#OFF24 – Bérénice des quartiers

Critique de Bérénice des Quartiers, de Thomas Griere d’après Jean Racine, vu le 2 juillet 2024 au Théâtre de la Luna
Avec Léon Dutour, Nina Garin, Thomas Griere, Thibault Rigoulet, et Naomi Vejdovsky, mis en scène par Thomas Griere

Je me rends compte en fait qu’Avignon me permet d’assouvir mon envie de découverte que je renie souvent à Paris faute de temps. Le format avignonnais est beaucoup plus propice au saut dans le vide : évidemment, il y a les spectacles dont tout le monde parle, mais ils se comptent sur les doigts d’une main et les 1600 autres spectacles restent de grandes pépites potentielles. Et celui-ci a eu le titre suffisamment accrocheur pour arrêter mon attention. C’est un spectacle que j’aurais pu m’attendre à trouver à La Fabrik Théâtre. C’est un spectacle qui m’évoque Jean Rochefort et Les Boloss des belles lettres. C’est un spectacle qui aurait pu soulever plein d’appréhension, mais qui a surtout attisé ma curiosité.

Bérénice des quartiers a conservé la trame de Bérénice, amoureuse de Titus qui l’aime en retour mais qui, dans l’oeuvre de Racine, ne peut la prendre pour femme car elle est reine de Palestine et qu’il est empereur de Rome – et que la loi romaine l’empêche de prendre pour femme une non-romaine. On se retrouve ici dans deux cités adverses, qui, presque à la manière d’un Roméo et Juliette, s’opposent. Titus, à la tête d’un trafic, ne peut épouser Bérénice car elle vient de la cité ennemie.

Il y a d’abord une très belle surprise. Le spectacle s’ouvre sur une exposition rappée. Pour moi qui suis une grande adepte de rap, je dois dire que je suis assez impressionnée. La technique est bonne et l’écriture fonctionne bien. Certains spectateurs se mettent d’ailleurs à hocher la tête en rythme. Et puis l’introduction se finit et la musique s’arrête. Et je comprends que le spectacle sera en réalité une alternance de passages rappés et parlés. Mais le mélange sonne étrangement. On quitte le rythme du rap mais on ne retombe pas sur des alexandrins. Et pour donner un air un peu plus « quartiers », certains phrases sont ponctuées de « archi pas » et autre effets de style de cités, qui sonnent un peu faux au milieu des tentatives de versifications.

C’est dommage car le début était prometteur. Il faut aller au bout. Les passages rappés n’avaient pas à pâlir face aux vers de Racine qui s’invitent à la fête un peu plus tard. Leur prose, par contre, semble un peu plus terne. Je ne sais pas si un Bérénice entièrement rappé est possible, mais peut-être alors faut-il essayer de retravailler les passages parlés ?

#OFF24 – Normal

Critique de Normal, de Jane Anderson, vu le 2 juillet 2024 à la Scala Provence
Avec Lionel Abelanski, Vincent Deniard, Colombe Ducrot, Jérémy Gillet, Guilaine Londez, Jean-Yves Roan, et la participation amicale d’Hélène Vincent, mis en scène par Julie Delarme

C’est d’abord l’affiche qui a attiré mon attention. Puis j’ai jeté un coup d’oeil à la distribution. Lionel Abelanski, Vincent Deniard. Tiens, tiens. J’ai regardé à nouveau l’affiche. Et puis j’ai lu le résumé. Et même si j’ai l’impression de voir venir le sujet à des kilomètres (comme j’espère me tromper !) j’ai très envie de laisser une chance à cette normalité-là.

Les comédiens nous demandent expressément à la fin du spectacle de ne rien dévoiler. Alors je vais faire de mon mieux, mais je ne vois pas comment vous pourriez rester complètement vierge de toute idée. Je vais essayer de donner le contexte de la manière la plus vague possible. Disons qu’on atterrit au milieu d’une famille, composée de deux parents, et de deux enfants, qui vont apprendre une nouvelle qui va bouleverser l’équilibre (déjà un peu précaire sur certains aspects, disons-le tout net) du petit groupe.

Bon, j’avais effectivement vu venir le sujet à des kilomètres. Et je retrouve l’écriture de Jane Anderson qui m’avait déjà laissée un peu sur ma faim dans Baby : un peu didactique, un peu plate, un peu prévisible. Mais fondamentalement, ce n’est pas le texte qui m’a intéressée dans ce spectacle. Ce sont les relations entre les personnages. Les réactions. Les combats.

