Phè…tes que ça s’arrête !

Phèdre(s)

Critique de Phèdre(s) de Wajdi Mouawad, Sarah Kane, et JM Coetzee
Avec Isabelle Huppert, Agata Buzek, Andrzej Chyra, Alex Descas, Gaël Kamilindi, Norah Krief, Rosalba Torres Guerrero, dans une mise en scène de Krzysztof Warlikowski

J’aime le théâtre car j’aime les histoires. Je suis de ceux qui aiment les textes. Cependant, comme c’est ce que je connais le mieux, j’essaie de m’ouvrir à d’autres horizons théâtraux qui m’étaient jusqu’ici inconnus. C’est ainsi que, l’année dernière, je me suis retrouvée dans ce même théâtre de l’Odéon pour y découvrir Angelica Liddell, déjà bien connue dans le milieu théâtral. Je ne peux pas dire que j’ai adoré, mais ce spectacle m’a marquée et a nettement laissé quelque chose en moi. Cette année, je ne pensais pas retenter ainsi l’expérience de l’étrangeté et de la non-compréhension : avec les noms de Warlikowski et d’Isabelle Huppert, j’étais naïvement sûre d’assister à quelque chose de grand. Quelle déception.

Peu de choses rattachent le rôle d’Isabelle Huppert à notre Phèdre bien connue. Le seul lien que j’y vois est le désir qu’elle éprouve pour Hippolyte – désir d’ailleurs plus proche du besoin sexuel animal que du désir passionnel décrit par Racine. Mais soit, je savais que je n’allais pas voir Racine et j’étais ouverte. Je connais un peu Mouawad, pour avoir vu et lu certaines de ses pièces, j’avais confiance. Je ne connais Sarah Kane que de réputation mais je savais que c’était hardcore. J’étais prête et curieuse. Et ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais.

Naïvement, j’espérais quelque chose de fort, qui ferait parler les corps aussi passionnément que Racine fait parler les êtres. Mais les corps parlent mal dans la mise en scène de Warlikowski : la danse qui introduit la pièce n’a rien de beau, rien de sensuel, rien de passionnel. Peut-être est-ce un corps beau à regarder mais ça s’arrête là. Le chant qui l’accompagne entre en nous, certes. Mais c’est les seules minutes du spectacle qui valent le détour. Une fois cette introduction faite commencent toutes les pires caricatures qu’on peut imaginer dans ce genre de théâtre. On sait que Kane s’autorise tout, Mouawad l’imite ici et Isabelle Huppert cherche apparemment à nous prouver la même chose : voilà pourquoi très vite elle se retrouve en culotte Dior tachée de sang, sans qu’on ait réellement compris le pourquoi du comment. Elle parle mais rien ne semble arriver jusqu’à moi, je ne comprends aucun de ses mots, je ne perçois aucun sentiment, aucun désir. Je la vois soudainement prête à faire l’amour à un Hippolyte que je croyais chien et mort, mais non, voilà qu’ils couchent ensemble et qu’elle le tue à nouveau. Et elle se tue. Est-ce l’entracte ? Non, il faudra supporter à présent un nouveau texte, une nouvelle scène, toujours plus lente, toujours plus inintéressante, toujours plus ridicule.

Oui, c’est ridicule. Ça se voudrait choquant, mais c’est juste méprisable. Isabelle Huppert, dont le corps est certes impressionnant pour ses 63 ans, ne parviendra pas à m’impressionner. Malgré mes tentatives de rentrer dans le spectacle, encore et encore, j’ai lâché bien vite ; je n’ai alors plus vu qu’une femme jouant seule un texte sans mot, sans but, sans histoire, et cherchant désespérément à choquer un public qu’elle ne veut pas croire acquis. Pire encore, je trouve cela tellement dégradant pour la femme : à travers cette Phèdre qui fait une fellation à un Hippolyte qui ne la demandait pas et qui finalement jouit en elle après l’avoir cadencé avec sa main, avec cette Phèdre qui se traîne par terre telle une chienne abandonnée, qui se jette si souvent sur le sol qu’elle en a les genoux couverts de bleus, je ne vois qu’un metteur en scène totalement machiste et une femme perdue dans son désir de renouvellement. Les gens quittent la salle au fur et à mesure, et elle se vide à l’entracte : on en a assez vu. Moi aussi.

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