Lorsque le temps de jeu devient le jeu du temps

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Critique de Trahisons, de Pinter, vues le 4 octobre 2014 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Denis Podalydès, Laurent Stocker, Christian Gonon, et Léonie Simaga, dans une mes de Bélier-Garcia

Pinter n’a jamais été ma tasse de thé. En fait, en général, je n’aime pas lorsque je ne comprends pas quelque chose, et cela s’applique également au théâtre. Or Pinter a l’art de montrer sans dire, de laisser des indices sans preuve évidente, de parsemer sa pièce d’énigmes rarement résolues. Mon premier Pinter ne m’a pas laissée de marbre, il m’a juste totalement décontenancée. Le deuxième aussi. Mais lorsque j’ai vu pour la première fois Trahisons, qui est peut-être un Pinter plus soft, en ce sens qu’il ne plonge pas le spectateur dans un désert d’explications, je me suis dit que j’avais peut-être rejeté un peu trop vite l’oeuvre de l’auteur, et c’est avec une impatience non dissimulée que je me suis rendue au Vieux-Colombier pour assister à cette nouvelle mise en scène de la pièce.

Cette pièce de Pinter est superbe. Dans son écriture, dans sa construction, dans ses situations, elle fait preuve d’un réalisme et d’une simplicité monstres, mais elle laisse toujours une place à une tension sous-jacente, à des non-dits, à des pensées cachées. Elle laisse au spectateur le choix de ses conclusions en lui présentant des faits objectifs, des scènes qui se sont déroulées entre les trois personnages, sans jamais prendre parti. Mais le truc en plus de la pièce, c’est sa construction étonnante : elle débute par la fin et remonte dans le temps. Ainsi on comprend leurs relations au fil de la pièce, et Pinter nous donne simplement les morceaux d’un puzzle qu’il nous laisse reconstituer. L’histoire, somme toute banale, est la suivante : on fait la connaissance des trois personnages lorsque tout est brisé : Emma annonce à Jerry qu’elle et Robert, mariés depuis presque 10 ans, sont sur le point de se séparer, et l’on apprend lors de l’exposition qu’elle a tout dit à son mari à propos de la liaison qu’elle a eu, durant 7 ans, avec Jerry. Les bases d’un classique trio amoureux sont ainsi posées. Mais les trahisons et les rebondissements seront nombreux lors de la pièce, qui regorge de non-dits, et je me demande encore maintenant si j’ai tout saisi de la subtilité des dialogues.

Frédéric Bélier-Garcia a fait appel a un trio gagnant : les trois acteurs portent la pièce avec brio. A commencer par Léonie Simaga, sublime Emma. L’actrice interprète le rôle de cette femme blessée et profondément malheureuse avec une délicatesse et une sensualité rares. Légère et gracieuse, elle pourrait facilement interpréter la femme fatale mais ce n’est pas le propos ici : dans un cadre beaucoup plus intimiste, elle confère à son personnage une sensibilité telle qu’elle ne peut que toucher en plein coeur. Ajoutons à cela un naturel étincelant et une palette de nuances infinie, et on peut dire que Léonie Simaga incarne Emma à la perfection. Et si elle brille ainsi, c’est également grâce à ses deux partenaires, Denis Podalydès et Laurent Stocker. Elle forme avec le premier un duo basé sur le malaise, et si cette gêne mutuelle évolue au fil de la pièce, elle ne semble pas vraiment s’apaiser. Denis Podalydès semble être le Robert idéal : derrière une apparence totalement banale, on décèle un grain de folie, un agacement, un mot un peu plus nuancé qui insiste sur sa psychose : il ne vit pas bien cette situation, elle le hante et le déséquilibre. Sous ses airs tout d’abord tranquilles, on sent comme une démence qu’il tente de renier, un sentiment qu’il refoule, et son grain de voix tiraillé, qui souvent interroge, laisse des questions sans réponse, et des suspensions orales très marquées. Ce sont autant de traits qui s’ajoutent à la complexité du personnage, mais également une certaine forme de distanciation par rapport au spectateur autant qu’au personnage d’Emma.

Restent deux duos attachés au troisième personnage : celui formé de Jerry et Robert, dont les rencontres se transforment vite en interrogatoires durant lesquels le soupçon est le maître-mot, et un dernier, peut-être plus intéressant, formé par Jerry et Emma. Intéressant car il est en parfaite opposition avec le duo d’Emma et Robert. Par leur naturel et la confiance qui semble lier les deux amants, par l’histoire qu’ils ont construite et leurs retrouvailles secrètes, ils dessinent les contours d’une jolie complicité, qui parfois s’estompe un peu cependant. L’affaiblissement de ce lien est surtout lié au jeu de Laurent Stocker, qui incarne donc Jerry. Jerry est un personnage tangent, qui vient briser l’union qui unissait Emma et Robert. En ce sens, il est un personnage à part, il est, clairement, un autre. Et c’est exactement ainsi que Stocker interprète Jerry : il est en opposition totale avec l’autre duo. Le ton clair et la voix forte, il s’impose dans les scènes et ouvre d’ailleurs la pièce d’un ton assuré. Mais seulement voilà, dans cette interprétation brut et presque translucide du personnage, il perd en nuances et ce manque de tonalité contraste avec le jeu des deux autres acteurs. Là où ils nous offrent des possibilités et des alternatives, ses dires semblent catégoriques. Alors vérité ou faux-semblant ? Au regard des scènes plus tendres qu’il passe avec Emma, il ne s’agit pour moi que d’une indication de mise en scène visant à marquer l’opposition entre l’union et l’intrus. Dommage d’ailleurs, car je n’aurais pas dit non à un peu plus de subtilité…

Mis à part ce détail, je me vois dans l’obligation de reconnaître le travail fin et intelligent de Frédéric Bélier-Garcia. Autant sur le fond que sur la forme, il a su me convaincre. D’abord car il permet au texte de faire vivre sa subtilité en n’ayant pas peur des silences.Qu’ils soient longs ou courts, ils ne sont jamais de trop, et si certains sont pesants, d’autres sont synonymes de réflexion intense et on peut alors, grâce au regard de l’acteur, tenter de deviner le conflit intérieur qui l’occupe. Mais son travail s’est également porté sur la forme du texte, construit en tableaux ce qui constitue un point délicat car cela nécessite de nombreux changements de décor. Une ingénieuse utilisation de panneaux de bois permet de clore et d’ouvrir les différentes scènes : au lieu du classique rideau, ces panneaux forment une figure géométrique qui s’agrandit progressivement, permettant de mettre l’accent sur un détail ou un personnage lors de leur ouverture ou de leur fermeture. Enfin, si toutes les scènes s’avèrent très réussies, chacune possède un je-ne-sais-quoi d’unique et d’authentique, une trouvaille qui la place toujours plus près de la perfection. Ainsi le jeu de squash sur scène est une idée puissante et percutante, qui permet d’augmenter encore la tension qui règne en montrant les personnages sous un jour plus violent. Mention spéciale à la scène finale, qui sort du lot par son décor judicieux et étonnant, offrant au spectateur un autre degré de la pièce, et qui clôt le spectacle sur un geste des plus Pinterien.

Un beau travail tout en finesse et en subtilité, porté par superbe un trio d’acteur. A voir. ♥ ♥ ♥ 

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Une réflexion sur “Lorsque le temps de jeu devient le jeu du temps

  1. Magnifique prestation de Léonie Simaga en effet ! Tout dans son jeu révèle une sensibilité à fleur de peau, dans la diction comme dans la puissance des regards. Et une mention spéciale au serveur du petit italien, exquis lui aussi.

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