Et tout particulièrement, la relation qui lie les deux parents, incarnés par Lionel Abelanski et Guilaine Londez. Chacun compose son personnage avec beaucoup de dignité. Ils sont touchants dans leur droiture, dans leurs tensions, dans leurs tentatives d’adaptation. Ils arrivent à faire exister leur résistance intérieur, leurs croyances, leurs démons, leurs espoirs. Et, surtout, ils forment presque, à eux deux, un troisième personnage. Leur couple devient un personnage à part entière, nourri par cette espèce de tendresse indéfectible qui les unit. Et plus ce personnage prend de place sur scène, plus il permet de retrouver l’équilibre. Un certain équilibre, en tout cas. Mais on a dit qu’on n’en dirait pas trop.

#OFF24 – La ligne solaire

Critique de La Ligne solaire, d’Ivan Viripaev, traduit par Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, vu le 2 juillet 2024 au 11 Avignon
Avec Aurélia Arto et Bruno Blairet mis en scène par Clément Poirée

Pas évident de piocher dans la programmation du 11. Tout a l’air passionnant. Alors on choisit nos thèmes favoris. Nos sujets de prédilection. En l’occurrence, pour La ligne solaire, le couple. Et l’occasion peut-être de me réconcilier avec Viripaev.

Il est cinq heures du matin et un couple se dispute dans une cuisine. La fin est proche. Le point de rupture. Ils se disputent et rien ne semble pouvoir les rapprocher. Les réconcilier. Les adoucir. Plus ils se cherchent, plus ils s’énervent – et plus ils s’énervent plus ils semblent trouver la force de s’énerver encore. Ils vont tenter, à travers cet échange, de franchir cette ligne solaire, qui les a toujours séparés. Et qui les séparera toujours ?

Spoiler alert : je ne me suis pas réconciliée avec Viripaev. Deuxième tentative, deuxième échec. Enfin, je ne devrais pas être si négative. Je n’aime pas cette langue, je pense qu’on peut se mettre d’accord là-dessus. Mais ce serait mentir de dire qu’elle ne me touche pas. Peut-être même que ce jour-là, elle m’a un peu trop touchée. Je crois que je n’étais pas dans le bon état d’esprit. Je me rends compte que j’ai programmé un Avignon léger, pour essayer d’apaiser l’ambiance lourde du dehors. Et tout d’un coup, rentrer dans le dur du sujet, je crois que je n’en étais pas vraiment capable.

C’est étrange de voir ça après Ring. Le couple, par un autre prisme. Le langage de l’intimité qui s’effrite. Le ton qui monte, rapidement. Ça se chie à la gueule. Il n’y a pas d’autre mot. Il faut entrer dans cette langue. C’est violent. Violent dans les gestes, violent dans les mots. Tellement violent en vérité dans les échanges que les insultes qui concluent la plupart des échanges se fondent complètement dans le reste. Comme une ponctuation qui finit par devenir invisible.

Je me rends compte que je refuse de recevoir quoi que ce soit. Tout mon corps fait bloc. Fait barrière contre ce qui se joue devant moi. C’est trop dur. C’est un amour douloureux. C’est une absence d’espoir et de tendresse. C’est l’apogée de l’opposition de phase. C’est brutal. C’est dérangeant et ça pique. C’est toujours un peu dérangeant, l’opposition de phase. C’est malaisant. Comme la musique qui les accompagne. C’est vain. C’est un échange vain. Et c’est sans doute en ça qu’il est si difficile. C’est un échange qui semble gagner du temps. Pour éviter le silence. Pour éviter la conclusion. Pour éviter la fin. C’est glauque.

Et ce qui est étonnant, c’est qu’on rit. On rit souvent d’une de leur punchlines, lancée avec force, mais pas que. On rit pour évacuer la tension qui prend toute la place sur scène. On rit pour sortir de cette violence et pour éviter qu’elle nous atteigne. On rit parce qu’on voudrait que ça reste en eux et que ça ne soit jamais en nous. On rit pour s’échapper. Mais je crois que c’est trop tard. J’ai un peu d’eux en moi.

La ligne solaire – Le 11 • Avignon
11 boulevard Raspail, 84000 Avignon
A partir de 10,90€
Réservez sur BAM Ticket !

