Laissons cette porte fermée

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Critique d’Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, de Musset, vu le 2 avril 2017 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Christian Gonon et Jennifer Decker, dans une mise en scène de Laurent Delvert

Voilà une pièce que je connais assez bien, et que j’aurais pu prendre beaucoup de plaisir à redécouvrir. Je l’ai vue plusieurs fois il y a plus de 5 ans maintenant, dans une mise en scène de Jean-Marie Besset au théâtre de l’Oeuvre. Le spectacle s’ouvrait sur un Musset, qui était suivi d’une pièce de Besset, Je ne veux pas me marier. Entre les deux pièces, les comparaisons affluaient : si le style était différent, les intentions, les sentiments, les tournures humaines étaient d’une proximité incroyable. J’aurais aimé retrouver ce soir la douceur et la poésie de cette courte pièce de Musset. Mais j’en sors les oreilles écorchées.

Musset nous entraîne dans un badinage galant : un Comte se rend chez une Marquise et lui fait la cour. Lorsqu’il lui déclare qu’il l’aime et ne pense qu’à elle depuis plus d’une année, elle se contente de lui rire au nez, se moquant de sa manière de faire la cour, si conventionnelle. A plusieurs reprises, le Comte, blessé, feint de partir mais chaque fois elle l’en empêche in extremis et les compliments, les flatteries, les déclarations reprennent, jusqu’à ce que la vérité éclate dans une fin toute en poésie.

C’est d’autant plus dur d’assister à la destruction d’un texte lorsque celui-ci est sublime. Mais ici, pas de quartier. A nouveau, Jennifer Decker produit ce que je redoutais le plus : incapable d’incarner la moindre émotion, elle surjoue tout au long du spectacle – ce qui est bien dommage puisqu’elle représente 50% de la distribution, et pratiquement 80% du texte. Incapable de s’accorder sur un style, elle tente tout : de la Marquise nunuche à la racaille vulgaire, j’aimerais pouvoir dire qu’elle cabotine mais cela sous-entendrait qu’elle a du métier. De son port jusqu’à ses répliques en passant par sa gestuelle, tout sonne faux, récité, appliqué.

Pauvre Musset. Et pauvre Christian Gonon. Incapable d’interpréter son rôle, elle va même jusqu’à écraser son partenaire de ses mouvements inutiles. Elle se regarde jouer et pas à un moment ne semble prendre conscience de lui… qui donne pourtant une jolie consistance à son personnage. On retrouve avec plaisir la poésie et la sensibilité de Musset, sa passion toute en finesse, ses évocations pleines de retenue. Je lui aurais souhaité une véritable partenaire… pour l’instant, je ne peux lui souhaiter que du courage.

Il ne s’agit pas d’un acharnement de ma part contre cette actrice. Simplement d’une incompréhension totale de la voir distribuer. Et gâcher des spectacles qui auraient pu être si beaux. pouce-en-bas

L’irrésistible Arturo Ui de la Comédie-Française

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Critique de La résistible ascension d’Arturo Ui, vue le 31 mars 2017 à la Comédie-Française
Avec Thierry Hancisse, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Nâzim Boudjenah, Elliot Jenicot, et Julien Frison, dans une mise en scène de Katharina Talbach

Alors qu’on célèbre les 80 ans du Guernica de Picasso, et devant la découverte de l’immense texte qu’est Arturo Ui, une constatation s’impose : les périodes de très grandes crises produisent toujours de grands génies. Je connais mal Brecht, et ne l’ai vu monté qu’ici, à la Comédie-Française, il y a près de 6 ans maintenant. J’étais plus jeune, trop jeune peut-être pour percevoir l’intensité de la dénonciation, la puissance des mots, et le pouvoir du théâtre qui s’incarnent à travers ses textes.

Évidemment. Monter Arturo Ui aujourd’hui, à un mois du premier tour des élections présidentielles, est une nécessité. Mettre en scène l’effrayante montée au pouvoir d’un homme (il faut comprendre ici l’être humain, et si Arturo s’était appelé Artura cela n’aurait rien changé à l’affaire, mais bien entendu je ne vise personne) au moyen des pires bassesses qui existent ne peut qu’entraîner une résonance amère avec la situation actuelle. J’aurais voulu que Brecht ne soit pas un classique, car sa capacité de parler au présent est absolument déroutante. Comment a-t-on pu oublier si vite des mécanismes qu’on connaît si bien et qu’on a tant haïs ? S’il vous plaît, n’oubliez pas d’aller voter les 23 avril et 7 mai prochains. Mais je m’égare.

J’avais peur des codes brechtiens. Je sais par ma courte expérience de la Commedia dell’arte que le théâtre de code n’est pas forcément ma tasse de thé. Je sais aussi que je peux me tromper et le reconnaître assez vite pour entrer dans une pièce qui me laissait perplexe en premier lieu. A travers La résistible ascension d’Arturo Ui, j’ai compris à quel point les codes étaient essentiels au théâtre de Brecht, à quel point la distanciation permettait la réflexion du spectateur, par son absence totale d’identification tout au long du spectacle. J’ai compris que le rire, nécessaire tout au long de la pièce pour pouvoir reprendre son souffle face à tant d’horreurs, était l’une des dernières échappatoires face à notre monde troublé.

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Mais on ne rit pas toujours, dans ce spectacle. La mise en scène permet de mettre en valeur ce texte d’une force incroyable, en reprenant les codes du Volkstheater. Les personnages, grotesques, ridicules, se retrouvent dessinés si grossièrement qu’ils en deviennent des pantins. Ils ont si peu d’intériorité qu’il ne s’agit plus alors pour les acteurs de rechercher en eux pour construire les personnages, mais bien plus de baser la plupart du spectacle sur un millimétrage précis, des effets musicaux imparables, et une technique époustouflante. Si je recherche souvent l’âme au théâtre, il n’en est ici jamais question : il ne s’agit alors plus que de faire ressortir l’horreur, inhumaine et incompréhensible, des ces êtres qui sont pourtant présentés comme des êtres petits, bas, et sans grande importance à première vue.

Pour compléter son tableau sans faute, Katharina Talbach réunit une distribution impeccable, proposant des comédiens en très grande forme. On retrouve avec plaisir un Thierry Hancisse aux allures de Mackie de l’Opéra de Quat’sous, dont la voix, le port, l’habileté et l’intonation siéent si bien à Brecht. Il y a ces comédiens pour lesquels je manque de superlatifs, comme Serge Bagdassarian qui ne cesse de m’étonner et dont je sens une montée en puissance sur les derniers spectacles, où il semble s’épanouir de plus en plus dans de nouveaux types de rôles. Et comment ne pas trembler en le voyant chanter Ein Freund, ein guter Freund, lui qui nous proposait il y a quelques mois sa propre version d’Avoir un bon copain. Je pense aussi à Michel Vuillermoz, pour cette grande scène où il apparaît dans cet habit de comédien qui ne va pas sans me rappeler cet homme au long nez qui est un jour tombé de la Lune. Mais je devrais citer également Éric Génovèse aux allures repoussantes de Donald Trump, Bakary Sangaré qui ouvre et conclut le spectacle de manière remarquable, Bruno Raffaelli dont la puissance s’abaisse face à la cruauté. Seule Florence Viala semble encore se chercher dans cette distribution. Il faut dire qu’il est délicat de se faire une place de gentil parmi ces pourritures.

