#OFF23 – Kessel

Critique de Kessel, de Mathieu Rannou, vu le 7 juillet au Théâtre Actuel
Avec Franck Desmedt, mis en scène par Mathieu Rannou

Pour moi, Franck Desmedt, c’est le personnage du nazi dans Adieu Monsieur Haffmann. C’est un peu resté légendaire dans mes souvenirs. J’ai même refusé de voir les seuls en scène qu’il a créés depuis pour ne pas entacher cette relique. Et voilà, je ne sais pas, mais pour Kessel, j’ai fait une exception. Peut-être parce que Kessel est lui-même relié à un très bon souvenir de théâtre, une adaptation des Cavaliers par Eric Bouvron il y a des années de ça. Les souvenirs s’entrechoquent et une porte s’ouvre. Et j’entre.

Kessel. Avec un nom pareil, on se doute un peu de ce qu’on va voir. Mais si comme moi vous ne connaissez pas tant la vie de Joseph Kessel, vous pourriez être étonné. C’est une vie d’une densité incroyable, où l’on croise Edith Piaf et Humphrey Boghart, l’on voyage des déserts africains aux tréfonds de l’Asie. Bref, le mec n’a pas chômé, et vous savez quoi ? L’adaptation théâtrale non plus.

Il y a d’abord une voix. Une voix de conteur, indéniablement. Une voix qui m’avait tant marquée il y a des années, prêtée alors à un personnage si lointain de celui qu’il incarne aujourd’hui. C’est la première fois que je le vois seul en scène, et il faut bien reconnaître que cette voix occupe tout de suite le plateau et est une première invitation au voyage.

Je ne sais pas ce que voit Franck Desmedt quand il raconte Kessel, mais ce n’est certainement pas la salle du Théâtre Actuel. Il est ailleurs, et – désolée pour le poncif, mais c’est tellement vrai – il nous emmène avec lui. Les superbes lumières de Laurent Béal sont notre vaisseau, elles nous transportent autre part, guidés par la meilleure boussole qui soit : Franck Desmedt, doux, assuré, serein, jonglant d’anecdotes en personnages, agrandissant le plateau du Théâtre Actuel au fil de ses voyages, vivant chacun de ses mots avec une telle intensité qu’il donne l’impression d’avoir fait trois fois le tour de la terre. Il nous fait traverser des bouts d’histoire, en guide éclairé et passionné, et quelque chose se transmet. On en ressort un peu plus grands, je crois.

Ce n’est pas un seul en scène. C’est une épopée à la Indiana Jones, riche et captivante. ♥ ♥ ♥

#OFF23 – L’odeur de la guerre

Critique de L’odeur de la guerre, de Julie Duval, vu le 7 juillet 2023 à la Scala Provence
Avec Julie Duval, mise en scène par Juliette Bayi et Elodie Menant

C’est ce titre sur cette affiche qui m’ont interpelée. Je trouve qu’on sent la puissance, la détermination et même presque la confiance qu’apporte le sport à travers le regard de la comédienne sur l’affiche. Je la trouve très esthétique. Le bleu des gants de boxe, la lumière sur son visage, les yeux concentrés, vraiment, j’ai été happée. Et puis j’ai un tropisme vers les pièces de théâtre qui parlent de sport. Alors ready, set… Go !

L’odeur de la guerre, c’est un spectacle sur la violence. La violence est partout dans la vie de Jeanne, ce personnage peut-être autobiographique dont on suit l’évolution sur scène. On la découvre jeune fille, évoluant dans un contexte familial déjà âpre. Puis la scolarité, les soirées, les essais, les premiers garçons, et la vie qui s’ajoute à tout ça.

Pendant tout le spectacle, je me suis demandée pourquoi je ne rentrais pas dedans. De l’extérieur d’où j’observais le spectacle, le tableau était pourtant sans défaut. L’histoire est prenante, les personnages ultra bien dessinés, le rire est là malgré ce poids constant qui pèse sur le personnage, le tout est bien équilibré. Julie Duval donne une vraie consistance à son histoire qui gagne en densité au fil du récit jusqu’à un très joli final.

Et pourtant, il me manque quelque chose. Comme un soupçon d’âme. Ou peut-être est-ce cette violence qui infuse jusque dans la forme du spectacle ? Est-ce qu’il manque un liant entre les scènes ? Est-ce que le personnage de Jeanne n’est finalement pas assez mis en valeur et que cet environnement brutal qui l’entoure n’a pas réussi à me capter moi aussi ? Est-ce que j’attendais trop du sport qui est loin d’être central dans cette histoire ? Sans doute un peu de tout cela. Alors je suis restée un peu en retrait. Peut-être un peu comme je l’aurais été devant un match de boxe, finalement.

