Pluie de clichés

Pluie

Critique d’Après la pluie, de Sergio Belbel, vue le 9 décembre 2017 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Véronique Vella, Cécile Brune, Alexandre Pavloff, Clotilde de Bayser, Nâzim Boudjenah, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka et Rebecca Marder, dans une mise en scène de Lilo Baur

Entre Après la Pluie et J’étais dans la maison et j’attendais que la pluie vienne, deux pièces très féminines (mais pas très féministe, en tout cas pour la première), il pleut beaucoup cette année sur la Comédie-Française. Il pleut, il mouille, mais ce soir, ce n’était pas vraiment la fête. Étonnée que je suis, car Lilo Baur nous avait offert il y a quelques années une très belle version de La maison de Bernarda Alba et j’attendais la même excellence ce soir. Résultat, je m’interroge encore sur le choix de ce texte, sur l’intérêt de le monter aujourd’hui, sur ce qu’il peut apporter au monde, aux spectateurs, et, de manière très égocentrique, à moi-même. Peu de chose, j’en ai bien peur.

Nous sommes au 49e étage d’un de ces buildings comme on en voit à La Défense et qui accueille une grande entreprise de finance. Pour s’échapper du boulot un instant, les employés montent dans cet endroit ouvert d’où on peut regarder le ciel, observer les gens, se demander combien de temps on mettrait pour tomber en bas. Ils viennent ici pour fumer, en cachette, puisqu’une loi récente interdit de fumer dans les lieux publics. Voilà.

J’ai la désagréable impression d’enchaîner les spectacles qui se veulent miroirs du quotidien et qui me déçoivent sur bien des niveaux. Je n’ai pas saisi l’intérêt profond de cette pièce. Le texte est misogyne et daté : j’ai eu beaucoup de mal à accrocher à ces secrétaires qui parlent chiffons et critiquent le pédé de l’entreprise pendant que la seule femme « d’affaire » est traitée en grande insensible et carrément qualifiée d’homme. Et je vous passe cette secrétaire qui entend des voix dans sa tête et se sent plutôt mal dans sa peau, dont le diagnostic est donné par une collège : « tu es mal baisée », et qui une fois « bien baisée » se sent comme une nouvelle femme ! Et oui, on en est là. Quant aux hommes, eux, ils rêvent de devenir « des femmes comme avant », c’est-à-dire des « radis ». Oui, oui, littéralement des radis.

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Pourquoi monter ce texte ? Je m’interroge. J’ai tendance à mettre en avant des raisons politiques : après tout, ce texte est catalan, et la situation actuelle de l’Espagne étant ce qu’elle est, cela pouvait peut-être donner envie de redécouvrir des auteurs de cette nation. Alors oui, je suppose (et j’espère) que ce texte est écrit au second degré et que derrière ces personnages caricaturaux se cache une critique en bonne et due forme de cette société profondément misogyne qui a du mal à sortir de ses clichés. Peut-être aurait-on pu trouver une autre manière de faire passer le message ? 2h de caricature, de conversations frivoles, d’enchaînements de clichés, c’est long.

D’autant que je suis également restée insensible aux coupures brutales dans le texte, à ces parties poétiques ou étranges qui semblent sorties de nulle part, comme l’annonce abrupte de la stérilité d’une employée ou le brusque délire sur les oiseaux qui passent. J’ai manqué l’ironie, le message ou l’idée (bien) cachée derrière la partition. Et je passe le fait qu’après m’être tordu le cou pendant tout le début du spectacle pour apercevoir autre chose que des barres au milieu des visages des comédiens, j’ai fini par totalement m’affaler dans mon siège pour pouvoir apercevoir le tiers haut de leur corps en entier grâce à un nouvel angle de vue – certes, le décor est très beau, mais il aurait fallu songer aux premiers rangs, ou assumer et ne pas mettre en vente les quatre premiers rangs…

Et pourtant, comme toujours dans cette Maison, on ne peut pas reprocher grand chose aux comédiens. Enfin si, peut-être, on reprochera à Rebecca Marder un peu trop de récitation et pas assez d’incarnation. Mais le reste de la Troupe soutient ce texte autant qu’il le peut – et ça fait quand même plaisir de voir autant de femmes sur scène. Anna Cervinka est délicieuse – il faut dire que ces rôles de nunuches lui vont si bien ! Clotilde de Bayser, qu’on attendait moins dans ce type de rôle, remplit la mission en forçant un peu le trait – mais n’est-ce pas le texte qui veut ça ? Veronique Vella est en parfait décalage avec les deux comédiennes, elle apporte une douce humanité dans un rôle qui se voudrait poétique. Cécile Brune s’impose sans difficulté dans ce rôle de femme d’affaire aux « qualités masculines », mêlant à son autorité naturelle une touche de sensibilité bienvenue. Du côté des hommes, saluons les belles performances d’un Nâzim Boudjenah en pleine forme surfant tranquillement sur les clichés, de Alexandre Pavloff, torturé et assumant des propos bien trop catégoriques, et enfin Sebastien Pouderoux qui rejoint Véronique Vella sur son jeu en décalage, avec ses espèces d’envolées lunaires.

Après la pluie vient le beau temps : j’espère que le prochain texte pluvieux du Français sera plus intéressant. pouce-en-bas

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