Il y a un duo que j’attendais tout particulièrement dans ce spectacle. Un duo composé de deux comédiens dont je ne parviens pas à percevoir les limites. Rien ne semble les arrêter, et l’un marche dans les traces de l’autre. Ceci dit, comme je suis persuadée qu’ils peuvent tout jouer, leurs traces sont aussi difficiles à cerner que leurs limites. Vous l’aurez compris, je parle ici de Jérémy Lopez et Laurent Stocker. Je ne m’étalerai pas ici avec des superlatifs qui ne suffiraient pas à décrire l’énergie, l’enivrement, et l’espoir qu’ils transmettent. Car malgré l’horreur qui se dégage de ce spectacle, les personnages sont résistibles, et c’est là tout l’intérêt de la pièce. Du plus jeune, je pense que le rire glacial, glaçant, et inquiétant résonnera longtemps en moi. Du plus ancien, c’est l’hystérie, la nervosité, et la peur, qui laisseront une trace indélébile dans mon esprit, et continuent de me donner la force de me battre. De résister. Ironiquement. Grâce à cet immense Arturo Ui.

Voilà une véritable claque théâtrale. Après La Règle du Jeu, je ne peux que m’incliner profondément devant la Comédie-Française qui me permet de découvrir des univers théâtraux extravagants, exceptionnels, et jusqu’alors inconnus. ♥ ♥ 

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Extérieur

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Critique d’Intérieur, de Maeterlinck, vu le 12 février 2017 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Avec Thierry Hancisse, Anne Kessler, Pierre Hancisse, et Anna Cervinka dans une mise en scène de Nâzim Boudjenah

J’adore les silences. Les silences qui disent tout. Il y a le silence gêné, le silence de politesse, le silence attendu et le silence surpris, le silence religieux, le silence endormi, celui qui précède une décision ou un jugement, celui qui décidera de notre vie. Et il y a le silence creux, celui qui sonne faux et qu’on ne rencontre qu’au théâtre. Certes, cet Intérieur est d’une beauté rare : les décors, les mouvements, les lumières. Il y a quelque chose qui aurait pu toucher à la grâce, car on retrouve recherche et poésie dans cette mise en scène. Mais c’est trop souvent surfait : on veut nous faire rentrer dans quelque chose, et c’est sûrement pour cela que j’ai bloqué. J’aime rentrer de moi-même dans un spectacle. Alors quand les 10 premières minutes consistent à regarder des hommes arriver au loin en écoutant une musique qui cherche à imposer une atmosphère, j’avoue que j’ai tendance à me bloquer.

L’histoire avait pourtant de quoi me toucher, et même me captiver. Elle conte l’histoire de deux hommes qui ont trouvé le corps d’une fille noyée, et doivent aller annoncer la nouvelle à sa famille avant que le cortège qui la transporte n’arrive. La pièce raconte leurs hésitations, leurs pensées, leurs réactions à l’idée d’aller déranger une famille qu’ils observent et qui semble si calme, et l’idée de briser ainsi leur vie en un instant les rebute de plus en plus à franchir le seuil de la porte. Mais l’heure approche et les villageois sont en route. Ils doivent se décider.

Je pense que le spectacle aurait été bien plus prenant s’il y avait eu quatre Thierry Hancisse sur le plateau. Mais il n’y en a qu’un et il ne peut porter à lui seul une pièce où le texte ne se suffit pas à lui-même. Je n’ai pas senti l’urgence de monter un spectacle pareil, et si Nâzim Boudjenah a su créer la beauté dans le cadre, il n’a pas réussi à l’intégrer en substance. Il faut dire aussi que ce spectacle passe juste après La Règle du Jeu, où aucun état d’esprit, aucune prédisposition antérieure n’était nécessaire, et où on était pris au jeu sans faire d’effort. Ce soir, je n’ai pas voulu faire d’effort et m’accrocher car ce n’est pas ma conception du théâtre.

Il manque probablement aussi une direction d’acteurs. On ne peut s’empêcher de remarquer le gouffre qui sépare les jeunes acteurs des plus expérimentés. La voix cristalline d’Anna Cervinka, qui m’a toujours emportée jusqu’ici, ne suffit pas à porter ce texte, et le timbre de Pierre Hancisse manque cruellement de nuances et de profondeur. Le contraste est d’autant plus flagrant qu’il donne la réplique à un Thierry Hancisse plus que pénétré. Transformé. Lorsqu’il entre sur scène, il a la voix fatiguée et atteinte d’un vieil homme usé par la vie et par sa journée. Mais les silences qui suivent sonnent faux, sonnent creux, et on perd trop vite l’intensité de Thierry Hancisse. Et cet effet de yo-yo qui se tient tout au long de la pièce n’a que trop renforcé la distance entre la scène et moi.

Mieux disposé à ce spectacle, on peut peut-être rentrer dedans et en apprécier la beauté… 

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La Comédie-Française sort le Grand Jeu

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Critique de La Règle du Jeu, d’après Renoir, vue le 10 février à la Comédie-Française
Avec Cécile Brune, Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Alain Lenglet, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Elsa Lepoivre, Christian Gonon, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Gilles David, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun, Jennifer Decker, Elliot Jenicot, Laurent Lafitte, Benjamin Lavernhe, Claire de La Rüe du Can, Didier Sandre, Rebecca Marder, Pauline Clément, Dominique Blanc, et Julien Frison, dans une mise en scène de Christiane Jatahy

Bon. Mettons-nous au point dès la première ligne de cet article : je n’ai encore jamais vu La Règle du Jeu de Renoir et ne prétends à aucun moment en faire une critique. Ici, je vais essayer de poser des mots sur une expérience unique et indescriptible, de rationaliser l’extravagance, de décrire l’impensable. Vous ne saurez pas tant que vous n’y serez pas. Mais je vais essayer. C’est vrai, je n’ai pas vu le film d’où est tiré le spectacle et je m’en moque. Parce que j’ai décidé de manière totalement imprévue de m’y rendre, m’empêchant de préparer ma soirée. Et parce que cette improvisation totale est en accord avec l’atmosphère qui règne dans la salle, je vous avouerai que je m’en fous.

Bien que la pièce soit assez déconstruite, on comprend facilement le propos et à aucun moment on ne se trouve perdu : Robert de la Chesnaye, riche bourgeois, invite de nombreux amis à fêter le retour de André Jurieux parmi eux, après qu’il a sauvé de nombreux migrants en Méditerranée. Si la relation entre André et Christine, la femme de Robert, semble ambiguë, il en va de même pour celle qui lie Robert à Geneviève, une autre invitée. Le monde de la transfiguration s’ouvre alors aux convives : Robert organise une grande fête, imposant à ses invités de se déguiser, de chanter, de danser et de s’amuser. Un spectacle en apparence explosif et joyeux mais dont l’implosion à retardement nous agresse petit à petit.

Pour nous présenter son adaptation, Christiane Jatahy a imaginé un dispositif encore jamais mis en oeuvre dans la Salle Richelieu : les spectateurs vont devenir acteurs de sa propre pièce. L’idée est de nous intégrer au mieux à l’histoire, au décor, au casting. Et pour cela, toutes les barrières sont levées : la notion de 4e mur n’existe plus. Les acteurs jouent dans la salle, avec le public, armés de caméra et jonglant entre théâtre et cinéma. Cela peut choquer au premier abord, mais pourtant dès que le film initial s’installe, plus aucun doute n’est possible : la précision des prises, son timing impeccable, les gestes millimétrés, presque insondables, et qui pourtant transpercent l’écran comme s’ils avaient été hurlés, annoncent la teneur du spectacle qui va suivre. Très vite, on oublie que l’on est au théâtre et qu’on regarde l’écran : lorsque les premiers invités arrivent, j’étais étonnée de ne pas voir une trentaine de convives s’installer sur scène. J’avais oublié la distribution.

