Attention, article un peu dégoulinant à venir. Je vais essayer de ne pas trop dégouliner, mais je dois reconnaître une certaine émotion à vous annoncer ce qui va suivre.
Il y a presque 15 ans, j’ouvrais un blog pour parler de mes découvertes théâtrales. Je n’avais même pas quinze ans, il n’y avait pas encore beaucoup de blogueurs théâtres, j’ai fait ça un peu pour vous, pour que vous sachiez ce qui vaut le détour, et un peu pour moi, pour me souvenir de toutes les émotions qui me traversaient dans les salles de théâtre.
Ce blog a grandi avec moi. Il y a eu la prépa, avec un peu moins de posts, et puis l’école d’ingénieur, où j’ai repris du service. J’ai obtenu mon premier job dans un théâtre, et puis il y a eu le covid, et le retour case départ. J’ai décidé de mêler mes deux vies, ingé & théâtre, en travaillant à temps partiels dans un cabinet de conseil et chez BAM Ticket en tant que responsable éditorialisation.
Mais depuis toujours, mon rêve, c’est d’entreprendre. Pendant le covid, je me suis demandée comment je pouvais faire évoluer Mordue de Théâtre. J’ai hésité à ouvrir une chaîne Youtube, à poster davantage sur le réseau, à mettre le théâtre sur Twitch. Mais rien ne faisait vraiment sens pour moi. Et puis j’ai rencontré Martin, l’auteur du compte Martin refait l’affiche sur instagram, et on a eu cette idée un peu folle de créer LE media de référence si vous cherchez un spectacle à découvrir. Le Allociné du théâtre. L’Affiche.
Et c’est ce qu’on a fait. Depuis 6 mois, on travaille dans l’ombre pour donner vie à cette idée un peu folle. J’ai quitté mes jobs. J’y crois. On y croit comme des fous. Parce que c’est ce qu’on fait déjà depuis des années et que l’envie est toujours là. Et vous aussi. C’est donc l’occasion de vous dire merci pour votre confiance, et vous dire que, si vous souhaitez continuer à suivre mes aventures de spectatrice, ce sera à partir du 17 mars sur laffiche.co.
On a plein de surprises à vous partager et on est super impatients de vous présenter notre travail. On a déjà lancé notre podcast, On refait l’affiche !, tous les vendredis de 10h à 11h sur Vivre FM, et en podcast sur toutes les plateformes. Et ce n’est que le début !
Si vous avez la moindre question, n’hésitez pas à m’écrire à suzanne@laffiche.co !
Critique du Voyage de Paula S., de Marc Citti, vu le 20 février 2025 au Théâtre du Petit-Montparnasse Avec Marc Citti et Julie Delarme, mis en scène par Stéphane Cottin
Le Voyage de Paula S., c’est un peu comme ce rêve un peu fou que vous avez fait la nuit dernière. Vous étiez dans un cocon, dans un petit univers à vous, c’était à la fois tendre et légèrement fantaisiste, et si vous essayez de le raconter, cette sensation si particulière va éclater comme une bulle de savon et disparaître comme si elle n’avait jamais existé. Un rêve, ça ne se raconte pas, ça se vit. C’est exactement ce que nous propose ce spectacle.
Paula S, c’était la mère de Marc Citti. Il peut lui donner mille surnoms, il peut s’inventer un alter ego, c’est trop intime, trop humain, trop entier pour qu’on puisse croire que ça ne vient pas directement de ses tripes. C’est marrant, Marc Citti, je ne le connais pas personnellement, et pourtant je trouve que ce spectacle lui ressemble. Peut-être parce qu’il met beaucoup de lui dans chacun de ses rôles. Ce que j’ai pu entrapercevoir de lui, je le retrouve ici. L’humain au coeur de tout, un mélange de rock et de poésie, un zeste de tristesse et de mélancolie, et beaucoup, beaucoup de douceur. C’est ce qu’on retrouve dans Le Voyage de Paula S. Mais pas seulement.
Bon, on tourne un peu autour du pot depuis tout à l’heure, mais vous l’avez peut-être deviné : ce fameux voyage qu’on saupoudre de poésie, il a un nom beaucoup plus littéral dans la vie de tous les jours : il s’appelle La mort. Voilà voilà, les contours sont posés, enchantée bonsoir. Mais justement, enchanté, c’est peut-être le bon mot. Car ce n’est pas parce qu’on parle de mort que ce spectacle est glauque. C’est peut-être même tout le contraire.
