Vous êtes, monsieur Fau, un grand extravagant

Critique du Misanthrope, de Molière, vu le 18 février 2014 au théâtre de l’Oeuvre
Avec Julie Depardieu, Michel Fau, Édith Scob, Jean-Pierre Lorit, Jean-Paul Muel, Laure-Lucile Simon, Roland Menou, Frédéric le Sacripan, et Fabrice Cals.

Le Misanthrope tel qu’on le joue aujourd’hui est un homme qui certes, ne peut pas vivre en société en raison de son aversion de ses congénères, mais que l’on a quand même fini par comprendre, et on va jusqu’à le considérer comme réfléchi car conscient des hommes mauvais qui l’entourent. Ce Misanthrope-là n’est probablement pas celui qu’a créé Molière, qui était bien plus un homme fou et délirant constamment, qui ne méritait pas notre considération mais bien plus provoquait notre rire. Voilà donc le parti pris de Michel Fau en montant ce Misanthrope : le faire à l’idée de celui de Molière. Une réussite !

Rappelons brièvement l’intrigue, pour celles ou ceux qui auraient un brusque trou de mémoire. Alceste ne peut pas vivre dans cette société qui l’entoure et qu’il hait, composée d’hypocrites et misant tout sur l’apparence. Dès le début de la pièce, son caractère si particulier se fait sentir, et il se détache du reste des personnages. Cependant, c’est un homme qui se contredit sans cesse, et le paradoxe le plus important qu’il renferme est son amour pour la plus coquette et la plus mondaine des femmes, Célimène, qu’il tentera d’ailleurs de convaincre de s’exiler avec lui, loin des hommes.

Michel Fau est Le Misanthrope. Il compose un Misanthrope grotesque et ridicule, et pourtant touchant, car touché, blessé profondément par la nature humaine. On entend Molière comme rarement, et les mots qui sortent de sa bouche sont empreints d’amertume et de sincérité. Jamais je n’avais remarqué à quel point sa folie était poussée, et lorsqu’il déclame que Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte, ça n’apparaît plus seulement comme des paroles intelligentes, comme une vérité finalement naturelle, mais bien comme de la pure démence, comme s’il se plaisait à ne pas trouver ce qu’il y a de bon en chacun.

Et Michel Fau a su s’entourer des meilleurs comédiens, à commencer par celui qui interprète Philinte, son ami le plus proche : Jean-Pierre Lorit incarne… juste le meilleur Philinte qu’on puisse imaginer, au bas mot. Ce personnage est ingrat car il fait toujours face au fort caractère d’Alceste, et peut donc paraître bien simple à côté. Mais ici, quelle sagesse, quelle raison dans son discours, et quelle émotion il transmet. On l’écoute avec un plaisir qui ne s’estompe à aucun moment. Jamais ce vers : Ah ! cet honneur madame, est toute mon envie, et j’y sacrifirais et mon sang et ma vie ne m’a autant touché. Un Philinte d’exception. On pense également à Jean-Paul Muel, qui sait si bien faire la folle comme il nous l’a déjà prouvé, et à qui le rôle de l’hystérique Oronte va comme un gant.

Du côté des femmes, on est un peu moins convaincu. Mais comment réussir à soutenir la comparaison en Arsinoé, lorsque je voyais Catherine Griffoni briller dans le rôle il y a quelques mois ? Edith Scob semble trop âgée pour le rôle et la scène entre les deux femmes, qui devrait faire l’effet d’une bombe à retardement, peine à éclater. Là est le seul point négatif du spectacle. Julie Depardieu, en revanche, semble une Célimène-née : son côté légèrement excité, electrisé, qu’on lui connaît sied parfaitement au personnage et à sa mondanité, à ce désir qu’elle a de vivre et de plaire. Elle ne semble pas comprendre le mal que ressent Alceste et se plaît à lui tenir tête. Le duo fonctionne à merveille.

Par ce Misanthrope, Michel Fau nous montre non seulement son talent de comédien, mais également celui de metteur en scène. Quelle différence il y a entre un spectacle où l’on sent la main de fer du metteur en scène, et celui où les acteurs sont surtout guidés à l’instinct ! Là, on assiste à un l’accomplissement d’un travail réfléchi et intelligent : un tableau des Enfers fait office de décor durant certaines scènes, et place ainsi directement la pièce sous une dimension tragique, féroce, telle que peut l’entendre Michel Fau, qui avouait que dans le monde du théâtre, [il] se sent très seul, très à part, et que les hypocrisies, les malentendus, les malhonnêtetés [le] choquent. Cet aspect de vérité et de modernité du texte est brillamment retransmis, et c’est également grâce à l’insistance sur la folie et l’extravagance du Misanthrope qu’il parvient à faire rire. Le jeu de contraste des couleurs et de la luminosité fait également son effet : lumière comme costumes sont de couleurs qui jurent parfois, et le doré de la robe d’Arsinoé appuie son ridicule et sa fausse pureté, de même qu’Alceste, qui tente toujours de se démarquer, et grotesque dans ce costume vert, aux côté de Philinte et d’Éliante, bien plus sobres, et finalement seuls personnages qui tentent de construire véritablement quelque chose.

Michel Fau a dit : « Je redoute de devenir comme Alceste ». Pari perdu monsieur Fau, car tous les soirs, le temps d’un spectacle, vous en prenez le corps. ♥ ♥ ♥

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s