#OFF24 – Ring

Critique de Ring, de Léonore Confino, vu le 2 juillet 2024 au Théâtre Actuel
Avec Amaury de Crayencour et Jina Djemba, mis en scène par Côme de Bellescize

Je crois que la perspective de retrouver Jina Djemba, que je n’ai pas vue depuis 12 ans sur un plateau, m’aurait convaincue d’aller voir n’importe quel spectacle. Mais Ring n’est pas n’importe quel spectacle. J’ai vu ce spectacle il y a plus de dix ans, avec Audrey Dana et Sami Bouajila. J’en garde un souvenir mitigé. Ma vision du couple a dû évoluer depuis (enfin, j’espère !), ma vision du théâtre aussi. J’aime bien l’idée de confronter ces deux moi. Let’s battle !

Ring s’ouvre sur une conversation avec Adam et Eve. Tous deux donnent le ton au spectacle. On est dans le quotidien du couple, parfois dans leur intimité, rarement dans la caricature. Pas question ici de le porter aux nues ou de le caricaturer, le dessin semble tout à fait réaliste. Et on a beau l’avoir déjà observé sous toutes les coutures, le couple, on a toujours l’impression que le tissu peut encore livrer quelques secrets.

Comment ai-je pu passer à côté de ce spectacle il y a dix ans ? Aujourd’hui, je n’en ai pas perdu une miette. Pas une scène qui me laisse de côté. Et chaque nouvelle situation est une formidable surprise. Ce mélange des genre, ces changements de rythme, ce regard pertinent, incisif, réaliste, parfois dur, parfois tendre, toujours très humain et souvent plein d’espoir m’a complètement saisie. Ces trouvailles du quotidien ont toutes quelque chose d’universel. Ça tire dans toutes les scènes, parfois des balles en mousse, parfois des balles en bulles, parfois des balles en plomb. Et on les reçoit aussi, comme si elles nous étaient destinées.

Il faut dire aussi qu’ils sont fascinants. Il se passe quelque chose entre ces deux-là. Sur le plateau, c’est magnétique. Ils ne sont que deux sur scène et pourtant l’air est dense, comme si le plateau était chargé de toutes les émotions qui les agite et avec lesquelles ils jouent. Je nous imagine bien devant le plateau comme devant un match de tennis, avec la tête qui va de l’un à l’autre au fil des punchlines. C’est l’impression que j’ai eue. Sans vraiment avoir envie de compter les points. Juste d’admirer un bel échange de balles.

Et puis il y a tout ce qu’on ne dit pas. Tout ce qu’on oublie de regarder et qui participe à faire de ce spectacle un moment aussi parfait. Il y a cette création sonore d’une simplicité troublante. Il y a cette scénographie qui crée de si beaux tableaux. Il y a ce travail sur les corps qui a quelque chose d’envoûtant. Et puis disons-le carrément : même les transitions entre les scènes ont quelque chose de captivant. On a littéralement l’impression de sortir d’un univers pour entrer dans une autre. Ce n’est pas « juste » simple. C’est de l’ordre de la seconde, mais cette seconde est une seconde de perfection absolue. Après tout, le diable se cache dans les détails.

#OFF24 – Arianne, un pas avant la chute

Critique d’Arianne, un pas avant la chute, de Thomas Gendronneau, vu le 1er juillet à la Factory
Avec Basile Alaïmalaïs, Anthony Falkowsky, Lucas Gonzalez, Sébastien Gorski, Sarah Horoks, Mathilde-Edith Mennetrier, Morgane Real, mis en scène par Thomas Gendronneau

Le nom de Thomas Gendronneau vous dit peut-être quelque chose après ses succès dans No Limit, Songe à la douceur ou plus récemment Glenn naissance d’un prodige ou encore Le Fléau. Bref, nous, on est assez fan, donc on va évidemment aller le soutenir pour sa deuxième pièce (oui, on avait raté la première, shame on us).

Je ne sais pas par où commencer. J’ai l’impression d’être une groupie après un concert qui essaie de raconter tous ses souvenirs pour n’en oublier aucun. Normalement, là, c’est le moment où je résume rapidement le spectacle pour ne pas trop vous perdre en chemin sans trop en dévoiler non plus. Je ne sais pas trop où mettre le curseur aujourd’hui, car je suis allée de surprise en surprise et que j’ai adoré ça. Disons simplement qu’aujourd’hui, on n’est pas seulement spectateur de théâtre, mais aussi d’un concert, et qu’on va profiter d’une interview organisée juste avant la dernière date de leur tournée pour se glisser au coeur du groupe. Et c’est toujours passionnant, de passer de l’autre côté.