C’est un spectacle frais, léger et pétillant, légèrement surréaliste, mais surtout drôle. On y croise des policiers, des démons, des alligators, Hamlet, Molière et un personnage qui danse la country – entre autres ! Un peu comme si un enfant racontait une histoire, enchaînant les idées les plus farfelues avec une logique imparable. Ça part un peu dans tous les sens, et pourtant tout fait sens. Comme dans toute bonne histoire, on est complètement pris dedans. Et derrière ce joyeux bazar, il y a cette façon de dire des vérités presque sans le vouloir, comme si l’histoire lui échappait un peu et finissait par toucher juste malgré lui. Un superbe hommage. Bravo !
Critique de La Fin du début, de Solal Bouloudnine & Maxime Mikolajczak, avec la collaboration d’Olivier Veillon, vu le 18 février 2025 au Théâtre Lepic Avec Solal Bouloudnine, mis en scène par Maxime Mikolajczak & Olivier Veillon
Ce spectacle, j’ai d’abord cru que c’était sur un joueur de tennis. Puis on m’a dit que pas vraiment, que c’était surtout la vie d’un gars qui se raconte au son de Michel Berger. C’est pas vraiment ça non plus. Et en même temps si. Un peu. C’est le genre de spectacle où il est beaucoup plus simple de résumer ce qu’il se passe dans la salle que sur scène, alors allons-y : un grand éclat de rire. Sur scène, on peut croiser un aquarium, des coussins péteurs, un immense intestin grêle (entre autres choses… mais no spoil !). C’est un spectacle qui ressemble à ses accessoires : random. Vous ne voyez pas où il va ? Moi non plus. Et pourtant je l’ai suivi partout.
C’est ce que j’appelle un inclassable. Sa proposition ne ressemble à rien d’autre. On ne sait jamais ce qu’il va se passer à la seconde d’après. Il a quelque chose d’inattendu, inventif, hyperactif. Et même d’hyperinattendu, d’hyperinventif, d’hyperhyperactif. C’est un hyper, ce gars. Il a la verve d’un humoriste, la plume d’un philosophe et la scéno d’un spectacle de théâtre public. Vous ne voyez pas ? C’est normal.
Alors, comment on parle d’un inclassable sans divulgâcher ? Parce que la surprise participe évidemment au rire qui soulève la salle. En France, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais quand on parle d’un humour qui change un peu, un humour souvent fin, un peu décalé, voire légèrement absurde, on arrive rapidement à « humour anglais ». C’est notre point Godwin de l’humour à nous. Solal Bouloudnine, on pourrait croire qu’il fait de l’humour anglais. En fait, il fait plutôt dans l’humour multilingue.
Et multicolore aussi, puisqu’il est tantôt flashy, genre jaune à paillettes, tantôt brillant, tantôt mat, tantôt carrément noir. C’est un enfant qui raconte une histoire en laissant filer son imagination, où chaque nouvelle idée chasse la précédente, où chaque événement surgit dans un élan incontrôlable et une évidence absolue. Et c’est peut-être ça qui rend le tout si fascinant. On ne sait pas trop sur quoi il est branché, et il change régulièrement de fréquence. C’est random, mais assez génialement random.
Critique de Niquer la fatalité, d’Estelle Meyer, vu le 7 février 2025 au Théâtre 13 Avec Estelle Meyer, mise en scène par Margaux Eskenazi
Estelle Meyer, je l’ai rencontrée avec les mots de Federico Garcia Lorca aux Bouffes du Nord, je l’ai retrouvée en Sarah Bernhardt, et, ce soir, je la découvre seule en scène. C’est une comédienne plurielle, une comédienne rare, de celles dont on sent que leur place n’aurait pas pu être autre part qu’ici, sur scène, devant nous. Tout, en elle, semble fait pour habiter un plateau. Son jeu, sa voix, sa langue, son attitude, son physique, sa sincérité, tout est singulièrement marquant. Tout est fascinant. Pas étonnant que ce spectacle, qu’elle a conçu, le soit aussi.
J’ai parlé de seul en scène, on pourrait tout autant dire one woman show, je ne sais pas trop. Elle semble s’adresser autant à nous, qu’à elle, qu’au monde. Bon, de toute façon, on va tout de suite mettre les choses au point : ce spectacle est inclassable. On peut essayer de mettre des mots dessus – je vais essayer de mettre des mots dessus – mais rien à faire, c’est un spectacle qu’il faut vivre. Il y a des choses qu’elle emprunte à la scène actuelle, comme cette manière de convoquer Gisèle Halimi pour évoquer le combat des femmes pour niquer la fatalité, n’être prédestiné à rien par leur genre, et se construire en être libres, entièrement libres. Mais il y a des choses qui n’appartiennent qu’à elle, qui placent le spectacle comme un véritable lieu d’expérience collective et de connexion à soi et à l’autre. Si, si, vous avez bien lu.
