Critique de Naïs, de Marcel Pagnol, vu le 18 mai 2024 au Lucernaire Avec Arthur Cachia, Kevin Coquard, Clément Pellerin ou Simon Gabillet, Lydie Tison, Marie Wauquier et Patrick Zard’, mis en scène par Thierry Harcourt
Il y a quelques jours, je discutais avec des amateurs de théâtre comme moi, qui me disaient que ce qu’ils venaient chercher au théâtre, avant tout, c’est une histoire bien ficelée, avec de beaux enjeux, de beaux rebondissements, de beaux personnages, et qui parvient à vous entraîner dans un monde parallèle le temps d’un spectacle. Moi, c’est plutôt ce que j’attends d’un bon bouquin. Je ne sais pas qui de nous serait le plus comblé par ce Naïs. J’ai eu l’impression formidable de tenir un bon Pagnol entre les mains.
Naïs, qui vit toute l’année prisonnière des griffes d’un père au caractère détestable, est plus qu’heureuse de voir Frédéric, un amour d’enfance jamais vraiment oublié, revenir dans les parages pour les vacances. Leurs conditions respectives les empêche de vivre un amour au grand jour mais enfin, il fait beau, il fait chaud, on est à Marseille : c’est le moment idéal pour se permettre de rêver un peu. Voir de transformer le rêve en réalité. On sait tous que ce qui se passe pendant les vacances a une durée limitée. Pourquoi ne pas en profiter ?
C’est le troisième spectacle mis en scène par Thierry Harcourt que je vois cette année. Après un Bitos en demi-teinte et des Chaises très réussies, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre pour Naïs. Devant cet excellent travail, j’ai envie de tirer une conclusion complètement hâtive mais peut-être pas si loin de la vérité, au fond : le meilleur de Thierry Harcourt se révèle sur les plateaux les moins chargés.
Sur scène, autant vous le dire, il n’y a rien. Et pourtant il y a tout. On voit tout. On entend les cigales, on hume le romarin et on redoute le mistral. On sent le soleil sur notre peau et on est sûr que si on demande à notre voisin, il sortira un chapeau de paille de son sac. Evidemment, l’accent marseillais de nos personnages n’y est pas pour rien. Mais il y a autre chose.
La scène est remplie d’eux. C’est une adaptation d’un roman de Zola, et pourtant ça transpire le Pagnol. C’est plein de tendresse, un Pagnol. Plein d’honnêteté, de douceur, de grands coeurs et de promesses d’amour. Et Thierry Harcourt arrive à rendre tout ça à travers une mise en scène tout en déplacement et en délicatesse. Une mise en scène basée sur une grande harmonie entre les comédiens. A travers des regards, un vrai sens du mouvement et un rythme juste, Harcourt parvient à faire exister toutes les tonalités de ces vies, secouées de tourments et emportées par de belles émotions, parvenant à faire exister la célèbre dramatisation marseillaise sans jamais tomber dans le pathos. Joli tour de passe-passe.
Un rayon de soleil théâtral. ♥ ♥ ♥
Naïs – Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris A partir de 21 € Réservez sur BAM Ticket !
Critique du Conte des contes, d’après Giambattista Basile, vu le 17 mai 2024 au Théâtre de Nanterre-Amandiers Avec Simon Bonvin, Melvin Coppalle, Philippe Gouin, Jeanne Pasquier, Cyril Romoli, Audrey Saad et Marie-Evane Schallenberger, mis en scène par Omar Porras
J’ai l’impression de connaître le nom d’Omar Porras depuis toujours. Je n’ai pourtant pu découvrir son travail que l’année dernière, grâce au Théâtre Montansier qui accueillait ses extraordinaires Fourberies de Scapin. J’ai découvert un Maître. Je n’avais jamais vu ça. Alors quand son nom est apparu dans la programmation des Amandiers cette année, pas d’hésitation possible. J’ai signé tout de suite. Sans avoir la moindre idée de ce que j’allais voir. Sans savoir que j’allais assister à l’un des plus grands spectacles de ma vie.
Mais où ai-je donc mis les pieds ? Comment mettre des mots sans desservir, sans affadir, sans dénaturer cette grande fête à la fois lumineuse et cruelle qui nous est offerte par cette troupe hors du commun ? J’ai l’impression que toute tentative de description serait réductrice. Je pourrais parler d’une esthétique baroque, mais je passerais à côté de tellement de choses. C’est Cabaret monté par Pippo Delbono, c’est Jacques Demy qui rencontre la famille Adams, c’est Beetlejuice adapté par Laurent Pelly, c’est Thomas Jolly qui côtoie Tim Burton, c’est la Commedia dell’arte au pays des forains. C’est Omar Porras dans toute sa splendeur, dans toute sa grandeur, dans toute son humanité.
Le Conte des contes est de ces spectacles où on sait. On sait tout de suite qu’on va assister à quelque chose d’unique. Parce que si le simple bruit des pas de ce personnage qui s’avance pour ouvrir le spectacle parvient simultanément à chatouiller le coin de mes lèvres, à écarquiller mes yeux et me donner la chair de poule, comment vous dire que ni mon corps, ni mon cerveau, ni aucun de mes organes n’est prêt à ce qu’il va se passer par la suite.
