A la fin de l’envoi, il plouf

Critique de Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, vu le 21 décembre 2023 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Laurent Stocker, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Yoann Gasiorowski, Birane Ba, Nicolas Chupin, Adrien Simion, Jordan Rezgui et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Pierre-Victor Cabrol, Alexis Debieuvre, Elrik Lepercq, mis en scène par Emmanuel Daumas

C’est une erreur. C’est la première pensée qui m’est venue lors de la présentation de saison 23-24 de la Comédie-Française et l’annonce d’un nouveau Cyrano salle Richelieu. Une triple erreur, même. Un geste bien peu élégant de la part d’Éric Ruf de proposer la pièce à un autre metteur en scène, alors que la version (indépassable, peut-être) de Podalydès avec Michel Vuillermoz est encore chaude. Une petite erreur de jugement de la confier à Emmanuel Daumas, qui n’a pas brillé par ses précédentes mises en scène au Français. Et une grosse erreur de casting pressentie du côté du rôle principal : Lafitte en Cyrano ? Je ne sais pas trop pourquoi, mais je doutais. Bref, autant de raisons de ne pas prendre de place. Mais je suis faible et comme dirait ma +1 : on ne rate pas Cyrano. Alors, nous, on ne l’a pas raté. Pour la Comédie-Française, par contre, c’est une autre histoire…

Cyrano est ma pièce préférée. Je commence à en avoir un certain nombre à mon actif et je le sais : même malmenée, la pièce peut tenir le choc. Parce qu’elle a quelque chose d’universel. Ce « don d’exprimer… ce que [l’on] sent peut-être » ne peut laisser indifférent. Cyrano met des mots sur des émotions qui nous ont tous traversé un jour. Il est « admirable en tout, pour tout » mais il a une faille. Son amour pour Roxane est son seul échec. Et alors même qu’il semble pouvoir tout obtenir par cette verve, cette confiance, cette puissance qui émane de lui, Roxane restera toujours inatteignable à cause de la seule chose sur laquelle il ne peut avoir aucune influence : son physique. Plus qu’une pièce sur l’amour, Cyrano est une pièce sur la résignation. Sur l’acceptation. Sur l’abnégation. Bref, j’aime profondément ce texte et même réticente, je dois avouer mon impatience à la retrouver sur un plateau.

« Ça va ». C’est mon premier réflexe. Je me suis attendue au pire, mais je suis au Français. Et c’est Cyrano. Une langue presque naturelle pour ces comédiens. Rostand coule dans leurs veines – ou leur a été injecté en intraveineuse – le résultat est le même : les échanges sont vifs, fluides, le rythme est là, le texte me saisit comme à l’accoutumée. Cette première scène me rassure. Mais rapidement je me tends.

Je me tends à l’arrivée de La Distributrice, incarnée par un homme. Mais elle n’est pas juste interprétée par un homme. Elle est interprétée par un homme qui sait qu’il joue un rôle de femme et qui va chercher à en tirer une certaine forme de comique – comique absent du texte de base, donc. Et là, on bascule déjà dans autre chose. Ce second degré a quelque chose de malvenu. On a l’impression qu’on se moque de la pièce. Voire des spectateurs. Ce comique sent à plein nez l’échappatoire classique du metteur en scène qui ne savait que faire de ces « petits rôles » – car oui, Emmanuel Daumas justifie ce travestissement par le fait qu’il n’aime pas distribuer les femmes dans des « petits rôles ». Non seulement c’est un peu contre-productif, puisque du coup on ne les fait pas jouer du tout – mais enfin après tout pourquoi pas – mais surtout, cela rend les rôles féminins complètement ridicules : on se moque d’elles, on est comme « éjectés » de la pièce à chacune de leur apparition, bref, vive les femmes, hein ?

© Christophe Raynaud de Lage

Mais il y a plus dommageable encore. Il y aurait des lignes à écrire sur la laideur des costumes et des décors ou sur l’intérêt de réduire ainsi la distribution – il faudrait aussi souligner à quel point Laurent Stocker est savoureux en Ragueneau et comme la Roxane de Jennifer Decker est réussie. Mais tentons d’aller à l’essentiel. Je soupçonnais une erreur de casting dans la distribution de Laurent Lafitte en Cyrano : je me demandais comment il pouvait devenir Cyrano. Aujourd’hui, je me demande s’il pouvait vraiment le devenir. En vérité, je suis étonnée de l’absence totale de composition : devant nous, c’est Laurent Lafitte, sans masque, sans recherche, sans vraie proposition. Et Laurent Lafitte n’est pas Cyrano.

Je ne suis pas du genre à soutenir les « emplois », c’est d’ailleurs un terme que je n’aime pas beaucoup. Pour moi, un physique ne doit pas être limitant pour une distribution. Je trouve en Cyrano ma limite. Encore que ce n’est pas seulement le physique de Lafitte qui le limite, mais sa posture. Il sourit trop. Il a quelque chose de charmeur en lui, c’est sa nature et il ne semble avoir fait aucun travail pour la refouler. Et j’en viens à des réflexions absurdes et pourtant bien réelles : Laurent Lafitte a un sourire trop éblouissant, des dents trop parfaites, trop blanches, trop bien alignées, pour être vraiment laid. Tout le propos s’effondre à mesure qu’il nous montre cet atout digne de la meilleure pub Freedent. Mais pas du meilleur Cyrano.

Ce sourire est à la base de la dégringolade. S’il peut encore faire illusion dans les premiers actes, c’est de pire en pire à mesure que la pièce avance, car l’émotion est censée progressivement prendre le pas sur l’apparente légèreté « champagne-brillant-paillettes » du début. Mais rien n’arrive. Laurent Laffite apparaît comme un acteur comique. On a l’impression de voir débarquer chez Rostand ce personnage tout à fait savoureux qu’il proposait dans Le Système Ribadier de Feydeau. Alors oui, il y a sûrement un référentiel où ça fonctionne. Mais pas là. Il prend tout au second degré, accompagnant certains des vers les plus beaux du répertoire de ce petit ricanement qu’on lui connaît, et qui dénature tout le propos. La scène du balcon est une catastrophe, le dénouement final difficilement supportable. Bref, si quelqu’un a dû faire preuve de résignation, d’acceptation, d’abnégation, ce soir-là, c’est moi.