Le début du spectacle donne le ton : il sera donc inattendu. Elle est comme ça, Estelle Meyer. Inattendue. Spontanée. Hypnotisante. Sensuelle. Puissante. Elle nous envoûte. Avec sa voix, évidemment, mais avec sa langue, aussi, poétique, inhabituelle, exaltée, lyrique. Elle donne envie de multiplier les adjectifs qualificatifs, Estelle Meyer, parce qu’elle est un mélange de tellement de choses. Son qualificatif à elle n’existe pas. On s’étonne qu’elle ne l’ait pas inventé. Et en même temps non, parce qu’elle est humble. Ça se sent. Elle sait qu’elle est à la bonne place, pas à un moment elle ne semble s’excuser d’être là, sur le plateau, de monopoliser l’attention, mais c’est tout. On a l’impression qu’elle le fait autant pour elle que pour nous que pour l’amour de l’art. C’est de l’ordre du partage absolu. Du don de soi.
C’est une expérience unique. Ce qu’elle a écrit, elle le vit, quelque part dans sa chair, dans ses muscles, dans ses os, ça se voit, ça se sent, et ça vient chatouiller à l’intérieur. Impossible de ne pas embarquer avec elle dans ce bateau, il y a trop de vérité, trop de rage, trop d’humain. Et même si parfois c’en devient peut-être un peu « trop » pour moi, même s’il m’arrive pas instants de décrocher, je sais qu’elle va me rattraper à chaque fois. Il ne peut pas en être autrement. C’est une leadeuse, Estelle Meyer, elle est faite pour emmener le monde. Elle me fait penser à ces gens qui se décrivent comme « entiers ». Elle est comme ça, probablement dans la vie. Entière. Et elle a inventé le spectacle entier.
Critique de Trahisons de Harold Pinter, vu le 30 janvier 2025 au Théâtre de l’Oeuvre Avec Swann Arlaud, Marc Arnaud, Marie Kauffmann et Tobias Nuytten, mis en scène par Tatiana Vialle
Je suis tombée amoureuse de cette pièce lorsque je l’ai découverte, il y a plus de dix ans, dans une mise en scène de Daniel Mesguich. On tombe amoureux de la pièce, de sa forme, de son mystère, de ce rapport si particulier qu’elle entretient avec le spectateur. Comme si elle jouait à la fois avec nous, de nous, et contre nous. Comme si, chaque fois qu’elle se livrait un peu, elle semblait nous échapper à nouveau. Est-ce que cette vision de l’amour est très saine ? Probablement pas. Et c’est encore pire au sortir du spectacle.
Trahisons, c’est un grand puzzle. On nous donne l’image finale, et puis on nous donne des pièces, et c’est à nous de tout recoller. L’image finale, c’est ça : Emma annonce à Jerry, qui a été son amant pendant des années, qu’elle vient de raconter leur histoire à son mari, Robert. Et qu’ils vont se quitter. Pourquoi cet aveu soudain, alors que cela fait deux ans qu’ils ne se sont pas vus ? Jerry ne comprend pas. Nous non plus. Normal : il nous manque encore quelques pièces…
J’ai l’habitude de prendre des notes lorsque je vais voir des spectacles, mais pour ce spectacle, ça n’a servi à rien. Car j’y ai noté tout ce qu’ils faisaient passer. Tout ce que leurs silences évoquaient, tout ce que leurs regards racontaient. Toutes les choses que j’y ai découvertes, alors même que je pensais si bien connaître cette pièce. Mais le plaisir de cette pièce, c’est la découverte. Contentons-nous de dire, alors, que cette distribution, que cette direction d’acteurs, que cette mise en scène, que ce chemin qui nous est proposé, s’imbriquent dans une justesse parfaite.
C’est une pièce fabuleuse, mais traître. La première confrontation est, je pense, « forcément » captivante. On découvre cette forme particulière, on récupère les indices au fur et à mesure, on se laisse mener à la baguette… il y a quelque chose de troublant et de fascinant à la fois. Bref, vous l’aurez compris, si c’est votre première fois, allez-y les yeux fermés. Mais une fois qu’on a déjà les pièces du puzzle, une fois qu’on connaît un peu l’histoire, une fois que le macro n’a plus de secret pour nous, il faut trouver autre chose. C’est alors dans le micro que tout se joue. Trahisons, c’est une pièce qui ne demande qu’à être façonnée. Car si le texte est génial, c’est aussi parce qu’il ne livre pas tout : il ouvre des brèches, laisse des silences, suspend des intentions. Tout passe alors dans un regard, une inflexion, un infime déplacement. C’est là, sans jamais être dit. Et ici, c’est d’une précision redoutable. Bref, vous l’aurez compris, même si c’est votre dixième fois, allez-y les yeux fermés.