J’aurais aimé être sur le ring, moi aussi, mais j’ai eu l’impression de rester dans les vestiaires. ♥

La Compagnie Hors du temps nous électrise

Critique de Heureux les orphelins, écrit par Sébastien Bizeau d’après Jean Giraudoux, vu le 18 juin au Théâtre des Déchargeurs
Avec Jean-Baptiste Germain, Matthieu Le Goaster, Paul Martin, Cindy Spath, Maou Tulissi, dans une mise en scène de Sébastien Bizeau

Je ne connaissais pas bien Jean Giraudoux mais les quelques rencontres avec l’auteur n’avaient jusqu’ici pas été réellement fructueuses. Mais en lisant le texte dans le cadre du Phénix Festival, je n’ai pas retrouvé le style verbeux qui m’avait plusieurs fois laissée de côté, et je me suis dit que cette adaptation serait peut-être le spectacle qui me fera changer d’avis.

Dans l’Electre de Giraudoux, on découvre une jeune femme qui cherche à assassiner sa mère Clytemnestre et son amant Égisthe pour venger la mort de son père, Agamemnon. Dans Heureux les Orphelins, on retrouve cette trame, sauf que Clytemnestre est plongée dans le coma et que ses enfants doivent décider de la suite à donner aux soins. Enfant dont l’un, par ailleurs, travaille dans le cabinet d’un ministre…

Il faut bien reconnaître que c’est d’abord étrange d’entendre Oreste qui parle de glyphosate et Argos devenu un restaurant. Mais l’adaptation de Sebastien Bizeau s’en tire haut la main et l’on oublie vite les idées habituellement associées à ces noms-là pour entrer dans cette nouvelle réalité qui nous est proposée.

Cette transposition quelque part entre la startup nation et le monde politique est maligne car elle permet de souligner tacitement l’importance des mots et du sens qu’on y met. La construction de la pièce vient renforcer encore cette impression et nous pousse toujours plus avant dans l’écoute fine et attentive de tout ce qui se dit… et tout ce qui ne se dit pas.

Théâtralement, ils ont tout compris. L’adaptation est très efficace, la langue est simple, l’action avance, le rythme est ultra resserré, les transitions entre les scènes fonctionnent à merveille, rien n’est laissé au hasard. On reconnaît parfois la langue de Giraudoux au milieu du texte adapté par Sébastien Bizeau, mais la pièce forme un tout vraiment équilibré.

Les deux seconds rôles, si on peut vraiment les appeler ainsi, ou disons plutôt les deux rôles caméléons, ceux qui incarnent différents personnages, ceux qui se transforment au gré des situations, sont absolument superbes. Jean-Baptiste Germain et Paul Martin sont deux contrepoints en opposition de phase, le premier projetant autour de lui une aura si particulière qu’il utilisera avec beaucoup d’intelligence sur chacun de ses personnages, qu’il soit ministre, Egyste ou prêtre, le second impulsant un dynamisme frais, étonnant, drôle, saisissant le mot au rebond et créant la surprise sur ses répliques. Matthieu Le Goaster se transforme tout au long du spectacle et troque avec subtilité ses mots creux pour des mots incarnés : d’une salle d’attente à l’autre, il n’est plus le même et affiche une sensibilité à fleur de mot. Cindy Spath compose une Clytemnestre tout en nuance, déclanchant chez le spectateur une palette de ressentis allant de l’empathie à l’aversion. C’est peut-être Maou Tulissi qui nous a laissé un peu sur notre faim, encore un peu écrasée par cette Electre qui manque de puissance.

Une troupe à suivre… et un travail à découvrir au Théâtre de l’Oriflamme à Avignon cet été ! ♥ ♥

Tout va très bien pour Victor Duez

Critique de Tout va bien, de Victor Duez et Nicolas Depye, vu le 16 mai 2023 au Théâtre Essaïon
Avec Victor Duez, dans une mise en scène de Victor Duez et Nicolas Depye

Il y a des spectacles qui tombent dans le bon mood. Des messages qui arrivent au bon moment. Des dossiers sur lesquels on s’arrête un peu plus longtemps. Des plannings qui tombent juste. Des questions qu’on ne se pose pas. C’est peut-être parce qu’il s’appelle Tout va bien, mais ce spectacle s’est invité avec une telle simplicité dans ma vie qu’il est un peu tombé comme une évidence.

