d’où ils viennent ni où ils vont. Ce qui doit se passer, c’est leur maître là-haut qui l’a écrit. Au cours de leur marche, ils se racontent des histoires, notamment celle du dépucelage de Jacques et comment il est tombé amoureux, mais il digresse tant qu’on ne connaîtra jamais le fin mot de cet amour. La digression est peut-être le maître-mot de cette pièce : elles permettent l’arrivée de nouveaux personnages, de nouvelles histoires, et de nouvelles digressions.

D’abord, j’ai eu peur. J’arrive au théâtre dans une humeur ambiguë : j’ai hâte car je connais l’effet des spectacles de Briançon sur moi, mais j’ai peur que la magie n’opère plus après dix ans. Et le début du spectacle confirme d’abord ma seconde impression : le cadre de scène semble trop grand, les premières répliques de Stéphane Hillel sont hésitantes – il se révèlera davantage dans sa relation avec Jacques -, je n’arrive pas à rentrer dedans. Et puis il se passe ce truc indicible, un peu magique, un peu chimique, qui soudainement m’embarque dans l’histoire pour ne plus en décrocher.

© Fabienne Rappeneau

Je ne saurai expliquer la magie mais je commence à déjouer certains des tours de Nicolas Briançon, ce qu’il parvient à faire, ce qu’il éveille en nous. Son art de metteur en scène prend ici toute son ampleur grâce au procédé de la pièce, à ces histoires qui s’enchaînent, à ce théâtre dans le théâtre : lorsque les personnages racontent leurs souvenirs, tout prend vie sur ces quelques planches de bois qui occupent le centre de la scène. Ce ne sont que quelques planches, ce ne sont que quelques souvenirs, mais c’est toute une histoire qui naît et se dessine sous nos yeux comme sous la plume d’un auteur. Comme le maître que compose Stephane Hillel, ces histoires qui se racontent répondent soudain à un besoin vital qui se crée chez le spectateur de les écouter.

Et c’est fait avec tant d’insouciance, tant de naïveté, tant de spontanéité, que cela donne l’impression des théâtre de marionnettes pour enfants, où tout s’invente au gré des idées du gamin, où ce qui existe dans sa tête prendra forme de quelque manière que ce soit dans son spectacle. Ici, les personnages des différentes histoires semblent comme sortis de l’esprit de leur créateur, ils se dessinent sous nos yeux puis disparaissent dans la nature, et ça a quelque chose de fascinant.

Fascinants aussi, les neuf comédiens et deux musiciens au plateau, acteurs de cette grande chorégraphie de la vie qui se joue dans la pièce. De la gouaille un brin nostalgique de Lisa Martino à l’affection feinte de Pierre-Alain Leleu, tous composent à merveille dans un esprit de troupe généreux et communicatif. Nos deux personnages principaux font la part belle à l’amitié : les regards rieurs et coquins de Nicolas Briançon et son intarissable faconde viennent compléter l’ingénuité et l’envie qui caractérisent le personnage de Stéphane Hillel, comme le yin complète le yang. Ils font tous les deux exister leur personnage et apparaissent parfois comme les deux entités d’un seul cerveau – leur maître là-haut qui écrit ? – faisant presque naître un troisième personnage, fruit de leur union et de leur complicité.

Cerise sur le gâteau, même quand Nicolas Briançon nous convie à ce genre de grande fête, infiniment généreuse, infiniment populaire, il ne prend jamais le spectateur pour un imbécile. Au contraire, en filigrane du divertissement, les questions philosophiques que pose Diderot ne sont pas oubliées, et teintent notre joyeux conte de touches d’absurde et de mélancolie. Toute la palette est là, nous n’avons plus qu’à admirer le tableau.

En avant ! ♥ ♥ ♥

© Fabienne Rappeneau

On n’en sort pas red dingue

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Critique de Rouge, de John Logan, vu le 18 septembre 2019 au Théâtre Montparnasse
Avec Niels Arestrup et Alexis Moncorgé, dans une mise en scène de Jérémie Lippmann

Je suis un peu un mouton. Quand je vois Niels Arestrup sur une affiche, j’oublie mes déceptions passées. J’oublie que la pièce est américaine, j’oublie le prix de la place, j’oublie que le metteur en scène m’a rarement convaincue, j’oublie que les choix artistiques récents de Niels Arestrup divergent des miens, j’oublie que le sujet me paraît si peu dramatique, j’oublie que la pièce n’a que deux personnages, j’oublie la difficulté à rendre une conversation de ce genre intéressante. J’oublie tout. Le rappel est d’autant plus rude.

Un jeune homme débarque dans l’atelier de Marc Rotkho un matin pour devenir son employé. Les règles imposées par le peintre sont claires : il ne sera ni son apprenti, ni son ami, mais bien son aide à tout faire, il doit accepter de satisfaire toutes ses demandes, même ses caprices. Le jeune homme accepte.La présence de ce nouvel individu dans son atelier perturbera les habitudes misanthropes du vieux peintre et un lien finira par se nouer. Pas toujours aimable, pas toujours bienveillant, mais un lien quand même.