Pour la vision de l’amour, je ne sais pas. Pour la vision du théâtre, vous êtes au bon endroit. ♥ ♥ ♥
Critique de Orgueil et préjugés… ou presque, d’Isobel McArthur, librement adapté du roman de Jane Austen, adaptation française de Virginie Hocq et Jean-Marc Victor, vu le 24 janvier 2025 au Théâtre Saint-Georges Avec Emmanuelle Bougerol, Lucie Brunet, Céline Esperin, Magali Genoud, Agnès Pat’, Et Melody Linhart A La Guitare, mises en scène par Johanna Boyé
Orgueil et Préjugés… ou presque, cumulait plein de raisons de me démotiver. Déjà, je ne suis pas une grande fan de Jane Austen, et pas plus d’Orgueil et Préjugés. Mais lui accoler « ou presque » ne me le rend pas vraiment plus sympathique – au contraire, ce n’est pas vraiment un titre qui me fait envie. Mais j’ai passé l’âge de juger sur des titres – on sait tous qu’il y a de supers titres qui ne transforment pas l’essai et des titres un peu moyens (voire carrément nuls) qui cachent des perles. A votre avis, dans quelle catégorie se classe celui-ci ?
Vous connaissez sans doute Orgueil et préjugés, l’original de Jane Austen ? Il y est question des cinq soeurs Bennet dont l’excitation est au max lorsqu’elles apprennent l’arrivée prochaine de deux jeunes hommes, célibataires et beaux partis (et beaux tout court, pour ne rien arranger). S’ensuivent les intrigues et les rebondissements nécessaires pour nous faire croire que non, ça ne va pas se faire, mais en fait si, finalement, tout va bien qui finit bien. Bref, ici, la trame est la même, sauf qu’on n’adopte pas vraiment le ton léger du roman d’amour classique. On joue avec les codes de la romance, on fait la guerre aux clichés, et on se concentre davantage sur ce qu’on ne montre pas, d’habitude, dans un roman à l’eau de rose. Et tout ça, en musique, s’il vous plaît !
Désamorçons tout de suite ce sujet brûlant, LA question qui est sur toutes les lèvres : non, je ne suis pas une grande fan de Jane Austen. Non, ça ne me fait ni chaud ni froid qu’on joue avec ce texte. Je suis même plutôt intriguée, en vérité, car il y a matière à jouer avec les clichés de la société anglaise du XIXe siècle. Et là-dessus, je dois bien le reconnaître, le pari est tenu. Tellement tenu, même, tellement inhabituel, tellement britannique, que mon rire est d’abord un peu coincé. On est au milieu d’un grand n’importe quoi – très bien orchestré, certes, mais complètement what the fuck – qui joue avec le kitsch, le caricatural, et l’absurde en même temps. Un peu too much pour mon esprit français étriqué.
Mais au bout du compte, c’est plutôt une très bonne surprise. Le mécanisme gagnerait sûrement à être resserré – trop de second degré, tue le second degré – et les vannes à être presque davantage appuyées. On est vraiment dans le plus c’est gros, plus ça passe. Mais c’est trop bien fait pour ne pas m’accrocher. Au bout d’un moment, un premier rire éclate – le premier d’une longue série. Vous l’aurez compris, ce spectacle, c’est un peu Instagram VS réalité. Ce qu’on a fantasmé de cette rencontre avec ce beau jeune homme VS ce qui se passe en réalité. Un puits sans fond de comiques de situation pas toujours des plus fins mais en tout cas des plus efficaces. Oui, on a ri de prouts, et oui, on trouve aussi que ça manque un peu au théâtre français (c’est peut-être pour ça qu’on aime tant Pierre Guillois ?).
Et puis il y a quelque chose sur scène, un amusement, une allégresse, qui est communicative. Elles ont beaucoup de talent, ces filles – et oui, je sais que je le dis de plus en plus souvent, et c’est plutôt joyeux, mais c’est chouette de ne voir que des femmes sur un plateau. Mention spéciale à Emmanuelle Bougerol, tout simplement extraordinaire. Elle a toutes les couleurs du comique, et manie l’art du too much comme du rire le plus fin. On s’incline vraiment très très bas.
