Ici sont les dragons

Critique de Ici sont les dragons, vu le 15 janvier 2025 au Théâtre du Soleil
Une création collective du Théâtre du Soleil, en harmonie avec Hélène Cixous, dirigée par Ariane Mnouchkine

J’ai mis les pieds pour la première fois au Théâtre du Soleil en 2014. Je me souviens encore de l’excitation, des larmes aux yeux, de l’étonnement. Je ne pouvais croire qu’un tel endroit existait. J’avais l’impression d’être entrée dans un rêve. De vivre un moment hors du monde. Comme si Ariane Mnouchkine avait réussi à donner vie à une utopie. Depuis, j’y suis retournée presque à chaque création. Il y a eu de beaux spectacles, et certains d’autres qui m’ont moins touchée. Mais toujours, à l’intérieur de moi, un petit feu qui s’allume quand j’entre dans ce lieu unique. Et toujours, sur scène, une rigueur, une qualité, une nécessité que même le spectacle le moins remarquable ne pourrait démentir.

Ariane Mnouchkine a 85 ans. Cela ne l’empêche pas d’avoir pensé ce nouveau spectacle en plusieurs époques. En même temps, l’ambition est monstre : parvenir à expliquer comment on en est arrivé au 24 février 2022, jour de déclaration de guerre de la Russie de Vladimir Poutine à l’Ukraine de Volodymyr Zelensky. Après de nombreuses recherches, elle situe les racines du conflit à 1917 et la révolution russe. C’est à cette année particulière que s’intéresse cette première époque.

Le Théâtre du Soleil, c’est une expérience. Toujours semblable et toujours différente. On retombe dans un monde qu’on connait, avec cette billetterie archaïque, ce placement du shotgun, cette gamelle commune avant le spectacle, et puis ce genre, cette scénographie toujours en mouvement, ces accessoires qui entrent et qui sortent, cette musique qui semble accompagner le mouvement, ces personnages qui semblent infinis.

Et puis c’est toujours nouveau. Parce que ce soir on se balade en Europe . Parce qu’ils sont bien loin le Québec, l’Inde, ou l’Écosse de Macbeth. Aujourd’hui on est en Russie, en Allemagne, en France, en Ukraine. Quand je dis on y est, c’est qu’on y est. C’est cette particularité de Mnouchkine. Transformer la scène. Elle ne s’encombre pas d’immenses décors, non, ce sont les accessoires qui font tout. Enfin « accessoires ». Je ne sais pas si on peut vraiment parler d’accessoires ici. C’est autre chose. Un autre level. Il faut comprendre : tout ce qui n’est pas le texte. On parle du sol et du ciel, des déplacements presque glissant des personnages sur la scène, et, élément nouveau, de ces toiles peintes sur lesquels se dessinent des paysages mouvants, élégants, vivants et qui complètent l’illusion de ce voyage.

Tout est fait pour nous plonger au plus près de l’histoire. L’importance du sujet politique, historique, et le respect pour les sujets abordés n’ont pas du tout rendu la pièce âpre. Ce n’est pas parce qu’on parle de sujets compliqués qu’on se doit d’être compliqué. Trop sérieux. Allez, disons-le : ennuyeux. C’est peut-être l’état d’esprit que je préfère, au théâtre. Qu’avant toute chose, ce à quoi il faut penser, c’est au théâtre. Au spectateur. Aussi grave soit le discours sur scène, il ne faut perdre personne dans la salle. Et c’est le pari peut-être le plus réussi de Ici sont les dragons. Je ne connais rien à la révolution russe et j’avais vraiment peur de devoir m’accrocher. Mais ce sont eux qui m’ont accrochée. Avant d’être politique, c’est théâtral. C’est rapide, plein de rebondissements, de personnages, d’intrigues. C’est Père Castor, Netflix et Stéphane Bern mélangés. On est pendus à leurs lèvres, aux images, aux situations, aux enjeux.

Le Théâtre du Soleil, pour moi, c’est vraiment du théâtre augmenté. C’est marrant, parce qu’on retrouve à la fois des codes très classiques du théâtre – ce sont des formes scéniques qu’on connaît, avec des histoires empruntées au réel – et une sensation que tout ce qui pourrait se mettre au service de cette histoire, la rendre plus réelle, plus prégnante, presque plus immersive, pourrait exister. Il y a un sentiment de liberté infinie dans quelque chose de très cadré. C’est quelque chose que je ne vois qu’ici.