En fait, si. Quelque chose en moi est prêt. Mais ce n’est pas un sentiment habituel ou plutôt, ce n’est pas quelque chose que je maîtrise. Entrer dans l’univers d’Omar Porras, c’est comme entrer dans un rêve. C’est se laisser porter par cette étrange distorsion du temps, tantôt frénétique, tantôt langoureux, qui balance avec malice de l’extrême foisonnance au détail le plus minutieux. C’est ouvrir une boîte à merveilles et s’extasier comme un enfant devant ce contenu qui brille de mille feux. C’est aller de surprise en surprise, de pièces en pièces, d’histoires en histoires, et se laisser surprendre par ces différents éléments qui peuvent surgir à tout moment, sans prévenir. C’est accueillir la nouveauté avec toujours la même joie, le même éblouissement, la même curiosité. C’est chercher, fouiller, découvrir ce qui se cache derrière en espérant qu’on n’atteigne jamais le fond. En espérant que cette malle au trésor soit inépuisable.
Ainsi, les génies jouent avec les contes. Evidemment, comment ne pas penser à Pommerat devant un tel spectacle. Il était pour moi le Maître des contes, me les ayant fait redécouvrir, avec une certaine âpreté, guidé par une conscience d’adulte. Omar Porras, s’appuyant sur le texte de Giambattista Basile, propose encore autre chose, tout aussi fascinante. Il parvient à maintenir les deux univers en symbiose. Regard d’adulte et yeux d’enfants, le monde dans lequel on est plongé semble comme hors de portée du réel.
La recette est unique. Ce mélange de lumière et d’horreur, de beauté et de cruauté, de fantastique aux reliefs familiers, est complètement détonnant. C’est un champagne un peu glaçant, un souvenir en technicolor, un feu d’artifice qui laisse des sueurs froides. Le plaisir d’écouter des histoires se heurte à la violence de ce qui est raconté. Le souvenir d’enfance fricote avec l’histoire d’horreur et crée un chambardement intérieur à l’image de ce qui se passe sur scène. Les boyaux sont recouverts de paillettes mais se tordent dans tous les sens pour finalement éclater en une pluie de confettis trop acide, à la limite de l’inconfortable. Alors soudain on rit très fort et la tension se relâche. Et puis une autre histoire s’enchaîne et on repart pour un tour de manège.
Cette impression de richesse infinie, cet enthousiasme débordant, cette générosité sans limite, on le sait, on le sent, on le voit, ne peut exister qu’à travers un travail d’une précision absolue. Omar Porras est un Maître, et il ne s’est entouré que de comédiens-musiciens de sa trempe. Ce qui se passe sur scène, théâtralement parlant, si on pouvait l’isoler de tout ce qui est autour, est déjà une perfection en soi. C’est la minutie poussé à l’extrême qui permet d’atteindre ce sentiment d’absolue liberté. Simon Bonvin, Melvin Coppalle, Philippe Gouin, Jeanne Pasquier, Cyril Romoli, Audrey Saad, Marie-Evane Schallenberger, vous m’avez offert un moment hors du monde et vous ne savez pas à quel point cela a été précieux pour moi. J’ai crié bravo aussi fort et aussi longtemps que j’ai pu, hier, et je continuerai de le crier longtemps. Et de l’écrire, aussi. Bravo. Bravo. Bravo.
Et voilà, on arrive à la fin. J’ai écrit beaucoup, et j’ai l’impression de n’avoir rien dit. D’être passé à côté de trop de choses. Parler de visuel, de scénographie, des lumières extraordinaires et de ces chants qui nous portent, je sais un peu le faire. Mais comment exprimer quand c’est tout le corps qui s’enflamme ? J’ai rarement eu, à ce point, tous mes sens en alerte au théâtre. On a trop l’habitude d’entendre ce qu’on voit. Ici c’est comme si on parvenait à dissocier la vue de l’ouïe. A multiplier nos récepteurs pour ne rien laisser passer. Il faut pouvoir s’attendre à tout, et si ce que je vois est différent de ce que j’entends, c’est que les deux choses existent simultanément, car sur ce plateau tout devient possible. J’y ai vu des images qui ne me quitteront jamais. Comme ce fascinant dos musclé qui se meut délicatement au rythme d’un récit raconté à la radio. Hier, au théâtre, j’ai vu un dos qui écoutait une histoire. Que dire de plus ?
« Ils vécurent enfants et firent beaucoup d’heureux. » Merci Omar Porras et le Teatro Malandro de nous faire vivre un peu au-delà du réel. ♥ ♥ ♥
Critique de Royan, la professeure de français, de Marie Ndiaye, vue le 17 avril 2024 au Théâtre de Paris Avec Nicole Garcia, mise en scène par Frédéric Bélier-Garcia
J’avais déjà hésité, à la création. Nicole Garcia, quand même, mais ce résumé, cette ambiance, cette morosité qui semble émaner du titre même du spectacle. S’il faut un certain mood pour pouvoir recevoir ce genre de spectacle, je n’étais clairement pas dans le bon, et pourtant.