On sort peut-être sans préjugés, mais plein d’orgueil. Il faut dire qu’elles nous représentent bien, ces meufs ! ♥ ♥
Critique de Il ne m’est jamais rien arrivé, d’après Le Journal de Jean-Luc Lagarce, adapté par Vincent Dedienne, vu le 24 janvier 2025 au Théâtre de l’Atelier Avec Vincent Dedienne, mis en scène par Johanny Bert
Allez, on va pas se mentir : moi, je venais pour Juste la fin du monde. De Il ne m’est jamais rien arrivé, je n’attendais pas grand chose. J’avais même un peu peur de m’ennuyer. J’étais rassurée, parce que Vincent Dedienne, ennuyeux, quand même, il faut le faire, mais « adaptation du Journal de Jean-Luc Lagarce », désolée, mais comme ça, ça ne me vendait pas du rêve. MAIS ça me vend quand même une légère curiosité. Suffisante pour que je prenne le doublé Lagarce proposé à l’Atelier en cette fin de mois de janvier. Et que je me prenne une bonne claque au passage.
La surprise n’est pas tant sur les sujets abordés. Quoique. Je me doutais un peu qu’on allait parler de sexualité, d’homosexualité, plus précisément, et puis du Sida, évidemment, et de théâtre, beaucoup. Mais je ne m’attendais pas à rentrer autant dans l’intimité du personnage, à découvrir sa grande solitude, son regard trop lucide sur ce qui l’entoure, et à vivre, à travers son histoire, une espèce de voyage dans la culture française de la fin du XXe siècle.
Mais la grande surprise, c’est le ton utilisé. Je vais dire un truc très con, mais c’est sans doute ce qui fonctionne tellement bien dans ce spectacle : quand Vincent Dedienne parle, seul en scène, avec les mots de Lagarce, on dirait que c’est lui qui parle. Que ce sont ses mots. Qu’il parle de lui. Qu’il raconte son histoire. On est dans quelque chose de très quotidien, de très naturel, de très proche. Je me répète, mais si on m’avait demandé, comme ça, à l’aveugle, où on se situait, j’aurais bien plus facilement répondu chez Le Petit Nicolas – dans une version un peu dark, je vous l’accorde – que chez Lagarce.
Je ne sais pas ce qu’il a fait à ces mots, comment il les a sélectionnés, comment il les a tournés, comment il les a adaptés, mais il les a tellement en bouche, il les incarne avec tant de justesse, avec tellement de lui, tellement à nu, qu’on se croirait presque dans un de ses spectacles. C’est le « ton Dedienne », si vous voulez. Je ne m’attendais pas à ça, peut-être parce que je connais un peu le style de Lagarce et qu’on est loin de ce ton si particulier qu’on retrouvera, d’ailleurs, dans Juste la fin du Monde, l’heure d’après.
Et puis, il a ce jeu si particulier, à la fois complètement là, ancré dans le sol, dans le moment présent, face à nous, et légèrement détaché, comme s’il s’apprêtait à commenter sa propre réplique juste après l’avoir prononcé ajoute, qui encore une strate supplémentaire à ce qu’il raconte. Il joue toutes les nuances de la partition. Il y a l’urgence – dévorer la vie et la jouissance tant qu’il est encore temps – il y a une certaine légèreté – il ne manque jamais un bon mot – et il y a lui, entre deux, mélange assez unique d’âpreté, d’éclat, de désillusion, et de solitude. Il est touchant. Il est attachant.
Oh, et j’allais presque oublier. En plus, c’est beau. Cette scénographie, élégante, qui illustre sans vraiment souligner, qui laisse de la place, qui illumine et qui parfois étouffe, c’est beau. Jean-Luce Lagarce met toute son humanité dans ce Journal, Johanny Bert l’anime, Vincent Dedienne lui donne vie. On entre dans l’intimité totale de ce personnage. Comme si on y était. Comme si on lisait en lui. Comme si on voyait à travers ses yeux. C’est le principe d’un Journal. C’est le principe d’un seul en scène. C’est le principe de l’interprétation. Mais c’est surtout le principe d’une symbiose absolue.
