L’Avaleur, 14 € à fort rendement

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Critique de L’Avaleur, adaptation de Evelyne Loew, d’après Other People’s Money de Jerry Sterner, vu le 1 février à la Maison des Métallos par Complice de MDT
Avec Robin Renucci , Nadine Darmon, Marilyne Fontaine, Jean-Marie Winling et Xavier Gallais, dans une mise en scène de Robin Renucci

Au début du spectacle, salle toujours éclairée, les acteurs entrent sur scène entièrement vêtus de noir, comme le sont les marionnettistes derrière leur castelet. Ils nous indiquent rapidement les caractéristiques des personnages qu’ils vont incarner. Puis le noir se fait dans la salle, le décor apparaît, et les acteurs joueront leurs personnages vêtus de perruques outrées et de costumes ridicules, aux couleurs criardes : autant dire que nous aurons devant nous de grandes marionnettes, des allégories.

Ce parti pris entraîne une distance bienvenue avec l’intrigue, conformément à la visée didactique de la pièce qui est de nous informer et de nous faire réfléchir sur la puissance de la finance s’attaquant à l’entreprise traditionnelle. Pari réussi : le spectacle intéressera tous les publics, tous les âges.

Il s’agit au départ d’une pièce états-unienne, transposée par E. Loew dans un cadre français. Nous faisons connaissance avec Georges, le patron historique d’une florissante entreprise de câbles sise à Cherbourg, qu’il dirige « à l’ancienne » (c’est-à-dire dans le respect des lois et de l’emploi local…), aidé par sa secrétaire-maîtresse, et par son directeur général. Celui-ci s’inquiète de mouvements anormaux sur les actions de la société. Bientôt arrive L’Avaleur, le financier-crapule de la City qui a jeté son dévolu sur l’entreprise, afin de la démembrer au profit des actionnaires, lui le premier. Le PDG, d’abord sûr d’être à l’abri de ses manœuvres, se décide à faire appel à un avocat : ce sera une brillante avocate d’affaires, la fille de sa secrétaire. Celle-ci expose tous les moyens plus ou moins légaux de résister aux attaques en bourse de l’Avaleur, puis décide de se charger de l’affaire et d’affronter en face le trader, qui est de plus un odieux sexiste. À gauche, les bureaux un peu vieillots des « Câbles de Cherbourg », à droite, le bureau de l’implacable l’Avaleur, dominant la City, plein du bourdonnement des ordinateurs de son équipe de juristes. Alex, la jeune avocate (Marilyne Fontaine), fait le va-et-vient entre les deux, et elle ne sera pas la seule, jusqu’à la scène finale, qui transforme les spectateurs en assemblée d’actionnaires. Mais Robin Renucci n’est pas Robert Hossein, et ne nous fait pas voter : il n’y aura donc pas de happy end, et on nous rappellera cette amère vérité : les actionnaires cherchent avant tout à gagner de l’argent, là, tout de suite…

C’est une pièce bien faite : très vite l’intérêt s’installe ; ce jeu terrible devient d’autant plus passionnant que le personnage du trader (nommé Franck Kafaim…) se complexifie, qu’il a un discours sur l’argent, le désir, le besoin, qui nous pousse à entendre ses motivations, tandis que, du côté de Cherbourg, l’angoisse nous saisit devant le discours humaniste, mais inopérant, du vieux patron qui dirige selon un « logiciel » dépassé, et n’a pas su préparer son entreprise au nouveau cadre de l’économie. La mise en scène de Robin Renucci est d’une grande fluidité, inventive tout en restant simple, avec une utilisation très intelligente de la vidéo et de la musique. Tous les acteurs sont bons, même dans les parties où, autour du rapport mère-fille, le dialogue devient un peu verbeux. Renucci, alors qu’il n’a pas beaucoup de texte, est d’une présence très intense. On perçoit son angoisse qui monte au fur et à mesure des décisions de son patron, qu’il n’arrive pas à infléchir. Mais les moments les plus prenants sont ceux qui voient s’affronter Marilyne Fontaine et Xavier Gallais (malgré quelques faiblesses là-aussi dans le texte, qui manque parfois de clarté). Elle vêtue de jaune acide, jusqu’à la perruque, lui dans costume bleu criard soulignant le rembourrage d’un ventre monstreux, perruque méchée aussi vulgaire que son phrasé. La jeune actrice tient bien le choc face à un Xavier Gallais au sommet de son art. Cet acteur si doué pour jouer la veulerie cynique, la rend ici à la fois terrifiante et enfantine, avec parfois une touche désespérée qui transparaît, sans pour autant quitter la stylisation de l’allégorie. De la grande marionnette de l’Avaleur il fait une énigme, dans une composition fascinante, d’un comique sombre.

Soyons franc : certes on apprend des choses en matière économique, mais ce que l’on retient, c’est avant tout l’énergie toute en subtilté d’un très grand acteur qui transcende son personnage et fond dans son creuset personnel tous les éléments du grotesque : le difforme, le ridicule, le terrible. Un admirable travail, qui fait d’un très bon spectacle un grand moment de théâtre.

Renucci remplit la plus noble mission du théâtre : plaire et instruire. ♥ ♥ 

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