Il y aurait tellement de choses à dire. Evidemment, je suis très cliente de ce genre de format. Et pas seulement du côté interview / psychologie / trifouillage des pensées et des agitations intérieures des personnages. Mais ce format en alternance, qui mélange les genres, les temporalités, qui nous fait prendre des directions sans jamais indiquer le chemin, qui nous mène par le bout du nez et qui parvient à nous tenir en haleine grâce à un scénario très bien ficelé, c’est complètement ma came. On voit les fils se nouer et se dénouer sous nos yeux, et entre deux bravos de groupie (c’est un concert, après tout), on enfile notre casquette d’enquêteur. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est participatif, mais c’est le genre de spectacle où l’énergie de la salle joue aussi. Et vu la générosité qu’ils mettent sur scène, ça donne envie d’être tout aussi exigeants de notre côté.

J’étais venue découvrir Thomas Gendronneau metteur en scène. J’ai été servie. Il a sauté à pieds joints dans la cour des grands. La création est partout. Ça fourmille d’idées. C’est brillant. Rien que le concept a quelque chose de génial. Faire la promo d’un album au moyen d’un concert qui se veut d’abord un spectacle, c’est trop d’inception pour mon petit cerveau. Et le plus fou, c’est que de l’idée à la réalisation, rien ne perd en qualité. Tout suit cette excellence. La vidéo, qui parfois rappelle La Règle du jeu de Christiane Jatahy, fonctionne parfaitement bien. La musique fait rapidement hocher les têtes dans la salle. Les scènes d’interview sont réalistes au point de donner froid dans le dos. Les enchaînements d’un univers à l’autre sont complètement fluides. On a l’impression d’être dans une série théâtrale musicale à suspens. Et par-dessus tout ça, ils arrivent même à mettre de l’émotion. C’est fort.

#OFF24 – Je m’appelle Georges

Critique de Je m’appelle Georges, de Gilles Dyrek, vu le 1er juillet 2024 au Théâtre Actuel
Avec Grégori Baquet, Marine Dusehu, Etienne Launay, Mélanie Page, Stéphane Roux, mis en scène par Eric Bu

J’avais d’abord dit que j’allais choisir entre les deux spectacles dans lesquels jouait Grégori Baquet au OFF de cette année. Oui mais voilà, pour être tout à fait honnête, les deux spectacles sont de genres complètement différents et je me serais instinctivement tournée vers celui-ci si ma +1 n’avait pas insisté pour choisir l’autre (qui m’intéresse plutôt pour d’autres raisons, comme le fait qu’e ce spectacle’il soit entièrement porté par Grégori Baquet et fasse partie de ce beau projet qu’il mène au sein du Nouveau Théâtre du Jour à Agen). Bref, au fond, pourquoi choisir ? Allons voir les deux !

Georges vient de se séparer de Christine. Pas de chance, en face de chez lui s’est construit la Villa Christine. De quoi lui rappeler tous les jours sa séparation toute fraîche. Mais ce n’est pas le plus étonnant. Non, ce qui est vraiment étrange, c’est qu’à côté de la villa Christine il découvre la résidence Clarisse ou encore l’immeuble Adriana… qui sont les prénoms de ses exs. Et c’est comme ça dans toute la ville. Sachant que la construction en cours se nomme Émilie, il se demande si ce sera le nom de sa prochaine conquête. Ou si il doit se détacher de cette croyance absurde qui relit l’immobilier de sa ville à sa vie amoureuse.

Alala. Sacré Georges. Pour être tout à fait honnête, sans le tampon Théâtre Actuel et la présence de Grégori Baquet, jamais je ne me serais lancée – cette affiche est quand même terrible. Mais on est toujours un peu plus optimiste que la normale à Avignon. Et heureusement.

C’est un spectacle qu’on aurait du mal à classer. C’est une comédie légère et pleine d’humour. C’est une comédie romantique qui ne se prend pas au sérieux. C’est une comédie à suspense qu’on n’attendait pas. C’est un spectacle de stand up qui multiplie les bons mots. C’est un spectacle riche, léger, frais, pétillant, qui m’a complètement embarquée.