Lorsqu’une pièce ne fonctionne pas, lorsqu’on a du mal à accrocher, lorsqu’on se met à observer le moindre détail du plafond du théâtre – témoin ma grande expérience ! – notre manque d’implication est souvent imputable au texte. Et ici, malgré les 6 tony awards affichés en gloire sur l’affiche du spectacle – un prix américain, on aurait dû se méfier ! – je dois dire que la pièce m’est apparue sans grand intérêt.

Je n’ai pas du tout été emballée par cette histoire. Si elle traite de l’évolution dans la relation entre les deux hommes, c’est plutôt raté : elle n’est pas linéaire, donc pas réellement interprétée puisque c’est dans les noirs elliptiques que passent toute l’ambiguité de leur rapprochement. Or même les noirs sont ratés : ils sont longs sans être incarnés, et semblent décorrélés de la pièce, comme s’ils avaient été pensés à part. Ainsi, à chaque noir, on sort totalement du spectacle – ce qui n’aide pas à y rentrer. Ou y entrer, c’est selon.

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Le résultat n’est pas beaucoup mieux si elle cherchait mettre en perspective l’acte artistique : les grandes phrases assénées par Rothko – « dans chaque coup de pinceau, il y a une tragédie » ou « la tragédie, c’est de devenir inutile de son vivant » – sont risibles tant elles font dans le cliché. Et puis de temps à autres, avec de grosses ficelles pour bien comprendre qu’on change de sujet vers un « il faut tuer le père » pas très subtil, les deux personnages se mettent à évoquer la mort des parents du jeune homme, qui n’aura pas vraiment d’impact sur l’histoire mais qui revient quand même à plusieurs reprises. Etrange.

Il faut dire aussi que la mise en scène n’aide vraiment au schmilblick. Certes, les lumières sont belles et font habilement échos au sujet de la pièce. Certes, le décor est somptueux – mais comment rater un atelier d’artiste quand on en a les moyens ? Si le décor semble vivre, la matière, elle, ne bouge pas : les acteurs sont souvent très statiques, se contentant d’allers-retours entre les toiles et le bord de scène, les musiques qui accompagnent les scènes m’ont semblé hors-propos, les échanges manquent de vie. C’est peut-être la scène, muette, où les deux personnages peignent ensemble qui m’a semblé la plus réussie. Et puis mince, mais c’est triste de voir pareil plateau occupé par seulement deux comédiens. Quand on voit en plus que le spectacle de première partie de soirée est un seul en scène – de Stéphane Bern, sans commentaire – on en vient un peu à déplorer les choix de Myriam de Colombi. D’autant que, vu le décor, on se doute que le spectacle tournera difficilement. Tout cela résonne à mon oreille comme un petit gâchis.

Néanmoins, aussi bougon que je sois, je dois reconnaître que Niels Arestrup reste le plus grand acteur que j’ai jamais vu. Je suis toujours aussi fascinée par la manière dont il devient son personnage sur scène – c’est très cliché d’écrire ça mais je ne vois pas comment l’exprimer autrement. On a vraiment l’impression qu’à tout moment il peut nous peindre un chef-d’oeuvre, que ses colères sont réelles, qu’il invente les mots au fil des conversations. Cette incarnation ne connaît pas d’égal sur la scène française et le voir reste un privilège dont je suis pleinement consciente. Face à ce monstre sacré, Alexis Moncorgé ne se démonte pas. Dans la première scène, où il est d’abord dos au public, muet, son attitude, quoique légèrement accentuée, est extrêmement parlante. Lorsqu’il se retourne, j’ai cru voir Linguini, ce personnage de Ratatouille tout timide et maladroit au début du film ; on retrouvait la même peur de mal faire, le même embarras. Dans l’évolution qui suit, on distingue deux moments : lorsqu’il tente l’émotion, pas vraiment convaincant, et lorsqu’il s’énerve. Alors il prend une réelle place sur le plateau et réussit à s’imposer face au maître devant lui, sans forcer. Et plutôt prometteur.

Dispensable, hélas. pouce-en-bas

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Le fil (et le plomb)

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Critique d’Un fil à la patte, de Georges Feydeau, vu le 8 juin 2018 au Théâtre Montparnasse
Avec Catherine Jacob, Jean-Pierre Michaël, Christelle Reboul / Noémie Elbaz, Marc Fayet, Adèle Bernier, Bernard Malaka, Patrick Chayriguès, Cédric Colas, et Stéphane Cottin, dans une mise en scène de Christophe Lidon

On arrive dans cette période de l’année où soudainement, comme par magie, mon agenda s’allège : la saison se termine doucement, pour laisser place à l’été et au temps des Festivals. Mais pas seulement ! Vient aussi le temps des spectacles de l’été, ceux qui raviront les touristes comme les passionnés en mal de théâtre. Et pour choisir ces pièces, le mot d’ordre est au rire : quoi de mieux alors qu’un bon Feydeau pour soulever les salles ?