J’ai été prise dans la fête, de manière très subtile : ça paraît immédiat et pourtant la transition est là. Lentement, on passe du film initial à la salle, et on se retrouve alors intégré au scénario. Si les premières minutes sont malaisantes, avec cette chasse à courre où les gibiers sont les femmes conviées à la soirée, on se retrouve très vite projeté en plein milieu de la soirée. Et, alors que le malaise était là l’instant d’avant, on est soudainement en train de chanter avec les invités, les bras levés, conquis. Nous sommes comme les autres convives, à rire, à chanter, danser et boire. La fête bat son plein, mais ce n’est qu’une apparence et toute la suite cherchera à nous le montrer. Les scènes finales, où un calme presque inquiétant règne sur le plateau, sont plus cruelles, de par le contraste qu’elle présentent avec ce qui a précédé mais également par l’absurdité des réactions qu’elles proposent : Robert, venant d’apprendre qu’il est trompé, entre dans la salle de fête soudainement désertée à la manière d’un paysage de guerre, le filmant de manière dérisoire et presque triste. L’expérience spectateur proposée lors de ce spectacle est unique : loin de ressentir depuis notre fauteuil l’émotion qui se dégage du plateau, il s’agit ici de vivre, et de vivre pleinement l’action, de prendre part à l’histoire. Suivez mon conseil : sortez de votre zone de confort, oubliez le cadre, lâchez-vous, et il ne s’agira alors plus simplement d’éprouver, mais de consommer à pleines dents cette proposition unique, extravagante, exceptionnelle.

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J’ai trouvé le spectacle très porté sur la distinction entre l’être et le paraître, d’une cruauté sans pareille. Certes, on est gai et on chante tous ensemble l’espace d’un instant suspendu. Mais l’instant d’après, notre hôte change du tout au tout. Il aperçoit sa femme qui le trompe et son regard trahit ses pensées. Jamais je n’ai vu pareille colère, pareille tristesse, transparaître ainsi, aussi soudainement, à travers un regard. Un peu malsain, un peu satanique, il est un maître de cérémonie étrange, dérangeant, à l’hospitalité inhabituelle. On connaît l’ampleur du talent de Jérémy Lopez, et une fois encore il parvient à nous surprendre : son effet réside en ce qu’à aucun moment il ne va tricher. Il ne joue pas, c’est à peine s’il incarne ; il est. C’est le même homme qui joue avec son public, le regarde droit dans les yeux et lui lance des punchline, et qui l’instant d’après sera déchiré et trahi par sa femme. Ce sont les mêmes yeux, les mêmes émotions, le même regard. Et la puissance de ce regard réside bien plus en la sensibilité et l’implication de l’homme qu’en la technique de l’acteur.

Tout nous rappelle le fossé qui sépare le monde de la figuration de celui du sentiment vrai. D’abord, par le personnage de Serge Bagdassarian : je sens bien que je me répète, mais il fait partie de nos Grands du Français et sa présence sur ce plateau s’avère absolument incontournable : à travers ses reprises de Paroles, paroles et Non ho l’eta, il souligne à lui seul le côté désabusé et parfois malheureux de telles soirées. Malgré leur présence, ils ne parviennent pas à être ensemble, et cette désillusion présente tout au long du spectacle laisse un goût amer chez le spectateur. On semble s’amuser et pourtant quelque chose dérange. Jérôme Pouly, déchirant lors des scènes finales, emprunte à l’Octave et au Coelio de Musset, et au Cyrano de Rostand. Désenchanté, il met des mots durs sur ce qu’il vient de vivre, et laisse la place à un Laurent Lafitte aux allures de héros de notre siècle.  Éric Génovèse, transformé et difficilement reconnaissable, est un Marceau séduisant ; et sa voix, inimitable et douce, qui amène une humanité évidente à son personnage, contraste avec celle de Bakary Sangaré, plus dure, qui se retrouve exclu de cette société qu’il contrôle à l’entrée. Du côté des femmes, on retrouve ce contraste entre Suliane Brahim, Christine fébrile et hors du Jeu, et Elsa Lepoivre, qui semble connaître les règles et jongler avec aussi facilement qu’avec les bouteilles d’alcool.

Ce spectacle, c’est également un travail de troupe absolument dingue. On les voit prendre un pied total, et on n’a parfois qu’une envie : se lever et les rejoindre sur scène. Le pari était risqué et fort, et si les acteurs ne faisaient que leur boulot, jamais cela ne prendrait. Ils sont au-delà de toutes limites, sur un fil si mince que la menace de tomber est présente à chaque réplique. Mais cela, on ne s’en rend compte qu’en sortant du spectacle. Faire des expériences pareilles à la Comédie-Française nécessite culot, courage, et maîtrise absolue. Il fallait oser, ils l’ont fait. Pour l’audace, pour l’enjaillement, pour l’excellence, et bien sûr pour cette soirée, merci. Je reviendrai.

Une expérience théâtrale comme je n’en avais jamais vécu. Incroyable, vivifiante, unique, paralysante. Totale. ♥ ♥ 

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La Ronde tourne à vide

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Critique de La Ronde, d’après Schnitlzer, vue le 3 décembre 2016 au Vieux-Colombier
Avec Sylvia Bergé, Françoise Gillard, Laurent Stocker, Julie Sicard, Hervé Pierre, Nâzim Boudjenah, Benjamin Lavernhe, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Pauline Clément,  et Louis Arène, dans une mise en scène d’Anne Kessler

Aïe aïe aïe… Gros raté à la Comédie-Française : l’affiche prometteuse dévoile un spectacle ennuyeux et parfois fétide. Si La Ronde se veut expérimentation plus que tranche de vie, en montrant des êtres créer des liens sexuels sans réel attachement d’autre sorte, on aurait pu attendre d’une mise en scène qu’elle prenne un parti : que ce soit celui du « sale », montrant ces coucheries comme bestiales et primitives, ou celui de la sensualité en y voyant un désir humain plus profond, j’ai été étonnée de voir ici l’acte sexuel se dérouler sans la moindre raison apparente. Au Vieux-Colombier actuellement, les comédiens simulent de manière ridicule et sans âme, frôlant parfois le ridicule dans leur gestuelle ou leurs intonations.

Alors oui, je pense que c’est une pièce délicate à monter, car ces personnages-pantins nécessitent un rythme nécessaire à maintenir l’attention des spectateurs. Peu dessinés, montée comme une démonstration scientifique, les personnages ne sont pas très digestes. Alors dirigés comme ils le sont dans la mise en scène d’Anne Kessler, l’ennui est au rendez-vous. La pièce impose déjà une distance non négligeable en faisant jouer des personnages-types et non des âmes, alors y rajouter un texte – inutile – montrant la pièce comme une expérience brise le tout fragile qui la reliait.

Ce texte, écrit par Guy Zilberstein et donné à réciter au pauvre Louis Arène, est une belle prise d’otage du public, car jamais Guy Zilberstein n’aurait osé monter un monologue pareil s’il n’avait pas eu la certitude que le public serait attiré par « La Ronde de Schitzler par la troupe de la Comédie-Française. » Louis Arène, devenu plasticien rajouté par le bon-vouloir d’un seul, récite avec la voix monotone d’un mauvais documentaire d’Arte un texte prétentieux agrémenté d’un faux style et d’une idée sans fondement. Il prétend vouloir retrouver dans les différents couples qui se succèderont, ses parents biologiques. Vaste programme.

