Tramway désir : descendre à Bouffes-parisiens

Critique d’Un Tramway nommé désir, de Tennessee Williams, vu le 8 février 2024 au Théâtre des Bouffes Parisiens
Avec  Cristiana Reali, Alysson Paradis, Nicolas Avinée, Lionel Abelanski, Marie-Pierre Nouveau, Djibril Pavadé et Simon Zampieri en alternance avec Tanguy Malaterre, mis en scène par Pauline Susini

J’avais très envie de voir ce Tramway mais je savais que d’une manière ou d’une autre je serais embêtée par la critique. Car je n’aime pas Tennessee Williams et le Tramway est, des pièces que je connais de lui, peut-être celle que j’aime le moins. Je savais donc que je me mettais moi-même en difficulté pour le papier à écrire. Mais je ne m’attendais pas à ce type de difficulté-là. Je dois donc écrire quelque chose sur une pièce que je n’aime pas et devant laquelle je me suis retrouvée debout à la fin. Double joie, double peine. C’est tellement dur de mettre des mots sur un travail qui nous semble parfait. Ou, du moins, bien plus intelligent que nous.

Un jour, Blanche débarque chez sa soeur, Stella. Elle a l’air folle, ou en tout cas complètement perdue. Elle débarque dans un monde qui n’est pas le sien, dans un quartier pauvre de la Nouvelle-Orléans. Elle avait ses habitudes dans de plus beaux quartiers. En tout cas, c’est ce qu’elle dit. C’est ce qu’elle donne à voir. Car si, physiquement, elle a changé d’endroit, dans sa tête, elle est clairement ailleurs. Pour mieux accepter ce qui l’entoure, ou pour s’en échapper constamment ?

Immédiatement, il se passe quelque chose. Immédiatement, on sent qu’on joue dans la cour des grands. On a pénétré autre part. Est-ce une histoire d’atmosphère ? Est-ce que ce sont ces grands décors élégants, inhabituels dans le théâtre privé ? Est-ce que c’est cette musique qui nous accompagnera pendant tout le spectacle ? Est-ce que c’est l’entrée en scène de Cristiana Reali, qui tout de suite impose quelque chose comme malgré elle ? C’est sûrement un peu de tout ça à la fois. C’est la cohérence, l’équilibre, le point focal. On est là où on devait être, comme en résonance avec l’oeuvre de Williams.

La mise en scène de Pauline Susini est impressionnante. J’avais souhaité découvrir deux aspects de son travail en me rendant d’abord aux Consolantes, le samedi précédent. Voir ce qu’elle pouvait proposer, dans un lieu complètement différent, sur un sujet proche du théâtre documentaire. Je comprends tout de suite que son théâtre me parle. C’est une mise en scène totale, qui met tous les sens en éveil. Une mise en scène qui parvient à combiner l’image et jeu et qui, sans jamais oublier le beau, semble toujours être dans l’action. Une mise en scène qui impose son propre rythme en donnant toujours l’impression d’avancer.

On a presque l’impression d’en être, comme si notre siège de spectateur s’ajoutait aux pièces de l’appartement. La scénographie, par ailleurs d’une grande élégance, fait preuve d’une étonnante ambivalence : tantôt lumineuse, ouverte, accueillante, elle se transforme rapidement en un lieu étouffant dans lequel le sentiment d’enfermement est palpable, habillé non seulement par des ambiances lumineuses imposantes, mais également par une musicalité très présente. C’est peut-être ce qui m’a le plus marquée dans ce spectacle. L’importance de la musique. Et comme, selon les passages, elle peut donner l’impression soudaine de se retrouver dans la tête de Blanche. Et de s’en extraire, aussi rapidement qu’on y est entré.

Cette multitude de points de vue ne serait pas possible sans une direction d’acteurs au cordeau. Pour monter Le Tramway, il faut une Blanche. Pauline Susini l’a trouvée en Cristiana Reali. Sa composition est étonnante, inhabituelle. On connaît Blanche inquiétante, déséquilibrée. Cristiana Reali en fait autre chose. Lui donne d’autres teintes. Tantôt enfant capricieuse, ado qui prépare un bal, chat craintif, femme fatale, elle respire l’étrangeté. Et l’étrangère. Au milieu de cet appartement, au milieu de ces individus, elle détonne. Elle ressort. Elle est autre. Presque comme si le contact de ce qui l’entoure pouvait la contaminer d’une quelconque manière. Catapultée dans un monde qui n’est pas le sien. Autour d’elle, chacun a su trouver sa note spécifique, tous jouant une partition cohérente au sein d’une même tonalité. Elle est la dissonance dans la gamme. Le changement de mode. L’altération inattendue.

Une poupée de cristal qui danse avec un ours. C’est l’image qui me vient lorsque les personnages de Blanche et de Stanley se rencontrent. Lorsque Cristiana Reali joue avec Nicolas Avinée. J’avais entendu quelques critiques sur le choix de distribuer Avinée en Stanley. Avinée n’est pas Marlon Brando, et Marlon Brando a tellement marqué le rôle que la comparaison s’est invitée à la fête. Mais je n’ai pas vu le film et j’adore Avinée. J’ai fait confiance. J’ai eu raison. Il n’a pas le physique massif qu’on imagine pour le rôle ? Qu’importe. Il compense par une démarche bestiale, agressive, plus mascu que mascu. Quelque chose d’animal émane de lui. Une certaine puissance aussi. L’air autour de lui semble soudain plus dense, presque chargé électriquement. La composition est bluffante. Il en impose. Et pourtant, infime, au milieu de cette violence, il laisse la possibilité d’une faille. Un ours avec une faille. Il n’y a vraiment qu’au théâtre qu’on peut voir ça.