© Christophe Raynaud de Lage

AnTraumaque

Critique d’Andromaque, de Racine, vue le 20 décembre 2023 au Théâtre de l’Odeon
Avec Jean-Baptiste Anoumon, Bénédicte Cerutti, Boutaïna El Fekkak, Alexandre Pallu, Pierric Plathier, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal, Clémentine Vignais

J’aime bien les mises en scène de Braunschweig. Je ris car avant de commencer cet article, je suis allée jeter un coup d’oeil à ce que j’avais pu écrire par le passé. En brave mordue qui se respecte, j’ai surtout écrit sur ce qui m’avait contrariée, moins sur ce qui m’avait plu (oups). Et pourtant, ses mises en scène d’Arne Lygre, son Britannicus, son Oncle Vania, ou, avant même l’existence de ce blog, son Tartuffe, m’ont laissé de beaux souvenirs. Cette espèce de distance qui lui est propre et qui donne souvent une note si particulière à ses spectacles m’intéresse et m’interpelle. Alors, comment un metteur en scène cérébral comme Braunschweig fait pour monter une pièce qui, à mon sens, ne l’est pas ? Comment son habituelle distance va fonctionne avec Racine ? Mystère mystère.

Andromaque, je crois que c’est mon Racine préféré. Peut-être parce que c’est le plus agité de tous, parce qu’il se passe toujours quelque chose, parce que c’est un nid à rebondissements. Et parce que ces amours non payés de retour donnent vie à certains des plus beaux vers raciniens. Il faut dire que c’est bien le bordel, cette histoire : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort. Hector a été tué par Achille, et son fils, Pyrrhus, a fait de sa veuve Andromaque sa captive. Il l’aime, mais toutes les pensées de la prisonnière sont tournées vers son mari mort et son fils, Astyanax, qu’elle cherche à protéger de la fureur des grecs. Pyrrhus, quant à lui, est promis à Hermione, fille de Ménélas ; son amour pour la troyenne est mal vu et pourrait déclencher une guerre.

Pour moi, Andromaque est une pièce qui met en scène des puissants. Leur vie est guidée par la politique, par le devoir, par les contraintes du pouvoir. C’est parce qu’ils subissent que la tragédie existe. Braunschweig donne à entendre autre chose. Ils ne semble pas montrer les protagonistes comme des puissants, mais plutôt comme des « fils de » qui n’ont pas les épaules. Qui ne sont pas à la hauteur. Ou qui ne le sont plus. Parce que la guerre est passée par là.

C’est probablement le plus marquant dans cette mise en scène. Quand souvent, dans les mises en scène d’Andromaque, la guerre semble être passée depuis un certain temps, là, on semble encore dedans. Braunschweig fait d’Andromaque une pièce de guerre. Les personnages en sont profondément marqués. Pyrrhus, semblant vivre avec un stress post-traumatique devenu ingérable, Oreste, froid et distant, tout en retenu, Hermione, les mains dans les poches dans une attitude d’agressivité constante, Andromaque, hantée par le sang. Tout semble vu à travers ce prisme-là. Et c’est vrai, c’est là, dans le texte, impossible de le nier.

C’est intéressant, mais il manque quelque chose. Monter Andromaque en mettant de côté la suite de sentiments unilatéraux qui lie chacun des personnages me semble être une erreur. Je me souviens d’une interview de Léonie Simaga, qui jouait Hermione dans la version de Muriel Mayette à la Comédie-Française il y a plus de dix ans de ça, parlant de « l’humiliation de ne pas être aimé« . On ne saurait mieux dire. Sans cela, la pièce perd en force, en saveur, et même en cohérence. Si tous peuvent être vus comme des ratés, Andromaque, elle, est l’intruse. Elle est presque définie par son amour pour Hector. Lui retirer sa passion, c’est lui retirer son intérêt. Elle ne représente plus rien.

Par ailleurs, l’absence d’amour, c’est aussi l’absence de liens entre les personnages. Ils deviennent des individus isolés, comme des fantômes qui errent sur la grande scène de l’Odéon. Ils se croisent seulement. Rien n’occupe l’espace vide. Et la tension peine à s’installer. Il manque quelque chose. Ôter la passion de ce spectacle, c’est aussi ôter l’émotion. Et si ça passe bien sur des spectacles politiques comme Britannicus, Andromaque, elle, souffre de cette absence. Aussi intéressante soit la lecture de Braunschweig, elle est incomplète. Mais est-il vraiment possible de jouer à la fois la guerre et la passion ? Vous avez deux heures.

© Simon Gosselin

Stuart en MajEstier

Critique de Marie Stuart, de Schiller, vu le 9 novembre 2023 au Théâtre Montansier
Avec Margaux Le Mignan, Clémence Longy, Pierre Cuq, Axel Mandron, Daniel Léocadie, Nicolas Avinée, Dylan Ferreux, mis en scène par Maryse Estier

Le Théâtre Montansier a pour moi la plus belle programmation d’Île-de-France. Ne rentrant dans aucune case, il continue d’aller son petit bonhomme de chemin en ne s’intéressant qu’à un critère ; qu’il tourne dans le public ou le privé n’a aucune importance, ce qui compte, c’est la qualité du spectacle. On y croise même des pépites qui, mystère éternel du choix des (autres) programmateurs de théâtre, ne tourneront qu’ici. Et c’est grâce à eux qu’on a découvert Maryse Estier, qui signe sa deuxième mise en scène dans ce beau théâtre à l’italienne de la ville de Versailles. Et qu’on pourra retrouver aussi à la Comédie-Française, en deuxième partie de saison. Tout simplement.