Bois d’Enghien est embêté : lui qui était revenu chez sa maîtresse pour rompre, la voilà qui s’emballe à nouveau sur une possible histoire d’amour. Il faut dire que Lucette Gautier est folle de lui ! Comment lui annoncer alors son mariage avec Viviane Duverger le soir-même ? Qu’importe, l’homme est lâche, il ne lui annoncera pas tout de suite. Mais la vérité le rattrape puisque la Baronne Duverger, sa future belle-mère, décide d’inviter la divette Lucette Gautier à chanter pour animer le mariage… comment s’en sortir, alors que ni son amante, ni sa fiancée, ni sa belle-mère ne sont au courant de ses frasques ?

Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu cette impression : devant la mise en scène de Christophe Lidon, des flashs d’autres représentations me revenaient. Impossible en effet de me défaire de l’interprétation de José Paul dans la mise en scène d’Alain Sachs il y a presque 20 ans. J’ai dû la revoir une fois en DVD depuis, mais José Paul possédait tellement le personnage qu’il s’est gravé dans ma mémoire. Il faut dire aussi que Jean-Pierre Michaël, s’il a le physique parfait pour interpréter Bois d’Enghien, ne dispose absolument pas de l’aplomb comique qui sied au personnage. Manquant de rythme, il passe totalement à côté – ce qui est bien dommage pour un rôle principal.

D’autant plus regrettable qu’autour de lui, la troupe est d’un absolu dynamisme, rendant un bel hommage à la pièce de Feydeau. C’est Christelle Reboul qui interprétait Lucette Gautier le soir où je suis venue (elle est en alternance avec Noémie Elbaz) : si ma première rencontre avec la comédienne dans l’Amphitryon de Stéphanie Tesson était bien plate, la voilà transcendée par son rôle : piquante, légère – Lucette Gautier à souhait ! – sa composition est pleine de charme. Mais c’est Catherine Jacob que tout le monde semblait attendre : dans la salle, lors de son entrée en scène, l’enthousiasme se fait sentir. Il faut dire que sa Baronne Duverger est réussie ! Peut-être un poil cabotine – mais juste ce qu’il faut – elle étonne par sa folie aérienne et sa diction précise. Marc Fayet, que l’on avait déjà découvert dans un Bouzin raté dans la mise en scène d’Alain Sachs, se range cette fois-ci dans la lignée de la composition mythique de Robert Hirsch et propose un personnage toqué et parfaitement rythmé, lui permettant de retrouver son potentiel comique.

La mise en scène de Christophe Lidon est une grande réussite : l’entrée en matière nous met dans l’ambiance des folles nuits de cabarets qui accueillent la divette Lucette Gautier et les changements de décor se font toujours de façon très rythmée. J’ai particulièrement apprécié l’utilisation de la vidéo : le décor est comme complété par une projection en fond de scène, permettant de beaux trompe-l’oeil – par exemple, on voit un comédien arriver de très loin vers le portail puis entrer en scène, et il ne s’agit en réalité que d’un raccord parfaitement maîtrisé. Cela permet aussi le bon déroulement du troisième acte, qui nécessite bon nombre de figurants. J’ai trouvé le procédé à la fois très ingénieux, pas du tout tape à l’oeil et employé à sa juste mesure. Joli !

Un spectacle qui pourrait frôler l’excellence avec le changement de distribution adéquat ! ♥ ♥

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© J. Stey

La Vérité, Théâtre Montparnasse

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Critique de La Vérité de Florian Zeller, vu le 19 février 2011 au Montparnasse
Avec Pierre Arditi, Fanny Cottençon, Patrice Kerbrat, et Christiane Millet ; mis en scène par Patrice Kerbrat ]

« Oui, c’est vrai, il y a Arditi … »

Pour tout dire, Arditi, lorsqu’on l’a vu une fois (comme dans Faisons un rêve, qui était absolument génial), on connaît : c’est un excellent acteur, mais il joue toujours le même jeu, alors, évidemment, si le texte ne suit pas … et bien … on s’ennuie.

Et, évidemment, c’est facile à deviner, ici … Le texte est fade. Vide. Pour être gentille … « mignon ».

Il y a de l’idée, ça, je ne le rejette pas. Mais elle est très mal traitée …

Pour me justifier, voilà deux passages de la pièce (jugez-en par vous-même !) :

 » Tout ce que tu veux, mais pas la culpabilité. Je déteste ce sentiment.
– Tu détestes tous les sentiments.
– Moi ? Moi, je déteste tous les sentiments ?
– Oui.
– Je déteste tous les sentiments ?
– Oui. « 

Ou, encore … :

 » Et ça ne te manque pas ?
– Hein ?
– Ça ne te manque pas ?
– Si … Mais on ne peut pas faire autrement, Alice.
– Je ne vois pas pourquoi.
– Tu ne vois pas pourquoi ?
– Non.
– Tu ne vois pas pourquoi on ne peut pas faire autrement ?
– Non. « 

Trop répétitif.

Beaucoup, beaucoup trop répétitif.

Un peu trop répétitif à mon goût.

(Moi aussi, je pourrais remplir mes critiques à me répéter …)

Heureusement, tous les acteurs sont bons, et « sauvent », autant qu’ils le peuvent, le texte.

En fin de compte, ce n’est pas du grand Art … diti.