Tout de suite, on est porté par cette atmosphère réjouissante, aérienne, originale. Je crois que les décors y sont pour beaucoup. Ces deux murs blancs sur lesquels se dessinent l’environnement ont quelque chose d’à la fois curieux, élégant et enfantin, et ont provoqué en moi un effet détente immédiat. En réalité, cette fantaisie scénique imprègne tout le spectacle. Tout est surprenant, inattendu, jamais démonstratif. C’est un spectacle qui donne l’impression de se balader dans son propre univers. Qui bondit de bon mot en bon mot. Qui ouvre des portes sur des personnages secondaires – voire tertiaires, voire complètement éphémères en fait – absolument réjouissants.

Et dans toute cette légèreté, c’est même un spectacle qui plante une petite graine. On ne va pas dire que c’est d’une grande profondeur, ça reste un divertissement, mais quand même. On ne se prend pas vraiment au sérieux, mais on ne dit pas non plus de bêtises. Et on en vient à se demander ce que nous aussi, on se retrouve à faire davantage en fonction des croyances que du réel. Et je dois dire qu’un spectacle qui met en scène un voyage pour Venise en train, et plus en avion, ça aurait peut-être suffi à me conquérir. Je devrais peut-être me poser la question, moi aussi, de l’importance du symbolique dans ma vie.

Le Misanpop’

Critique du Misanthrope, de Molière, vu le 21 juin au Théâtre de l’Epée de Bois
Avec Jean-Charles Chagachbanian, Philippe Maymat, Thomas le Douarec, Jeanne Pajon, Justine Vultaggio, Rémi Johnsen ou Théo Lima, Valérian Béhar-Bonnet ou Jules Fabre et Caroline Devismes, mis en scène par Thomas Le Douarec

Je joue au jeu du chat et de la souris avec ce Misanthrope depuis près de deux ans. Je l’ai manqué beaucoup trop de fois, alors même que je l’ai repéré tout de suite. D’abord programmé au Mois Molière 2022, puis au OFF d’Avignon 2022, puis à nouveau au OFF d’Avignon 2023, puis à l’Epée de Bois où je le rate de peu en début d’année mais où il est heureusement repris pour quelques dates en juin avant son retour au OFF d’avignon pour la 3e année consécutive. Il m’aura fallu 2 ans mais j’y suis arrivée. Ca aurait été balot d’attendre autant et d’être déçue. Mais l’avantage avec ce genre de spectacles toujours reprogrammé, c’est qu’on se doute qu’il l’est pour une bonne raison. Et vous savez quoi ? Il l’est vraiment pour une bonne raison.

Le Misanthrope, c’est mon Molière préféré. C’est d’ailleurs peut-être l’une de mes pièces préférés. C’est une pièce qui a l’avantage de se prêter à beaucoup de choses, elle ne donc pas l’impression de trop de redite d’une mise en scène à l’autre. Je l’ai connu classique, incontrôlable, prétentieux, réaliste, collectif, fade, tragique, le voici aujourd’hui populaire, accessible, rock’n’roll, et, ce qui ne gâte rien, tout aussi intéressant que les versions des collègues. Thomas Le Douarec est un très bon artisan du théâtre. J’ai toujours peur de paraître un peu condescendante en disant ça, alors que c’est pour moi l’un des plus beaux compliments qui soit pour un metteur en scène. Il a simplement proposé une version claire, lisible et pertinente de ce texte incroyablement riche, continuant de puiser et d’en découvrir constamment de nouvelles richesse, s’est « simplement » entouré de comédiens qui savaient tout faire, s’est « simplement » transformé en quasi-chorégraphe en proposant une mise en scène où les déplacements, la gestuelle, les corps se mettent à parler autant que le texte. Simplement.

Ce n’est pourtant pas ma vision préférée de la pièce. Thomas Le Douarec propose un Misanthrope qui ne laisse aucune prise, auquel on ne parvient ni à s’attacher ni même à s’approcher, presque désagréable ou méchant parfois, proche de la folie. Mais en réalité Alceste n’est pas au centre de l’attention. Il est presque effacé dans le tourbillon qui l’entoure. Ce qui semble réellement intéresser Thomas le Douarec, c’est toute la société qui s’agite autour de lui. C’est là-dessus qu’il a eu l’air de se concentrer, sur tout ce poids du paraître, sur le double masque que chacun peut présenter, sur le changement d’attitude qui existe entre l’intime et le social. On se retrouve dans une espèce de grand jeu mondain où chaque sourire, chaque bon mot, chaque flatterie fait gagner des points. Et on se retrouve presque, en tant que spectateur, à compter les points.

