Les singes d’une nuit d’été

Critique du Songe d’une nuit d’été, de Shakespeare, vu le 17 février 2014 à la Salle Richelieu
Avec Martine Chevallier, Michel Vuillermoz, Julie Sicard, Christian Hecq, Stéphane Varupenne, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Adeline d’Hermy, Elliot Jenicot, Laurent Laffite, Louis Arène, Benjamin Lavernhe, Pierre Hancisse, Sébastien Pouderoux, Heidi-Eva Clavier, Lola Felouzis, Matëj Hofmann, Paul McAleer, Pauline Tricot et Gabriel Tur, dans une mise en scène de Muriel Mayette-Holtz

La crainte de ne pas découvrir une Muriel Mayette inventive, délirante, un peu excentrique, enfin un metteur en scène adapté à ce genre de pièce, s’est fait sentir dès le début. En entrant dans le salle Richelieu, j’ai vu ce drap satiné qui fait office de décor durant tout le spectacle. Ce rien qui, pour le metteur en scène, fait office d’un tout ; cette première facilité qu’elle utilise durant le spectacle, première d’une longue liste – malheureusement. Je sais que la Comédie-Française fait des économies – c’est d’ailleurs pour ça que de plus en plus d’acteurs de la maison signent également des mises en scène – mais de là à se dire qu’un drap blanc permet toutes les imaginations possibles… Non. Le Songe d’une nuit d’été est une pièce féérique, et figurer la forêt par une toile blanche me semble juste être le reflet d’un manque flagrant d’idée de la part du metteur en scène.

Féérique, par son propos tout d’abord. Car oui, la pièce fait intervenir toutes sortes de personnages fantastiques issus du monde des fées : oui, du monde des fées et non de celui des singes, comme semblent le suggérer ces costumes laids et vulgaires que portent certains elfes. Féérique, car c’est un songe, un spectacle qui se doit d’être léger et enchanteur, d’avoir quelque chose d’un peu surnaturel et de merveilleux. Or on assiste plutôt à quelque chose de peu digeste car trop lourd, trop gras, trop gros. Mais laissez-moi vous expliquer…

La pièce se déroule à trois niveaux : tout d’abord, le monde des fées dont j’ai déjà un peu parlé ci-dessus. Le roi et la reine des fées, Obéron et Titania, sont en conflit car l’une possède un enfant que l’autre désire. C’est leur querelle qui créera des liens entre le monde des humains et celui des fées, car en poursuivant la reine dans la forêt, le roi tombera sur des humains, s’étant enfui d’Athènes. En effet, Hermia désire épouser Lysandre, quand son père veut la marier à Démétrius, qui l’aime et rejette Héléna pour elle. Lysandre promet à Hermia de s’enfuir avec elle, mais ils sont rejoints par Démétrius et Héléna puis trompés par les esprits de la forêt… Enfin, un troisième niveau est à considérer : celui des artisans, qui préparent une pièce pour la noce de Thésée et Hippolyta, duc d’Athènes et reine des Amazones. Parmi eux, Bottom, qui sera l’élément reliant ce dernier monde à celui des fées, par l’action de Puck, esprit malicieux et serviteur d’Obéron. Intrigue complexe donc, mais qui devrait couler facilement et sans accroc, sans lourdeur… Tâche plutôt ratée.

Et le manque de poésie se fait sentir à plusieurs reprises dans la mise en scène… A commencer par ces costumes dont j’ai déjà parlé, laids et vulgaires, en tout cas inappropriés. Que ce soit ces fées simiesques ou ces jeunes amants sortis de Carnaval, on ne comprend pas pourquoi de tels costumes ont été choisis : ils contribuent à briser le merveilleux du spectacle. Je pense aussi à ces chants un peu ridicules et qui brisent l’action, comme si la langue de Shakespeare n’était pas assez musicale en elle-même… Rajouter ces airs trop entraînants est, pour moi, une nouvelle erreur. Mais ce n’est pas tout : les facilités qu’on trouve et qui nous provoquent un rire trop gras pour le propos n’aident en rien à poétiser le tout. En fait, c’est même presque indigne et vexant pour Elliot Jenicot et Christian Hecq d’être constamment employés dans les mêmes rôles, utilisés aux mêmes fins comiques. Car c’est vrai qu’ils sont drôles : mais rire parce qu’Elliot Jenicot se gratte la fourrure ou que Christian Hecq a mal car on lui a marché sur la queue, ce n’est pas servir Shakespeare, c’est faire rire pour faire rire, car on n’a pas d’autre idée. C’est facile ! Et quelle horreur de faire une référence à Johnny Hallyday en plein milieu d’un tel texte ! Quelle honte… Voilà qui m’a sérieusement choquée. Ce Que je t’aime ! était de trop.

Cependant, on reste partagés durant tout le spectacle. Car certaines scènes sont vraiment réussies, comme celles de partage avec le public. Michel Vuillermoz et Julie Sicard, qui incarnent le duc d’Athènes et la reine des Amazones, ne sont pratiquement présents que dans le public (ils étaient juste devant moi), et jouent le jeu à fond. Ils parlent avec les autres spectateurs, se font des mamours, applaudissent, et c’est une réussite car ils sont parmis nous, c’est-à-dire qu’ils font parti du monde humain, tout en étant particuliers, car, acteurs pour nous spectateurs, car duc et reine pour nous gens du peuple. Et puis, disons-le, avoir Michel Vuillermoz à quelques centimètres de soi, c’est quelque chose ! Quelle puissance, quelle voix, quel talent ! La scène de la représentation théâtrale également – inratable de toute façon – est à mourir de rire, et on salue bien bas le grand Jérémy Lopez, remarquable Bottom, livrant une performance parfaite d’un bout à l’autre du spectacle, drôle et touchant comme il sait si bien le faire. Retenons également Benjamin Lavernhe, acteur montant du Français, et qui nous enchante à chacune de ses apparitions : à suivre ! C’est toute la troupe – ou presque – que j’aimerais encenser : Louis Arène qui est un Puck admirable, malicieux et étrange, inquiétant et attachant, dont le pas pressé et les couinements répétés marquent le passage, ou encore Suliane Brahim et Adeline d’Hermy, adorables jeunes femmes découvrant l’amour et ses lois, tantôt gaies tantôt tristes, et qui passent d’un sentiment à l’autre en un clin d’oeil. Petit bémol pour Sébastien Pouderoux, qui ne parvient toujours pas à exprimer plus d’une émotion, à changer de ton de voix – ce qui, pour un acteur, s’avère assez vite dérangeant.

C’est donc, et à mon grand regret, que je constate qu’à nouveau cette troupe sauve le spectacle,peut-être trop ambitieux pour l’administratrice du Français : le songe est mauvais, mais son jeu est bon… 

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