C’est donc le deuxième spectacle de Maryse Estier que je vois et je sais déjà que ce ne sera pas le dernier. Après L’Aiglon, elle continue de surprendre avec un choix de texte très particulier et qui lui va si bien, de ces oeuvres connues de tous et pourtant si rarement montées. Elle est de la veine des grands metteurs en scène. On sent déjà beaucoup de choses : une certaine forme d’élégance qui s’acoquine avec quelque chose de plus lyrique, se mêlant à un incontestable amour des mots et à un véritable sens de la tension dramatique. Plus que prometteur.

Tout le monde connaît Marie Stuart, son destin tragique et la responsabilité d’Elisabeth 1ère dans sa mort ; on se demande pourquoi Netflix ne s’est pas encore emparé de son histoire. Et pourtant la pièce de Schiller est si rarement montée. Parce qu’elle est trop longue, parce que la langue est compliquée – originellement en allemand et en vers – parce qu’il faut trouver deux comédienne solides pour endosser Marie ET Elisabeth 1ère, bref, parce que la perspective de donner vie à ce texte sur un plateau n’a rien de simple. Et pourtant, Maryse Estier parvient à rendre cette tragédie historique passionnante et intelligible en jouant constamment sur l’ambivalence qui s’en dégage, accrochant d’abord le spectateur par la course à la vérité avant de livrer, subtilement, d’autres enjeux.

Il y a une sensation à la fois très forte et difficilement explicable qui ressort de ce travail. C’est un travail abouti – et je sais que ce que je vais donner l’impression de me contredire tout de suite après, donc je préfère être claire dès le début – mais c’est comme si on sentait tout le potentiel de cette mise en scène mais qu’elle ne pouvait pas se révéler tout à fait, limitée d’abord par des moyens financiers – c’est le jeu de l’émergence – ensuite par sa troupe. Il y a une espèce de décalage entre ce à quoi elle semble aspirer, ce qu’on sent qu’elle veut aller chercher, et ce qui se passe réellement sur scène.

C’est difficile à exprimer, et je n’ai aucunement l’intention de rabaisser les comédiens, dont la justesse n’est pas en cause, mais il y a comme un léger écart entre le travail très poussé dans l’intellectualisation, dans le travail « cérébral » qui semble avoir été fait sur le texte, et le jeu très terre-à-terre des comédiens. Ils semblent être légèrement en dessous de l’ambition, cette ambition qu’on touche du doigt au regard du travail de mise en scène et surtout de ce qui est donné à entendre au spectateur.

On sent l’intelligence, la profondeur, la rigueur. Ce qui caractérise le travail de Maryse Estier, au-delà de ces choix de textes – textes-mondes qui peuvent faire peur mais auxquels elle s’attelle avec une grande clairvoyance – c’est la manière dont elle parvient à les mettre en valeur. Elle sait mettre en évidence les lignes de force de ses pièces, elle bâtit bien son spectacle, elle sait où elle va. Et elle sait comment entraîner le spectateur. Elle donne à sa Marie Stuart des accents parfois shakespeariens, s’amusant avec l’intégralité de la palette proposée par la partition, de pure comédie à pure tragédie. Elle propose quelque chose d’à la fois très classique dans son rapport au texte et de beaucoup plus moderne dans sa manière de rythmer le tout. C’est étonnant, c’est accrocheur, on en sort avec en tête des noms de grands metteurs en scène qu’on adore et à qui on a envie de l’identifier et ça donne plein d’espoir pour la suite. Elle est de ceux qu’on n’a pas envie d’assimiler à ». On a envie de créer une case Maryse Estier.

Novarinissime

Critique des Personnages de la Pensée, de Valère Novarina, vus le 8 novembre 2023 au Théâtre de la Colline
Avec Valentine Catzéflis, Aurélien Fayet, Manuel Le Lièvre, Sylvain Levitte, Liza Alegria Ndikita, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci et les musiciens Mathias Lévy et Christian Paccoud, mis en scène par Valère Novarina

Depuis combien de temps n’ai-je pas écrit d’articles autour d’un spectacle du théâtre public ? Un seul est paru depuis le début de saison. J’y suis pourtant allée – sûrement un peu moins que dans le privé, mais quand même. Je suis abonnée dans plusieurs lieux et je n’ai encore manqué aucun rendez-vous depuis le début de l’année. Alors quoi ? Le théâtre public (que je fréquente, du moins) étonne moins depuis quelques temps, peut-être, donne moins envie d’écrire, parce qu’on y est moins bousculé – du bon comme du mauvais côté, entendons-nous bien. Mais il reste encore des irréductibles qui résistent encore et toujours, et qui continuent de nous étonner. C’est le cas de Novarina.

On sautera l’habituel paragraphe de résumé de la pièce car ces Personnages de la Pensées sont difficilement résumables. C’est un montage de scènes, presque de sketchs, qui s’enchaînent de manière presque brutales, sans forcément de transition, parfois seulement interrompues par une ou deux phrases – généralement brillantes – lancées comme à la cantonade, et voilà à peu près comment je parlerais de ce spectacle. Ah, si, j’oublie un élément essentiel : tout parle de la langue.