Un Tramway nommé désir – Théâtre des Bouffes Parisiens
4 rue Monsigny, 75002 Paris
A partir de 15€
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Ne le laissez pas passer !

Critique de Passeport, d’Alexis Michalik, vu le 7 février 2024 au Théâtre de la Renaissance
Avec Christopher Bayemi, Patrick Blandin, Jean-Louis Garçon, Kevin Razy, Fayçal Safi, Manda Touré, Ysmahane Yaqini

Je me souviens encore de ma rencontre avec l’oeuvre d’Alexis Michalik. C’était il y a dix ans, lors du OFF d’Avignon. On parlait déjà de lui comme du petit prodige du théâtre français et je me méfiais de l’effet de mode. J’ai été complètement soufflée. J’ai toujours refusé de revoir Le Porteur d’histoire pour ne pas entacher le souvenir de cette soirée parfaite. Mais j’ai vu tous les autres Michalik depuis – sauf Une histoire d’amour, clouée au lit par une méchante grippe, puis déchauffée par les retours qu’on m’avait fait sur la soirée. Et, comme pour beaucoup dans le microcosme théâtral, un nouveau Michalik, pour moi, c’est quand même un petit événement. Et j’avais hâte.

La jungle de Calais. Voilà où nous emmène Alexis Michalik cette fois-ci. Dans une fiction qui emprunte à la réalité. On va suivre Issa, un jeune Érythréen qui se réveille un jour dans la jungle sans aucun souvenir de son passé. Il n’a sur lui que son passeport. Il se débrouille en français. Et le voilà parti, sans plus d’armes que ça, pour obtenir son titre de séjour. Et tenter, au passage, d’en apprendre davantage sur ce qui lui est arrivé, ce soir-là…

J’avais hâte, mais je n’étais largement pas acquise. Au contraire. J’avais presque l’impression d’avoir vécu moi-même la déception d’Une histoire d’amour et je trouvais le sujet de l’immigration un peu touchy. Bref, Alexis Michalik me semblait être sur un terrain glissant. Et le début du spectacle m’a d’abord confortée dans mon idée : la première chose que je me suis dite devant le spectacle, c’est que c’était bien lent pour du Michalik. J’avais encore en tête le début de Big Mother (de Mélody Mourey, certes, mais dont l’inspiration michalikienne est évidente), complètement saisissant, haletant, assourdissant, et je crois que c’est à ça que je m’attendais. Mais pas du tout.

Ce début prend davantage son temps que ce à quoi Michalik nous a habitués, et pour cause : le début doit être lent en accord avec notre point de départ, cette mémoire oubliée. Sans oublier qu’on traite ici d’un sujet peut-être plus difficile qu’à l’ordinaire, et mettre en place les bases de cette histoire nécessite un traitement légèrement différent de d’habitude – d’autant que des informations issues du réel viennent se mêler à la fiction. Il faut parvenir à captiver le spectateur tout en lui glissant des éléments purement factuels qui peuvent tendre vers le didactique. C’est dans pareille entrée en matière qu’on se rend compte que le théâtre de Michalik ne supporte aucune erreur. C’est la mise en scène, le rythme, l’énergie qui font tout ; ce qu’il raconte est fondamentalement banal et emprunte parfois aux lieux communs. Donc, si la magie Michalikienne ne prend pas, on se retrouve avec une histoire aux airs de déjà-vu, aux gros fils qui dépassent et qu’on peut facilement tirer pour anticiper la suite. Il faut que l’engrenage prenne. Et l’engrenage prend.

L’engrenage prend, le récit s’emballe, et on est emporté. Michalik se transforme à nouveau en magicien et fait un magnifique tour de passe-passe pour retomber sur ses pieds sans qu’on n’ait rien vu venir. J’ai vu passer des critiques disant que c’était un peu bisounours. C’est vrai. Mais qu’est-ce qu’on s’en fout. On n’attend pas de Michalik une dissertation sur l’état de l’immigration en France. On est là pour qu’il nous raconte une histoire – et en plus, vous savez quoi, on peut même admettre qu’on aime bien quand parfois ça finit bien. Les pièces de Michalik font du bien. C’est un conteur. Un passeur. Un porteur d’histoire. Et un directeur d’acteurs hors pair, au passage. On se demande parfois où vont ces fils qu’il tisse tout autour de son tissu principal. Mais c’est oublier qui on a en face de nous. C’est le Maître du jeu. On peut avoir confiance. Il tisse à merveille. Il a l’art de nous mener en bateau. Et pour moi, il faut bien le reconnaître, ça reste un bonheur de monter à nouveau dans une barque avec lui.

Passeport – Théâtre de la Renaissance
20 boulevard Saint-Martin, 75010 Paris
A partir de 42€
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© Alejandro Guerrero

Toutes les plumes de Colette

Critique de Music-Hall Colette, de Cléo Sénia et Alexandre Zambeaux, adapté par Léna Bréban, vu le 2 février 2024 au Théâtre Tristan Bernard
Avec Cléo Sénia, mise en scène par Léna Bréban

Je ne sais pas combien de fois j’ai écrit ça ces derniers temps mais encore une sélection due en partie au harcèlement du haut de l’arbre généalogique. Colette est au programme de prépa et j’entends chanter ses louanges depuis quelques mois. Et puis comme j’ai aussi un peu une personnalité, je dois dire que Léna Breban à la mise en scène et Jean-Marc Hoolbecq à la chorégraphie, ce sont pour moi des valeurs sûres (et que j’aurais donc probablement pointé mon nez même sans le contexte très Colettien !).