On est pris dès la première scène. Pas besoin de multiplier les moyens pour instaurer une ambiance. Dans la pénombre du théâtre de l’Essaïon, le voyage commence. On se retrouve quelque part dans des abysses futuristes, peu inspirantes mais réellement intrigantes. Dans cette société, il est nécessaire d’avoir un problème pour exister. On trouve sa place par le malheur. Sauf que voilà : notre personnage, lui, a toujours pris la vie du bon côté. Il va devoir creuser dans ses souvenirs pour essayer de noircir un peu le dessin…

Je suis amusée, mais je reste d’abord sur ma faim. Je sors ma moue de critique. Ce début est peut-être un peu démonstratif. J’ai fait l’erreur de lire le résumé – ça ne m’arrive pourtant jamais – et je sais donc à peu près où le spectacle veut nous emmener, et je trouve que le chemin qu’il prend n’est peut-être pas le plus intéressant. C’est comme un exercice de style. Les personnages sont maîtrisés, très bien trouvés, parfaitement dessinés, tous évoquent quelque chose en mois et les transformations sont hyper efficaces. Mais ce n’est pas ce que je suis venue voir. Et ça me semble un peu détaché du reste. C’est comme si Victor Duez nous montrait tout ce qu’il savait faire. Mais je n’ai déjà plus de doute : il sait faire. Et la suite suffit amplement à le prouver.

Quand la promesse arrive, quand le propos s’installe vraiment, quelque chose se passe. L’atmosphère devient plus dense. Comme si jusqu’ici, on avait tourné autour de notre sujet sans oser l’affronter de face, comme si tous ces tracas qui nous avaient été présentés étaient finalement plein de légèreté. Est-ce voulu ou nous, c’est assez original que l’ambiance s’alourdisse lorsque c’est l’optimisme qui prend possession du plateau. Le twist est parfait. On ressent cette urgence. L’urgence d’exister. De dévorer la vie. De s’accorder au reste du monde. De rentrer dans les cases. Et d’être soi, malgré tout.

Victor Duez a tout pour lui. Son personnage est si chouette. Insouciant. Libre. Généreux. Et son spectacle lui ressemble en tout point. Il multiplie les styles, mais rien n’est gratuit : tout participe à cette introspection auquel le spectateur s’invite. Il passe du poétique au pragmatique avec une aisance absolue. Il se balade. Et nous avec. La bande-son est un petit bonheur pour les oreilles. L’examen de ses souvenirs s’enchaîne, mais aucune scène ne se ressemble. La fantaisie est au rendez-vous. Et les émotions aussi. On rigole beaucoup, mais on entend aussi ce qui gratte, là, en creux. Et on va même jusqu’à l’entendre à travers un rap juste remarquable. On vous l’a dit : Victor Duez a tout pour lui. Même le flow.

Comme l’impression d’avoir fait partie d’un autre monde le temps d’une soirée. Et déjà hâte de voyager à nouveau. ♥ ♥

Aime comme Maladie

Critique de La Maladie de la Famille M, de Fausto Paravidino, au Studio Hebertot
Avec Avec Léna Allibert, Gaspard Baumhauer, Marie Benati (en alternance), Daniel Berlioux (en alternance), François Clavier (en alternance), Alex Dey (en alternance), Yoachim Fournier-Benzaquen (en alternance), Bérénice Olivares (en alternance), Taddéo Ravassard et Guillaume Villiers-Moriamé

Par JB

Le collectif « Nuit Orange » propose « La Maladie de la famille M » au Studio Hébertot. J’avais aimé les petites scénettes loufoques que les membres du collectif avaient jouées d’un balcon du XIIIème arrondissement et postées sur Youtube durant le confinement ; le « balconfiné » c’était une très belle idée ! Je suis allé voir cette pièce de Paravidino souvent jouée par les jeunes compagnies avec une certaine curiosité et je n’ai pas été déçu. C’est une réussite.

La pièce traite des problèmes de communication qui se posent inévitablement entre les gens qui s’aiment, qu’ils soient ou non de la même famille – mais ici c’est bien d’abord d’une famille qu’il s’agit, et d’une famille malade, blessée, peut-être principalement parce que la mère n’est plus. La famille M est bancale. Ils sont tous, les trois enfants et le père, comme laissés à eux-mêmes et bien maladroits lorsqu’il s’agit de vivre ensemble… Cela d’autant plus que le père, vieillissant, n’a plus toute sa tête, que la fille cadette a des problèmes de cœur un peu complexes avec deux lascars du voisinage, que le fils se perd lui-même dans un flux de paroles qu’il n’arrive pas à tarir et que la fille ainée se lasse manifestement de s’occuper de tout ce petit monde détraqué. On pourrait s’attendre à passer une soirée plutôt déprimante – et c’est tout le contraire, cette soirée m’a donné le moral.