On aurait pu avoir un indice sur la direction que prendrait ce Misanthrope si on avait étudié la distribution en amont. Thomas le Douarec ne s’est pas distribué en Misanthrope, mais en Oronte. Ce n’est probablement pas un cas unique, mais suffisamment rare en tout cas pour être souligné. Et quel Oronte ! Sa composition de rockstar-cocaïnomane quelque part entre Johnny et Edouard Baer est absolument délicieuse. Avec Arsinoé (Caroline Devismes), ce sont deux personnages particulièrement marquant. C’est une séductrice hors pair, qui mettrait la salle à genoux peut-être même avant Alceste, et qui nous tient complètement sous le charme d’un rire ravageur. Célimène (Jeanne Pajon) personnage difficile s’il en est, n’est pas en reste. Elle parvient à faire exister la schizophrénie du personnage, partagée entre un attachement à la bizarrerie d’Alceste et une posture sociale à tenir. C’est dans ses regards, dans ses changement d’intonation, dans les différents visages qu’elle présente au fil des scènes qu’elle parvient le mieux à faire exister le sous-texte du personnage, peut-être plus encore qu’à travers ses tirades. Non, la seule chose qui m’a manqué, dans ce spectacle, c’est la coupe de Si le roi m’avait donné Paris lors de la première scène Oronte/Alceste. Mais ça va, je pense que je vais m’en remettre.

Bordes au coeur d’Hadrien

Critique des Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Youcernar, vues le 11 juin 2024 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Jean-Paul Bordes, mis en scène par Renaud Meyer

Ma hantise dans la vie, c’est de cesser d’apprendre. Cesser de progresser. Stagner. Intellectuellement, du moins, puisqu’émotionnellement je ne serais pas contre une petite stagnation par-ci par-là. On va à l’école, au collège, au lycée, on engrange des connaissances et puis tout d’un coup on cesse d’essayer de nous faire apprendre des choses et c’est à nous tout seuls de progresser. Certains choisissent la lecture, mais, amatrice de fiction, je reconnais que cette dernière nourrit surtout mon imaginaire. Je crois que c’est pour ça aussi que j’adore le théâtre. Il m’amène à des oeuvres, à des auteurs, à des textes auxquels jamais je ne me serai confrontée.

C’est un fonctionnement petit pas par petit pas. Un jour, je choisis un spectacle qui me parle, et j’y découvre un comédien. Ce comédien me marque et je décide que je le suivrai dans tous ses spectacles. Et c’est comme ça que plus tard, grâce à lui, je peux dire que j’ai découvert les Mémoires d’Hadrien. Je peux dire que j’ai été emportée, même, par ce texte, que, sinon, jamais je n’aurais approché. Je peux dire merci.

Je vais parler des Mémoires d’Hadrien que j’ai découvertes, et probablement que les spécialistes de Yourcenar en parleraient en des termes très différents. Mais c’est ça aussi le plaisir du théâtre. Chacun y prend ce qu’il a à prendre. Et le choix des passages semble avoir été pensé pour parler au plus grand nombre. Ça n’a rien d’une lecture. C’est l’histoire d’un homme qui revient sur sa vie. Qui affronte l’approche de la mort. Qui convoque le souvenir du désir. Qui évoque aussi des pans d’histoire qui ne peuvent que résonner pour nous aujourd’hui, comme le siège de Jérusalem. C’est l’histoire d’une vie hors du commun. Ecrite par une autrice hors du commun.

Et joué par un comédien hors du commun. Ce qui marque en premier, chez Jean-Paul Bordes, c’est évidemment sa voix. Sa diction étrange, légèrement affectée, sophistiquée, à la mélodie si particulière. C’était une si bonne idée d’associer Bordes à Yourcenar. Le phrasé monotone de cette dernière trouve un écho particulier dans la mélopée du comédien. Elle manie la phrase courte quand lui fait exister derrière chaque mots une foule de pensées et d’images. Leurs rythmes, leurs singularités, leurs bizarres élégances se complètent à merveille.

Jean-Paul Bordes est de ces comédiens qui ouvrent des portes, des allées entières. Là où le texte pourrait rebuter par un aspect trop érudit, il le remet à portée d’homme. Il parvient à faire coexister la grandeur inaccessible de l’Empereur, et cette banale proximité qui lie tous les êtres conscients de leur finitude. On dit parfois des comédiens qu’ils défendent leurs personnages. J’aurais plutôt tendance à dire qu’il l’habite. Jean-Paul Bordes et Hadrien ne sont qu’un. Et font de cette fin de vie un moment magnifique.