Et là, je vous sens venir. Théâtre de la Colline, texte autour du langage, pièce pour bobo CSP+ plein de références ? Et bien pas du tout. C’est peut-être pour ça que j’aime autant cet auteur. Il ne sacralise rien, au contraire. Il est là pour disséquer. Et l’un de ses outils de chirurgien les plus efficaces, c’est le rire. C’est peut-être de ses différents instruments celui qui fédère le plus. Et il en a, des rires. Il y a ces répliques qui font rire par leur sonorité, celle qui font rire par leur sens, celles qui font rire sans raison. Le langage semble être une source infinie dans laquelle puiser des situations comiques. On y croise la langue politique, réflexive, légère, profonde, absurde, bien trouvée, incompréhensible, narrative, décousue. Et ce qui vient, rapidement, c’est comme il parvient à maintenir l’étonnement. Chaque réplique est une nouvelle surprise, un nouveau saut. Il renvoie la balle, et nous voilà soudain sur une pelouse toute verte, soudain dans un étang bien crado. Et on en ressort de toutes les couleurs.

Ce que j’aime particulièrement dans son travail sur le langage, c’est qu’il n’oublie pas l’élément essentiel : la manière de dire. Son théâtre est incroyablement vivant. Son écriture est pensée pour la scène, en prévision du travail du jeu qui viendra s’accorder dessus. Le travail de Novarina, ce n’est pas seulement la langue. C’est une direction d’acteur époustouflante. Il s’entoure de comédiens épatants, qu’il parvient à diriger de manière à faire exister ses mots de la manière la plus marquante qui soit. Il y a dans le jeu des comédiens quelque chose de l’ordre du clownesque qu’on pourrait retrouver chez Beckett, où le texte est aussi le matériau absolu. Le mot de jeu prend tout son sens dans ce théâtre. Tout devient jeu.

Et voilà qu’on a l’air un peu con, quand on cherche à mettre des mots sur le travail de l’homme qui les manie si bien. Novarina est un chirurgien de la parole. Alors oui, c’est vrai, sur 3h30 de spectacle, tout n’est pas d’une fluidité absolue. Je vous avouerai même que, si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais coupé la deuxième partie, à mon sens bien inférieure à la première – la performance incroyable de Sylvain Levitte, heureusement, a sauvé mon intérêt alors égaré, parti faire un petit tour je ne sais où – le chenapan. Mais, est-ce dû à la forme du spectacle ou à mon admiration pour cet auteur, j’accepte complètement de me sentir moins concernée par une ou deux scènes et de me raccrocher aux suivantes. J’accepte que certains moments me parlent et d’autres moins. J’ai d’ailleurs tendance à le préférer dans les courts élans que dans les plus longs tableaux, même si certains sont particulièrement savoureux. Il m’en restera de belles fulgurances. Et l’impression d’avoir assisté, enfin, à quelque chose qui sort un peu du commun.

© Tuong-Vi Nguyen

Black Miroir

Critique de L’Effet Miroir, de Léonore Confino, vu le 18 octobre 2023 au Théâtre de l’Oeuvre
Avec François Vincentelli, Caroline Anglade, Éric Laugérias et Jeanne Arènes, mis en scène par Julien Boisselier

Quand j’ai vu l’affiche, j’ai d’abord eu un petit effet de recul – je ne me suis pas encore faite à la nouvelle charte graphique de l’Oeuvre, non, même si ça fait 7 ans, que voulez-vous. Mais difficile de passer à côté d’une distribution pareille : François Vincentelli, Éric Laugérias et Jeanne Arènes, mis en scène par Julien Boisselier de surcroît ? On fonce !

On ne va pas en dire trop, car ce serait bête de gâcher la surprise. On va dire qu’il y a un dîner de couples, un romancier en mal d’inspiration, un miroir qui fait des misères à qui se regarde dedans, une raie à cuisiner pour le dîner, quelques petits secrets qui vont pointer le bout de leur nez, un personnage tout droit sorti de la Famille Adams, et pour le reste, on vous laissera savourer…

De ce que j’en connais, je ne suis pas une grande fan du théâtre de Léonore Confino. Mais après tout je ne suis pas spécialiste et devant une telle affiche, je suis prête à donner une nouvelle chance. Et heureusement ! Dès les premières minutes du spectacle, je suis happée par cette ambiance étrange qui, tout de suite, s’installe sur scène. On est dans une comédie – ou on veut nous faire croire qu’on y est – et, pourtant, quelques chose d’inhabituel plane. Moi qui me croyais partie pour une histoire somme toute très banale de dîner de couples, me voilà dans un univers qui joue avec le surréalisme. Et j’y plonge complètement.

Pour moi, c’est la grande réussite de ce spectacle. La mise en scène de Julien Boisselier a tout misé sur cette atmosphère ambivalente qui oscille de la comédie à la fantaisie macabre, et qui m’a complètement emballée. Même une fois qu’on a pénétré cette ambiance inattendue, elle sait nous surprendre encore. La pièce ne joue pas la demi-mesure, fait confiance à sa situation, et ça fonctionne, portée évidemment par d’excellents comédiens. Elle parvient à maintenir l’étonnement, l’originalité, le décalage. Elle donne l’impression d’une atmosphère orageuse qui ne pète pas vraiment. C’est comme si le mystère qui rodait autour du conte écrit par Théophile avait pris possession du plateau. Et cela provoque un rire dans la même veine que tout ce qui se passe ici, un rire étrange et décalé, un rire qui s’impose sans qu’on l’ai senti venir et qui s’exprime librement avec quelques secondes d’écart. Il est étonnant, ce rire, et suffisamment rare au théâtre pour m’avoir marquée ce soir-là.

Bon, il faut aussi le dire : tout ne fonctionne pas. Il y a des longueurs. Je n’ai pas vraiment su analyser d’où venaient ces moments « sans » : lorsqu’on s’éloigne trop du mystère pour toucher au concret, ou lorsqu’on tente de mesurer un peu le propos, peut-être, et encore. Pas sûr. De toute façon, pour être tout à fait honnête, j’étais tellement emballée par ce climat si particulier sur le plateau que ça ne m’a pas vraiment dérangée. C’est étrange, car des longueurs devraient habituellement peser dans un spectacle aussi court. Mais elles sont comme tout le reste. Étonnantes. Comme si, parce que le le spectacle étaient très dense, les zones d’essoufflement ne parvenaient pas vraiment à entamer le rythme mis en place. Oui, je suis à deux doigts de dire que mêmes ces longueurs, je les ai bien aimées. Étrange.