La première chose qui me vient, c’est que je ne sais pas si j’ai déjà vu un seul en scène qui soit autant un spectacle. Ne me hurlez pas dessus, les seuls en scène sont bien des spectacles et loin de moi l’idée d’en faire un sous-genre. J’ai toujours aimé les seuls en scène. Mais chaque forme a ses codes, et, entre nous, on sait bien que ces derniers temps, quand on dit seul en scène, on a plutôt l’image du dépouillement scénique total venant contraster avec le côté très démonstratif de ce morceau de bravoure que constitue l’interprétation de vingt personnages par un seul comédien (comment ça je suis blasée ?). Ce Music-Hall Colette n’a rien de tout ça. Rien que dans sa forme, il est libre, il est différent, et ça mérite déjà des bravos.

C’est peut-être un détail pour vous, et pourtant, je pense que ça fait partie des éléments qui contribuent à insuffler un air de liberté et d’anti-conformisme à ce spectacle. Car c’est dans l’air, indéniablement, c’est l’âme et la singularité de Colette qui progressivement envahissent la salle, ça ne reste pas juste sur le plateau, ce n’est pas juste l’effet de quelques effeuillages – aussi réussis soient-il, j’en conviens. C’est au-delà de ça. Ça déborde de Colette, dans la forme, dans le fond, dans le rapport au spectateur – ai-je déjà vu un jeu avec le public aussi pertinent que ce soir-là ?

J’ai dit que je n’étais pas habituée à voir des seuls en scène avec pareille attention portée sur la mise en scène, je n’ai pas été au bout de ma pensée. Je ne savais pas que ce matériau permettait de proposer quelque chose d’aussi brillant. D’aussi étonnant. D’aussi intelligent. Le travail de Léna Bréban est inventif mais jamais démonstratif, généreux sans être encombré, ultra dynamique tout en restant élégant. Mais il est surtout d’un équilibre parfait : l’utilisation du plateau, l’alternance entre les numéros dansés et racontés, les différents aspects de la personnalité de Colette, tout s’articule à la perfection pour entraîner le spectateur dans cette danse effrénée.

Et pendant que Léna Bréban signe une petite perfection à la mise en scène, Cléo Sénia, elle, en fait tout autant sur le plateau. Jeu, chant, danse, effeuillage, rien ne lui résiste. Sa Colette est un roc et l’enthousiasme débordant qu’elle affiche est un nid à faire front dans la difficulté. Les barrières qui se posent sur son chemin, elle les éclate, presque comme si elle ne les voyait pas. Rien ne semble lui résister, donnant un effet de toute puissance. C’est une personnalité unique, et caractérielle. Alors oui, le spectacle est principalement axé sur le rapport de Colette aux hommes, peut-être plus qu’à la littérature, mais c’est fait avec une envie communicative qui nous donne envie de nous (re)plonger dans l’oeuvre de l’autrice. Pari gagné.

Music-Hall Colette – Théâtre Tristan Bernard
64 rue du Rocher, 75008 Paris
A partir de 23€
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© Julien Piffaut

Diablement réjouissant

Critique des Diaboliques, de Christophe Babier, d’après Jules Barbey d’Aurevilly, vues le 24 janvier 2024 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Gabriel Le Doze, Magali Lange, Krystoff Fluder et Reynold de Guenyveau, mis en scène par Nicolas Brainçon

Je ne sais combien de fois j’ai entendu le haut de l’arbre généalogique vanter Barbey d’Aurevilly. En bonne progéniture qui se respecte, je me suis évidemment positionnée contre le conseil parental (mais j’ai lu d’autres choses, ne vous inquiétez pas). Il n’empêche que, quelque part, le harcèlement a fonctionné, la curiosité est là, et bientôt mon inculture sera comblée !

Alors, qu’est-ce qu’elles racontent, ces fameuses Diaboliques tant redoutées ? Ce sont des nouvelles qui s’écoutent comme de véritables petits contes en réalité, avec ce plaisir enfantin de découvrir l’histoire qui se joue devant nous. Plaisir d’autant plus grand peut-être par les sujets sulfureux qu’elles abordent, aussi scandaleux que savoureux, puisqu’on y croise l’amour, l’adultère, le meurtre, la vengeance ou encore la rancune. Ces Diaboliques ont quelque chose d’immoral. De délicieusement immoral. Pas si barbant, le Barbey !

Je me disais un peu que si Les Diaboliques ne m’avaient pas par le théâtre, alors j’étais perdue pour cette cause. Coup de chance – ou de talent – elles m’ont eue. Et bien eue. Genre positionnées en haut de la pile-à-lire dès la sortie du spectacle. Il faut dire que l’adaptation était pertinente. La langue de Barbey d’Aurevilly fonctionne très bien en bouche, et le format du texte, avec ces conteurs et ces personnages comme deux strates du récit, a en lui-même quelque chose d’éminemment théâtral.

Pas étonnant de retrouver Nicolas Briançon aux manettes de pareil texte. Les Diaboliques parlent des tréfonds de l’âme humaine, de passions portée à un niveau d’incandescence invraisemblable. Il y a bien quelque chose de sombre, dans ce texte, mais qui touche à un sublime noir.