Si encore il n’apparaissait qu’au début, peut-être aurais-je pu mieux entrer dans le spectacle. Mais il interrompt chaque couple, il casse le peu de rythme qui aurait pu s’installer, impose sa distance superfétatoire et contribue à m’éloigner un peu plus du spectacle. Quel contresens de le placer ainsi au milieu de la ronde, cassant ainsi l’effet voulu par l’auteur ! Peut-être a-t-il participé au fait que je n’ai cru à aucun personnage. Mais globalement, la mise en scène n’apporte ni idée ni explication : la transposition dans le Berlin des années 60 est plus un obstacle à la compréhension du texte qu’une révolution nécessaire et intelligente. Les facilités encadrent la pièce, de la porte tournante par laquelle entrent certains comédiens au plateau tournant – avez-vous bien compris que le titre de la pièce était La Ronde ? – aux artefacts de mise en scène pour cacher le manque d’idée en faisant rire le spectateur endormi, tout souligne . Je ne vous raconte pas ce moment gênant de la fin de la pièce, alors que tous les couples sont réunis sur scène et que le plasticien retrouve ses véritables parents dans un câlin qui se voudrait émouvant. Plutôt affligeant.

Pour finir, je ne retrouve pas les comédiens du Français que j’ai plaisir à voir habituellement. Probablement mal dirigés, chacun exagère les tics de jeu qu’on peut lui connaître, et même Laurent Stocker ne parvient pas à me faire décoller les mâchoires. Il est très bon, mais je reconnais trop l’acteur devant le personnage. Aucun ne parviendra à me faire oublier que je suis au Vieux-Colombier et que j’ai devant moi des comédiens-Français. Certaines situations sont mêmes tellement absurdes qu’elles en deviennent risibles : ainsi lorsque Sylvia Bergé se retrouve sur Hervé Pierre, j’ai le sentiment qu’on a touché le fond.

A éviter… pouce-en-bas

Simul et singulis

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Critique de Vania d’après Oncle Vania de Tchekhov, vu le 1er octobre 2016 au Vieux-Colombier
Avec Florence Viala, Laurent Stocker, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern, Anna Cervinka et Dominique Blanc, dans une mise en scène de Julie Deliquet

Jusqu’ici, pour moi, Oncle Vania était un mauvais souvenir d’un spectacle au Théâtre 14 vu il y a quelques années, alors que le spectacle n’était pas bon, et moi probablement trop jeune. Mauvais souvenir qui me hantait puisque le spectacle m’avait plongée dans un ennui mortel, et qui m’a presque fait hésiter lors de l’annonce d’une adaptation du texte pour la saison 16-17. Mais j’ai décidé de faire confiance au Français, qui atteint des sommets à travers ce spectacle.

Tout semble bien triste dans la vie de Vania et de ses proches, depuis que le professeur Alexandre a établi demeure chez eux. Tout est morne ici, et même la superbe Éléna, la femme du professeur, ne peut mettre fin à une atmosphère si grise. De vieilles rancunes pas totalement enterrées font parfois surface, et l’on sent que quelque chose est pourri dans cette campagne reculée. Pourtant quelque chose m’amène à penser que s’il n’étaient pas ensemble, cela fait longtemps qu’ils auraient cessé d’espérer. La collectivité compte chez Vania, et le spectacle se conclut sur une fausse lueur d’espoir certes, mais jamais le je ne triomphe : il s’agit bien de se reposer ensemble… Seuls, il ne sont plus grand chose. Une parfait écho à ce beau travail de troupe, qui entraîne spectateurs et comédiens dans un très grand spectacle.

Et pourtant, on pourrait si facilement tomber dans le pathos ! Mais ici pas une once de cette grandiloquence, seul l’humain est présent dans la mise en scène de Julie Deliquet, qui laisse parler le texte. Les conversations s’enchaînent avec une facilité monstre, et rarement Tchekhov m’a paru si accessible. La jeunesse de Laurent Stocker ajoute encore une certaine profondeur à la pièce : joué ainsi, le poids des années vides qui lui restent à vivre est accentué, alourdi : il lui resterait encore tant à vivre, que l’ennui ne peut être une option… On sent quelque chose de bouillonnant tout au long de la pièce, qui finit par exploser dans une scène qui nous cloue littéralement sur notre siège. Face à un Vania sorti de ses gonds, la terreur envahit le public autant qu’Alexandre, et à cet instant précis le théâtre n’existe plus. J’ai rarement ressenti pareillement cette proximité avec la vie se déroulant sur scène, mais le dispositif scénique, bifrontal, accentue tous nos ressentis, et me voilà prise dans une affaire familiale qui risque de mal tourner.

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Cramponnée à mon siège, Vania semble me faire face et nous sommes entrés dans une autre dimension que le simple jeu : il ne s’agit plus là de maîtrise, puisque le métier est totalement effacé derrière l’incarnation. Sa colère, que l’on sentait fermenter en Vania depuis quelques temps, est un véritable ouragan. Je ne parle pas ici de cris ou d’agressivité, mais d’une authenticité indéfinissable. Je parle de l’indicible, une évidence telle qu’elle est indescriptible. Comment mettre des mots sur un Vania vivant devant nos yeux ? Comment décrire cette flagrance ? Je me sens pourtant obligée de donner un autre nom à celui qui longtemps incarnera pour moi l’image de Vania : je parle bien entendu du grand Laurent Stocker. A nouveau, impressionnée par une incarnation qui dépasse la technique. A nouveau, ébahie devant la finesse, la retenue, le talent. Il donne à son Vania une belle humanité, et malgré nous, nous nous surprenons à croire, à espérer avec lui que quelque chose est possible.

Mais je n’oublie pas le reste de la troupe. Tous sont extraordinaire. Hervé Pierre, ce Professeur qui malgré une apparente joie de vivre, toujours bruyant et triomphal, sème partout sa vieillesse, son dégoût de soi, et de la vie. Habillé de manière extravagante, Hervé Pierre ne pose pourtant à aucun moment ne serait-ce qu’un orteil sur l’exagération : il est brillant. Dans cette même retenue, Florence Viala qui en tant que femme fatale pourrait se laisser aller à la fanfaronnade, ne déroge pas à la règle, et affiche elle aussi un profond mal-être. Stéphane Varupenne nous touche en plein coeur une nouvelle fois avec cette simplicité qu’on lui connaît et qui jure parfois à merveille avec certaines situations. Cette franchise se retrouve chez Noam Morgenstzern, qui compose peut-être le personnage le moins malheureux, puisque lui n’espère plus depuis bien longtemps. Dans ce décalage, on distingue aussi Dominique Blanc : la doyenne de la maison reste la seule encore fascinée par le Professeur, peut-être la seule qui parvient à s’accrocher à cela pour avancer, et sa naïve Maria a quelque chose de profondément touchant. Anna Cervinka, enfin, convainc parfaitement en composant cette Sonia bouleversante, tremblante, souvent agitée, et qui semble parfois s’accrocher à des mots pour ne pas hurler son désespoir.

Triste et ravissant. ♥ ♥ 

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Festival d’Avignon 2016

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Ayant raté le Festival l’année dernière à cause de mes oraux, je n’étais que trop impatiente de revenir : la chaleur, l’ambiance, et les 4 pièces par jour me manquaient cruellement. Cette année, je ne reste que 4 jours au Festival, mais je compte en profiter au maximum !

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Fabrice Luchini et moi – Théâtre Actuel

Premier spectacle de ce Off 2016 : choisi un peu au hasard pour son titre accrocheur, je retrouve avec plaisir le Théâtre Actuel, l’un de mes lieux préférés du Off. Je ne sais pas à quoi m’attendre ; je n’ai rien lu sur le spectacle. Olivier Sauton entre et nous raconte comment il a rencontré Fabrice Luchini dans les rues de Paris, un soir à 3h du matin. Il imagine alors ce qui aurait pu suivre s’il avait demandé à Luchini des cours particuliers : et là entre sur scène, par l’intermédiaire d’Olivier Sauton, Fabrice Luchini. Ce n’est pas la meilleure imitation vocale que l’on connaisse, mais c’est sans aucun doute l’une des meilleures reproductions faciales des exagérations du regards, et des mimiques incessantes de l’acteur. Mieux encore, pendant toute la représentation, les répliques de Luchini sont plus que fidèles à lui-même : c’est comme si le texte n’avait pas été inventé, mais bien reproduit à partir d’une rencontre réelle. Les punchlines de Luchini, qui sonnent tellement justes, entraînent la salle dans un rire général, et le désarroi d’Olivier Sauton, alors jeune homme imbu de lui-même, ajoute au contraste des deux personnages.