L’Effet Miroir – Théâtre de l’Oeuvre
55 Rue de Clichy, 75009 Paris
A partir de 22€
Réservez sur BAM Ticket !

© Fabienne Rappeneau

Les Funambelles !

Critique de Elles, des Funambules, vu le 13 octobre 2023 au Théâtre de l’Essaïon
Avec Marion Préïté, Nouritza Emmanuelian, Iona Cartier ou Camille Nicolas, Marie-Anne Favreau, Alix Löffler, Stéphane Corbin, mis en scène par Stéphane Corbin, assisté de Valentin Lacouture

J’ai découvert Les Funambules au 2016 grâce à la merveilleuse programmation du Vingtième Théâtre qui faisait la part belle aux spectacles musicaux. J’avais adoré, certaines des chansons étant devenues complètement cultes pour moi (on est des Filles à pédés ou pas nous ?). J’ai vraiment hâte de les redécouvrir dans cette version féminine et féministe, d’autant qu’elle intègre dans sa distribution Marion Preïté, découverte dans Comédiens en décembre dernier, et que j’ai bien l’intention de suivre dans toutes ses aventures musicales !

Le précédent spectacle chantait la lutte contre l’homophobie, le nouveau chante le féminisme. Et il y a de quoi faire ! De la charge mentale à l’endométriose, des injonctions à la féminité aux violences conjugales, du passage obligé chez l’esthéticienne au consentement, il y a de quoi faire sur le sujet. Il peut se prêter autant à la chanson légère qu’au moment d’émotion et permettent aux Funambules de s’exprimer sur une large palette… pour notre plus grand bonheur !

J’ai pris un grand plaisir à retrouver Stephane Corbin et cette patte musicale qui lui est propre, à retrouver les Funambules et ces chansons à histoires qui invitent tout le monde avec elles. C’est un spectacle parfaitement équilibré, qui s’autorise toutes les ambiances, tous les sujets, qui sait manier l’humour et l’auto-dérision autant que le pathos et les larmes, sans jamais tirer, sans jamais tomber dans les extrêmes, juste à travers le don absolu des interprètes sur scène. Il y a telle ambiance sur le plateau, une telle harmonie, une telle ferveur, qu’en vérité, on n’a qu’une envie : les rejoindre !

Ce n’est jamais vraiment évident d’écrire sur un spectacle pareil. C’est un moment à vivre. Le rapport scène-salle de l’Essaïon est assez unique, et porte complètement le moment. Quand elles chantent et dansent à moins d’un mètre de vous, il y a une connexion particulière qui se crée, quelque chose de presque intime. C’est un grand petit spectacle, généreux, enthousiasmant, engagé, et plein d’espoir. C’est fait simplement, « entre nous », et pourtant la nécessité est là, prégnante, comme un personnage invité au spectacle.

Les Funambules – Elles – Théâtre de l’Essaïon
6 Rue Pierre au Lard, 75004 Paris
Avec partir de 16,20 €
Réservez sur BAM Ticket !

Ruy Blas de gamme

Critique de Ruy Blas, de Victor Hugo, vu le 4 octobre 2023 au Théâtre Marigny
Avec Jacques Weber, Kad Merad, Stéphane Caillard, Basile Larie, Jean-Paul Muel, Magali Rosenzweig, José Antonio Pereira, Sahra Daugreilh, et la participation des apprentis du STUDIO | ESCA, mis en scène par Jacques Weber

Évidemment que j’ai tiqué. Vous pensez bien. Ruy Blas, mis en scène par Jacques Weber. Jacques Weber à qui je reproche déjà depuis quelques spectacles de commencer à faire n’importe quoi, et qui là se rajoute en plus la casquette de metteur en scène histoire d’être encore moins dirigé que d’habitude. J’avais dit non. Mais mon accompagnatrice est coriace. Et je dois dire que moi-même, devant la bande-annonce, j’avoue une certaine curiosité. Ils osent le truc à fond. Ils la jouent blockbuster. Série Netflix. Weber se prend pour le parrain. La bande-annonce est kitsch mais elle fonctionne. Il y a un monde où ça prend. Et un monde où c’est juste kitsch. Allez, devinez ?

On ne va pas trop s’épancher, hein, parce que j’ai déjà perdu suffisamment de temps (plus de deux heures, quand même) et d’argent (55€ la place, et même pas en catégorie Or, sinon c’est pas drôle), pour ce spectacle. Mais quand même. J’ai envie de laisser une petite trace, parce que c’est pas tous les jours qu’on voit ça. Quand le rideau se lève, il y a déjà une petite réaction. Le décor apparaît et il y a un réflexe, quelque chose entre le recul et le dégoût. Bon, ils n’ont pas misé sur les décors, cela paraît évident. Mais voyons le reste.

Le reste, je ne pensais même pas que ça pouvait exister. Enfin, soyons précis. Je ne pensais pas que ça pouvait exister ici, au Théâtre Marigny. Evidemment, dans un cours de théâtre, ça existe. C’est d’ailleurs l’impression que donne le spectacle. Pas un Ruy Blas de sortie de Conservatoire, hein, entendons-nous bien. Plutôt un Ruy Blas amateur monté avec des copains avec qui on a passé autant de temps à se raconter notre semaine qu’à s’intéresser à Hugo. Et je n’ai aucun problème avec ça, chacun fait bien ce qu’il veut avec ses cheveux. Sauf que là, on joue avec les cheveux des spectateurs. Présenter ça au nez et à la barbe (et aux cheveux, du coup) d’un public qui paie (cher !) sa place, c’est indigne.