Sombre, mais jamais triste. Cette noirceur teintée de touches de couleurs, Nicolas Briançon la rend superbement sur scène. C’est cru, mais jubilatoire. Excessif. Frénétique. Outrancier. Complètement vivant. Il faut dire qu’il s’est entouré d’une belle équipe. Cette narration qui passe de bouche en bouche – les trois comédiens ont d’ailleurs de magnifiques coffres de conteur – est parfaitement maîtrisée, fluide, équilibrée, maintenant un rythme toujours palpitant. Sur le plateau, ils ont quelque chose de très complémentaire. Comme si, à eux quatre, ils portaient, avec légèreté, toute l’immoralité des hommes.

Les Diaboliques – Théâtre de Poche-Montparnasse
75 bd du Montparnasse, 75006 Paris
A partir de 22€
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© Sébastien Toubon

Un Prévert à prévoir

Critique de Fatatras ! Inventaire de Jacques Prévert, vu le 19 janvier 2024 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Anne Baquet et Jean-Paul Farré, mis en scène par Gérard Rauber

Le théâtre, c’est ma porte d’entrée vers beaucoup de choses. J’y consolide mes connaissances historiques, j’y retrouve des personnages croisés sur les bancs d’école, j’y redécouvre avec plaisir tout ce que je n’ai pas le temps de redécouvrir ailleurs. C’est le cas de la poésie. Comme beaucoup d’entre vous, sûrement, j’aime la poésie. Mais je n’ai pas le temps – je ne prends pas le temps – d’en lire et de m’y initier davantage. Alors quand le théâtre m’invite à redécouvrir l’un des plus populaires des poètes français, Jacques Prévert, mis en voix par deux comédiens que j’adore, autant vous dire que je n’hésite pas une minute.

Je suis plutôt une habituée de la grande salle du Poche, mais mes quelques expériences dans la salle du bas ont suffi à me prouver combien sa petite taille est une excuse au dépouillement soudain de la mise en scène. Marguerite Danguy des Déserts, qui signe ici la scénographie, nous prouve comme on peut faire si bien avec si peu. Sur scène, des objets cachés qui se révèlent au fur et à mesure titillent notre curiosité et on se met rapidement à attendre la prochaine révélation avec une envie pleine de gourmandise. Quelque chose s’allume dans nos yeux. Nous voilà déjà en train de retomber en enfance.

Il faut dire qu’il y a une atmosphère de cour d’école dans la petite salle du Poche-Montparnasse. Peut-être d’abord parce que ces deux comédiens n’ont pas été choisis au hasard, parce qu’ils partagent cette envie qui s’allume d’une étincelle dans le regard dont on sait en la voyant qu’elle s’accompagne d’un sourire malicieux, de cette sorte de sourire qui ne lève qu’un coin de la bouche car l’autre est trop occupé à dire un bon mot. Et les bons mots de Prévert, autant vous dire qu’on les déguste sans modération.

Il y a une atmosphère de cours d’école, mais qu’on traverse un peu comme une grande personne sur notre fil d’équilibriste. Parce qu’on entend aussi bien ces vers de Prévert qu’on avait appris au primaire, que ceux plus engagés d’un Prévert révolutionnaire qu’on avait un peu oublié. Parce que ces petits instruments, qui semblent poper de tous les coins de la scène et qui ressemblent presque à des jouets d’enfants, accompagnent nos comédiens-chanteurs avec la même générosité qu’un Pleyel de concert. Parce que la diction magique de Jean-Paul Farré et la douceur d’Anne Baquet chatouillent mes souvenirs d’enfant tout en ancrant ces mots encore davantage dans ma tête.

Et tout d’un coup, étrange sensation, ce qu’ils viennent chatouiller est un souvenir beaucoup plus proche. Ces bons mots lancés comme à la cantonnade, ces jeux avec le langage qui feront de Prévert un surréaliste, ils me rappellent quelqu’un. Ils me rappellent Novarina, ils me rappellent les Personnages de la pensée que j’ai vus il y a quelques mois seulement à la Colline. Et je souris intérieurement de constater que l’artiste porté aux nues par les intellos-bobos-branchés-pastoutàfaitsnobsmaispresque n’est finalement pas si loin du popularissime Prévert. Et que de La Colline au Poche-Montparnasse, il n’y a qu’un pas.

Fatatras ! – Théâtre de Poche-Montparnasse
75 bd du Montparnasse, 75006 Paris
A partir de 23€
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© Alexis Rauber

Les faits que tu me fais…

Critique de Ma version de l’histoire, de Sébastien Azzopardi, vu le 12 janvier 2024 au Théâtre Michel
Avec Deborah Leclercq, Sébastien Azzopardi, Miren Pradier et Alexandre Nicot, mis en scène par Sébastien Azzopardi

Après un succès de plus d’une saison et demie, Une Idée Géniale de Sébastien Castro, qui portait bien son nom, cède la place au nouveau spectacle de Sébastien Azzopardi. Pas facile ! L’occasion pour moi de combler un manque, car j’ai beau avoir un grand respect pour Sébastien Azzopardi, conseiller ses pièces régulièrement, avoir l’impression qu’il fait partie de mon univers théâtral, je me suis rendue compte que je n’ai jamais vu un de ses spectacles.