D’abord la pièce est rudement bien écrite, c’est comme si Paravidino s’était donné le défi de démontrer, dans toutes les situations possibles, à quel point il est difficile de dire à l’autre qu’on l’aime. Que l’on parle à sa sœur, son frère, son père ou à l’un de ceux qui, en dehors de la famille, sont plus ou moins aimables, on est avant tout malade de ça peut-être : ne pas arriver à se dire les uns les autres ce que l’on éprouve, sauf par effraction, et souvent quand ce n’est pas le moment. Ce problème est diagnostiqué dans la pièce par un singulier médecin de famille, narrateur désabusé de toute cette histoire. Il ne quitte pas un seul instant la scène, spectateur et acteur aussi de cette maladie de famille dont il se ressouvient sans aucune amertume, je crois, mais avec une profonde nostalgie et quelques regrets.

Ensuite les comédiens sont épatants. Les 4 membres de la famille M sont superbement incarnés. François Clavier (en alternance avec Daniel Berlioux) joue un père dépassé, en plein naufrage, qui soudain décide de tout régimenter dans la famille, décision qui emporte la pièce dans une sorte de comédie faite de malentendu et de drame tragi-comique. Perpétuellement titubant, il semble perdu dans des souvenirs et des rêves dont il peinerait à s’extraire, cherchant de loin en loin à ressaisir la barre d’un bateau ivre qu’il ne comprend plus. Marie Benati est Marta (en alternance avec Bérénice Olivares). Dans ce rôle de la sœur aînée qui maintient le navire à l’eau, elle est impressionnante de justesse. C’est une figure superbe du devoir : on fait ce qu’il faut, ce qu’il y a à faire, non pas sans cœur, mais sans pathos. La relation avec le médecin, évoquée tout au long de la pièce, complexe et émouvante, donne lieu à une scène très forte entre elle et Gaspard Baumhauer, qui joue un médecin à la fois détaché et omniprésent, pour qui toute l’histoire est au passé, mais pas encore, quoi qu’il en dise, dépassée. Cette distance du médecin prend de multiples figures et Gaspard Baumhauer les faits toutes surgir par petites touches à chaque fois heureuses. La mise en scène, signée Marie Benati, lui donne une place discrète et constante, de façon très subtile.

Léna Allibert-My est une Maria très impressionnante de retenue et de questionnement. Elle joue sans aucune surcharge un personnage pour qui rien ne va de soi – et surtout pas les relations dans lesquelles ses deux amoureux veulent l’enfermer. Ces deux amis-acolytes, Fulvio, joué par un Alex Dey très mobile, brut de décoffrage et touchant de bout en bout (en alternance avec Yoachim Fournier-Benzaquen) et Fabrizio, joué par Taddéo Ravassard qui interprète avec une belle délicatesse l’amoureux maladroit, plein d’espoir mais sans grande imagination, ces deux acolytes donc vont pas mal secouer tout le bateau par leur maladresse, avant un vrai naufrage – mais je ne raconterai pas la fin de la pièce –, qui tient au destin de Gianni, joué par Guillaume Villiers-Moriamé. En frère bavard, volubile, perdu dans ses paroles, il est épatant lui aussi. Je pense tout particulièrement à la scène où, dans un long monologue, son personnage soudain parvient à dire ce qu’il éprouve. Se dévoile alors, dans ce personnage qui semble d’abord cynique, une compréhension profonde du déséquilibre de la famille. Cette scène est un moment très fort d’une pièce qui en comprend beaucoup d’autres.

J’ai beaucoup aimé, enfin, la mise en scène – sur le plateau est installé un résumé des quelques pièces où vit la famille ; par moments, lorsqu’il est question des deux amoureux de Maria, l’action déborde dans le public (ce qui renforce encore l’impression de clôture que l’on a en regardant la scène). On se dit : où cela va-t-il aller ? – et l’on est surpris de la façon dont tout se boucle. On ne cesse de repenser ensuite à ces personnages et même l’on découvre que l’on est attaché à chacun d’eux. Ils sont tous dessinés magistralement par une troupe manifestement soudée et redoutablement efficace. Je ne suis pas prêt d’oublier la maladie de la famille M.

