Suliane et Jérémy

RoméoEtJuliette

Critique de Roméo et Juliette de Shakespeare, vu le 22 décembre 2015 à la Salle Richelieu
Avec Claude Mathieu, Michel Favory, Christian Blanc, Christian Gonon, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Pierre Louis-Calixte, Suliane Brahim, Nâzim Boudjenah/Laurent Lafitte, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot, Didier Sandre, Pénélope Avril, Vanessa Bile-Audouard, Théo Comby Lemaitre, Hugues Duchêne, Marianna Granci, et Laurent Robert, dans une mise en scène d’Éric Ruf

Je me souviens d’un acteur montant Les Fourberies de Scapin simplement, classiquement, et répondant à un journaliste qui lui demandait comment il avait dépoussiéré Molière : « Ce n’est pas la peine puisque Molière n’a pas de poussière sur le dos. » C’est à mon avis le parti pris d’Éric Ruf lorsqu’il monte ce Roméo et Juliette sur la scène du Français. Oubliés, les a priori sur ce couple phare du théâtre, pourtant si peu monté dans le premier théâtre de France. Pas de petits oiseaux qui chantent, de soleil éclatant et de belles roses rouges pour enjoliver l’amour de Roméo et Juliette : ils le vivront au milieu d’une Italie ravagée par la violence ; mais l’amour, le vrai, celui qui naît de rien et qui survit à tout, cet amour simplement passionné est aveugle…

Dois-je réellement résumer Roméo et Juliette ? Certainement. Car si vous connaissez les noms des amants Shakespeariens, peut-être avez-vous raté les fioritures qui les entourent. S’il est vrai qu’ils tombent amoureux au premier regard, la violence est là, tout au long de la pièce. Les agressions, les querelles de rue, la tension sous-jacente se fait sentir. Les Montaigu et les Capulet ne peuvent se voir, et les rues trop calmes deviennent dangereuses lorsque des membres de chaque clan s’y rencontrent.

Laurent Lafitte, Christian Gonon et Pierre Louis-Calixte défendent avec brio leurs partitions respectives de Benvolio, Tybalt et Mercutio, nos trois brigands principaux des deux familles, ceux qui seront là lors des querelles, que ce soit pour les livrer ou les calmer. Mais ce soir-là, malgré le désir de Ruf de replacer Roméo et Juliette dans ce contexte violent, je n’avais d’yeux que pour nos jeunes tourtereaux. Je vois ce qu’il se passe, j’en ai conscience, mais ce n’est pas ce que j’ai envie de suivre, ce soir. J’accuserais une traduction un peu datée de l’oeuvre de Shakespeare, qui m’empêche d’être pleinement prise dans ces scènes de rue qui me parlent finalement peu. Mais une telle traduction ne peut porter atteinte à des scènes d’amour, intemporelles. Voilà pourquoi ce que je retiendrai essentiellement de ce spectacle sera son Roméo et sa Juliette.

On connaît tous la fin du spectacle. On sait. Mais comme dans toutes les mises en scène réussies, on oublie. Ça me rappelle Diplomatie : quand bien même on est au courant que Paris sera sauvé au final, on ne peut que douter 2h durant. Ici pas de doute possible : ces deux là sont faits pour s’aimer et la vie ne pourra que leur accorder ce plaisir. La mise en scène de Ruf est vivifiante : le spectacle s’ouvre sur la voix inimitable de Serge Bagdassarian qui nous entraînerait sans problème sur la scène aux côtés des autres comédiens qui s’y trémoussent déjà. C’est la fête, et durant ce spectacle, on célèbre la vie, la jeunesse et l’amour.

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Il y a quelque temps, je parlais de ma préférence en l’être plutôt qu’en le jeu. Je reconnais trop Claude Mathieu derrière la Nourrice, qu’elle n’a pas su composer aussi bien que Mairesse dans la mise en scène de Briançon il y a quelques années. J’aperçois encore Danièle Lebrun derrière les traits de Lady Capulet ; je distingue même les contours de Didier Sandre derrière Capulet, mais peut-être est-ce à cause de ses légers problèmes de prononciations ce soir-là, qui me font revenir à l’acteur et m’éloignent du personnage. Mais je tire mon chapeau à Serge Bagdassarian et Bakary Sangaré, ces Frères tout à fait complémentaires, dont la douceur de l’un équilibre l’entrain de l’autre, et qui confèrent à ces personnages un altruisme, une présence, et une importance qu’on ne leur accorde pas toujours suffisamment. Comment ne pas citer également Michel Favory, dont le Prince devient presque un personnage principal tant son humanité, à travers ses rares paroles, parvient à nous toucher. Lorsqu’il parle, le respect est là. Et le silence, religieux.

Du côté des plus jeunes, j’ai rarement vu une interprétation telle que celle délivrée par Jérémy Lopez et Suliane Brahim. Je ne peux que les citer ensemble, car ils ne sont que par leur jeu commun. L’évidence même, au premier regard, pour eux comme pour nous. Chez lui, des allures de mauvais garçon, un peu bourru, qui disparaissent vite pour laisser place à l’amour fou, le premier amour, le vrai, celui qui dévore. On comprend vite qu’il y a une certaine fragilité en lui. Il n’y a plus qu’elle, il l’aime à la manière des hommes, avec cette légère possessivité, cette fierté sans jalousie. Au-delà de l’amour qu’il lui porte, on descelle également un léger orgueil d’être aimé. Chez elle, l’innocence et l’insouciance laissent vite place à un amour entier, qui semble prêt à mûrir plus rapidement que celui de Roméo. Il n’y a plus que lui, mais elle l’aime à la manière des femmes, cet amour prêt à tout donner pour combler l’autre. Juliette est forte, sûrement plus que Roméo. Ou peut-être aime-t-elle comme j’ai aimé, moi aussi, au début. Peut-être y ai-je vu inconsciemment la Juliette que j’ai pu être. Quoi qu’il en soit, voilà un je qui a merveilleusement marché sur moi. Lorsqu’ils sont tous les deux sur scène, quelque chose se passe, indéniablement. Un lien, un sentiment, une émotion traverse la salle au son d’un mot, ou simplement lors d’un regard. C’est puissant et pourtant simple, c’est beau et si commun, aussi passionnel que l’amour des débuts. Roméo et Juliette, une passion dosée dans les règles de l’art.

Je dois encore ajouter quelque chose : heureusement qu’Éric Ruf, qui a ôté son costume de comédien, a gardé celui de metteur en scène, ou plutôt devrais-je dire : de scénographe. Il y a en effet de très belles scènes dans ce spectacle, qui marquent visuellement quand les mots touchent moins qu’ils ne devraient ; comme ces lumières très belles tout au long de la pièce. Je mentionnerai également une scène du balcon particulière, aussi vertigineuse pour Juliette que son amour l’est pour Roméo. Enfin, cette clôture très solennelle du spectacle, lors de laquelle les corps morts sont debout, habillés de leur plus belle tenues, les rendant presque plus beaux encore que de leurs vivants.

Ce couple là, on ne l’oubliera pas.  ♥ 

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