Et oui, il y a des spectacles plus faciles à recevoir que d’autres. En se dirigeant vers Royan, on se doute bien que ce ne sera pas le plein soleil. Et pour cause, c’est dans un hall d’immeuble que se déroule le spectacle. Le hall d’immeuble de Gabrielle, professeure de français, dont l’une des élèves s’est suicidée il y a peu. Alors qu’elle s’apprêtait à rentrer chez elle, elle sent que les parents de la jeune fille l’attendent là-haut. Elle ne veut pas les voir, avoir à exprimer sa compassion ou à donner des explications. Alors elle reste là et elle pense.
J’ai eu un léger doute, au début. Les premiers mots sont étrangement hésitants. Disons-le carrément : ils sonnent faux. Que je ne sois pas dans les bonnes dispositions pour le spectacle passe encore, mais si Nicole Garcia elle-même est à côté, on ne va pas s’en sortir. Mais non. C’est l’affaire de quelques minutes. Et soudain elle rentre littéralement dans son histoire. Et soudain le plateau, qui semblait si grand pour elle, se remplit d’elle, de ses mots, de son souffle. Et soudain on ne voit plus le vide autour d’elle. On ne voit plus qu’elle.
Nicole Garcia a un atout précieux pour un monologue. Elle a une voix. Une magnifique voix de théâtre. Une voix dont elle sait user. Une maîtrise absolue de chacune de ses intonations. Elle nous donne a entendre un flot de paroles qui évoque le rythme des pensées. Ce n’est pas qu’un monologue. C’est un monologue intérieur. C’est un rythme, c’est une tonalité, c’est un grave qui soudain surprend comme un brusque virage qui nous emmène dans une autre émotion. Et le flot de pensées revient. On entend les rouages, les liens qui se font, on voit se dessiner devant ses yeux les souvenirs qu’elle ramène à la vie.
Nicole Garcia a un deuxième atout précieux pour un monologue. Elle a un bon matériau. Un texte bien fichu, fluide, théâtral. Un texte qui parvient à maintenir l’attention pendant 1h20 en faisant coexister le récit et le suspens. Un texte qui prend le temps de dessiner vraiment les contours de son personnage. Un texte qui s’appuie sur une langue riche, à la fois poétique et très concret, qui évoque avec beaucoup de lucidité ce que peut être le quotidien d’une salle de classe. Et on se dit si parfois c’est déjà délicat pour nous d’écouter ça, c’était peut-être mieux que notre personnage ne monte pas à l’étage ce soir-là.
Critique de Duplex, de Didier Caron, vu le 6 mars 2024 au Théâtre de Paris Avec Corinne Touzet, Pascal Legitimus, Francis Perrin et Anny Duperey, mis en scène par Didier Caron
J’ai l’impression d’avoir écrit le même article il n’y a pas longtemps. Cet article où je commence en disant que j’avais des gros doutes sur le spectacle que j’avais choisi – c’était pour La Joconde parle enfin. Pour Le Duplex, ce ne sont pas des doutes que j’avais. C’était une certitude absolue. Ce spectacle ne m’était pas destinée. Mais pourquoi y aller quand même me direz-vous ? Mais parce que je suis un mouton, parce que je sais que ce sont de bons comédien et je ne peux pas m’empêche de me dire : « et si… ? ». Après tout, sur un malentendu, ça peut marcher.
Le duplex réunit deux couples de voisins, ceux du 6e, incarnés par Pascale Légitimus et Corinne Touzet, et ceux du 5e, ce sont Francis Perrin et Anny Duperey. Les voisins du 6e aimeraient bien agrandir leur appartement pour en faire un duplex, et pour cela racheter l’appartement du dessous. Seulement voilà : il est plus que probable que les voisins n’aient aucunement l’intention de vendre. La seule solution qui leur reste, c’est de les pousser au divorce.
J’adore ce genre de soirée. Et pourtant je pense que ça se joue à rien. Peut-être que dans un autre état d’esprit, je me serais complètement fermée à ce spectacle. Parce que le texte est à peu près comme je m’attendais : pas fou. Il y a pire, il y a les textes qui n’ont même pas d’essence dramaturgique, ce qui n’est pas le cas de celui-ci. Mais on ne vole pas très haut non plus. C’est le genre de texte devant lequel, à la manière d’une IA qui a déjà avalé un bon nombre de textes dans le genre, j’ai deviné en cinq minutes le dénouement du spectacle et je vois toutes les vannes arriver à des kilomètres. C’est le genre de texte qui peut me donner envie de partir – ou de dormir.
Et pourtant, loin de me braquer, je commence à sourire. Je ne peux pas dire que je m’ennuie. Je crois d’abord à l’effet « tant qu’on est là ». Je me retrouve à rire autant de la vanne que de sa bêtise ou de son culot. Mais pour ça, il a bien fallu que, quelque part, je me fasse attraper par la pièce. Que j’oublie de la repousser. Et je comprends vite la magie de ce qui est en train de se jouer. Je m’aperçois en fait que je suis beaucoup trop investie dans ce spectacle par rapport à ce que mon cerveau essaie de me faire croire. Ce n’est pas seulement de la curiosité.