Et justement, parlons un peu d’argent. Car c’est probablement le principal moteur de ce spectacle. L’économie. Attention, loin de moi l’idée de dire que Ruy Blas appelle forcément un spectacle coûteux. Non, non, non. Ruy Blas pourrait tout à fait fonctionner dans un théâtre de tréteaux. Le texte suffit. Mais ici, ce qu’on reproche, ce n’est pas l’absence de moyens. C’est le mauvais goût. Tout est fait à l’économie, et dans le pire style qui soit. Les costumes suivent l’esthétique (ou l’absence d’esthétique) des décors. Les musiques semblent tout droit sorties de Windows movie maker. Les lumières sont inexistantes. Mais c’est probablement dans le casting qu’on a fait les plus grandes économies. On peut légitimement s’interroger : cette distribution qui mêle professionnels et apprentis a-t-elle été pensée pour les bonnes raisons ? Était-ce vraiment une bonne chose de distribuer Basile Larrie, actuellement dans la classe libre du cours Florent et probablement encore un peu vert, dans un rôle aussi lourd que Ruy Blas ? Quant à ces comédiens qui essaient d’habiter la scène, pas tout à fait des figurants, pas tout à fait des chanteurs, pas tout à fait des danseurs, que font-ils ici ? Qu’attendait-il d’eux ? Pourquoi sont-ils « doublés » dans la fameuse scène du Bon appétit ! messieurs ! » ? Est-ce qu’on nous prendrait pas un peu pour des pigeons ?

Bon mais là je mords je mords mais ce n’était pas ça que je voulais faire. Parce qu’au fond, une fois le deuil de Ruy Blas fait, je ne vais pas vous mentir, j’ai quand même passé une bonne soirée. Weber a cumulé toutes les erreurs d’une première mise en scène à tel point que c’en devient drôle. Tout devient possible. On verrait débarquer un alien sur scène chantant la Marseillaise, on ne serait pas tant surpris. Il faut dire qu’après les serviteurs en Men in Black, après des projections aussi inutiles qu’illisibles sur un décor sans âme, après la guitare sur la déclaration d’amour, après la voix off sur le croisement des regards des amants, après le ralenti sur leur premier contact, après les répliques inaudibles prononcées dos au public, après les lumières d’anniversaires qui accompagnent une chorégraphie improbable sur Tea for Two, après la mort la moins émotionnelle qui soit, immédiatement coupée par Arcade Fire, tout pourrait passer.

Et du coup, moi, je fais passer un petit paragraphe random, parce qu’il faut bien je le mette quelque part, et que comme j’ai l’impression qu’on ne m’a pas vraiment respectée en tant que spectatrice ce soir, moi aussi je fais n’importe quoi dans ma critique et tant pis pour qui lira : j’ai quand même envie de sauver Stéphane Caillard, qui est toujours aussi parfaite à chacune de ses apparitions au théâtre, ainsi que l’acte IV, dans lequel Kad Merad s’en sort mieux que bien. Au moins un poste budgétaire pas trop mal réparti.

Ruy Blas – Théâtre Marigny
Carré Marigny, 75008 Paris
A partir de 25€
Réservez sur BAM Ticket !

Labiche et la tortue

Critique du Chapeau de paille d’Italie, de Labiche, vu le 28 septembre 2023 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Vincent Dedienne, Anne Benoit, Eric Berger, Emmanuelle Bougerol, Rodolphe Congé, Laurence Côte, Suzanne De Baecque, Luc-Antoine Diquéro, Noémie Develay-Ressiguier, Antoine Heuillet, Tommy Luminet, Marie Rémond, Alexandre Ruby et les apprenti.e.s du Studio – ESCA : Balthazar Gouzou, Victor Lalmanach, Noémie Moncel, Léa Constance Piette, Fiona Stellino, Baptiste Znamenak, accompagné musicalement par Alexandre Bourit, Alexandre Delmas, Lola Warin, et mis en scène par Alain Françon

C’était le spectacle à ne pas rater. Dans tous les sens du terme. Le spectacle incontournable de la rentrée, mais aussi le spectacle qui collectionne tellement les grands noms qu’il n’a pas le droit à l’erreur. Alain Françon, le GOAT, le plus grand metteur en scène français à mes yeux, Vincent Dedienne, Suzanne de Baecque, Anne Benoît, Feu! Chatterton, l’affiche était plus que prometteuse. C’était censé être une explosion. C’était le spectacle que j’attendais le plus en cette rentrée. Mais que s’est-il passé ?

Fadinard se marie. Sa noce est à la porte. Sauf que voilà, le matin même, son cheval a mangé le chapeau de paille d’une dame qui se promenait au bois de Vincennes… avec son amant. Si elle rentre sans son chapeau, son mari risque de trouver ça louche. Alors elle impose à Fadinard de trouver un autre chapeau, le même, et vite. Il va tout faire pour mener à bien sa mission, toujours suivi par sa noce…

J’étais prête. J’étais acquise. Presque conquise d’avance. Je me suis d’abord étonnée de ne pas beaucoup rire. J’avais encore en tête la version de la Comédie-Française, il y a quelques années, menée par Pierre Niney, et je me souvenais d’avoir été pliée, dès le début. Quelque chose cloche. Sur scène, sans étirer, on prend son temps. Ou plutôt, on joue à une vitesse normale une pièce qui appelle le rythme. Je ne comprends pas.

Et je comprendrai de moins en moins. Le rire est un engrenage. Plus on rit, plus on est apte à rire. L’inverse est tout aussi vrai. Moins on rit, plus le mécanisme sera difficile à enclencher. On ne décroche plus que des sourires là où on aurait pu éclater d’un rire franc. C’est un peu ce qui s’est passé ici. J’ai un peu souri. J’ai un peu ri. Et c’est tout.

