L’expérience Liddell

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Critique de You are my destiny, de Angelica Liddell, vu le 2 décembre 2014 au Théâtre de l’Odéon
Avec Joele Anastasi, Ugo Giacomazzi, Fabián Augusto Gómez Bohórquez, Julian Isenia, Lola Jiménez, Andrea Lanciotti, Angélica Liddell, Antonio L. Pedraza, Borja López, Emilio Marchese, Antonio Pauletta, Isaac Torres, Roberto de Sarno, Antonio Veneziano, dans une mise en scène de Angelica Liddell

Voici un changement radical pour moi en matière de théâtre : passer du classique à quelque chose de ultra-moderne, sans vraiment de transition. J’ai beaucoup entendu parler de Angelica Liddell, tant et si bien que j’ai fini par vouloir voir de mes propres yeux, vouloir découvrir, moi aussi, ce monde si particulier et si intense qui est le sien.

Dans You are my destiny, Angelica Liddell revient sur le viol de Lucrèce rapporté ainsi par Tite-Live : cela se déroule sous le règne de Tarquin le Superbe, le 7e roi de Rome. Son fils discute avec d’autres membres de la jeunesse romaine sur le thème de la vertu des femmes et chacun affirme que sa femme est la plus exemplaire. Mais un reste plus sûr que les autres : Tarquin Collatin, le mari de Lucrèce. Ils se rendent à l’improviste dans leur maison et s’aperçoivent qu’il y a finalement beaucoup de relâchement dans la conduite de leur femme en leur absence. La seule qui soit vraiment vertueuse est Lucrèce. Le fils de Tarquin le Superbe est enflammé de désir pour cette femme : il profite de l’absence du mari pour s’introduire chez elle et, sous la menace de son épée, la violer. Alors qu’elle est prête à mourir plutôt que de lui céder, il lui dit que si elle se refuse à lui, et qu’elle se tue, il mettra à côté d’elle un esclave mort de manière à souiller son image après sa mort. À cette idée d’une telle honte, elle lui cède, sous la menace de l’épée, et il s’en va le matin. Le lendemain, lorsque son mari revient, Lucrèce appelle tous les hommes de la famille et explique l’acte de la veille, puis se tue. C’est alors le déclenchement d’une grande révolte qui va mettre fin définitivement à la monarchie à Rome.

Angelica Liddell explique dans sa note d’intention qu’elle a finalement vu en Tarquin le seul homme qui ai jamais aimé Lucrèce. J’ai beaucoup de mal avec cette idée – contre-intuitive au possible, mais je l’ai tellement peu aperçue, ressentie, durant ce spectacle, que ça n’a pas pu me gêner. Il y a finalement très peu de texte dans cette pièce d’Angelica Liddell, et je crois que si je n’avais pas su qu’il s’agissait de Lucrèce avant d’y assister, je ne l’aurais pas compris. Car tout passe par les corps, et c’est en cela que cette forme de théâtre est nouvelle pour moi : le texte n’y est plus maître, il ne constitue plus la chair du spectacle. Liddell revient à des sensations plus brutales, plus intrinsèques, plus internes : plutôt que de toucher l’esprit, elle touche directement les sens par des images étonnantes, révoltantes, écoeurantes.

Je ne pourrais pas faire une analyse dans les détails de ce spectacle, pour la simple et bonne raison que je suis loin d’avoir tout saisi. J’ai passé une bonne partie de la soirée à être profondément touchée par ce que je voyais : Angelica Liddell est maître de son art, et de nombreux tableaux resteront longtemps ancrés en moi. Comme celui de tous ces hommes sur scènes, jouant de leurs tambours dans une ahurissante cacophonie, sans cadence, pendant plus de 10 minutes. Ou un autre, de ces mêmes hommes quelque instants plus tard, condamnés en position de chaise pendant un temps qui sont interminable, autant pour eux qui subissent que nous qui les observons, impuissants. Face à eux, Lucrèce les regarde sans bouger. Ils implorent, ils souffrent, et la souffrance se lit autant sur leurs visages qui se décomposent que sur leurs muscles qui commencent peu à peu à trembler. C’est extrêmement impressionnant, et ça prend aux tripes peut-être autant qu’un texte puissant.

Liddell se détache assez vite de son histoire, si tant est qu’il y en ait une, elle est loin d’être le fil directeur du spectacle. Durant toute une scène, elle est seule sur scène et nous dévoile son extravagance ; pour moi, sa folie. C’est peut-être la partie du spectacle qui m’a le plus déconcertée. Elle ne m’a semblé être reliée en rien au reste, comme sortie de nulle part. Elle entre avec une caisse de bière : elle les engloutit une par une, jusqu’à se faire vomir, et encore une fois à faire naître en nous, spectateurs, un sentiment qui frôle le dégoût de très près. Elle continuera à jouer avec les bouteilles, à se les renverser dessus, à se masturber avec : chaque bouteille constitue pour Liddell un partenaire direct, essentiel. Étrange.

C’est moins Lucrèce que Liddell qui a su capter mon attention, ce soir là. C’est d’ailleurs bien plus une histoire de corps, de déplacements, de lumières, qu’une histoire racontée, qui reste en moi. Malgré mon étonnement, j’en suis sortie avec une puissante envie de vivre. Un désir de croquer la vie à pleines dents évidemment lié à un spectacle qui provoque de puissants ressentis, ainsi qu’à un finale exceptionnel, empli de gaité. Ce spectacle m’est alors apparu comme une véritable ode à la vie, menée de main de maître par une troupe remarquable. Impressionnant.

Heureuse d’avoir découvert cet univers, et presque impatiente de revoir cette artiste. Un peu décontenançant cependant pour une amatrice de texte comme moi. A suivre. ♥ ♥ 

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