Les Mémoires d’Hadrien – Théâtre de Poche-Montparnasse
75 bd du Montparnasse, 75006 Paris
A partir de 23€
Réservez sur BAM Ticket !

On s’en va voir les p’tites femmes du Gymnase !

Critique de La Crème de Normandie, de Milena Marinelli et Hervé Devolder vue le 6 juin 2024 au Théâtre du Gymnase
Avec Cathy Arondel, Marianne Devos, Julie Costanza, Léa Dubreucq, Marie-Anne Favreau, Sylvy Ferrus, Clara Hesse, Raphaëlle Lemann, Milena Marinelli, Marie-Bénédicte Roy, Jeff Broussoux, Patrick Chayriguès, Hervé Devolder, Fabrice Fara, Loïc Fleury, Simon Froget-Legendre, Jérôme Pradon, Gilles Vajou, Franck Vincent, Jacques Verzier, mis en scène par Hervé Devolder et accompagnés par Daniel Glet, Patrick Villanueva, Sébastien Jaudon, Benoît Dunoyer, Fred Liebert

La programmation du Théâtre du Gymnase, c’est un peu la roulette russe. Ce n’est pas un lieu bien identifié avec une ligne artistique claire. Plus probablement un lieu garage comme on les appelle, c’est-à-dire un lieu qui accueille en location les compagnies qui souhaitent s’y produire. Ca donne un résultat assez hasardeux vu de loin, mais en réalité, quand on met le nez dedans, on peut y dénicher quelques pépites. Et quand on connaît un peu le travail de Hervé Devolder, on est à peu près assuré de la pépite. Bingo !

Va-t-on vraiment se hasarder à résumer l’histoire ? Allez, je vous la fais courte : le directeur d’une maison close au bord de la faillite apprend qu’un milliardaire subventionnant des orphelinats est de passage dans la région. Ni une ni deux, sa décision est prise : il va faire passer son bordel pour un orphelinat le temps du séjour de ce riche bienfaiteur…

Tout était dangereux. Le titre. L’affiche. Le sujet. Vraiment, c’était red flag sur red flag. On avait le choix entre la grosse comédie qui tache ou le spectacle complètement vulgaire. On évite les deux. Et pour du très bon. Enfin, pour être tout à fait honnête, on n’a pas été sûr de nous tout de suite. Ni lourd ni vulgaire, certes, mais un peu long à s’installer. Il faut dire qu’une situation pareille, ça demande un peu de préparation pour la mettre en place. Pour garantir le comique de situation, il faut permettre à chaque situation d’exister. Mais une fois que tout est bien en ordre, on comprend que l’ajustement initial était nécessaire. Tout d’un coup, ça explose. On a quatre comiques de situation en simultané, un rythme qui s’enclenche et un sourire qui ne nous quittera plus.

Alors oui, c’est vrai, ça part un peu dans tous les sens. Mais une fois accepté cette histoire complètement tarabiscotée, on n’a plus qu’à se laisser porter par cette ambiance exaltée, déchaînée, et complètement débridée. Là où au début semblaient se dessiner quelques contours de rebondissement, on se retrouve à se faire mener par le bout du nez et à ne plus chercher à comprendre le pourquoi du comment. On prend tout ce que nous offre ce spectacle ultra généreux qui gagne en puissance au fur et à mesure, multipliant les coups de théâtre et proposant des parties chantées originales, variées, et toujours très entraînantes !

C’est fun, c’est explosif, c’est chouette, c’est bonne ambiance, et, on oublie trop souvent de le préciser pour ce genre de spectacle : c’est rare. C’est rare d’avoir une telle qualité de jeu et de chant sur scène dans un spectacle qui se veut léger et divertissant. C’est rare d’avoir onze artistes sur scène ainsi que de la musique live. C’est rare de faire de la dentelle avec du joyeux et du vaudeville. C’est rare de passer une aussi bonne soirée.

La Crème de Normandie – Théâtre du Gymnase
38 bd de Bonne-Nouvelle, 75010 Paris
A partir de 12,95 €
Réservez sur BAM Ticket !

