Duras à la cime des arbres

Critique de Des Journées entières dans les arbres, de Marguerite Duras, vu le 8 février 2014 au théâtre de la Gaîté Montparnasse
Avec Fanny Ardant, Nicolas Duvauchelle, Agathe Bonitzer et Jean-Baptiste Lafarge

Ma rencontre avec Duras est récente : elle date de ce spectacle au Vieux-Colombier, La Maladie de la mort. La beauté du texte, des idées, du monde de Duras m’avait touchée et intriguée, je ne désirais plus qu’une chose : découvrir plus profondément cet auteur à la plume si particulière. C’est donc pour cette raison que je me suis rendu au théâtre de la Gaîté Montparnasse, pour un deuxième rendez-vous avec Duras. Une rencontre qui s’est avérée à nouveau belle et enrichissante.

Le propos, me semble-t-il, ne sera jamais gai chez Duras. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’on y vient chercher. Mais bien plus une vision des relations humaines, une manière d’écrire et de relater les choses qui diffère de ce qu’on voit généralement. Une écriture entre l’apreté et la résignation. Les choses sont telles qu’elles sont, Duras ne fait que les pointer du doigt. Ici, c’est autour de la monstruosité des relations mère-fils que tourne la pièce : elle revient chez lui après 5 ans sans l’avoir revu, pour tenter entre autres de le convaincre de prendre sa succession à la tête d’une usine dans les colonies. Mais lui ne l’entend pas de cette oreille : il veut continuer sa vie de raté, à aguicher dans les bars et à dépenser tout l’argent au jeu. Sa mère va revenir sur le passé, sur son échec dans l’éducation de ce fils qu’elle privilégiait par rapport à ses frères, et qui l’a conduit à cette vie malheureuse, par sa faute.

Ce spectacle a été l’occasion pour moi de découvrir Fanny Ardant. L’actrice, dont j’avais entendu du bien comme du mal, a su me surprendre et me toucher. J’ai retrouvé en elle ce jeu un peu affecté dont on m’avait parlé, mais qui se mariait parfaitement à Duras et au rôle de mère torturée qu’elle incarne à merveille. Il y a beaucoup de tragique dans ses manières et je comprends d’ailleurs que ça puisse déplaire, mais il est indéniable que c’est une grande actrice, et j’ai du mal à imaginer meilleure interprétation pour ce rôle. Elle forme avec Nicolas Duvauchelle est très beau duo, quelque chose de malsain et de tendre à la fois, deux êtres passant leur temps à s’attirer puis se repousser, ne pouvant vivre ensemble, comme si un sentiment trop fort pour exister calmement les reliait. Car il est évident qu’il existe quelque chose d’autre entre eux. L’énervement et la tension qui émanent de Nicolas Duvauchelle participent à ce sentiment de l’existence d’un sentiment trop intense entre les deux personnages. C’est la première fois que je vois cet acteur au théâtre et il m’a bluffée : la scène ne déteriore en rien le talent qu’on lui connaît au cinéma, la diction sans défaut, une présence incroyable, une belle utilisation de l’espace scénique… Et surtout il donne énormément à ses partenaires, ce qui joue forcément en sa faveur. 

Les deux autres comédiens ne sont d’ailleurs pas en retrait. Agathe Bonitzer campe une Marcelle délaissée par son compagnon qui ne reste avec elle que pour ne pas être seul, une femme bête et gentille, dont l’amour ou du moins une certaine forme de compassion est parfaitement transmise sur scène. Jean-Baptiste Lafarge enfin, qui interprète Monsieur Dédé, le patron de la boîte dans laquelle Marcelle et son compagnon passent leurs soirées, est déterminé et inquiétant à souhait.

Le succès de ce spectacle réside également dans la mise en scène, et surtout dans la transition des différents tableaux. En effet, la musique d’Alex Beaupain est si belle, si agréable à l’oreille, tellement en accord avec le propos et l’atmosphère qui plane sur le spectacle, qu’on ne peut qu’être encore plus emporté lors de ces intermèdes musicaux. C’est rare d’arriver à choisir une aussi belle musique, et c’est un atout non négligeable.

C’est donc, pour ceux qui aiment Duras ou qui souhaitent découvrir cet auteur, un spectacle à ne pas rater. ♥ ♥ ♥

 

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