Il y a quelque chose de pourri au royaume de Jemmett

Hamlet1.jpgCritique de La Tragédie d’Hamlet, de Shakespeare, vu le 29 octobre 2013 à la Comédie-Française
Avec Eric Ruf, Alain Lenglet, Denis Podalydès, Clotilde de Bayser, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Hervé Pierre, Gilles David, Jennifer Decker, Elliot Jenicot, et Benjamin Lavernhe, dans une mise en scène de Dan Jemmett

Qui n’a pas crié de joie à l’annonce de Hamlet à la Comédie-Française ? Et sauté partout lorsque le nom de Denis Podalydès s’est fait connaître pour endosser le rôle titre ? Allez, on l’a tous fait. Un évènement pareil, ça ne se rate pas. Ce sera l’Hamlet du siècle. Sans aucun doute … ç’aurait dû l’être.

Hamlet est un héros fou. Tout le pousse à l’être : le roi son père, mort récemment, lui apparaît sous la forme d’un spectre pour lui annoncer la véritable cause de sa mort : il a été assassiné par Claudius, son propre frère. De plus, celui-ci s’est récemment marié à Gertrude, veuve du roi. Hamlet doit venger son père, et pour cela, il se fait passer pour fou. Mais il semble incapable de réellement exécuter sa parole. Si bien que, devant des actions et des dires de plus en plus étranges, on en vient à se demander s’il n’est pas réellement devenu fou. Autour du comportement changeant d’Hamlet, de nombreux personnages : Ophélie, qu’il aime et par qui il est aimé. Laërte, son frère, qui voudra venger la mort de son père Polonius, tué par Hamlet. Et des comédiens. Et des fossoyeurs. Hamlet est une pièce complète, un chef-d’oeuvre de Shakespeare. Ce que j’ai vu ce soir s’en éloignait, et de beaucoup.

C’est dans un décor étonnant que se déroule la pièce. Je dis étonnant, quoique mon esprit me pousserait à direr révoltant. Mais en faisant jouer Hamlet dans un bar miteux, des toilettes pour dames à cour, des toilettes pour messieurs à jardin, un distributeur de préservatif près de celles-ci, et transformant le roi et la reine en ivrogne, peut-être ce cher metteur en scène a-t-il souhaité souligner la souillure de ce royaume de Danemark, la laideur que dénonce Hamlet ? D’après moi, ce décor est une première erreur : il n’apporte rien. Le lieu est pourtant explicite : le royaume de Danemark. Quel rapport entre un royaume et un bar ? 

Je ne pense pas avoir à inculper les comédiens. Oh, non. Ils font ce qu’ils peuvent, et même s’ils pourraient jouer plus ensemble, je ne leur ferai pas porter le chapeau. Denis Podalydès campe un Hamlet honnête, la folie illuminant ses yeux (peut-être un peu tôt, d’ailleurs). Mais il crie trop, ces cris semblent poussés, faux. Et le metteur en scène a sans doute oublié le caractère respectable d’Hamlet. Lui sert la cause qui lui paraît noble. Il veut venger son père. Quel besoin alors de le tourner en ridicule ? Pourquoi lui faire brandir un rouleau de PQ en guise de drapeau blanc devant Claudius ? Pourquoi le faire uriner dans un coin de la scène ? Pourquoi lui faire dire, juste avant le célèbre To be or not to be, « Sex ? Call number … » ? Pourquoi humilier ainsi un des plus grand personnages de la littérature anglaise ? Monsieur Jemmett, je vous le demande.

Et malheureusement, tous les personnages sont tournés en dérision. Gertrude n’est plus qu’une ivrogne qui se fait peloter par tout le monde : cette pauvre Clotilde de Bayser n’est pas gâtée entre ce rôle et celui d’Oenone qu’elle tenait la saison dernière. Claudius est ridicule avec ses lunettes teintées et son air enthousiaste qu’il affiche pendant tout le spectacle : quand on pense que Hervé Pierre incarnait magnifiquement Peer Gynt il n’y a pas si longtemps… Elliot Jenicot est peut-être excellent avec sa marionnette, c’est vrai, mais ce n’est pas ainsi que doivent être représentés Rosencrantz et Guildenstern, amis d’Hamlet, devenus espions de Claudius. Jérôme Pouly ne parvient pas à transmettre un semblant d’émotion à cause de cette perruque ridicule qui trone sur sa tête : impossible de prendre un tel personnage au sérieux. Dommage, la mort de Laërte peut-être si sublime… Et Éric Ruf ? C’est un acteur que j’adore. Alors le voir tourné en ridicule pareillement, c’est difficile à accepter. Dans son accoutrement jaune, j’ai peine à le reconnaître. Peine à croire qu’il ait pu accepter. 

Pour aller plus loin dans cette tragédie, la pièce est transposée dans les années 70 (d’où les perruques et le style vestimentaire de certains). Chose loin d’être nécessaire, et même complètement absurde : on se demande pourquoi ? Qu’est-ce que cela apporte ? Rien qu’un peu de bouffonnerie supplémentaire, au point où on en est. J’aurais beaucoup de choses à reprocher à Dan Jemmett encore. Comme de faire mourir Ophélie dans les toilettes. De ponctuer chaque vide d’une chanson disco. D’avoir choisi Jennifer Decker pour incarner Ophélie ; l’actrice n’a malheureusement pas le talent nécessaire pour la Maison. Encore moins pour le rôle. Les traits figés, la voix mal posée, les allures constantes, elle n’a pas le potentiel pour une grande actrice. Dommage. De manière générale, je trouve que Dan Jemmett n’a pas su diriger ses comédiens : ils sont tous brouillons. Aucun n’a véritablement de personnalité qui lui est propre. Ils mettent de la musique, ils boivent, ils rient, ils sont habillés comme des clowns et arborent des coiffures ridicules. Hamlet ? Non. Un cirque ? Bien plus. Et si on ajoutait que Hervé Pierre, durant l’entracte, nettoie les toilettes, change les rouleaux de PQ, et recharge le distributeurs de préservatifs, vous y croiriez ?

La salle rit. Personne ne s’émeut. Étrange d’insister sur la Tragédie d’Hamlet, alors. Si c’était une farce qu’on venait voir, il fallait prévenir. Je n’aurais pas été pareillement déçue. Indignée. Après la catastrophe qu’avait été Phèdre la saison dernière, on pensait que tout serait fait pour qu’un échec pareil ne se reproduise pas. Et quand on apprend qu’en plus, le spectacle sera repris, on hallucine.

Lorsque Hamlet clame que Ces pitreries obligées sont à la limite de [ses] forces, le texte résonne à double sens. On aurait aimé n’en entendre qu’un. La Comédie-Française nous déçoit profondément, une fois de plus. Combien d’autres atteintes aux plus grandes oeuvres jamais écrites devra-t-on subir ? pouce-en-bas

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