J’ai de la chance, le sujet de son nouveau spectacle me fait envie. Et doublement envie, en vérité. D’abord, c’est une comédie sur le couple – et je ne sais pas combien de fois je l’ai dit cette saison mais j’adore les pièces qui traitent du couple. Mais c’est surtout un schéma intéressant, puisqu’il s’agit en vérité d’une confrontation des souvenirs de nos deux protagonistes, en rendez-vous chez le psy pour tentative de sauvetage de leur union. Tentative qui aboutit au constat que le temps – et un certain arrangement avec la réalité que certains nomment mauvaise foi – a pu quelque peu transformer les-dits souvenirs.

Allez, on va être tout à fait honnête : j’avais un peu peur. Peur de la grosse comédie qui tache. Mais je n’y étais pas du tout. Sebastien Azzopardi a fait appel à un mécanisme vieux comme le monde dans les couples, mais surtout très efficace scénaristiquement : les vieux dossiers. Déjà, dans un spectacle, un personnage qui ressort un vieux dossier, c’est souvent savoureux, mais alors une bataille de vieux dossiers, avec ce qu’il faut de mauvaise foi et de punchlines bien envoyées, autant vous dire qu’on n’a plus qu’à sortir les popcorn (enfin on est au théâtre donc déjà si vous mâchez du chewing-gum je vous maudis pour dix générations mais vous m’avez comprise).

Ça se savoure, ça se déguste, ça se suit comme une véritable série dont chaque souvenir serait un épisode. Le mécanisme pourrait paraître répétitif, mais se révèle en réalité plutôt addictif. On a constamment envie d’aller plus loin dans le temps, de deviner là où chacun s’arrange avec la réalité, de connaître la suite, ou plutôt l’origine du mal. Et théâtralement, ça fonctionne bien. Evidemment les disparités de points de vue sont plus que flagrantes, mais on peut toujours jouer aux jeu des sept différences sur le comportement des personnages qui évoluent subtilement d’une scène à l’autre.

Tout ce que j’écris là, c’est la version de moi écrivant un dimanche soir sur mes souvenirs du spectacle. Ce qui m’en reste est positif. J’ai passé une chouette soirée. Mais si je dois être tout à fait honnête, ma version du jour J est un chouïa différente. Elle est emballée, mais elle reste un peu sur sa faim en terme de rire. Pas qu’il manque quelque chose au spectacle, qui semble abouti tel qu’il est présenté. Mais plutôt qu’on sent le potentiel de quelque chose de davantage explosif, capable de renvoyer la balle à l’autre bout du terrain en un millième de seconde – et si c’est sur la pelouse ou en haut d’un tronc d’arbre, là où le spectateur ne regardait pas, c’est encore mieux !

Le bonnet de nuit d’Italie

Critique d’Un Chapeau de paille d’Italie, d’Eugène Labiche, vu le 10 janvier 2024 au Théâtre du Lucernaire
Avec Guillaume Collignon, Victor Duez, Sarah Fuentes, Mélanie Le Duc et Emmanuel Besnault, mis en scène par Emmanuel Besnault et Benoît Gruel

J’aime le théâtre de tréteaux que propose Emmanuel Besnault et j’avais vraiment hâte de voir comment il allait s’en sortir dans ce Chapeau de paille d’Italie avec seulement cinq comédiens. Mais j’avais confiance. Moi qui avais été si déçue de la version d’Alain Françon présentée en début d’année, je n’avais qu’une seule attente : RIRE. Spoiler : je suis passée complètement à côté de la proposition. Rire jaune, ça compte ?

Qu’est-ce qui est si terrible dans ce Labiche pour que deux metteurs en scène passent coup sur coup à côté ? Je garde un bon souvenir de la version de Giorgio Barberio Corsetti, vue à la Comédie-Française il y a plus de dix ans de ça, et dont l’explosivité me donne aujourd’hui encore de l’énergie rien que d’y penser. Je reprochais à Françon de ne pas s’être laissé suffisamment porté par ce texte, je reproche à Emmanuel Besnault l’exact inverse : être parti d’une idée qu’on a du mal à lire, même en sous-texte.

Au début, on se demande un peu où on est tombé. Quelque part entre le monde des Télétubbies ou un asile psychiatrique : le blanc recouvre toute la scène, jonchée de matelas et de draps, quand les comédiens semblent être des coussins vivants. C’est rigolo et étonnant, ça suscite la curiosité, mais ensuite ? J’abandonne mon idée des Télétubbies et de l’asile. Peut-être a-t-il vu dans l’histoire quelque chose de comparable à un Enterrement de Vie de Garçon ? Mais non, je n’y suis pas, il fallait voir plus simple : tout cela n’est qu’un rêve. J’aurais pu y penser tout de suite au vu des accessoires utilisés mais voilà : au-delà des accessoires, rien ne vient corroborer cette histoire de rêve…

Mais ce n’est pas le seul problème. Je me demandais comment on montait le Chapeau de paille d’Italie à cinq comédiens, je me demande en réalité si on peut vraiment le monter avec cinq comédiens. C’était peut-être un peu ambitieux. La noce est représentée uniquement par deux personnages, et on perd probablement en pression, en frénétisme, en exaltation de ce côté-là : on ne sent pas l’urgence, rien ne s’emballe, aucun engrenage ne s’active. Pire encore : le rythme s’enlise un peu, alors même que le spectacle ne dure qu’1h15 – mais j’ai vu la première, peut-être que ça s’est resserré depuis.

