Fausses confidences, vraie déception

Critique des Fausses Confidences, de Marivaux, vues le 19 mars 2014 au Théâtre de l’Odéon
Avec Isabelle Huppert, Jean-Damien Barbin, Manon Combes, Louis Garrel, Yves Jacques, Sylvain Levitte, Jean-Pierre Malo, Bulle Ogier, Bernard Verley, Georges Fatna, et Arnaud Mattlinger, dans une mise en scène de Luc Bondy

Voilà une pièce que je connais bien, pour l’avoir étudié de fond en comble l’année de mon bac de français. Un petit chef-d’oeuvre tel que Marivaux sait en pondre, tout en finesse et en marivaudage, quand la conscience prend le dessus et que les sentiments sont rois. On attend alors une mise en scène raffinée sans tomber dans une préciosité excessive, des regards expressifs et qui en disent longs, enfin des acteurs qui jouent profondément ensemble et qui donnent pour mieux recevoir. Malheureusement, avec Isabelle Huppert en guest et l’usage que Luc Bondy en a fait pour sa mise en scène, on perd la beauté et la simplicité apparente de Marivaux pour ne plus voir que les tentatives de mise en valeur d’Huppert. Dommage.

L’histoire se déroule chez Araminte (Isabelle Huppert, donc), jeune veuve qui a hérité des nombreux biens de feu son mari. Dubois, qui est à son service, engage Dorante, son ancien maître (qu’il a dû quitter car il ne pouvait plus le payer), qui est amoureux fou d’Araminte, à se faire présenter chez Araminte. Le but de Dubois est de créer une union entre elle et lui, c’est lui qui va mener toute l’intrigue d’une main de maître. C’est donc en qualité d’intendant que Dorante se présente chez Araminte, sous les conseils de Monsieur Rémy, son oncle. Il faut également savoir qu’Araminte est en procès avec un certain Comte Dorimont, et que la mère d’Araminte, Madame Argante, ainsi que le dit Comte, aimeraient que l’affaire se résolve par un mariage. Voici donc une première source de fausses confidences. Mais ce n’est pas la seule : monsieur Rémy a en effet décidé que Dorante trouverait un bon parti en Marton, la servante d’Araminte, et Dubois encourage Dorante à jouer de cette amourette-là, qui servira plus tard leurs intérêts, en rendant Araminte jalouse. Nouvelle source de fausses confidences donc. Intrigue, secrets, et coups de théâtre sont à l’honneur dans cette comédie subtile, abordant avec délicatesse l’amour et ses lois.

Le spectacle commence avant la célèbre entrée de Dorante chez Araminte. En effet, pour nous mieux situer le cadre de la pièce, Bondy a choisi de donner une leçon de Taï-Chi à Araminte avant le début du spectacle. C’est donc au milieu de ses nombreuses paires de chaussures étalées sur la scène qu’Araminte, toute de soie vêtue, prendra son cours aux côtés d’un homme que l’on suppose être son professeur. L’idée est bienvenue et la mise en scène s’annonce croustillante. Pourtant, on comprend bien vite la volonté de Luc Bondy de placer au centre de sa mise en scène Huppert et non Araminte. Tout est fait pour elle, tous se déplacent en fonction d’elle, tous s’écartent pour qu’elle seule brille sur la scène de l’Odéon.

Et ce jusqu’à devenir presque gênant. Toute scène se déroulant sans les deux personnages principaux, Araminte et Dorante, est jouée trop rapidement. Pire, elle est jouée en fond de scène, on n’entend rien, on ne comprend pas ce qu’il se passe. Le but est simplement de retrouver, vite, vite, Isabelle Huppert au centre de la scène. Alors on perd l’histoire, la beauté de Marivaux, la finesse de son langage. De plus, Huppert cabotine bien trop, elle passe son temps à jouer Araminte ironique, et jamais elle ne semble regarder Louis Garrel avec amour. A trop essayer de le jouer boulevard, on tombe dans quelque chose de lourd, et on masque trop le style de Marviaux. Bien dommage.

Cependant, il faut reconnaître que c’est essentiellement un problème de direction d’acteur. Dans le parti qu’elle prend, Isabelle Huppert reste l’actrice qu’elle est, c’est-à-dire qu’elle étonne malgré tout, dans sa composition d’Araminte. Et il est de belles idées de mise en scène, des moments de grâce, qui nous laissent une impression de temps suspendu, de pureté, comme ce déhanché d’Huppert, dos au public, sublime dans sa robe Dior, et qui par quelques pas habilement dirigés, tient la salle en haleine durant quelques secondes. Moments inoubliable, d’une sensualité renversante.

Louis Garrel, qui nous a un peu inquiété lors de son entrée en scène, a finalement su composer un Dorante convenable, attaché et fou d’amour, qui parvient à nous toucher. Jean-Damien Barbin est au-dessus du reste de la distribution, il faut le dire, et son Arlequin touche à la perfection. Dubois manque de malice et de consistance, il est trop en retrait par rapport à l’omniprésence que devrait avoir son personnage, manipulant toute la maison à son aise, et c’est dommage. Enfin, citons le plus gros échec de direction d’acteur en la personne de Bulle Ogier, qui compose une Madame Argante complètement extravagante, excentricité qui n’apporte qui au personnage, puisque c’est le seul trait de caractère qu’il semble posséder. Elle se contente de faire les gros yeux et de marcher à la manière d’une momie, histoire de faire rire le spectateur. On perd en finesse avec ce genre de composition, qui nous éloigne trop du texte de Marivaux. On peut ne pas le jouer de manière trop classique, mais de là à tomber dans le boulevard, c’est trop…

Avis partagé. Oui, c’est vrai, j’aurais vu Isabelle Huppert. Mais pour Marivaux, on repassera… ♥

Une réflexion sur “Fausses confidences, vraie déception

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