D’abord, il faut dire mon bonheur de retrouver sur scène Anny Duperey. Lorsqu’elle est sur le plateau, je n’ai d’yeux que pour elle. Quelle légèreté. Quelle spontanéité. Quelle fraîcheur. Quelle irrévérence. Quelle lumière. Quelle classe. Quelle liberté. Quelle énergie. Quel souffle. Chacune de ses répliques est un délice. Chacun de ses mots se savoure. Sa diction a quelque chose de l’ordre du phrasé musical. Elle irradie. Elle semble flotter au-dessus du plateau. Elle est merveilleuse.
Mais Anny Duperey aussi incroyable soit-elle ne peut me faire passer du rien au tout. Il faut bien le reconnaître : je ne décroche pas. Et je dirais même plus : j’accroche. Ce qui se joue sous mes yeux a quelque chose de fascinant. En fait, je crois que je n’ai jamais vu des acteurs aussi bons sur un texte pareil. Ils le subliment. Il n’y a pas d’autre mot. C’est du grand art. Et, disons le carrément, ce n’est pas seulement du grand art d’arriver à faire autant avec aussi peu. Ils ne sont pas seulemnet excellent par rapport à leur matériau de base. Ils sont excellents tout courts. Je crois que ça faisait longtemps que je n’avais pas été face à un quatuor d’acteurs aussi bon. Ni passé une aussi bonne soirée. Voilà, c’est dit.
Moi qui croyais que j’avais besoin d’un texte avant tout, voilà l’exception qui confirme la règle. ♥ ♥ ♥
Le Duplex – Théâtre de Paris 15 rue Blanche, 75009 Paris A partir de 20 € Réservez sur BAM Ticket !
Critique du Voyage dans l’Est, de Christine Angot, vu le 2 mars 2024 au Théâtre de Nanterre-Amandiers Avec Carla Audebaud, Cécile Brune, Claude Duparfait, Pierre-François Garel, Charline Grand, Moanda Daddy Kamono, Julie Moreau, mis en scène par Stanislas Nordey
Je n’aime pas particulièrement Christine Angot – et ses apparitions médiatiques sont à peu près tout ce que je déteste – mais j’avais quand même tenté l’adaptation de son Dîner en ville par Richard Brunel il y a quelques années à la Colline, qui m’a laissé un grand souvenir. Je sais que ce Voyage dans l’Est sera différent sur bien des points, mais grand, il peut l’être, d’autant plus avec cette distribution qui me fait saliver d’avance.
Lorsqu’elle publie Le Voyage dans l’Est, Christine Angot a déjà écrit sur le sujet de l’inceste. Mais L’Inceste était un roman, là où Le Voyage dans l’Est est un récit autobiographique qui s’appuie sur son retour dans la ville où tout a commencé pour faire émerger les souvenirs qui ont pu être enfouis plus ou moins profondément.
Comment je vais écrire sur un tel spectacle. Je sais que la pensée me traverse pendant la pièce. J’ai du mal à écrire. Moi qui ai pour habitude de prendre des notes pour essayer de transcrire le plus fidèlement possible les impressions, me voilà sans mot. Je ne vais pas essayer d’écrire une critique. C’est un beau spectacle. C’est un bon spectacle. J’ai envie de dire : on s’en doutait un peu. Vus l’équipe artistique, le metteur en scène, la distribution, on n’était pas là pour coller des gommettes. Théâtralement c’est une réussite.
Mais ce n’est pas seulement de ça dont j’ai envie de parler. Analyser la mise en scène, le jeu des comédiens aurait quelque chose de vain. Et j’en serais à peu près incapable. Car les moments qui m’ont transportée m’ont un peu mis dans un état second. C’est ça, je crois, qui me reste. Qui m’a marquée. J’ai pris un petit coup théâtro-littéraire. Et je ne m’y attendais pas. Pas comme ça.
Ecouter Cécile Brune nous dire le roman de Christine Angot aurait déjà été quelque chose de grand. Mais elle ne se contente pas de dire. Je pourrais dire qu’elle incarne, qu’elle donne vie, ce serait un peu cliché mais il y a de ça. Mais ça va au-delà. J’aurais presque envie de dire qu’elle traduit. On dit qu’il y a des traductions qui sont peut-être mieux encore que la version originale. C’est rare que l’intermédiaire ajoute. C’est le cas ici.
Le medium joue aussi. C’est étonnant. Moi qui aurais eu tendance à préférer l’imagination induite par la lecture, j’ai l’impression que la puissance des mots se retrouve ici décuplée. D’abord parce que là où j’aurais pu détourner les yeux, arrêter de lire, me perdre dans mes pensées pour éviter une phrase, je n’ai aucun moyen de ne pas entendre. Pas d’échappatoire possible. Les mots sont dits, et ils pèsent partout sur le plateau.