Comme une envie soudaine de lire Le Journal de Jean-Luc Lagarce. Que dire d’autre. ♥ ♥ ♥
Critique du Journal, d’Antoine Beauquier, vu le 22 janvier 2025 à la salle Réjane du Théâtre de Paris Avec Bruno Putzulu, Bruno Debrandt, Bernard Malaka, Carolina Jurczak et Olivier Claverie, mis en scène par Anne Bouvier
Je me hype un peu, à l’annonce du Journal. Déjà parce que la distribution est canon (oui, je suis un peu amoureuse de Bernard Malaka, c’est vrai, et alors ?), mais surtout parce que les sujets politiques, théâtralement, ça peut très bien fonctionner – Big Mother en est la preuve. Toute hype s’évacue de mon corps lorsque, juste avant le début de spectacle – j’étais à la première – j’apprends que l’auteur est avocat pénaliste. Avocat pénaliste, et donc pas dramaturge, voilà ce que j’entends. Mais les premières répliques me rassurent. Au fond, le tribunal, c’est un peu comme une grande scène de théâtre, non ?
La pièce s’ouvre sur un échange entre Edmond, directeur d’un journal d’investigation, et l’un de ses journalistes, Raphaël. Ils parlent d’un article à venir qui risque de ruiner la réputation de l’actuel ministre des Outre-Mer, Jacques Flamm. Seulement voilà, un concours de circonstance malencontreux veut que la fille d’Edmond se retrouve emprisonnée au même moment à Jakarta, dont le système judiciaire semble tout sauf fiable. Edmond va devoir faire appel à Jacques Flamm pour tirer sa fille de cet enfer. Mais du coup, son article, que va-t-il en faire ?
Je suis passionnée par les séries du Monde ou les Cash Investigation d’Elice Lucet. Autant vous dire qu’avec ce Journal, je suis dans mon élément. C’est bien fichu. Encore un peu lent, c’est vrai, mais c’est la première, je ne m’inquiète pas. Le texte, la distribution, les comédiens, la mise en scène, tout est suffisamment intelligent pour parvenir à trouver son rythme. Les punchlines s’enchaînent et les intrigues se mêlent sans encombre. On a parfois l’impression de reconnaître des personnages bien réels (Rodolphe Saadé, la bise à vous !). Sauf que c’est bien mieux que le réel. Parce qu’en plus d’être corrosif, c’est drôle. Qu’il est chouette, ce rire avec un arrière-goût d’acide !
Le pouvoir devient presque un personnage à part entière. Qui assiste, joyeux, au déchirement de ses partenaires. Il se déplace, écoute, change de camp souvent, s’amuse. Il faut dire qu’il est dans le parfait terrain de jeu. Les politiques font de merveilleux personnages de théâtre. Ils sont si croustillants. C’est fou de se présenter sous un jour si caricatural et si malin à la fois. Tous sont dessinés en profondeur, avec plus ou moins de blanc, de noir, et de couleur. Tous défendent leur vision avec finesse. On voit presque les menaces qui planent jusqu’à courber les corps et creuser les méninges de chacun suivant l’enchaînement des situations. C’est aussi ça, qu’on aime, dans une intrigue policière. L’humain. Ou ce qu’il en reste.
C’est une construction intéressante. C’est un château de cartes qui pourrait s’effondrer à chaque étage. Et à chaque fois qu’on rajoute une carte, on se dit que peut-être, là, ça ne va plus tenir. Mais ça continue de s’équilibrer. On jongle de suspicion en doute, de fulgurance en méfiance. Parmi les mystères, les mensonges, les non-dits, quelque part, la vérité existe. Et j’adore ce jeu du chat et de la souris. J’adore là où il m’emmène. Les questions qu’il soulève. Les conflits d’intérêts qu’il propose. Le miroir qu’il nous tend. Des histoires de vérité. Des histoires de morale. Des histoires de transparence. Des histoires de valeurs. Des histoires d’image. Des histoires de bien et de mal. Des histoires de limites. Il y en a plein, des questions, en filigrane, posées là, comme ça, sans appuyer, à nous de choisir ce qu’on en fait. Je les prends toutes.
Le Journal prend la suite de Chers Parents qui est resté des années à l’affiche de la Salle Réjane. On lui souhaite le même succès ! ♥ ♥ ♥
Critique du spectacle de Nora Hamzawi, vu le 17 janvier 2025 à L’Olympia
Je ne sais même plus expliquer pourquoi j’ai réservé pour le spectacle de Nora Hamzawi. Je crois que c’est un concours de circonstances du genre : on regarde son précédent spectacle sur Netflix, on rigole bien, on se dit qu’on ne va pas voir assez d’humoriste sur scène, on se rend compte qu’elle passe à l’Olympia dans plus de six mois, on se chauffe, on réserve, et voilà. C’est à peu près tout ce que je connais de Nora Hamzawi : son nom, et ce spectacle. Ce que je ne savais pas, c’est que ça suffisait pour être le début d’une grande aventure !