PS : J’ai appris que ce spectacle a gagné le Grand Prix du Jury au festival de Nanterre-sur-Scène 2021, cela ne m’étonne pas du tout ! ♥ ♥ ♥

A star is morne

Critique de Une Etoile, d’Isabelle Le Nouvel, vu le 1er avril 2023 au Théâtre Montparnasse
Avec Macha Méril, Marc Citti, Laurent d’Olce, et Claire Magnin, dans une mise en scène de Stefan Druet Toukaieff

Tout part d’une petite anecdote rigolote. J’ai reçu, la même semaine, deux réactions aux quelques lignes écrites sur Une Étoile dans ma sélection des spectacles à voir à Paris en 2023. J’y avais inscrit le spectacle, en précisant que j’aimais beaucoup l’un des comédiens, Marc Citti, mais que j’avais du mal avec l’écriture d’Isabelle Le Nouvel – et donc que j’hésitais encore un peu. Et les deux intéressés m’ont écrit, à quelques jours d’écart, l’un un mot charmant pour me proposer de venir, l’autre un mot bien moins charmant et bien plus agressif pour me demander qui j’étais pour oser juger ainsi son écriture. Il ne m’en fallait pas beaucoup plus pour me décider à venir voir le spectacle. Un premier avril, en plus, je trouve ça génial.

Lena est une ancienne danseuse étoile qui vit seule depuis la mort de son mari, un célèbre artiste de music-hall. Elle reçoit la visite de son fils Paul, et on comprend assez rapidement que ce genre de visite n’arrive pas souvent. Leurs échanges nous en apprennent davantage sur le quotidien de Lena, qui reçoit depuis quelques temps la visite hebdomadaire d’un journaliste qui rédige à la fois une biographie sur son mari et un article sur elle. Mais plus le spectacle avance et plus on perçoit des petits signaux d’alerte : à quel point les souvenirs évoqués par Lena sont-ils raccords avec la réalité ?

Alala. Vous savez, non seulement je commence à bien me connaître, mais je commence à bien connaître le microcosme théâtral parisien dans lequel j’évolue depuis un petit moment maintenant. Et quand je pense qu’un spectacle n’est pas pour moi, il est rare que je me trompe. Et là j’avais visé juste… en partie. Comme je le pensais, l’écriture d’Isabelle Le Nouvel n’est toujours pas ma tasse de thé. Cette espèce de déconstruction fabriquée m’évoque Zeller – et je n’ai jamais aimé son écriture non plus, pas de chance – mais un Zeller vieillot et mélodramatique. Ça manque de vie, ça manque de panache, ça manque d’ardeur et de nécessité ! C’est une pièce qui se voudrait profonde mais qui reste en surface, en essayant de maintenir un semblant de mystère jusqu’à la fin avec une espèce de tension artificielle qui ne prend pas. Non, vraiment, rien à faire, pas ma came.

Ce que je n’avais pas anticipé en revanche, c’est la qualité de jeu qui est proposée. Je découvrais Macha Meril, et je dois dire qu’elle donne à Lena toute la consistance et le relief possible. Elle la fait exister au-delà des mots, elle lui donne un passé qu’on lit dans son regard, qui a quelque chose d’à la fois nostalgique et très enfantin. Il est beau ce regard, il est doux et digne, légèrement ailleurs. Le duo qu’elle forme avec Marc Citti fonctionne bien. Ils défendent leurs personnages avec une vraie envie, ça se sent, et tant mieux. Ils ont tous les deux une approche très différente des cassures liées à la déconstruction du texte, elle dans une douce fluidité, lui dans une brutale colère. Ça met du rythme et ça permet de nous maintenir à flot.

Je ne peux même pas dire que je suis déçue, car c’est à peu près ce à quoi je m’attendais…

Ici Gregory

Critique de Ici Nougaro, de Charif Ghattas, vu au Théâtre de l’Atelier le 10 mars 2023.
Avec Grégory Montel et Lionel Suarez, mise en scène Grégory Montel et Charif Ghattas

Par complice de MDT

Grégory Montel s’est fait connaître par son rôle d’agent dans la série Dix pour cent. Il a un physique latin de petit taureau qui rappelle celui de Claude Nougaro, ainsi qu’un reste d’accent du sud, et entretient une vraie passion pour le chanteur. Charif Ghattias lui a écrit un monologue, qui le transforme en un artiste de troisième ordre, Mathias, vivotant de galas où il campe le sosie de Nougaro. Lâché par les deux femmes de sa vie : sa compagne et son agente -qui n’a pas donné son nom pour un biopic sur Nougaro, il est harcelé par les huissiers. Grégory Montel est accompagné sur scène par un musicien, auquel il s’adresse mais qui reste muet, au point qu’on se demande s’il n’est pas une vision de l’esprit troublé de Mathias. Cet (excellent) accordéoniste l’accompagne dans les courts passages chantés et dans les transitions entre les tableaux.