Enfin, dernière pointe de déception et après je m’arrête – mais c’est ça quand on a des attentes que voulez-vous : j’ai vu il y a deux ans un Fantasio monté aussi par Emmanuel Besnault. Un Fantasio rock. On a rajouté du rock sur Fantasio, vous me direz pourquoi pas, d’autant que la musique est souvent présente dans le travail de Besnault. Mais pourquoi l’avoir retirée du Chapeau, alors qu’en bon vaudeville qui se respecte, celui-ci comprend des airs chantés ? C’est dommage, car non seulement c’est souvent un atout des spectacles de Besnault, mais cela aurait pu contribuer à rythmer davantage la pièce et combler certains manques liés à l’adaptation pour cinq comédiens. Enfin, je dis ça…

Un Chapeau de paille d’Italie – Théâtre du Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris
A partir de 10 €
Réservez sur BAM Ticket !

© Philippe Hanula

A la fin de l’envoi, il plouf

Critique de Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, vu le 21 décembre 2023 à la Salle Richelieu de la Comédie-Française
Avec Laurent Stocker, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Yoann Gasiorowski, Birane Ba, Nicolas Chupin, Adrien Simion, Jordan Rezgui et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Pierre-Victor Cabrol, Alexis Debieuvre, Elrik Lepercq, mis en scène par Emmanuel Daumas

C’est une erreur. C’est la première pensée qui m’est venue lors de la présentation de saison 23-24 de la Comédie-Française et l’annonce d’un nouveau Cyrano salle Richelieu. Une triple erreur, même. Un geste bien peu élégant de la part d’Éric Ruf de proposer la pièce à un autre metteur en scène, alors que la version (indépassable, peut-être) de Podalydès avec Michel Vuillermoz est encore chaude. Une petite erreur de jugement de la confier à Emmanuel Daumas, qui n’a pas brillé par ses précédentes mises en scène au Français. Et une grosse erreur de casting pressentie du côté du rôle principal : Lafitte en Cyrano ? Je ne sais pas trop pourquoi, mais je doutais. Bref, autant de raisons de ne pas prendre de place. Mais je suis faible et comme dirait ma +1 : on ne rate pas Cyrano. Alors, nous, on ne l’a pas raté. Pour la Comédie-Française, par contre, c’est une autre histoire…

Cyrano est ma pièce préférée. Je commence à en avoir un certain nombre à mon actif et je le sais : même malmenée, la pièce peut tenir le choc. Parce qu’elle a quelque chose d’universel. Ce « don d’exprimer… ce que [l’on] sent peut-être » ne peut laisser indifférent. Cyrano met des mots sur des émotions qui nous ont tous traversé un jour. Il est « admirable en tout, pour tout » mais il a une faille. Son amour pour Roxane est son seul échec. Et alors même qu’il semble pouvoir tout obtenir par cette verve, cette confiance, cette puissance qui émane de lui, Roxane restera toujours inatteignable à cause de la seule chose sur laquelle il ne peut avoir aucune influence : son physique. Plus qu’une pièce sur l’amour, Cyrano est une pièce sur la résignation. Sur l’acceptation. Sur l’abnégation. Bref, j’aime profondément ce texte et même réticente, je dois avouer mon impatience à la retrouver sur un plateau.

« Ça va ». C’est mon premier réflexe. Je me suis attendue au pire, mais je suis au Français. Et c’est Cyrano. Une langue presque naturelle pour ces comédiens. Rostand coule dans leurs veines – ou leur a été injecté en intraveineuse – le résultat est le même : les échanges sont vifs, fluides, le rythme est là, le texte me saisit comme à l’accoutumée. Cette première scène me rassure. Mais rapidement je me tends.

Je me tends à l’arrivée de La Distributrice, incarnée par un homme. Mais elle n’est pas juste interprétée par un homme. Elle est interprétée par un homme qui sait qu’il joue un rôle de femme et qui va chercher à en tirer une certaine forme de comique – comique absent du texte de base, donc. Et là, on bascule déjà dans autre chose. Ce second degré a quelque chose de malvenu. On a l’impression qu’on se moque de la pièce. Voire des spectateurs. Ce comique sent à plein nez l’échappatoire classique du metteur en scène qui ne savait que faire de ces « petits rôles » – car oui, Emmanuel Daumas justifie ce travestissement par le fait qu’il n’aime pas distribuer les femmes dans des « petits rôles ». Non seulement c’est un peu contre-productif, puisque du coup on ne les fait pas jouer du tout – mais enfin après tout pourquoi pas – mais surtout, cela rend les rôles féminins complètement ridicules : on se moque d’elles, on est comme « éjectés » de la pièce à chacune de leur apparition, bref, vive les femmes, hein ?

© Christophe Raynaud de Lage

Mais il y a plus dommageable encore. Il y aurait des lignes à écrire sur la laideur des costumes et des décors ou sur l’intérêt de réduire ainsi la distribution – il faudrait aussi souligner à quel point Laurent Stocker est savoureux en Ragueneau et comme la Roxane de Jennifer Decker est réussie. Mais tentons d’aller à l’essentiel. Je soupçonnais une erreur de casting dans la distribution de Laurent Lafitte en Cyrano : je me demandais comment il pouvait devenir Cyrano. Aujourd’hui, je me demande s’il pouvait vraiment le devenir. En vérité, je suis étonnée de l’absence totale de composition : devant nous, c’est Laurent Lafitte, sans masque, sans recherche, sans vraie proposition. Et Laurent Lafitte n’est pas Cyrano.