Allô moman bobo

Critique de Moman pourquoi les méchants sont méchants, de Jean-Claude Grumberg, vu le 22 mai 2024 à la Scala Paris
Avec Clotilde Mollet et Hervé Pierre, mis en scène par Noémie Pierre, Clotilde Mollet et Hervé Pierre

C’est déjà le troisième spectacle dans lequel joue Hervé Pierre depuis son départ de la Comédie-Française, et le deuxième en compagnie de Clotilde Mollet. Le voir dans de tels spectacles nous ferait presque regretter qu’il ne soit pas parti plus tôt. Je ne sais pas trop s’il se fait plaisir, si c’est viable, si ce sont les seuls projets qu’on lui propose depuis sa sortie du Français ou s’il profite de sa notoriété pour tenter des choses. Quelle que soit sa raison, le résultat est le même pour moi : j’en profite au maximum.

On va éviter d’en dire trop sur l’histoire pour ne pas divulgâcher. Et pour ne pas gâcher tout court, d’ailleurs. Le titre se suffit à lui-même. Il y a une mère et son fils, il y a des interrogations d’enfant et des réponses de parent. Il y a une part de délire et une part de réalité. Une part de rêve et une part de raison. Un peu la tête en l’air, un peu les pieds sur terre. Et puis il y a la vie.

Je vais à ce spectacle dans une étrange schizophrénie. Mes précédentes rencontres avec Jean-Claude Grumberg ne sont pas de bons souvenirs de théâtre. Mais je sais ce duo capable de merveilles. Alors j’attends, quelque part entre la résignation et l’impatience.

Il y a deux choses qui coexistent dans ce spectacle. Il y a d’abord l’enfance. Partout. Dans ces personnages, d’abord, qui font exister sur scène des sensations si propres à cet âge de tous les possibles : l’insouciance, évidemment, une certaine naïveté aussi, mais surtout cette impression prégnante que rien d’autre n’existe que l’instant présent. C’est peut-être le point commun ultime entre l’enfance et le théâtre. Alors les deux mêlés ensemble, c’est le combo absolu. J’ai toujours eu un besoin de nécessité au théâtre ; là, elle habite tout le plateau. Il y a un besoin vital d’obtenir une réponse à chacune des questions posées. Tout est concentré sur le moment, sur le sujet de la question, ce qui passe par la tête de l’enfant. Et tout a la même importance. C’est quelque chose que l’on a tendance à perdre un peu, avec l’âge et cette tendance à hiérarchiser et à prioriser qui efface petit à petit la spontanéité qui nous habitait jusqu’alors, et c’est beau de pouvoir la toucher à nouveau du bout du doigt.

Cette enfance existe jusque dans leur jeu. Ce sont deux clowns. Deux grands enfants. Deux complices qui jouent ensemble. Qui jouent tout ce qu’ils ont à jouer, sans jamais rien appuyer, en s’amusant juste avec cette matière qui leur est donnée. Et avec leur talent. Il faut dire qu’ils se sont bien trouvés. Et qu’ils se renvoient des balles toujours plus incroyables. Tous les deux ont des voix de théâtre fascinantes, des voix à accent, des voix qui donnent envie de jouer avec. Avec un texte pareil, le terrain de jeu paraît infini. Pour le public, en tout cas, c’est une sacrée gourmandise. Une friandise de plus qui a le goût de l’enfance.

Mais le goût ultime de la jeunesse, cette sensation que tout est possible, vient souvent avec la conviction absolue que rien ne peut nous arriver. Perdre cette insouciance, c’est déjà devenir adulte. J’aime le théâtre parce que c’est un lieu où je me sens bien. Où je me sens à ma place, et en sécurité. Mais il y a quelque chose de plus, ici, et c’est peut-être d’autant plus fort que ça a lieu dans un endroit où mon état de base est déjà comblé. Ils arrivent à reproduire sur scène ce sentiment unique que seul le cocon familial peut faire naître. Le sentiment de protection absolue face au monde. Car moman est là, et elle est une barrière face à l’extérieur. C’est tendre. C’est drôle.

Mais c’est aussi cruel. Car si moman est une barrière face à l’extérieur, c’est que l’extérieur est sombre, effrayant, sournois. La prouesse de ce spectacle, c’est sans doute d’arriver à faire coexister les deux mondes. L’insouciance, et l’angoisse. On sent la précarité. On sent la guerre. On sent la menace, partout, tout le temps. On sent le mal qui rode et qui cherche à se faire une place dans cette maison. On sent l’ombre qui tente de nous recouvrir. Mais jusqu’au bout, même quand la lumière est au bord de se tarir, c’est sa chaleur qui prendra le dessus. Et c’est très fort.

Moman pourquoi les méchants sont méchants – La Scala Paris
13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris
A partir de 21 €
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