Fabrice Luchini dans le Off, c’est rare, alors courez-y ! ♥ ♥ 

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Adieu Mr Haffmann – Théâtre Actuel

Grégori Baquet dans le Off, c’est immanquable. Il revient cette fois-ci avec une création dans lequel il n’est pas seul en scène : dans Adieu Mr Haffman, il interprète Pierre, un bijoutier qui va reprendre la boutique de son patron juif lors de l’occupation nazie, en acceptant de le cacher chez lui à une condition : qu’il fasse un enfant à sa femme, lui-même étant stérile. Devant ce canevas improbable, j’avoue avoir eu un moment de doute. Pourtant, la pièce nous emporte tout de suite : bien qu’étonnante, l’histoire est remarquablement construite et écrite par Jean-Philippe Daguerre, qui la met également en scène de manière rythmée et très intéressante. Le suspens est haletant, et lorsqu’arrive la scène culminante de la pièce, un certain malaise s’installe en nous. Pour équilibrer ces sentiments, quelques doses d’humour, parfois cynique, sont insérées dans la pièce et produisent un effet immédiat. Les acteurs portent la pièce avec brio : j’ai retrouvé avec plaisir Grégori Baquet, toujours excellent, et découvert avec tout autant de ravissement ses partenaires, tous brillants. Ce n’est pas une énième pièce sur la seconde guerre mondiale, mais un regard nouveau qui présente des affrontements passionnants, et mon coup de coeur du Off 2016.

Un must see. ♥ ♥ 

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Marc-Antoine Le Bret fait des imitations – Le Palace

C’est agréable de retrouver Marc-Antoine Le Bret en-dehors d’On n’est pas couché – où je l’ai découvert. Même dans la grande salle du Palace, que je découvrais pour l’occasion, on se sent un peu entre amis. En tout cas, le public est connaisseur, et moi aussi : à peine reconnais-je Laurent Delahousse que je pars dans un fou rire. Marc-Antoine Le Bret n’est pas le plus grand imitateur que je connaisse – je lui préfèrerais Laurent Gerra – mais il a ses grandes imitations : lorsqu’il devient Delahousse, Ladesou, ou Yann Moix, je ris aux larmes. Son point fort n’est pas la voix mais plus la personnalité, qui, poussée à la caricature parfois, donne un très bon résultat. Seul petit reproche : comme l’indique le titre du spectacle, Le Bret fait des imitations. Le lien qui les unie n’est qu’une vague excuse au dévoilement de sa large palette d’imitations, et j’aurais apprécié un spectacle plus construit, peut-être plus recherché. Mais il est encore jeune, et son spectacle a le temps d’être perfectionné !

Une bonne soirée !  

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Pourquoi ? – Théâtre du Roi René

Déçue de l’avoir raté lorsqu’il était au Petit Hébertot, j’ai profité de ce Festival pour découvrir Michaël Hirsch et son seul en scène : Pourquoi ? Sage décision ! Le jeune comédien donne corps et âme dans ce spectacle qui, quant à lui, fait appel aux cellules grises du spectateur : Michaël Hirsch a écrit un one rythmé autour des grandes questions de l’existence, agrémenté de jeux de langages disséminés un peu partout. Même si la concentration est de mise pour ne pas louper un seul jeu de mot, la salle ne cesse de rire d’un bout à l’autre du spectacle : deviner le mot d’esprit devient un jeu pour tous les spectateurs, et Michaël Hirsch s’amuse à nous voir comprendre, plus ou moins rapidement, ses différents calembours. Et on le laisse poéter plus haut que son cul car c’est si agréable de se faire balader ainsi de questions en questions en écoutant une langue manipulée avec autant de style, d’humour, et d’amour.

Voilà qui saura enchanter les amoureux de la langue ! ♥ ♥ 

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Ivo Livi – Théâtre des Carmes

Voilà également un pèlerinage obligatoire : la Team Rocket cie est un immanquable de mon Festival. Si le Cabaret Blanche était sympathique l’an dernier, plus grâce à leur talent qu’au spectacle en lui-même, ils reviennent plus en forme que jamais avec Ivo Livi, un tracé de l’histoire d’Yves Montand. Pour les initiés comme ceux qui ne connaissent que peu de chose sur sa vie, ce spectacle est une merveille : très bien écrit par la Team Rocket eux-même, excellemment mis en scène par Marc Pistolesi et remarquablement interprété par les différents comédiens, j’ai trouvé ici mon deuxième coup de coeur du Festival. Si je connaissais le travail de la troupe, je découvre avec plaisir la mise en scène de l’acteur et lui tire mon chapeau, notamment pour la scène finale d’une poésie magnifique, qui fait monter les larmes aux yeux. Le spectacle retrace fidèlement à la vie du chanteur, très élégant face à certains aspects de sa vie, agrémenté bien sûr des chansons qui ont marqué les différentes étapes de sa carrière. Ajoutons à cela la sauce Team Rocket, dirigés d’une main de maître par un Ali Bougheraba qu’on ne présente plus, et le spectacle se conclut par une standing ovation spontanée, et tellement méritée.

Courez les applaudir, voilà un petit bijou. ♥ ♥ 

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Voyage dans les mémoires d’un fou – Pixel Avignon

Encore un spectacle que j’avais raté sur la capitale et que je ne voulais pas manquer maintenant qu’il passe à Avignon ! Dans son Voyage dans les mémoires d’un fou, Lionel Cecilio interprète un jeune homme qui apprend qu’il est atteint d’une maladie incurable, et mortelle. Il se réfugie dans l’écriture, dans le partage de souvenirs – mais sont-ce réellement des souvenirs ou le simple fruit de son imagination ? Pour calquer sur l’esprit agité du personnage, ses différents écrit – de styles parfois opposés – sont accompagnés d’ambiances changeantes, dont l’enchaînement est brusque, autant que les sujets abordés sont nombreux : de la religion à l’apprentissage de la langue en passant par la contradiction d’un apprentissage bête et méchant à l’école, Lionel Cecilio traite de nombreux sujets avec une plume très acérée, et interprète ses différents personnages et leurs particularités avec brio.

Un moment intense, mené d’une main de maître par un acteur brillant.  

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L’enseignement de l’ignorance – Pandora

C’est attirée par les critiques élogieuses du spectacle et la thèse intéressante de l’essai duquel est tirée la pièce que j’ai découvert ce spectacle, joué au Pandora durant le Festival. Voilà un spectacle bien particulier : l’auteur du spectacle veut avant tout nous faire réfléchir quant à la thèse de Jean-Claude Michéa – selon laquelle l’État aurait pour but non plus d’enrichir nos esprits mais bien plus de nous rendre ignorants, et ainsi moins propices à un quelconque mécontentement qui pourrait conduire à des révoltes – et c’est la raison pour laquelle les 10 premières minutes du spectacle sont uniquement lues sur l’écran qui constitue le fond du décor. Nous voilà mis en condition – la suite du spectacle appuiera les questions posées, interrogeant le spectateur en essayant d’aller plus loin que ce que Michéa posait comme base, suivant la pensée de Seb Lanz, l’auteur du spectacle. Si la thèse est passionnante et nous donne envie de lire l’essai, j’ai trouvé que le spectacle aurait pu être plus unifié : certes, il nous met en face du problème, mais les différents exemples présentés s’enchaînent sans forcément de lien précis. Autre problème très personnel : la musique présente durant les 10 première minutes du spectacle, qui m’ont empêchée de bien me concentrer devant un texte intelligent et exigeant.