Le spectacle a été créé à Marseille, peut-être sur une scène plus modeste que celle de l’Atelier, qui n’est pas vraiment appropriée pour une scénographie si sobre, voire pauvre. Le texte est très bien écrit, dans un style « nougaresque », avec des scansions, un vrai goût de la langue, et même des passages brillants. Il est un peu moins bien construit qu’il n’est écrit, car il y a peu de progression : la fin est un retour en arrière par le souvenir, qui aurait pu s’insérer ailleurs.

Le sujet est davantage Mathias que Nougaro, même s’il y a une brève évocation biographique. Et c’est là que le bât blesse, car on est frustré sur le plan de la chanson : alors même que Grégory Montel chante extrêmement bien, qu’il s’approprie la gestuelle scénique de Nougaro de manière très juste, et sans rien de parodique, il ne dispense que quelques mesures de ces chansons magnifiques, qui décupleraient pourtant l’émotion qui sous-tend le texte. Peut-être y a-t-il là un problème de droits ?

Donc la soirée est frustrante, on a l’impression d’une cote mal taillée : si le chanteur est à ce point important pour le personnage, il aurait fallu renforcer la relation entre les deux, et faire un spectacle vraiment musical.
Pour autant, j’ai apprécié ce spectacle, et la raison en est Grégory Montel, qui le porte avec une sincérité énorme, nougaresque, et beaucoup de talent : se révèle un acteur capable d’occuper la scène presque seul, avec une impressionnante force de communication pour faire partager sa passion.

Un spectacle qui gagnerait à être donné dans une salle plus intime.

© Pierre Gondard

Des Parents pas terribles

Critique des Parents Terribles, de Jean Cocteau, vus le 3 mars 2023 au Théâtre Hébertot
Avec Muriel Mayette-Holtz, Charles Berling, Maria de Medeiros, Émile Berling, Lola Créton, mis en scène par Christophe Perton

Ça doit faire deux ans que j’attendais ce spectacle ! Tout semblait réunit pour me plaire. La distribution était plus qu’alléchante – retrouver Charles Berling et Muriel Mayette m’enchantait autant que découvrir Maria de Medeiros sur scène – la dernière mise en scène de Christophe Perton m’avait énormément plu, et la perspective de découvrir Cocteau au théâtre m’intéressait beaucoup. Bref, j’étais un public quasiment acquis. Tout est dans le quasiment.

Des parents terribles… terriblement frappés, oui. La pièce tourne autour d’Yvonne (Muriel Mayette), qui voue un véritable culte à son fils Michel, à la limite de l’indécence. Il n’est pas rentré de la nuit et elle s’imagine tout sauf l’évidence : il est probablement avec une autre femme. Cela lui semble inenvisageable. C’est pourtant ce que pensent aussi les deux autres habitants de la maison : Georges (Charles Berling), son mari qu’elle délaisse et qui a pris pour amante qui s’avèrera être celle chez qui son fils a découché, et Léo (Maria de Medeiros), sa soeur, toujours amoureuse de Georges et qui va progressivement se transformer en chef d’orchestre pour dénouer cet imbroglio.

J’ai pris peur lors des premiers échanges. La scène sonne faux, les comédiens ne jouent pas ensemble, le texte peine à se faire entendre. Mince. Ça ne dure pas très longtemps et le spectacle se met finalement en place, mais quelque chose reste malgré tout de ce début boiteux. C’est impalpable, mais c’est là. C’est toujours étonnant de se retrouver face à ce genre de spectacle. Tout est pourtant très bien en apparence : les comédiens sont bons, les dialogues fusent, le rythme s’installe bien, et pourtant. Un « et pourtant » que je commence à bien connaître. Un « et pourtant » qui ne nécessite pas de creuser bien loin. Un « et pourtant » qui trouve son origine dans les difficultés rencontrées avec un matériau fondamental, probablement même le matériau de base, sans lequel rien ne peut être construit : le texte.