Je suis inconsolable. Je ne pensais pas dire ça un jour, mais il y a trop de Françon dans ce Labiche. Et la pièce le supporte difficilement. Sa patte ne convient pas au texte. Il aime les tableaux. Il n’est pas rapide. Il retient tout. Peut-être l’a-t-il trop lu. Peut-être manque-t-il un poil de folie. De lâcher prise. Il propose une vision trop réaliste de la pièce. Il la joue premier degré. Le personnage du beau-père, au potentiel comique incroyable, devient très sombre, figure d’une critique sociale certes présente dans la pièce, mais au second plan.

C’est comme si Françon avait voulu mettre trop de profondeur dans ce travail. Comme s’il n’avait pas accepté que ce personnage était d’abord drôle, que c’était sa fonction de premier plan. Tout comme le personnage de sourd, qui devient un sourd lambda sans jamais nous décrocher un sourire alors qu’on connaît le potentiel comique d’un Professeur Tournesol. Les personnages qui devraient être outrés perdent leur outrance, et avec elle tout le rire qu’elle aurait dû entraîner. Les musiques suivent l’ensemble de la proposition. Elles sont cohérentes avec le rythme d’ensemble, c’est-à-dire quelque chose de posé, d’à peine entraînant, qui a aucun moment ne décolle réellement. On ne perçoit pas l’urgence, la folie, l’engrenage qui s’affole, on perd même une grande part de la fantaisie présente dans la pièce. Quel dommage.

Alors oui, c’est beau. Oui, c’est intelligent. Oui, on entend le texte comme on l’a rarement entendu. Françon reste un maître. Les tableaux sont majestueux. Les lumières sont sublimes. Et Dedienne, comme Suzanne de Baecque, comme Anne Benoît, sont absolument délicieux. De ce point de vue-là, c’est parfait. Mais il est difficile de se contenter d’admirer cette qualité de travail – indéniable, au demeurant. C’est peut-être trop brillant pour moi. Je suis peut-être trop simple. Il y avait un test à passer. Un seul. Le rire. Ne pas rire devant ce Chapeau me semble inouï. Parce que le reste, ce qu’il propose, ne suffit pas. La critique sociale ne suffit pas. Elle ne porte pas la pièce. Il manque une saveur essentiel. Il manque le ciment. Il manque la joie.

Un Chapeau de Paille d’Italie – Théâtre de la Porte Saint-Martin
18 Bd Saint-Martin – 75010 Paris
A partir de 33,50 €
Réservez sur BAM Ticket !

Souriez, ils sont filmés !

Critique de Video Club, de Sebastien Thiery, vue le 21 septembre 2023 au Théâtre Antoine
Avec Yvan Attal, Noémie Lvovsky et Paolo Mattei, mis en scène par Jean-Louis Benoît

J’avais du mal avec Sebastien Thiery car ses fins me frustraient toujours énormément, mais je dois reconnaître que Demain la revanche m’a un peu réconciliée avec l’auteur. J’aime bien les pièces qui traitent du couple même si je commence à me lasser un peu de ne voir que deux comédiens sur d’aussi grands plateaux. Yvan Attal et Noémis Lvovsky sont des têtes d’affiches intéressantes, connues du grand public sans non plus être des stars. Bref, l’envie est là mais j’attends de voir !

Justine et Jean-Marc sont mariés depuis vingt-cinq ans. La pièce s’ouvre sur une engueulade qu’on appellera « de routine » : Jean-Marc reproche à Justine un mot qu’elle assure n’avoir pas dit. La dispute finit par s’arrêter, jusqu’à ce que Justine reçoive un mail étrange : la captation vidéo de ce qu’il vient de se passer à l’instant dans la cuisine. Les mots peuvent être réécoutés. Mais, surtout, le couple se rend compte qu’il est filmé, à son insu, depuis une durée inconnue….

J’aime bien ce début. La situation de départ est toujours absurde, on est quand même chez Sébastien Thiery, mais pas non plus invraisemblable. Aujourd’hui, on a tellement l’impression d’être écoutés et suivis à la trace partout numériquement que finalement, on accepte cette intrigue presque facilement. Elle est surtout suffisamment bien amenée pour qu’on s’intéresse davantage aux conséquences qu’à l’origine de cette situation. Il faut dire que l’équilibre de la pièce fonctionne à merveille. La mécanique est simple : on alterne entre les projections vidéos, qui évoquent presque des sketchs à la Un gars, une fille, de ces petites mesquineries de couple qui font bien rire ceux qui les regardent, et les règlements de compte qu’elles entraînent. Si c’est d’abord le rire et la comédie légère qui l’emportent, on tombe petit à petit, sans vraiment s’en apercevoir, dans une analyse psychologique plus sombre du couple qui secoue un peu.

On reconnaîtra bien volontiers à Sébastien Thiery un véritable art de la remise en jeu de la balle après le visionnage des vidéos, avec des services extrêmement puissants, mais on aurait aimé que les échanges restent à ce niveau tout du long. Le rythme reste encore parfois à trouver pour faire exploser toutes les répliques, mais on est venu dans les premières représentations et on fait confiance au duo Yvan Attal / Noémie Lvovsky, qui fonctionnait déjà très bien, pour trouver rapidement cet équilibre.

Bon, des pièces sur le couple, on commence à en avoir vu un paquet, et Video Club ne révolutionne pas le genre : cette dissection de l’intime dans ce qu’elle peut avoir de plus mesquin, on l’a déjà vu. Mais ça marche, alors on ne va pas bouder notre plaisir. Parce qu’il faut bien le dire, c’est quand même très plaisant. Plonger dans ce qu’on se cache, les petits mensonges, les petites bassesses, aller remuer ce tas que tout le monde évite soigneusement, ça a un petit côté voyeuriste tout à fait agréable pour le spectateur. Agréable, et finalement plus intéressant que franchement drôle. Car c’est suffisamment bien fait pour faire son petit bout de chemin dans le cerveau, et aller gratter pile au bon endroit, là où peut-être que nous aussi, on a un petit tas de poussière.