L’exemple le plus parlant, pour moi, c’est peut-être le mélange des langues. Est-ce pas souci d’authenticité que la troupe du Théâtre du Soleil a souhaité conserver les langues originales des scènes représentées ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que, peut-être pour ne pas les abîmer, chaque réplique est enregistrée par un natif et jouée comme « en play-back » par le comédien ou la comédienne sur scène. Ça peut paraître déroutant lorsqu’on découvre le procédé. Mais je dois reconnaître que c’est très fort. Non seulement proposer le spectacle entièrement en français aurait affadi le tout et lissé la complexité des enjeux qui nous sont présentés, mais, loin de limiter le jeu, ça le caractérise, ça l’oblige à trouver d’autres modes d’expression et ça le sort de l’ordinaire. Ça le rend unique. Ça donne un rythme différent selon les lieux, ça marque davantage chaque camp tout en soulignant de temps à autres les sonorités voisines de certains mots. Ces racines communes, qui se rappellent à nous sans y penser, sont particulièrement marquantes.

C’est peut-être parce qu’elle n’a rien cherché à souligner que ce spectacle fonctionne si bien. Je craignais une écriture trop didactique, mais elle a trouvé la forme parfaite pour ce théâtre-là. Un théâtre qui cherche à raconter l’histoire, sans l’expliciter. Montrer des faits – avec un certain point de vue, quand même, mais tant qu’on le sait tout va bien – et laisser au spectateur le soin de l’analyse. C’est le cours d’histoire que j’ai toujours rêvé d’avoir. Sans doute parce que j’étais trop nulle pour retenir des dates par coeur et qu’il m’était plus simple de comprendre des faits à travers des récits humains, où les relations et les contextes s’éclairent mutuellement. Ce sont ces connexions entre les individus et les événements qui rendent tout plus tangible. Est-ce que je viendrais pas de comprendre la raison de ma passion pour le théâtre, là ?

La Troupe du Théâtre du Soleil fait Mnouch’

Critique de Macbeth, de Shakespeare, vu le 27 juin 2014 au Théâtre du Soleil
Avec la Troupe du Théâtre du Soleil, dans une mise en scène d’Ariane Mnouchkine

Bien sûr, je connaissais de réputation le Théâtre du Soleil. Je savais que, quelque part dans le Bois de Vincennes, un théâtre peuplé d’irréductibles artistes résiste encore et toujours à l’influence de notre société actuelle. A la Cartoucherie demeure ce Théâtre du Soleil, une utopie créée par Ariane Mnouchkine, l’accomplissement de toute une vie. Mais imaginer ce Théâtre n’est finalement pas concevable : il faut le voir pour le croire. Pour moi, cette soirée passée au Théâtre du Soleil sera inoubliable, tant par l’accueil qui nous est fait que par le spectacle grandiose qu’on peut y voir.

Déjà au moment de réserver, on sent qu’on se frotte à quelque chose de spécial. Là-bas, tout est fait par les artistes, et tout est artisanal, presque archaïque : pas de site internet, il faut attendre qu’un des membres de la troupe réponde à votre appel pour espérer obtenir une place. Et le parcours pour obtenir sa place n’est pas fini : les placement étant libre, c’est premier arrivé premier servi : deux tableaux représentant la salle attendent les spectateurs devant le théâtre : chacun décollera l’autocollant symbolisant sa place, et l’ajoutera à son billet. Alors seulement il sera prêt à entrer.

L’attente n’est pas trop longue, le cadre est agréable : dans cette douce soirée d’été, on se plaît à s’asseoir dans l’herbe, la tête levée vers le ciel, et à apprécier le calme et la sérénite ambiante : on se sent hors du monde. Même pas de réseau internet sur mon portable : plus rien ne m’atteint. Ici, il n’y a plus que l’art : La vie est là, simple et tranquille.