Moi qui avais hâte de découvrir l’écriture théâtrale de Cocteau, me voilà bien déçue. Ça m’évoque Giraudoux : c’est lourd, il y a trop de mots, tout est explicité, dit, redit, trop dit. C’est une écriture chargée de dialogues mais trop vide d’intérêt et légèrement artificielle. La situation met du temps à s’installer et même une fois le mécanisme posé, c’est comme si l’action était figée, qu’elle n’avançait pas réellement. Alors on se raccroche à autre chose.

La chance du spectateur, c’est qu’il y a une merveilleuse branche à laquelle se raccrocher et qui s’appelle Muriel Mayette-Holtz. On l’a peut-être trop côtoyée en tant que metteuse en scène, jusqu’à presqu’oublier la formidable comédienne qu’elle était. C’est un rôle taillé pour elle, indéniablement – et c’est aussi le plus intéressant de la pièce. Elle est faite pour ce genre de personnage délirant de femme quasi-incestueuse, de drama queen à la fois complètement théâtrale et débordante de naturelle. Sur scène, c’est une lionne qui porte une grande fragilité. Une femme-enfant impétueuse et délicate. Elle est fascinante. Et, il n’y a pas à dire, elle sauve le spectacle.

Partagée entre la déception du texte et l’enthousiasme de la performance.

Ainsi soit-elle

Critique de Femmes en colère, de Mathieu Menegaux et Pierre-Alain Leleu, vu le 28 février 2023 au Théâtre de la Pépinière
Avec Lisa Martino, Gilles Kneusé, Hugo Lebreton, Nathalie Boutefeu, Fabrice De La Villehervé, Sophie Artur, Clément Koch, Magali Lange, Aude Thirion et Béatrice Michel, mis en scène par Stéphane Hillel

J’avais beaucoup de raisons de voir Femmes en colère. D’abord la curiosité devant ce titre qui m’intriguait beaucoup, évoquant chez moi (comme chez tout le monde, non ?) le célèbre film avec Henry Fonda, qui a d’ailleurs lui aussi été adapté au théâtre et connaît un succès public depuis plusieurs années maintenant. J’étais impressionnée par le nombre d’artistes sur scène : c’est rare aujourd’hui de voir onze personnes partager un plateau et je voulais non seulement le voir mais l’encourager. Et puis j’adore La Pépinière, sa programmation, son exigence, j’adore Lisa Martino et j’ai confiance en Stephane Hillel. Suffisamment de raisons pour trouver un créneau dans l’agenda et y aller.

Il y a plusieurs pièces qui se jouent en une, en réalité. Il y a cette femme jugée pour le crime qu’elle a commis, et dont les différents tenants et aboutissants nous seront livrés au fil de la pièce. Il y a la cour d’assise composé de jurés populaires, qu’on va découvrir et apprendre à connaître au fil des échanges et des débats qui devront aboutir au jugement. Et il y a, en filigrane, le crime pour lequel on est là. On tourne autour un peu au début, il est présent comme un personnage à part entière et il finit par s’imposer tout à fait dans ce qui est peut-être le point culminant de ce spectacle.

C’est un spectacle qui fonctionne bien. L’alternance entre les deux points de vue instaure un vrai rythme – au-delà même de la fréquence qu’il implique, intrinsèque à ce changement de narrateur, les sensibilités sont si différentes qu’on a une véritable impression de renouveau. Lisa Martino est très ancrée dans le réel, très terre-à-terre, quand la cour est le monde du conditionnel qui laisse toutes les possibilités ouvertes. C’est à la fois légèrement déroutant et complètement prenant de sauter ainsi d’un monde à l’autre.

Ce qui est peut-être un peu dommage, c’est de n’avoir pas assez utilisé cette divergence de points de vue. On ne change pas de camp (en tout cas, moi) durant tout le spectacle. Les personnages sont peut-être un peu trop caricaturaux et manquent de complexité. On prend parti très rapidement, et on a presque l’impression d’être du côté du bien quand les méchants sont du côté du mal. Un peu plus de suspens aurait pu être bienvenu !

Mais si on ne change pas de camp, c’est peut-être aussi grâce à la performance de Lisa Martino. Elle est saisissante. Je n’ai pas d’autre mot. Légèrement cynique, légèrement pinçante, elle est incroyablement droite. On sent le poids qu’elle porte, on sent la force qui appuie sur tout son corps, on la sent lutter pour rester debout. Toutes ces forces en présence qui s’opposent, elle les rend visible. Elle les rend palpable. Elle fait passer tout ce qui n’est pas dit, ce qui s’est passé avant, la femme qu’elle est profondément.