L’idée est bonne mais le spectacle pourrait être perfectionné. ♥ 

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Le Cid – Théâtre Actuel

Normalement j’évite d’aller voir des grands classiques dans le Off – sauf quand je connais bien la troupe. Mais face aux excellentes critiques et à ce théâtre que j’adore, je me suis laissée convaincre. Voilà un Cid mené avec une belle énergie, et c’est ce qui me vaut un avis plutôt enthousiaste, bien que j’aie quelques réserves. Les deux pères ainsi que Rodrigue sont interprétés avec une vitalité plus qu’appréciable ; malheureusement, Chimène est loin derrière avec des vers trop souvent criés et manque d’élégance pour ce rôle – or Le Cid appelle à une Chimène bien plus qu’à un Rodrigue. De même, si j’ai beaucoup apprécié la musique qui accompagne tout le spectacle, je ne peux que regretter l’interprétation étrange et totalement en contresens qu’est celle du roi : si Alex Bonstein était excellent dans Adieu Mr Haffman et bien qu’il dise magnifiquement les vers, sa version folle et zozottante du roi est une facilité visant à faire rire le public et dont Corneille n’a nullement besoin.

Certes, on passe un bon spectacle. Néanmoins, à la réflexion, avec de tels comédiens, Daguerre aurait pu faire quelque chose de bien mieux. ♥ 

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La Reine de beauté de Leenane – Théâtre des Corps Saints

Comme dit plus haut, je ne manque jamais un spectacle de Grégori Baquet au Festival Off. Ravie du Adieu Mr Haffmann présenté au Théâtre Actuel, et malgré la grande différence entre les deux pièces, je ne doutais pas de l’excellence qui m’allait être présenté. Bingo ! Cette histoire, un genre de Tom à la Ferme pinterien, décrit une relation mère-fille invivable, constamment conflictuelle et surtout malsaine, qui se verra chamboulée par l’arrivée de Pat’, un voisin. L’histoire est délicieusement délirante, les acteurs sont excellents, leurs compositions, exemplaires – Catherine Salviat est une mère-monstre, infâme, abjecte et grincheuse ; Sophie Parel une quadragénaire provocatrice qu’on imaginerait bien mâchant un chewing-gum la bouche ouverte ; Grégori Baquet a un visage qu’on ne lui connaissait pas, le regard vite et benêt, la voix monocorde et légèrement bougone ; et Arnaud Dupont suit cet exemple en composant un demeuré fini, à la personnalité ambigue. Attention, le spectacle est mal référencé dans le programme, et se joue au Théâtre des Corps Saints à 21h15.

N’hésitez pas ! ♥ ♥ 

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L’affaire de la rue de Lourcine – Collège de la Salle

Depuis quelques vaudeville-fiascos lors de mes précédents Festivals, j’ai plus d’hésitation devant le nom de Labiche ou Feydeau. Cependant, le nom de Patrick Pelloquet évoquant en moi des précédentes bonnes critiques sur un Eduardo de Filippo monté au Théâtre 14, j’ai pris le risque. Monté de façon délirante, un peu noire, lente, plutôt inhabituelle, ce Labiche est un délice. La trame est pourtant glauque : deux anciens élèves de la même école, Labadens, se réveillent après une soirée arrosée, persuadée d’avoir commis un crime. Devant le tragique de la situation, ils n’hésiteront pas à commettre le pire pour éviter d’être dénoncés… Les comédiens sont excellents, et la mise en scène, bien que plus lente que ce qu’on pourrait imaginer pour ce genre du pièce, n’en est pas moins rythmée, agrémentée d’intermèdes musicaux très bien interprétés.

Un très bon Labiche en somme, à conseiller pour petits et grands ! ♥ ♥ 

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C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde – La Condition des Soies

Découvert lors de la présentation de saison du Théâtre du Rond-Point, je savais que j’irais voir ce spectacle car j’adore Chloé Olivères. C’est avec un grand plaisir que j’ai appris qu’il se jouait à Avignon cette année : il faut courir à la Condition des Soies pour découvrir ce petit bijou. Elles sont deux sur scène à nous raconter les problèmes que peut rencontrer une femme depuis sa grossesse jusqu’après la naissance de son enfant : des difficultés au travail à la préparation à l’accouchement naturel en passant par les complications post-natales et l’incompréhension liée à l’aptitude des femmes quant à l’éducation d’un enfant, dont tout homme semble dénué, on sort de ce spectacle hilare – et avec, pour ma part, une petite réticence quant à la maternité (mais j’ai encore le temps d’y penser). Le texte est bien écrit et désopilant, et les deux actrices se donnent corps et âme durant plus d’une heure pour ce spectacle féministe qui donne à penser et arrive à faire rire avec une réalité non enjolivée et plutôt amère.

A voir à la Condition des Soies ou au Théâtre du Rond-Point dès la saison prochaine ! ♥ ♥ 

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Des Accordés – Atelier Florentin

Lilian Lloyd, c’est un nom que j’ai retenu depuis son excellent Comme un arbre penché vu il y a quelques années au Théâtre La Bruyère. Présent au Festival d’Avignon comme auteur à nouveau, je n’allais pas le rater. On a tous tellement besoin de sa pièce, en ce moment, et surtout un 15 juillet comme celui-là : une histoire d’amour entre un homme qui semble un peu abandonné par le monde sans qu’il l’ait lui-même laissé tomber, un homme seul qui s’invente une vie pour rassurer son père et éviter de le décevoir, et une SDF qui aime sa liberté et voudrait croire que « Le rêve, c’est ton moteur ». A eux deux ils se complètent et forment une grosse part de moi-même, de nous tous probablement. Durant le temps d’un spectacle, ils se découvriront l’un l’autre et comprendront que le bonheur est accessible même lorsqu’on vit dans une appartement pas plus grand qu’une cage avec une chaise, une table, et un lit. Enfermés, on ne l’est que si on le souhaite. Les comédiens sont successivement des pépites pleines de bienveillance et de tendresse et des volcans prêts à éclater. Mais l’un l’autre ils semblent s’apaiser, et leur affection est communicative : à la sortie du spectacle, on a envie de crier son amour pour le monde. Et on appelle ses proches.

Simple et essentiel. Comme un pansement en ces temps troublés. ♥ ♥ 

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Léonard – Ninon Théâtre

J’ai tellement regretté d’avoir raté le seul en scène de Marc Pistolesi il y a deux ans au Festival, et j’ai tellement adoré sa mise en scène d’Ivo Livi cette année, que je ne pouvais manquer de le voir jouer dans son spectacle (il en met d’autres en scène également) au Ninon Théâtre. Le texte qu’il a écrit ne ressemble à rien d’autre, c’est un univers assez différent de tout ce que j’ai pu voir jusqu’ici dans le Off : il y a quelque chose d’enfantin, de poétique, mais on sent un espoir immuable dans ce rappel de l’enfance que vit Léonard, un plongeon dans sa vie passée où l’espoir semblait une certitude là où il n’est maintenant plus qu’une illusion. Les acteurs sont très bons, et Marc Pistolesi lui-même est fabuleux, incarnant successivement Léonard, un homme désillusionné, et Arnolde, sorte d’ami imaginaire sorti de sa tête, partie téméraire de son enfance qui possède toute l’impulsivité que le Léonard adulte a perdu. Sur une base poétique solide, le texte manque de clarté parfois, semble encore un peu brouillon et pourrait être plus abouti. Mais l’acteur-auteur-metteur en scène a plus d’une corde à son arc, et on lui fait confiance pour la suite.

