A force de recherche on peut être blâmable

Critique du Misanthrope de Molière, vu le 22 avril 2014 à la Salle Richelieu 
Avec Yves Gasc, Éric Ruf, Florence Viala, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Gilles David, Georgia Scalliet, Adeline d’Hermy, Louis Arene, Benjamin Lavernhe, Heidi-Eva Clavier, Lola Felouzis, Pauline Tricot, Matëj Hofmann, Paul McAleer, et Gabriel Tur, dans une mise en scène de Clémend Hervieu-Léger

C’est au moins le troisième Misanthrope présenté dans les salles parisiennes cette saison. Nouvelle mise en scène, nouvelle vision du texte : des trois Misanthrope vus cette année, pas un n’adoptait le même point de vue. Ici, le célèbre texte de Molière, confié à Clément Hervieu-Léger, comédien de la troupe, est étrangement interprété jusqu’à aller parfois contre le sens instinctif du texte, c’est-à-dire que les actes vont à l’encontre des paroles prononcées par les personnages : à croire que Clément Hervieu-Léger, à l’instar d’Alceste lui-même, pour qui :

Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire;
Il prend toujours en main l’opinion contraire,
Et penserait paraître un homme du commun,
Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un.

a désiré renier l’interprétation qu’on fait du texte aujourd’hui pour tenter de briller par la nouveauté : seulement voilà, pour cela, il faut une idée qui ait du poids, une véritable pensée sur la question, pas simplement des petites idées éparpillées par-ci par-là. C’est en cela que la mise en scène d’Hervieu-Léger ne tient pas la route : elle manque de substance, ou du moins elle n’a pas réussi à mettre en valeur le fond de sa pensée.

Et ce n’est pas le seul élément du spectacle qui manque de fond : à commencer par Alceste, interprété par Loïc Corbery : l’acteur n’est pas capable d’émotion. Je l’avais découvert dans La Grande Magie ; il jouait alors un valet, et il était très bon. Il est vif, énergique mais manque terriblement d’intériorité. Ainsi, passé ce genre de rôle, j’ai a rarement été convaincue : seule son interprétation de Christian, personnage devant être creux, a su m’intéresser. Mais que ce soit en Perdican, en Dom Juan, ou en Alceste, on retrouve toujours la même chose, à savoir un véritable manque de profondeur dans le jeu : sa voix vocalisée, sa diction forcée et fausse, ses regards toujours dans le vide, ses intonations répétitives, pleines de tics, ses déplacements rapides et sans finesse, sont autant d’éléments qui ne font pas de lui un jeune premier. Seulement voilà, pour Clément Hervieu-Léger, Loïc Corbery est la perle. Allez comprendre : Alceste semble faux et manque de naturel : il est comme une création ratée, alors même que le rôle appelle à un homme authentique et franc.

A ses côtés pourtant, les acteurs sont tous excellents. A commencer par Eric Ruf, magnifique Philinte, qui joue avec profondeur et intelligence, contrastant avec la légèreté accablante de son ami. Son jeu dépasse celui de son partenaire, et cela s’entend rien qu’à leur rire : celui de Ruf, juste et convaincant surpasse celui, artificiel et sonnant faux, de Corbery. Ce décalage des jeux ne donne que plus d’importance et d’intérêt au rôle de Philinte, trop souvent en retrait, et qui apparaît réellement ici comme le modèle à suivre : homme sage et respectable, bien plus fréquentable que le gamin odieux qu’il doit supporter. Georgia Scalliet est une Célimène tout à fait honorable, le personnage, délicat et rarement bien interprété, est ici poussé dans une véritable méchanceté, tout en conservant les doutes et les nuances de la femme qu’est Célimène. Bien que la voix de l’actrice nous rebute toujours, il faut avouer que son interprétation est faite avec talent, dans les scènes d’ironie et de rosserie autant que celles de tendresse : tantôt émouvante tantôt mauvaise, l’actrice parvient à nous étonner et nous convaincre. Les deux marquis enfin, interprétés par les jeunes Louis Arene et Benjamin Lavernhe, sont délicieux. Sans en faire trop dans la fatuité, ils sont toalement convaincants et donnent la consistance que méritent ces deux rôles, travaillés avec soin. On retient tout particulièrement Benjamin Lavernhe, qu’on aimerait voir en Alceste un jour.

Cependant, le talent des acteurs du Français, on le connaît. Ce qu’on commence à oublier sur cette même scène, par contre, c’est une mise en scène intelligente et intéressante, guidée par une idée proposée par le texte lui-même, sans détails accrocheurs ou moments sans intérêts. C’est sans doute là l’erreur de Clément Hervieu-Léger : d’avoir voulu faire trop de petits détails, sans penser à l’aspect global de la pièce. On perd l’intérêt de l’oeuvre à force de ces allées et venues de serviteurs ajoutés, de ces manteaux enlevés et remis 15 fois par scène, de ce désir de vouloir en faire plus que le texte, en rajouter, encore et toujours… Ou de cette musique inapproprié que joue Alceste au piano et qui revient entre chaque acte : la tension qui devrait se faire ressentir est gommée par cet air enfantin, inutile. Toutes ces éléments accessoires gomment les idées plus générales qui ont pu être celles d’Hervieu Léger vis-à-vis du texte. On pense par exemple à cette vision nouvelle du caractère d’Arsinoé, non plus ironique mais honnête et franche dans sa visite à Célimène pour lui annoncer ce qui se dit sur elle. Après tout pourquoi pas ? On attendant de Florence Viala un jeu ironique à souhait, on n’a eu que franchise et, il faut le dire, déception. Car la scène n’en est plus comique du tout, et l’on perd encore le peu d’enthousiasme qui nous attachait au spectacle. De même, la scène d’Oronte et de son sonnet est bien moins drôle que ce que j’ai pu voir dans d’autres spectacles, malgré l’excellent Serge Bagdassarian. Ce qui ressort de ce spectacle, c’est la volonté du metteur en scène d’expliquer chacun des actes des personnages, de placer l’histoire dans un contexte précis (Célimène sort de son deuil, on lui apporte des robes neuves, on ôte les housses qui recouvraient les meubles…), de romaniser la pièce de Molière, de le tchkekhoviser : nous faire sentir la durée du temps qui passe, les pensées des personnages, les sentiments qui les animent et les guident.

Mais cet effort de placer l’histoire dans le temps est maladroit, car il se traduit en ennui pour le spectateur, en scènes qui s’étirent, infinissables. On pouvait d’ailleurs penser que le spectacle était voué à l’échec dès la première scène : en effet, l’entrée dans l’oeuvre est ratée. La pièce, qui doit commencer in medias res, débute par les cent pas d’Alceste, seul. Comment imaginer que le ton d’une conversation entre Philinte et Alceste est en train de monter alors que ce dernier est seul ? Et le reste de la scène s’allonge, on perd la vivacité du texte de Molière, et le rythme, qui devrait s’établir, est absent.  Un sentiment s’installe qui sera présent durant une bonne partie du spectacle : celui d’un moment long, voire interminable.

On aurait aimé adhérer à cette vision qui, sans doute, plus dépouillée, aurait donné un Misanthope intéressant. Dommage. 

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