J’ai mis du temps à écrire ce papier parce que quelque chose m’a profondément gênée dans ce spectacle et que je ne savais pas comment l’aborder. Je vais donc l’aborder ici. L’explication va comprendre des spoilers donc pour ceux qui voudraient éviter de connaître la fin de l’histoire, je conseille de s’arrêter ici. Globalement, vous l’aurez compris, j’ai passé un bon moment. Mais je ne peux pas juste dire ça. Dans l’une des dernières scènes, une femme juré raconte le viol qu’elle a subie étant plus jeune et dont elle n’a jamais parlé à personne. Elle le raconte alors que le jury se trouve face à un mur et ne parvient pas à prendre de décision sur le jugement à donner. On n’a pas l’ensemble des débats, mais on peut supposer que son intervention aura influencé le jury vers une peine plus courte. Dans la dernière scène, on comprend que cette femme a menti, que ce viol n’a pas existé. On pourrait y voir la volonté de l’auteur de prendre du recul par rapport à l’ensemble du jugement. On pourrait y voir une note d’humour pour conclure le spectacle sur quelque chose de plus léger. J’y vois plutôt un acte anti-féministe assez maladroit et très compliqué à accepter. Je me demande si ce retournement de situation existe aussi dans le roman. Et je me demande comment l’ont ressenti les autres spectateurs. Moi, il m’a un peu coupée net dans mon élan. Je l’ai eu en tête tout le reste de la soirée. Et même aujourd’hui, quelque chose continue de me gêner. Dommage.

Une chouette proposition, gâchée par une fin incompréhensible.

Celui-là, on ne l’oubliera pas

Critique de Oublie-moi, d’après Matthew Seager, vu le 21 février 2023 au Théâtre du Petit Saint-Martin
De et mis en scène par Marie-Julie Baup et Thierry Lopez

Oublie-moi, c’est un peu mon acte manqué de cet été à Avignon. J’avais évidemment mis le spectacle dans ma sélection, Marie-Julie Baup oblige, mais ma place n’a pas été correctement réservée et le spectacle affichant complet (et mon planning aussi), je n’ai pas réussi à le voir à ce moment-là. Mais j’étais quasi-sûre que le spectacle viendrait à Paris. Plus qu’à prendre mon mal en patience… Et voilà. 7 mois après, c’est bon. Enfin !

Oublie-moi, c’est une histoire d’amour. La première chose à laquelle j’ai pensé en découvrant le titre et en comprenant le sujet, c’est à ce film avec Ryan Gosling, N’oublie jamais. Deux oeuvres qui parlent d’Alzheimer, deux manières différentes d’utiliser le verbe oublier. Oublie-moi, c’est l’histoire de Jeanne et d’Arthur, depuis leur rencontre jusqu’à leur séparation. Ils étaient pourtant follement amoureux et leur chemin semblait tout tracé. Mais la vie en a décidé autrement.

J’ai été conquise dès la première scène. Avec moi c’est simple, il suffit que les comédiens se mettent à danser sur scène pour que je sois comblée – je suis une spectatrice facile en fin de compte ! Sachant que la rencontre entre nos deux personnages se passe en boîte de nuit, autant vous dire que j’étais aux anges. D’autant que Thierry Lopez est un danseur absolument délicieux, sensuel et drôle à la fois. Cette entrée en matière est très réussie, c’est un moment vraiment plein, beau et léger à la fois. Un début de relation magique et niais, décalé, facétieux, plein d’humour et d’amour. On s’attache immédiatement aux personnages et à l’histoire qu’ils vont construire à deux.

La grande force de ce spectacle, c’est sans doute la sincérité qui émane du plateau. Ils pourraient chercher à tirer les larmes, et jouer le drame de manière bien plus grandiloquente : ils n’en font rien. Au contraire, la détresse retenue de Marie-Julie Baup est bien plus déchirante que tous les pleurs qu’elle aurait pu jouer. Son naturel est bouleversant. Leur complicité au plateau est palpable et permet de faire passer des émotions bien au-delà de ce que les mots seuls peuvent exprimer. La composition de Thierry Lopez touche au coeur, et ces yeux ahuris, vides, qui cherchent une réponse qui ne vient pas, deviennent presque douloureux pour le spectateur. On vit cette histoire avec eux. Près d’eux. Et les émotions en sortent décuplés.

Un vrai beau moment de théâtre. ♥ ♥ ♥

© Frédérique Toulet