Une jolie proposition. ♥ 

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Je suis plus une adepte du Festival Off ; cependant, lorsqu’un spectacle me tente dans le In, je n’hésite pas très longtemps avant de prendre des places…

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Les Damnés – Cour d’Honneur

C’est l’événement du Festival In de cette année : le retour de la Comédie-Française dans la Cour d’Honneur après plus de 20 années d’absence. Inconditionnelle de la troupe comme je suis, je ne pouvais rater cet événement ! Une adaptation du film de Visconti par Ivo Van Hove dont j’avais beaucoup apprécié Vu Du Pont en début de saison, avec les comédiens que l’on connaît, voilà qui promettait d’être grandiose. Nous avons tous lu les nombreuses critiques dithyrambiques qui ont salué le spectacle et m’ont mis l’eau à la bouche : la déception n’en fut que plus grande. Je ne comprends pas pourquoi ça n’a pas pris sur moi : il y a de très bonnes idées de mise en scène, ainsi que des comédiens auxquels on ne peut rien reprocher techniquement, mais qui n’émeuvent pas. Seuls Eric Génovèse et Christophe Montenez parviennent à nous donner un semblant de malaise, de peur. Les comédiens sont remarquablement filmés durant le spectacle pour insister sur un regard ou un geste, et le dispositif ne m’a pas gênée. Mais comme tout, peut-être qu’il a participé à mon extériorisation du spectacle : le spectacle est trop plein, il y a trop de moyen, et cela tend à dénaturer la pièce. Là où on devrait être terrifiés, on se retrouve face à une troupe glacée mais pas glaçante, qui ne parvient pas à nous émouvoir. Je mettrais une partie de la faute sur un texte peut-être trop peu présent : les acteurs n’ont finalement pas tant de chose à jouer. On est parfois au bord de l’ennui, car peu embarqués par cette histoire. Dommage.

J’en attendais peut-être trop… 

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Britannicus

Critique de Britannicus, de Racine, vu le 27 mai 2016 à la Comédie-Française
Avec Clotilde de Bayser, Laurent Stocker, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Georgia Scalliet, Benjamin Lavernhe, et Dominique Blanc, dans une mise en scène de Stéphane Brauschweig

Enfin ! Enfin, la Comédie-Française remonte un Racine ! Le dernier vu en date, Bérénice, monté par Muriel Mayette, ne m’a laissé qu’un vague souvenir. Ici, Eric Ruf a fait appel à son rival Braunschweig pour la mise en scène, contre lequel il avait disputé la place d’Administrateur de la Comédie-Française. D’abord réticente à sa transposition dans ces hauts lieux de pouvoir, avec des acteurs en costumes cravate – Comment ? Ne pas monter Racine en toges ? – j’ai finalement laissé sa chance au spectacle. Brillante résolution.

Si Britannicus prend pour titre celui d’un personnage de la pièce, il n’est pas toujours au premier plan. Certes, Britannicus aime Junie et est aimé d’elle. Bien sûr, son demi-frère Néron va l’enlever car il s’éprend d’elle à son tour. Mais tout cela n’est qu’une excuse pour appuyer l’intrigue : c’est d’abord une histoire de pouvoir, de passage de pouvoir, de désir de pouvoir, de trahisons pour le pouvoir… C’est une véritable pièce politique. Si une intrigue amoureuse est présente, elle n’est pas l’essentiel : on ne voit que Néron, empereur romain, tendre lentement vers une folie sûre, et rejeter peu à peu toute sa famille : son frère, Britannicus, et sa mère, Agrippine. Ce goût du pouvoir qu’il acquiert pendant la pièce, nulle doute qu’il le tient d’elle : redoutable, immorale, sans scrupule, elle écarte de son passage tout ce qui ne va pas dans son sens.

C’est dans le rôle d’Agrippine que Dominique Blanc fait son entrée comme pensionnaire à la Comédie-Française. Entrée très attendue… et très réussie. Elle est sur la scène de la Salle Richelieu comme une reine : imposante, belliqueuse, rien ne semble pouvoir l’arrêter. Mais tout ne glisse pas sur elle sans l’atteindre, et l’on sent que malgré tout, ce pouvoir qui l’échappe ne la laisse pas indifférente et la rage de le conserver fait parfois place à la peur de le perdre. A ses côtés, le reste de la distribution excelle tout autant : Georgia Scalliet est une Junie sensible et attachante, brûlant d’un amour pour l’excellent Stéphane Varupenne qui incarne un Britannicus qui monte en assurance au fil de la pièce. Hervé Pierre est un Burrhus attachant, raisonné et troublé, dont la souffrance face à l’évolution de César a su me troubler. Benjamin Lavernhe continue de monter en puissance : il est ici un Narcisse angoissant, redoutable et sans scrupule ; et sa voix, notamment dans la scène où il semble contrôler Néron, prend une tournure sombre et menaçante qu’on ne lui connaissait pas.

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Il y a longtemps que je ne doute plus du talent de Laurent Stocker. A l’annonce de sa future interprétation de Néron, contre-emploi pour l’acteur qu’on voit peu dans ce registre, je me suis vue le défendre à plusieurs reprises, arguant qu’il avait plus d’une corde à son arc et qu’il pouvait continuer à nous surprendre. J’étais encore loin de la vérité. Quelle transformation ! La composition de Stocker en Néron est d’une perfection absolue. Réglé au millimètre, son regard de faucon le précède partout où il entre, sa moue trahissant une amertume profonde. En un quart de seconde, son visage passe d’un plein éclairage, révélant l’amertume et la rage de ses prunelles, à la pénombre plus inquiétante encore qui le rend presque démoniaque. Le geste est mesuré et l’effet angoissant. Tyran aux éclats d’enfant gâté, il compose un Néron effrayant, impulsif, basculant peu à peu dans la folie.

La mise en scène de Braunschweig est d’une extrême rigueur : sous cette apparente simplicité, tous les détails sont pensés, minutés, parfaitement effectués. Les lumières créent une ambiance inquiétante en éclairant habilement chaque visage, les scènes d’affrontement sont réglées à la seconde, les placements anticipent les paroles, comme cet alignement total entre Néron et Narcisse lors de l’acte V, qui vient compléter le dialogue sans équivoque. Belle idée également de transposer la pièce dans ces grandes pièces qui évoquent des lieux de pouvoir à la House of Cards : l’alexandrin naturel des acteurs s’y adapte parfaitement, et même l’histoire romaine ne choque pas dans ce décor pourtant inhabituel chez Racine. Mais la pièce, plus actuelle que jamais, épouse parfaitement les contours amenés par Braunschweig, qui la porte ainsi à son sommet.

Indispensable. ♥  

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Cabaret Léobas Ferré

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Critique du Cabaret Léo Ferré, vu le 2 avril 2016 au Studio-Théâtre
Avec Martine Chevallier, Véronique Vella, Alexandre Pavloff, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Christophe Montenez et Pauline Clément, dirigés par Claude Mathieu, et les musiciens Benoît Urbain, Paul Abirached, Olivier Moret, Alain Grange

Les Cabarets du Français sont ancrés dans la programmation maintenant. Cela fait 4 ans que chaque année, c’est ravie que je me rends au Français pour voir certains acteurs de la Troupe chanter. C’est toujours un plaisir car ces comédiens parviennent à ajouter une âme, une vie supplémentaire, aux chansons. Mais depuis l’année dernière, une légère baisse de régime me chagrine un peu : peut-être est-ce d’avoir confié la direction artistique à des comédiens moins concernés par le monde musical ?