Si on devait décrire le terrain de jeu de Nora Hamzawi, on pourrait dire que c’est elle. Pas question d’actualité, de société, de politique. Ce qu’elle raconte, c’est ce qui se passe chez elle, en elle, autour d’elle. Et tout l’art de l’humoriste, c’est d’arriver à le recoller à ce qui se passe chez nous, en nous, autour de nous. Je peux vous assurer que je me suis reconnue dans plus de 80% du spectacle. Je peux vous assurer aussi que Nora Hamzawi n’est jamais venue chez moi. Il n’y a donc qu’une explication possible. Le talent.
De ces 1h30 passées en compagnie de Nora Hamzawi, je retiendrai deux choses : elle est hyperactive, et elle est très à l’écoute. Ce sont des qualités bienvenues, sinon essentielles, chez les humoristes, qui leur permettent de passer leur environnement au peigne fin afin d’en tirer la substantifique moelle. Lorsqu’on prend sa propre personne comme sujet d’étude, c’est d’autant plus important de viser juste pour paraître universel. Et c’est ce qu’elle fait. Elle partage son regard incisif, lucide et plein d’autodérision de manière tellement chaleureuse, authentique et réjouissante qu’on a l’impression de se retrouver en grande conversation avec cette fille rencontrée en soirée qui semble devenue notre ami en très peu de temps.
Car ce qui est particulier, chez Nora Hamzawi, c’est quand elle mélange ces deux super-pouvoirs sur scène. Hyperactive et très à l’écoute, elle devient Nora HyperHamzawy et ça donne quelque chose d’assez étonnant. Ce à quoi je ne m’attendais pas du tout, et encore moins à l’Olympia, c’est le côté stand up qu’elle amène alors dans le spectacle. Sans qu’on ait rien vu venir, elle se met à partir complètement en impro. Parce qu’elle a entendu un bruit, parce que quelqu’un a crié quelque chose, parce qu’elle cherche d’où vient le reflet dans un coin de la salle. Elle joue avec toutes les situations qui s’offrent à elle, s’autorisant digression sur digression et retombant toujours sur ses pattes. On s’est d’abord demandé s’il y avait plein de complices dans la salle. Et on a finalement compris qu’elle était simplement brillante. Elle semble réellement s’intéresser à son public. Déformation professionnelle, probablement, mais pas seulement. C’est une artiste dans le partage, qui donne énormément, et qui compte aussi sur ce que lui rendra le public pour faire de son spectacle un moment unique. Et c’est ce qu’il est.
Netflix, c’est bien. Le vivant, c’est mieux. ♥ ♥ ♥
Critique de Ici sont les dragons, vu le 15 janvier 2025 au Théâtre du Soleil Une création collective du Théâtre du Soleil, en harmonie avec Hélène Cixous, dirigée par Ariane Mnouchkine
J’ai mis les pieds pour la première fois au Théâtre du Soleil en 2014. Je me souviens encore de l’excitation, des larmes aux yeux, de l’étonnement. Je ne pouvais croire qu’un tel endroit existait. J’avais l’impression d’être entrée dans un rêve. De vivre un moment hors du monde. Comme si Ariane Mnouchkine avait réussi à donner vie à une utopie. Depuis, j’y suis retournée presque à chaque création. Il y a eu de beaux spectacles, et certains d’autres qui m’ont moins touchée. Mais toujours, à l’intérieur de moi, un petit feu qui s’allume quand j’entre dans ce lieu unique. Et toujours, sur scène, une rigueur, une qualité, une nécessité que même le spectacle le moins remarquable ne pourrait démentir.
Ariane Mnouchkine a 85 ans. Cela ne l’empêche pas d’avoir pensé ce nouveau spectacle en plusieurs époques. En même temps, l’ambition est monstre : parvenir à expliquer comment on en est arrivé au 24 février 2022, jour de déclaration de guerre de la Russie de Vladimir Poutine à l’Ukraine de Volodymyr Zelensky. Après de nombreuses recherches, elle situe les racines du conflit à 1917 et la révolution russe. C’est à cette année particulière que s’intéresse cette première époque.
Le Théâtre du Soleil, c’est une expérience. Toujours semblable et toujours différente. On retombe dans un monde qu’on connait, avec cette billetterie archaïque, ce placement du shotgun, cette gamelle commune avant le spectacle, et puis ce genre, cette scénographie toujours en mouvement, ces accessoires qui entrent et qui sortent, cette musique qui semble accompagner le mouvement, ces personnages qui semblent infinis.