Mais peut-être aussi parce qu’il n’est finalement pas vraiment question d’images et qu’en cela on ne brise pas l’imagination, on y ajoute simplement une intention. J’ai l’impression d’avoir mieux compris l’oeuvre que si je l’avais lue dans mon coin. Mieux compris certaines parties, en tout cas. C’est étrange. Tout ce qui concerne l’intériorité, ainsi extériorisé, m’a semblé limpide. Et passionnant. Ce qui est dit sur les mécanismes de défense du cerveau ou sur notre incapacité à comprendre vraiment ce dont elle parle me laisseront des traces. Intellectuelles et émotionnelles. Je sais que je n’ai pas compris, que je ne comprendrai jamais. Et que la démonstration qui me l’a prouvé avait quelque chose de brillant.
Envie de lire du Angot. Ou qu’on l’incarne encore, à nouveau, devant moi. ♥ ♥
Le Voyage dans l’Est – Théâtre de Nanterre-Amandiers 7 Avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre
Critique de La Joconde parle enfin, de Laurent Ruquier, vue le 22 février 2024 au Théâtre de l’Oeuvre Avec Karina Marimon, mise en scène par Rodolphe Sand
Quand je découvre l’affiche du spectacle il y a quelques semaines, je ressens tout de suite cette espèce d’excitation intérieure du corps qui a compris avant le cerveau. Cette comédienne sur l’affiche, je la connais, je l’ai découverte dans Big Mother il y a un an de ça et elle m’avait complètement bluffée. Là se pose une question. Entre l’affiche, le résumé du spectacle, son auteur, tout semble indiquer que ce n’est pas un spectacle pour moi. Mais cette fille m’a tellement marquée que je choisis de ne pas écouter les signaux. J’ai trop envie de la revoir. Alors j’y vais.
En attendant le début du spectacle, je n’en mène pas large. Je me demande un peu ce que je fais ici, en snob légendaire que je suis. J’ai invité ma mère, qui n’a pas vu Big Mother et qui se demande peut-être encore plus que moi ce qu’elle fait ici. Le rideau s’ouvre. Karina Marimon dit deux mots. C’est bon, je sais parfaitement pourquoi je suis ici. Karina Marimon ne m’avait pas marquée parce qu’elle était particulièrement bien dirigée dans Big Mother. Elle m’avait marquée parce qu’elle est marquante.
Deux mots ont suffi. Pour captiver la salle. Pour conquérir le public. Pour savoir qu’on allait passer une bonne soirée. Elle a l’aura d’une stand-uppeuse, la classe d’une chanteuse lyrique et la maîtrise d’une grande comédienne. C’est une artiste totale qui ajoute à tous ses talents celui d’un rapport au public complètement dingue. Qui doit plus qu’à juste un sens du rythme inné ou à une punchline bien affutée. Qui va plutôt chercher du côté d’une grande humanité. Une artiste totale, on a dit.
Bon, et Laurent Ruquier dans tout ça ? On lui doit peut-être quelques excuses. Parce que son texte tient bien la route, et même peut-être un peu plus que ça. Sa Joconde est suffisamment bien documentée pour nous apprendre des choses, suffisamment mordante aussi pour ne pas nous ennuyer. Le texte est incisif, les phrases sont courtes, le rythme est rapide, le tout est porté par une mise en scène très efficace, parvenant même à créer la surprise. L’équilibre entre les parties historiques et les anecdotes insolites voire les punchlines un peu plus gratuites se fait plutôt bien. J’avoue un petit faible pour les parties plus libres, certaines parties historiques flirtant un peu trop à mon goût avec le didactisme, heureusement toujours rattrapé par la verve inimitable de Karina Marimon. Oui, je sais, je me répète, mais que voulez-vous : elle déchire tout.
Voilà. C’était un peu l’heure du mea culpa. J’aurais pu vous faire croire qu’il me coûte. Mais je crois que ce genre de soirées, où j’arrive pleine de doutes, et qui les emporte tous avec elle, et moi avec, sont celles que je préfère. Donc mea culpa, vraiment, mais surtout merci pour cette chouette soirée.
Que Karina Marimon m’emmène où elle veut. Je la suis. ♥ ♥ ♥
La Joconde parle enfin – Théâtre de l’Oeuvre 75 rue de Clichy, 75009 Paris A partir de 22 € Réservez sur BAM Ticket !
Critique de Ceux qui se sont évaporés, de Rébecca Déraspe, vu le 19 février au Théâtre de Belleville Avec Anne Coutureau, Olivier Martial, Laurent d’Olce, Benjamin Penamaria, Chloé Ploton, Camille de Sablet, Elisabeth Ventura, mis en scène par Fabian Chappuis
C’est d’abord le nom d’Elisabeth Ventura qui m’a amenée ici. Découverte il y a presque quinze ans dans Les Femmes Savantes mises en scène par Arnaud Denis, je l’ai ratée il y a quelques années dans Les Filles aux mains jaunes – c’est toujours comme ça avec les succès, on se dit qu’on a le temps et on les rate – puis retrouvée, avec bonheur, dans L’invention de nos vies. Son nom me suffisait à retourner dans ce chouette théâtre de Belleville que je fréquente trop peu. Celui de Fabian Chappuis aurait pu finir de me convaincre tout à fait : je me souviens encore du grand bruit qu’avait fait sa mise en scène de A mon âge, je me cache encore pour fumer.