Je ne suis pas du genre à soutenir les « emplois », c’est d’ailleurs un terme que je n’aime pas beaucoup. Pour moi, un physique ne doit pas être limitant pour une distribution. Je trouve en Cyrano ma limite. Encore que ce n’est pas seulement le physique de Lafitte qui le limite, mais sa posture. Il sourit trop. Il a quelque chose de charmeur en lui, c’est sa nature et il ne semble avoir fait aucun travail pour la refouler. Et j’en viens à des réflexions absurdes et pourtant bien réelles : Laurent Lafitte a un sourire trop éblouissant, des dents trop parfaites, trop blanches, trop bien alignées, pour être vraiment laid. Tout le propos s’effondre à mesure qu’il nous montre cet atout digne de la meilleure pub Freedent. Mais pas du meilleur Cyrano.

Ce sourire est à la base de la dégringolade. S’il peut encore faire illusion dans les premiers actes, c’est de pire en pire à mesure que la pièce avance, car l’émotion est censée progressivement prendre le pas sur l’apparente légèreté « champagne-brillant-paillettes » du début. Mais rien n’arrive. Laurent Laffite apparaît comme un acteur comique. On a l’impression de voir débarquer chez Rostand ce personnage tout à fait savoureux qu’il proposait dans Le Système Ribadier de Feydeau. Alors oui, il y a sûrement un référentiel où ça fonctionne. Mais pas là. Il prend tout au second degré, accompagnant certains des vers les plus beaux du répertoire de ce petit ricanement qu’on lui connaît, et qui dénature tout le propos. La scène du balcon est une catastrophe, le dénouement final difficilement supportable. Bref, si quelqu’un a dû faire preuve de résignation, d’acceptation, d’abnégation, ce soir-là, c’est moi.

© Christophe Raynaud de Lage

AnTraumaque

Critique d’Andromaque, de Racine, vue le 20 décembre 2023 au Théâtre de l’Odeon
Avec Jean-Baptiste Anoumon, Bénédicte Cerutti, Boutaïna El Fekkak, Alexandre Pallu, Pierric Plathier, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal, Clémentine Vignais

J’aime bien les mises en scène de Braunschweig. Je ris car avant de commencer cet article, je suis allée jeter un coup d’oeil à ce que j’avais pu écrire par le passé. En brave mordue qui se respecte, j’ai surtout écrit sur ce qui m’avait contrariée, moins sur ce qui m’avait plu (oups). Et pourtant, ses mises en scène d’Arne Lygre, son Britannicus, son Oncle Vania, ou, avant même l’existence de ce blog, son Tartuffe, m’ont laissé de beaux souvenirs. Cette espèce de distance qui lui est propre et qui donne souvent une note si particulière à ses spectacles m’intéresse et m’interpelle. Alors, comment un metteur en scène cérébral comme Braunschweig fait pour monter une pièce qui, à mon sens, ne l’est pas ? Comment son habituelle distance va fonctionne avec Racine ? Mystère mystère.

Andromaque, je crois que c’est mon Racine préféré. Peut-être parce que c’est le plus agité de tous, parce qu’il se passe toujours quelque chose, parce que c’est un nid à rebondissements. Et parce que ces amours non payés de retour donnent vie à certains des plus beaux vers raciniens. Il faut dire que c’est bien le bordel, cette histoire : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort. Hector a été tué par Achille, et son fils, Pyrrhus, a fait de sa veuve Andromaque sa captive. Il l’aime, mais toutes les pensées de la prisonnière sont tournées vers son mari mort et son fils, Astyanax, qu’elle cherche à protéger de la fureur des grecs. Pyrrhus, quant à lui, est promis à Hermione, fille de Ménélas ; son amour pour la troyenne est mal vu et pourrait déclencher une guerre.

Pour moi, Andromaque est une pièce qui met en scène des puissants. Leur vie est guidée par la politique, par le devoir, par les contraintes du pouvoir. C’est parce qu’ils subissent que la tragédie existe. Braunschweig donne à entendre autre chose. Ils ne semble pas montrer les protagonistes comme des puissants, mais plutôt comme des « fils de » qui n’ont pas les épaules. Qui ne sont pas à la hauteur. Ou qui ne le sont plus. Parce que la guerre est passée par là.

C’est probablement le plus marquant dans cette mise en scène. Quand souvent, dans les mises en scène d’Andromaque, la guerre semble être passée depuis un certain temps, là, on semble encore dedans. Braunschweig fait d’Andromaque une pièce de guerre. Les personnages en sont profondément marqués. Pyrrhus, semblant vivre avec un stress post-traumatique devenu ingérable, Oreste, froid et distant, tout en retenu, Hermione, les mains dans les poches dans une attitude d’agressivité constante, Andromaque, hantée par le sang. Tout semble vu à travers ce prisme-là. Et c’est vrai, c’est là, dans le texte, impossible de le nier.

C’est intéressant, mais il manque quelque chose. Monter Andromaque en mettant de côté la suite de sentiments unilatéraux qui lie chacun des personnages me semble être une erreur. Je me souviens d’une interview de Léonie Simaga, qui jouait Hermione dans la version de Muriel Mayette à la Comédie-Française il y a plus de dix ans de ça, parlant de « l’humiliation de ne pas être aimé« . On ne saurait mieux dire. Sans cela, la pièce perd en force, en saveur, et même en cohérence. Si tous peuvent être vus comme des ratés, Andromaque, elle, est l’intruse. Elle est presque définie par son amour pour Hector. Lui retirer sa passion, c’est lui retirer son intérêt. Elle ne représente plus rien.