Et puis c’est toujours nouveau. Parce que ce soir on se balade en Europe . Parce qu’ils sont bien loin le Québec, l’Inde, ou l’Écosse de Macbeth. Aujourd’hui on est en Russie, en Allemagne, en France, en Ukraine. Quand je dis on y est, c’est qu’on y est. C’est cette particularité de Mnouchkine. Transformer la scène. Elle ne s’encombre pas d’immenses décors, non, ce sont les accessoires qui font tout. Enfin « accessoires ». Je ne sais pas si on peut vraiment parler d’accessoires ici. C’est autre chose. Un autre level. Il faut comprendre : tout ce qui n’est pas le texte. On parle du sol et du ciel, des déplacements presque glissant des personnages sur la scène, et, élément nouveau, de ces toiles peintes sur lesquels se dessinent des paysages mouvants, élégants, vivants et qui complètent l’illusion de ce voyage.
Tout est fait pour nous plonger au plus près de l’histoire. L’importance du sujet politique, historique, et le respect pour les sujets abordés n’ont pas du tout rendu la pièce âpre. Ce n’est pas parce qu’on parle de sujets compliqués qu’on se doit d’être compliqué. Trop sérieux. Allez, disons-le : ennuyeux. C’est peut-être l’état d’esprit que je préfère, au théâtre. Qu’avant toute chose, ce à quoi il faut penser, c’est au théâtre. Au spectateur. Aussi grave soit le discours sur scène, il ne faut perdre personne dans la salle. Et c’est le pari peut-être le plus réussi de Ici sont les dragons. Je ne connais rien à la révolution russe et j’avais vraiment peur de devoir m’accrocher. Mais ce sont eux qui m’ont accrochée. Avant d’être politique, c’est théâtral. C’est rapide, plein de rebondissements, de personnages, d’intrigues. C’est Père Castor, Netflix et Stéphane Bern mélangés. On est pendus à leurs lèvres, aux images, aux situations, aux enjeux.
Le Théâtre du Soleil, pour moi, c’est vraiment du théâtre augmenté. C’est marrant, parce qu’on retrouve à la fois des codes très classiques du théâtre – ce sont des formes scéniques qu’on connaît, avec des histoires empruntées au réel – et une sensation que tout ce qui pourrait se mettre au service de cette histoire, la rendre plus réelle, plus prégnante, presque plus immersive, pourrait exister. Il y a un sentiment de liberté infinie dans quelque chose de très cadré. C’est quelque chose que je ne vois qu’ici.
L’exemple le plus parlant, pour moi, c’est peut-être le mélange des langues. Est-ce pas souci d’authenticité que la troupe du Théâtre du Soleil a souhaité conserver les langues originales des scènes représentées ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que, peut-être pour ne pas les abîmer, chaque réplique est enregistrée par un natif et jouée comme « en play-back » par le comédien ou la comédienne sur scène. Ça peut paraître déroutant lorsqu’on découvre le procédé. Mais je dois reconnaître que c’est très fort. Non seulement proposer le spectacle entièrement en français aurait affadi le tout et lissé la complexité des enjeux qui nous sont présentés, mais, loin de limiter le jeu, ça le caractérise, ça l’oblige à trouver d’autres modes d’expression et ça le sort de l’ordinaire. Ça le rend unique. Ça donne un rythme différent selon les lieux, ça marque davantage chaque camp tout en soulignant de temps à autres les sonorités voisines de certains mots. Ces racines communes, qui se rappellent à nous sans y penser, sont particulièrement marquantes.
C’est peut-être parce qu’elle n’a rien cherché à souligner que ce spectacle fonctionne si bien. Je craignais une écriture trop didactique, mais elle a trouvé la forme parfaite pour ce théâtre-là. Un théâtre qui cherche à raconter l’histoire, sans l’expliciter. Montrer des faits – avec un certain point de vue, quand même, mais tant qu’on le sait tout va bien – et laisser au spectateur le soin de l’analyse. C’est le cours d’histoire que j’ai toujours rêvé d’avoir. Sans doute parce que j’étais trop nulle pour retenir des dates par coeur et qu’il m’était plus simple de comprendre des faits à travers des récits humains, où les relations et les contextes s’éclairent mutuellement. Ce sont ces connexions entre les individus et les événements qui rendent tout plus tangible. Est-ce que je viendrais pas de comprendre la raison de ma passion pour le théâtre, là ?
Dommage qu’on ne puisse pas binger le Théâtre du Soleil. ♥ ♥ ♥