Ceux qui se sont évaporés ont fait un choix. Sans rien dire à personne, sans signe avant-coureur, un jour, ils ont tourné le dos à leur vie et ils ont disparu. Parce que ce qui se passait à l’intérieur n’avait rien à voir avec ce qu’ils pouvaient afficher. Et qu’ils ont laissé la situation s’enliser. Sans parler. Sans révéler ce qu’ils étaient vraiment. Comme si personne, autour d’eux, ne les connaissait. Alors, un jour, pour se reconnecter à eux-mêmes, ou juste parce qu’ils ne peuvent pas affronter leur quotidien plus longtemps, ils partent.
Il y a un rythme, tout de suite. Induit par cette manière d’être à sept au plateau en n’étant qu’une seule voix, la voix de la narration, qui soudain, sans prévenir, laisse la parole à la voix des personnages. Cette voix de la narration m’emporte avec elle. Elle a quelque chose d’original, de saccadé, de presque inattendu. C’est une langue particulière, une chouette langue, phrase courtes, presque nominales, une langue télégramme qui porte en elle le rythme de ce qu’elle décrit et les émotions qu’elle invoque. Comme si elle était directement liée à notre sujet, à ses interrogations, à ses doutes. Cette langue me plaît. Cette langue me parle. Cette langue m’accroche.
La tension monte progressivement, accompagnée par ce rythme particulier. La mise en scène stylise ce qui pourrait être au ras du réel. Le spectacle a quelque chose de captivant. Jusqu’à ce que. Jusqu’à ce que le spectacle atteigne son point culminant. Notre personnage disparaît. Et, quelque part, l’enjeu principal – en tout cas celui qui m’intéressait, moi, principalement – disparaît un peu aussi. Avec notre personnage disparaît aussi notre narration, pour laisser plus de place aux dialogues. Le rythme ralentit. Le sujet se déplace. On s’intéresse maintenant davantage aux répercussions de la disparition, à l’effarement, aux tentatives de reconstruction. De thriller, on passe presque à série documentaire. C’est toujours aussi bien fait, mais peut-être plus attendu. Plus réel. Comme si quelque chose cristallisait autour de cette disparition. De l’évaporation, nous voilà passé à la condensation. Et ça a quelque chose de peut-être un peu douloureux aussi, évoquant quelques souvenirs récents que j’aimerais oublier le temps du spectacle et qui s’invitent dans ma tête. J’aurais peut-être préféré rester hors du réel encore un petit moment.
C’est étrange de se dire que, le plus marquant dans cette histoire, c’est l’évaporation. ♥ ♥
Critique de Pauvre Bitos, de Jean Anouilh, vue le 14 février 2024 au Théâtre Hebertot Avec Maxime d’Aboville, Adel Djemai, Francis Lombrail, Adrien Melin, Etienne Ménard, Adina Cartianu, Clara Huet et Sybille Montagne, mis en scène par Thierry Harcourt
J’ai pas envie de faire cet article. Car j’avais vraiment envie d’aimer ce spectacle. C’est injuste, que voulez-vous. C’est la grand injustice de la subjectivité. Il y a des spectacles dont je n’attends rien et qui ont donc un potentiel de surprise bien plus important que l’avait Pauvre Bitos. Les attentes, c’est à double tranchant : on est déjà un peu acquis donc on n’a pas besoin de grand chose pour être conquis, mais si ça ne prend pas rapidement, le risque de dégringolade est peut-être plus élevé qu’en moyenne. Vous le sentez venir, hein ? J’ai été déçue, ben oui, voilà.
J’étais ultra hypée par ce spectacle lorsqu’il a été annoncé initialement : il réunissait trois de mes artistes préférés, Arnaud Denis, Maxime d’Aboville, Adrien Melin. Malheureusement, Arnaud Denis a dû laisser la main pour la mise en scène pour des raisons de santé, et c’est Thierry Harcourt qui a repris la mise en scène. Le problème du spectacle se situe-t-il dans ce passage de relai ? Thierry Harcourt avait-il les mêmes ambitions, la même lecture, la même vision de la pièce que son metteur en scène originel ? Impossible de le savoir. Alors jugeons les faits.
Je prends ce ton un peu solennel car je trouvais que la situation de départ lui allait bien. Nos personnages se rendent à un dîner de tête lors duquel les convives sont invités à se grimer en personnages historiques, ici, des personnages importants de la Révolution. L’un d’entre eux, Bitos, n’est invité à ce dîner que par vengeance de l’hôte, Maxime. Nous sommes après la 2nde Guerre Mondiale, Bitos est un procureur qui a obtenu la tête de collaborateurs dans le cadre de l’épuration. Il est présenté comme un transfuge de classe aigri quand ceux qui l’invitent sont des aristocrates décatis et peu républicains. Bref, Bitos, déguisé en Robespierre, risque d’avoir quelque surprises au cours du dîner.