Disons-le, le summum du Cabaret fut du temps où Philippe Meyer les mettaient en scène. On n’était alors pas au Studio Théâtre mais bien dans la grande salle du Théâtre Éphémère et les chansons proposées, variées, autour d’un thème ou totalement libres, me ravissaient. Mais depuis la reprise du Cabaret chaque année par des comédiens autour d’un seul compositeur, mon enthousiasme est moindre : seul Serge Bagdassarian avait réellement mis en scène son spectacle, mais ni Béatrice Agenin (et son Cabaret Barbara) ni Claude Mathieu ne sont parvenues à réellement mettre en lumière le compositeur qu’elles avaient choisi.

Je dois avouer que Léo Ferré n’est pas forcément mon auteur favori, et que les chansons choisies, pour la plupart véritables poésies de fin de carrière, pas forcément les grands tubes de Ferré, ne m’ont pas toutes emballées. Elles regroupaient un vocabulaire daté, des références qui ne me parlaient pas forcément, ce qui donnait m’éloignait des textes  et créait une distance entre le spectacle et moi.

Heureusement, les acteurs sont là. Serge Bagdassarian est au sommet dans ce Cabaret, dépassant ses camarades par sa possession intime des textes et sa voix superbe. La découverte de Pavloff en tant que chanteur est une jolie surprise, car la sensibilité qu’on connaît à l’acteur renaît transcendée sur la scène du Studio-Théâtre. Jolie découverte également que Christophe Montenez qui lui aussi fait preuve d’une douce humanité à travers les textes de Ferré. Julie Sicard, habituée des Cabarets, livre également une délicate prestation. Pauline Clément, jeune pensionnaire de la Maison à la voix haut perchée parfois légèrement désagréable, s’en tire plutôt pas mal mais ce n’est pas le type de voix que je préfère écouter. Mais Martine Chevallier et Véronique Vella m’ont déçue dans ce spectacle : la première, qui déjà dans le Cabaret Barbara m’avait paru à la limite de ses capacités vocales, renouvelle ici sa prestation. Ces morceaux ont paru bien longs à mes oreilles… Le problème est tout autre pour Véronique Vella, dont la voix sait pourtant si bien m’enchanter d’habitude : on connaît tous la puissance de sa voix, mais je ne comprends pas pourquoi, dans ce spectacle, elle la pousse à ce point : pourquoi crier ainsi continument ? Le contraste est fort lorsqu’elle entonne la même chanson de Pavloff à sa suite : l’un est doux et émouvant, l’autre criard déçoit singulièrement. Dommage.

C’est un cabaret quelque peu décevant qui nous est donc présenté au Studio-Théâtre. J’espère que la belle tradition des Cabarets va perdurer et se reprendre, et je serai quand même là l’année prochaine si la proposition est renouvelée ! ♥ 

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La Mer, qu’on voit tanguer

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Critique de La Mer d’Edward Bond, vue le 5 mars 2016 à la Comédie-Française
Avec Cécile Brune, Éric Génovèse, Coraly Zahonero, Céline Samie, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Pierre Louis-Calixte, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Jérémy Lopez, Jennifer Decker, et les élèves-comédiens Pénélope Avril, Vanessa Bile-Audouard, Hugues Duchêne, et Laurent Robert, dans une mise en scène d’Alain Françon

Je suis une grande fan du travail d’Alain Françon ; j’entends d’ici les détracteurs l’accuser de mise en scène trop classiques. Je ne sais pas quand un tel adjectif est devenu reproche, mais il n’en reste pas moins l’un des plus grands metteurs en scène du XXe siècle à mon humble avis. Grand connaisseur de Bond et de son univers, il a monté la plupart de ses pièces et revient dans la grande salle de la Comédie-Française avec La Mer. Mais le spectacle risque de ne pas attirer suffisamment de spectateurs pour remplir la salle Richelieu, à cause d’un public peut-être justement trop classique. Avec La Mer, Alain Françon signe une mise en scène qui semble inaboutie : à la manière de la mer lors de la première scène, le spectacle est déchaîné, successivement calme et effervescent, qui, à la manière de la houle, nous emporte puis nous laisse couler.

Elle se voudrait reflet d’une société au bord de la crise : la pièce précède et annonce la Première Guerre mondiale. Elle part d’un naufrage, d’une tempête provoquant la mort de Colin alors que son camarade Willy survit. Obligé de rester dans la ville pendant l’enquête, il se voit projeté dans une commune aux traits effrayants d’ordre, de hiérarchie, d’étouffement de ses habitants. Point de ralliement des différents membres de la ville, il finira par choisir de mener une nouvelle vie, et de partir, loin de cette cité prête à éclater. C’est une pièce britannique, et cela se sent : le souffle de Shakespeare la pousse. Alternant comique et tragique, voilà un spectacle qui m’a laissé une étrange impression.

Certains tableaux sont d’une beauté à tomber : la première scène, celle du naufrage, est une réussite absolue, nous faisant sombrer dans un chaos assourdissant. Mais elle n’est pas le seul moment phare du spectacle : les différentes scènes soulevant les rires de la salle sont menées d’une main de maître et transcrivent au mieux l’humour grinçant de Bond : comme cette scène de funérailles où les cendres du noyés sont jetés sans cérémonie par une madame Rafi hilarante malgré elle. Cependant, les scènes pour lesquelles le rire n’est pas de mise m’ont semblé bien plus difficiles, et bien moins claires : le message de Bond, que j’ai découvert plus tard en lisant le programme, n’est pas passé. Peut-être les transitions entre les pièces, un peu longues et monotones, coupant le rythme, cassant l’unité, jouent-elles dans cette incompréhension. Cette non-unité casse le spectacle, accrue par le manque de continuité entre les scènes compréhensibles et celles qui le sont moins. Fatigue, stress de première, ou premier échec de Françon à traduire l’auteur, seule une nouvelle soirée de spectacle pourrait y répondre.

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Pourtant, Françon s’est entouré des meilleurs comédiens du Français : Cécile Brune, qui retrouve en Madame Rafi un emploi semblable en plusieurs points à celui de Bernarda, excelle en reine Victoria locale, autoritaire, parfois cynique. Jérémy Lopez, fil directeur vivant de la pièce, réunissant malgré eux tous les personnages à travers les différentes scènes, apporte à son rôle une certaine candeur, comme s’il traversait une épreuve initiatique. Hervé Pierre excelle dans le rôle d’Hatch, cet homme étrange qui parle de Martiens, et dont les scènes de folie sont simplement parfaites. Laurent Stocker se transforme intégralement et compose un Evens usé par l’âge, blasé, mais dont la morale finale n’est pas parvenue jusqu’à moi. Son monologue, qui clôture presque le spectacle, m’a laissée de marbre, alors qu’il appelle la jeunesse à changer le monde.

Pour une première approche scénique de Bond, je suis plutôt restée sur ma faim, jusqu’à me demander si c’est vraiment la rôle de la Comédie-Française que d’essayer de mettre en lumière un tel texte. J’ai eu la même réflexion après avoir vu le Déa Loher la saison dernière – loin de moi l’idée de mettre en parallèle les deux spectacles, dont l’un se rapproche plus d’une vaste plaisanterie. Mais – j’ai ce côté conservateur en moi – la Comédie-Française doit-elle réellement monter des auteurs vivants ? Ne doit-elle pas rester proche de sa vocation première – monter des classiques ? Si j’en crois la rumeur et qu’Alain Françon monte généralement avec brio les pièces de Bond, pourquoi suis-je à ce point restée en dehors du spectacle ? Le problème viendrait-il alors des comédiens, peu habitués à jouer ce genre de registre, et qui ne parviennent pas à transcrire l’originalité, l’aspect britannique contemporain, si indigeste pour nous, habitués aux classiques français ?

Je reconnais la belle performance d’acteur et quelques grands moments, mais je reste déçue face à un texte qui n’est pas clarifié par la mise en scène. ♥ 

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