Par ailleurs, l’absence d’amour, c’est aussi l’absence de liens entre les personnages. Ils deviennent des individus isolés, comme des fantômes qui errent sur la grande scène de l’Odéon. Ils se croisent seulement. Rien n’occupe l’espace vide. Et la tension peine à s’installer. Il manque quelque chose. Ôter la passion de ce spectacle, c’est aussi ôter l’émotion. Et si ça passe bien sur des spectacles politiques comme Britannicus, Andromaque, elle, souffre de cette absence. Aussi intéressante soit la lecture de Braunschweig, elle est incomplète. Mais est-il vraiment possible de jouer à la fois la guerre et la passion ? Vous avez deux heures.

© Simon Gosselin

Stuart en MajEstier

Critique de Marie Stuart, de Schiller, vu le 9 novembre 2023 au Théâtre Montansier
Avec Margaux Le Mignan, Clémence Longy, Pierre Cuq, Axel Mandron, Daniel Léocadie, Nicolas Avinée, Dylan Ferreux, mis en scène par Maryse Estier

Le Théâtre Montansier a pour moi la plus belle programmation d’Île-de-France. Ne rentrant dans aucune case, il continue d’aller son petit bonhomme de chemin en ne s’intéressant qu’à un critère ; qu’il tourne dans le public ou le privé n’a aucune importance, ce qui compte, c’est la qualité du spectacle. On y croise même des pépites qui, mystère éternel du choix des (autres) programmateurs de théâtre, ne tourneront qu’ici. Et c’est grâce à eux qu’on a découvert Maryse Estier, qui signe sa deuxième mise en scène dans ce beau théâtre à l’italienne de la ville de Versailles. Et qu’on pourra retrouver aussi à la Comédie-Française, en deuxième partie de saison. Tout simplement.

C’est donc le deuxième spectacle de Maryse Estier que je vois et je sais déjà que ce ne sera pas le dernier. Après L’Aiglon, elle continue de surprendre avec un choix de texte très particulier et qui lui va si bien, de ces oeuvres connues de tous et pourtant si rarement montées. Elle est de la veine des grands metteurs en scène. On sent déjà beaucoup de choses : une certaine forme d’élégance qui s’acoquine avec quelque chose de plus lyrique, se mêlant à un incontestable amour des mots et à un véritable sens de la tension dramatique. Plus que prometteur.

Tout le monde connaît Marie Stuart, son destin tragique et la responsabilité d’Elisabeth 1ère dans sa mort ; on se demande pourquoi Netflix ne s’est pas encore emparé de son histoire. Et pourtant la pièce de Schiller est si rarement montée. Parce qu’elle est trop longue, parce que la langue est compliquée – originellement en allemand et en vers – parce qu’il faut trouver deux comédienne solides pour endosser Marie ET Elisabeth 1ère, bref, parce que la perspective de donner vie à ce texte sur un plateau n’a rien de simple. Et pourtant, Maryse Estier parvient à rendre cette tragédie historique passionnante et intelligible en jouant constamment sur l’ambivalence qui s’en dégage, accrochant d’abord le spectateur par la course à la vérité avant de livrer, subtilement, d’autres enjeux.

Il y a une sensation à la fois très forte et difficilement explicable qui ressort de ce travail. C’est un travail abouti – et je sais que ce que je vais donner l’impression de me contredire tout de suite après, donc je préfère être claire dès le début – mais c’est comme si on sentait tout le potentiel de cette mise en scène mais qu’elle ne pouvait pas se révéler tout à fait, limitée d’abord par des moyens financiers – c’est le jeu de l’émergence – ensuite par sa troupe. Il y a une espèce de décalage entre ce à quoi elle semble aspirer, ce qu’on sent qu’elle veut aller chercher, et ce qui se passe réellement sur scène.

C’est difficile à exprimer, et je n’ai aucunement l’intention de rabaisser les comédiens, dont la justesse n’est pas en cause, mais il y a comme un léger écart entre le travail très poussé dans l’intellectualisation, dans le travail « cérébral » qui semble avoir été fait sur le texte, et le jeu très terre-à-terre des comédiens. Ils semblent être légèrement en dessous de l’ambition, cette ambition qu’on touche du doigt au regard du travail de mise en scène et surtout de ce qui est donné à entendre au spectateur.

On sent l’intelligence, la profondeur, la rigueur. Ce qui caractérise le travail de Maryse Estier, au-delà de ces choix de textes – textes-mondes qui peuvent faire peur mais auxquels elle s’attelle avec une grande clairvoyance – c’est la manière dont elle parvient à les mettre en valeur. Elle sait mettre en évidence les lignes de force de ses pièces, elle bâtit bien son spectacle, elle sait où elle va. Et elle sait comment entraîner le spectateur. Elle donne à sa Marie Stuart des accents parfois shakespeariens, s’amusant avec l’intégralité de la palette proposée par la partition, de pure comédie à pure tragédie. Elle propose quelque chose d’à la fois très classique dans son rapport au texte et de beaucoup plus moderne dans sa manière de rythmer le tout. C’est étonnant, c’est accrocheur, on en sort avec en tête des noms de grands metteurs en scène qu’on adore et à qui on a envie de l’identifier et ça donne plein d’espoir pour la suite. Elle est de ceux qu’on n’a pas envie d’assimiler à ». On a envie de créer une case Maryse Estier.