Et la magie commence. Sur la porte qui nous sépare de la salle du Théâtre du Soleil, les trois coups sont tapés par Ariane Mnouchkine en personne. Les traditions, elle y tient. C’est elle qui, tous les soirs, accueille les spectateurs dans ce lieu unique. Mais avant de passer dans la salle de spectacle, c’est une autre salle qui s’offre à nous : un immense buffet sur notre gauche, et des tables rondes disposées un peu partout ; nous sommes ici pour nous rassasier avant le spectacle. Les plats qui nous sont proposés ont été entièrement cuisinés par les artistes de la troupe, et nous sont d’ailleurs servis par eux, en tenue de soirée, le sourire aux lèvres : ici, la convivialité et la bonne humeur sont de mise. 

On entre enfin dans la salle de spectacle du Théâtre du Soleil. Les gradins, séparées en deux en leur centre, font face à la scène, sur laquelle un voile fait office de rideau. Au milieu des gradins se trouve un couloir qui conduit tout droit aux coulisses – coulisses qui, d’ailleurs, sont visibles par le public, grace à des trous ingénieusement découpés dans le rideau qui les cache. Les sorcières de Macbeth apparaîtront un peu avant le début du spectacle, on les verra s’agiter derrière le voile, l’atmosphère s’installera peu à peu dans la salle, et cette ambiance quelque peu féérique, incomparable, en tout cas extraordinaire, qui sied à merveille à ce Shakespeare, sera présente plus de 3h durant, pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Je crois que je me suis tellement prise au jeu de ce monde utopique que ce serait blasphémer que de détailler seulement le jeu de certains acteurs – d’en mettre seulement certains sous le feu des projecteurs. Alors pour ce qui est du jeu, je me contenterai de dire qu’il est différent de celui que je peux voir d’habitude – quelque chose de plus instinctif, de plus naturel, moins dans l’intellectualisation des personnages que sur d’autres scènes. Mais ce jeu, pour moi nouveau, peut-être plus dans une certaine forme d’agressivité du comédien, d’incarnation très réaliste et parfois brutale, m’a totalement conquise. Les comédiens s’approprient avec brio les différents personnages Shakespearien et pas un n’est en reste : la Troupe dans toute sa splendeur.

Et tout ceci ne serait pas sans le génie d’Ariane Mnouchkine. C’est elle qui porte ses comédiens, c’est grâce à elle que le spectacle est si réussi. Je pense à son travail pour le Théâtre du Soleil, bien sûr, mais également à celui qu’elle accomplit en tant que metteur en scène. Elle transpose son Macbeth dans un monde contemporain malgré tout intemporel, c’est-à-dire qu’on y voit des marques de modernité – elle joue beaucoup sur l’importance de la presse, de la rapidité des informations liée au développement des nouvelles technologies, ou de la violence de la guerre due aux armes modernes dévastatrices – mais le mythe de Macbeth reste, et il y a quelque chose d’épique dans sa façon de dessiner ses personnages. Les différentes scènes se succèdent sous forme de tableaux, et les changements à vue participent à la rapidité et à l’intensité de l’action, à son irreversibilité. Chaque nouveau décor est un délice pour les yeux : on est face à un champ de bataille, puis à une roseraie au parfum dévastateur, à une salle de bal, ou à une chambre d’enfant successivement, sans désordre aucun, sans se perdre lors du changement de décor. On assiste parfois à des objets si ressemblant qu’on croirait des vrais : comme ses chevaux impatients, qui s’agitent au fil du texte, et qu’on finit par croire parfaitement intelligents au point d’appuyer l’avancée de l’argumentation. On assiste également à des scènes qui resteront marquées à vie en nous – en tout cas en moi – comme la scène du bal, où Macbeth voit apparaître le spectre de Banquo, son ancien ami dont il a commandé la mort. La scène est tout d’abord merveilleuse et époustouflante pour les yeux, et elle vite assez vite au cauchemar avec une précison prodigieusement intelligente dans la disposition dans la scène. Tout est parfaitement pensé, créé, manipulé. Ariane Mnouchkine signe un Macbeth incomparable, présenté dans un cadre incontestablement hors du commun.

Le Théâtre du Soleil, ou comment s’évader de ce monde l’espace d’une soirée. Du grand Art. ♥ ♥ ♥