Video Club – Théâtre Antoine
14 Bd de Strasbourg – 75010 Paris
A partir de 21€
Réservez sur BAM Ticket !

© Laura Gilli

On les prend tous les quatre

Critique de L’Échange, de Paul Claudel, vu le 13 septembre 2023 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Pauline Belle, Mathilde Bisson, François Deblock et Wallerand Denormandie, mis en scène par Didier Long

Le Poche-Montparnasse, c’est un peu la tradition. J’aime y aller à la rentrée, parfois même en août, avant même que les autres spectacles n’aient commencé. J’aime ce petit-grand théâtre. J’y ai tant de souvenirs. La programmation de la rentrée est alléchante, mais le choix a été rapide : ce sera L’Échange, car la perspective d’y retrouver Mathilde Bisson et François Deblock m’enchante absolument. Et me voilà entrant de nouveau dans cette impasse, avec quand même un petit pincement au coeur en me disant que l’on ne verra plus jamais Philippe Tesson introduire les nouveaux spectacles de la saison.

L’Échange a quelque chose de simple et de terrible à la fois. Thomas Pollock, propose à Louis Laine d’acheter sa femme, Marthe. Marthe a pourtant tout quitté pour son mari. En devenant sa femme, elle a accepté de ne jamais regarder en arrière. Mais plus elle le regarde, plus Louis Laine semble vouloir s’enfuir. Si elle hésitait, peut-être… mais Marthe n’hésite pas. Son mariage est son armature. Louis Laine hésite. Il ne fait qu’hésiter. Il couche avec la femme de Thomas Pollock, la comédienne Letchy. Plus Marthe s’accroche, plus il s’éloigne. Le tas de billets est là. Le reste suivra.

Je suis très embêtée par cet article. Vraiment, je l’ai repoussé autant que possible, mais ma conscience me rattrape et il n’est plus possible d’attendre davantage. Pourquoi je suis embêtée ? Mais c’est tout simple. Je crois qu’au milieu de cette rentrée théâtrale particulièrement réussie (et j’en suis la première surprise – et ravie !), cet Échange est l’un des meilleurs spectacles que j’ai vus. Sauf que voilà : c’est une pièce que je n’aime pas, une pièce à laquelle je ne crois pas, une pièce qui normalement ne me touche pas. Je suis bien embêtée car j’ai beau tourner et retourner les choses en moi, je ne comprends pas comment ils ont réussi à m’attacher ainsi à cette histoire qui habituellement me laisse de marbre.

Ou plutôt, j’ai bien une petite idée, mais elle n’est pas des plus faciles à faire passer sur le papier – que voulez-vous, avec le temps, on deviendrait presque flemmards. J’ai été saisie dès les premières minutes. Et je crois que l’explication se trouve là-dedans. Pauline Belle m’a fascinée, moi qui d’habitude trouve le personnage de Marthe bien monolithique. Moi qui ne l’ai jamais compris. Cette fois-ci, je ne sais pas si je l’ai compris, mais je l’ai senti. J’ai senti ce mélange si particulier de douceur et de force qui émanent d’elle et qui trouvent leur origine dans cette foi inébranlable en ses valeurs, en le mariage, en Dieu. J’ai touché du doigt des sentiments qui me sont habituellement inaccessibles. Sa composition est sur le fil. Elle parvient même à rendre sa droiture inébranlable touchante. Jolie prouesse.

Voilà, je crois que je tiens ce qui m’a tant marquée dans ce spectacle. C’est que soudain, ce ne sont plus juste des concepts qui dialoguent sur une scène. Didier Long a pris une direction bien précise : il en a fait plus que des bouts d’humanité. Il en a fait de vrais humains. Tous ont glissé tant de vie dans ces personnage, qui d’habitude m’échappent, qu’ils en deviennent captivants. J’ai parlé longuement de Pauline Belle, car j’ai été complètement surprise d’être ainsi happée par ce personnage, mais tous sont merveilleux. Elle maîtrise à merveille la transparence quand les trois autres optent pour une certaine forme de dualité.

Retrouver Mathilde Bisson sur scène est un plaisir immense. Elle déploie une palette assez formidable. Sa Lechy est délicieuse. Elle dévore le public. Qui peut dire qu’il n’est pas tombé un peu sous le charme, ce soir-là ? Et pourtant derrière l’actrice qui joue l’actrice, derrière le plaisir évident de ce rôle qui vient pepser le tout, qui vient rompre le quatrième mur, elle parvient à maintenir une certaine ambivalence. Derrière la confiance absolue de celle qui contrôle la scène, elle laisse apparaître la femme qui, elle, peut-être, ne dévore pas tout. Une faille toute petite qui laisse apercevoir, brièvement, presque malgré elle, un reflet soudainement plus sombre dans ce jeu éblouissant.

François De Block est étonnant. Il a la vérité de la vie, et, déjà, quelque chose d’un peu évanescent. Il a quelque chose de dérangeant. Il est là tout en étant ailleurs. Il est partout où il n’est pas. Toute décision prise est déjà la mauvaise. Il est sans repère. Paumé dans sa vie, dépassé par la vie, perdu pour la vie. Il est désarmant. Wallerand Denormandie, enfin, l’homme de la vie pratique, a quelque chose du blues du businessman. Il parvient à rendre le manque palpable. Il a l’attitude de ce qu’il est, et le regard de tout ce qu’il n’a pas. Dans ses yeux semble se dessiner une telle langueur qu’elle efface tout le reste. Et qu’il a beau jouer sa partition, cette mélancolie, elle, semble crier son mal-être derrière chacune de paroles.

L’Échange – Théâtre de Poche-Montparnasse
75 Boulevard du Montparnasse 75006 Paris
A partir de 26,50 €
Réservez sur BAM Ticket !

© Pascal Gely