Ça manque de quelque chose. Voilà ce qui me trotte dans la tête pendant tout le spectacle. Ça manque de quelque chose. Mais de quoi ? De liant, entre les personnages et leurs têtes, le passage de l’un à l’autre se faisant de manière peut-être un peu artificiel. De tension, entre les personnages : l’hôte est déguisé en Saint-Just, disciple de Robespierre, ce qui devrait induire une certaine friction de fait, mais qui n’est absolument pas utilisée. D’intérêt, dans la mesure où les échos entre l’épuration et la Terreur nous parlent moins que dans les années 50. D’enjeu. Ce spectacle manque d’enjeu. Et j’ai comme une idée des responsables. Les coupes. Trop de coupes, tuent les coupes. En plus, on reste dans le sujet, non ?
C’est délicat, car je ne connais pas le texte initial. Mais j’ai quand même une odeur qui me vient au nez. Parce que certaines choses semblent tomber un peu comme un cheveu sur la coupe. Parce qu’il y a des situations, des répliques, des élans de personnages qu’on ne comprend pas. Parce que le parallèle entre les personnages et leurs têtes peine à exister. Comme si la situation n’avait pas tout l’espace requis pour s’installer. Comme si les personnages ne pouvaient pas se déployer. La promesse n’est pas tenue. On attendait un jeu de massacre. Et finalement on joue au puzzle avec les coupes.
Avec tout ça, difficile de se faire un véritable avis sur la pièce. Ce sera pour la prochaine ! ♥
Pauvre Bitos – Théâtre Hébertot 78 bis bd des Batignolles, 75017 Paris A partir de 17,20 € Réservez sur BAM Ticket !
Critique de C’est pas facile d’être heureux quand on va mal, de Rudy Milstein, vue le 10 février 2024 au Théâtre Lepic Avec Rudy Milstein, Nicolas Lumbreras, Erwan Téréné, Zoé Bruneau et Baya Rehaz, mis en scène par Rudy Milstein et Nicolas Lumbreras
On me demande souvent comment je choisis les spectacles que je vais voir. Si je dois être tout à fait honnête, c’est d’abord l’affiche qui a attiré mon attention. Et oui, je suis une cible facile, les couleurs vives, ça marche sur moi. Les noms de Rudy Milstein et Nicolas Lumbreras aussi. La perspective d’une soirée au Théâtre Lepic a fini de me convaincre tout à fait. C’est parti !
Le premier truc qui me surprend, en arrivant au théâtre Lepic, c’est le monde. C’est un théâtre que je connais bien, et je crois que je n’ai jamais vu une queue aussi importante à quinze minutes du début du spectacle. Comme souvent, il y a beaucoup de jeunes dans la salle. C’est drôle, en fait, car j’ai l’impression que les personnages qu’on va découvrir petit à petit dans la pièce ressemblent un peu au public venu les applaudir. Scènes drôle et gênantes de la vie de jeunes actifs parisiens, aurait-on pu titrer.
Pour qui est à l’aise avec l’idée de tirer sur tout ce qui bouge – le cancer, les juifs, le couple, les homosexuels, les moches, le viol – c’est un spectacle feel good. Oui, vue la tournure de la phrase, vous y êtes : il ne faut pas avoir peur de l’humour noir. C’est corrosif. Mais ce n’est jamais gratuit. En fait, c’est très bien fichu comme pièce : sur les punchlines, sur le choix des thèmes, sur le dynamisme des scènes, ça emprunte au format du sketch – toujours en duo, ce qui permet de se renvoyer de belles balles au rebond – mais ça reste construit comme un spectacle classique, avec un fil directeur et une histoire.
Cette construction particulière permet cette dualité très efficace pour le spectateur. Il y a un vrai plaisir à se faire balader, à suivre ces fils qui se mêlent, s’entremêlent et se démêlent d’une scène à l’autre, un plaisir lié à la narration, sur lequel viennent se superposer une atmosphère cringe et des punchlines aiguisées à souhait qui transforment l’essai à chaque fois. On pourrait s’attendre à quelque chose de très agité, voire d’explosif, mais pas du tout. Le rythme emprunte plus à la partie narrative qu’au sketch, ce qui permet aussi d’accentuer l’éclat de chaque bon mot.
Et l’ensemble du spectacle suit cette efficacité. La scénographie est minimaliste et pourtant très inventive. L’effet de surprise est lui aussi complètement bienvenue et parvient à mettre des étoiles dans les yeux avec peu de choses. L’enchaînement des scènes est toujours malin, pétillant ; lui aussi semble teinté de cette dose d’humour qui a comme infusé dans l’ensemble du spectacle. Résultat ? Sur scène, tout va mal. Mais dans le public, j’ai comme l’impression que tout va pour le mieux. C’est moche de rire du malheur des gens.
Rudy Milstein réussit haut la main le pari du triple chapeau auteur – (co)metteur en scène – comédien. On ne peut que s’incliner ! ♥ ♥ ♥
C’est pas facile d’être heureux quand on va mal – Théâtre Lepic 1 avenue Jugnot, 75018 Paris A partir de 26,50 € Réservez sur BAM Ticket !
Critique de L’amour chez les autres, de Alan Ayckbourn, vu le 13 février 2024 au Théâtre Edouard VII Avec R.Jonathan Lambert, Virginie Hocq, Arié Elmaleh, Julie Delarme, Sophie Bouilloux et Andy Cocq, mis en scène par Ladislas Chollat
L’affiche était belle. Chose rare pour un spectacle, la bande-annonce aussi. La distribution était alléchante, les têtes d’affiches un peu différentes de celles qu’on croise d’habitude à l’Edouard VII, comme si ce dernier tentait d’attirer un nouveau public. Et puis six artistes au plateau, on ne se moque pas de nous. Bref, j’ai plongé. Comme pas mal de monde a priori, car la salle était bien remplie pour un mardi soir – et tant mieux ! Tant mieux pour ceux, en tout cas, qui ont davantage rigolé que moi.
L’amour chez les autres met en scène trois couples, liés entre eux par les trois hommes qui travaillent dans la même entreprise : Frank Foster est le boss de Bob Philipps et William Chestnut. En surface, tout va bien. Mais officieusement, c’est un peu plus compliqué que ça. Il se trouve en effet que Bob Philipps a passé la nuit avec la femme de Frank Foster, Fiona Foster. Et que, à deux doigts de se faire prendre chacun de leur côté, ils ont pris le même couple pour alibi : Bob a prétendu avoir passé la soirée avec William Chestnut, et Fiona avec sa femme. Cerise sur le gâteau, le couple Chestnut va se retrouver invité à dîner chez les Foster, puis chez les Philipps. Voilà qui promet…
Je pensais que ce serait ma came. Les histoires de couple, les petites mesquineries, les tromperies, les comiques de situation, c’est vu et revu mais sur moi ça fonctionne toujours. Je suis bonne cliente. Devant l’affiche, devant le résumé, devant la bande-annonce, j’avais l’impression de me retrouver devant ces comédies françaises style Le Jeu que je consomme facilement au cinéma. J’avais les mandibules échauffées, prêtes à se décrocher. Y’avait plus qu’à envoyer !
En fait, c’était pas tout à fait ça. On ne jouait pas vraiment dans la cour prévue. L’Amour chez les autres est une comédie anglaise. Ce qui ajoute deux poids dans la balance. D’abord, c’est de l’humour anglais. Pas vraiment absurde mais disons décalé, un peu loufoque. Ensuite, c’est traduit. Loin de moi l’idée de juger l’adaptation française signée par Marie-Julie Baup, simplement, pour des situations pareilles, on sent le léger décalage induit pas le poids culturel qui vient avec la comédie. Bref, je sens déjà mes mandibules qui commencent à se contracter.
Bon, me voilà donc loin de ma comédie réaliste à la française, mais on va pas se braquer pour autant. Après tout, le but du plateau reste de nous faire rire, je suis là pour ça, on va peut-être trouver un terrain d’entente. Et on l’a trouvé. Pendant cinq minutes, lors de la scène tant attendue, à peu près au milieu de la pièce, quelque chose prend. Le rythme, le grain de folie, la montée en puissance, tout y est. Mais cinq minutes, c’est peut-être un peu court sur une comédie qui dure 1h30.
Le reste du temps, malheureusement, je reste complètement sur ma faim. Difficile de mettre en cause les comédiens, qui défendent tous leur personnage avec ardeur, ni le texte, qui donne à voir un vrai potentiel comique. Non, pour moi, le problème vient de deux choses. D’abord, il y a comme une promesse non tenue : la bande-annonce et même le sujet de la pièce en lui-même semblaient converger vers une confrontation des trois couples. Or, cette confrontation n’arrive jamais. Et les dîners en eux-mêmes prennent finalement peu de place dans l’ensemble de la pièce, qui manque cruellement de tension dramatique. D’où probablement une partie de mon ennui.
Mais il y a aussi un problème de mise en scène. Moi qui ai toujours beaucoup aimé le travail de Ladislas Chollat, me voilà un peu décontenancée. Sa proposition manque cruellement de rythme : le spectacle semble monté au ralenti. Ce genre de comique fonctionne mieux en accéléré – le genre match de ping pong professionnel où on n’a même pas le temps de voir la balle tellement elle va vite. Et là, on se retrouve sur un match entre potes un dimanche post barbecue. L’histoire met plus de temps à avancer que le spectateur à comprendre ce qui va arriver. Et lui laisse tout le temps d’observer les défauts de la pièce : ses dialogues légèrement poussifs, ses aspects vieillots, ses grosses ficelles.
L’amour, c’est peut-être mieux chez les autres, mais pour ce qui est de l’humour, j’avoue avoir un faible quand il est français. ♥
L’amour chez les autres – Théâtre Edouard VII 10 place Édouard VII, 75009 Paris A partir de 30€ Réservez sur BAM Ticket !