Lamy puissance 4

ve-nus-phacoche-re.jpgCritique de La Vénus au Phacochère, de Christian Siméon, vu le 6 juin 2013 au théâtre de l’Atelier
Avec Alexandra Lamy, dans une mise en scène de Christophe Lidon

C’est par pure curiosité que j’ai décidé d’aller voir ce spectacle : Alexandra Lamy sur scène, qu’est-ce que ça pouvait bien donner ? Bien que la pièce semblait peu attrayante, j’ai tout de même tenté les places de dernier moment au théâtre de l’Atelier (10€ pour les -26 ans, super offre !), et j’ai donc assisté hier à la première de la reprise de son spectacle : La Vénus au Phacochère. Peu attrayante, car la pièce est une succession de lettres, et fonctionne uniquement ainsi : tout d’abord entre 3 personnages, Misia, une de ses amies Geai Simpson, et son mari Thadée, auquel viendra s’ajouter plus tard Alfred Edwards, le fameux phacochère. Misia est pianiste, Thadée est fondateur de la Revue Blanche et nous sommes au début du XXe siècle. Elle est fidèle à son mari, parfois un peu trop soumise même, affirmant cependant sa liberté peu à peu … Mais sa rencontre avec Edwards risque de chambouler son mode de vie : cet homme, infect, va prendre une place grandissante dans sa vie au fil de la pièce.
Si il y a un spectacle dans lequel je n’attendais pas Alexandra Lamy, c’est bien celui-ci. Choix étonnant que cette pièce épistolaire au sujet inhabituel, et surtout seule en scène. Je la voyais plutôt dans une comédie. Mais l’actrice a plus d’une corde à son arc et m’a totalement scotchée. A peine quelques mots prononcés qu’on est emportés dans son histoire, elle jongle avec facilité entre ses lettres et ses différents rôles … Qu’elle tient à merveille, soulignons-le ! En tout, 4 personnages, dont un plus tardif que les autres. On reconnaît aisément Alexandra Lamy dans le rôle de Misia, c’est sa voix, ses intonations, son port. Pas de composition particulière pour ce rôle là. Mais lorsqu’elle incarne Geai, par exemple, quels changements ! Une voix plus imposante, des inflexions nouvelles, plus de liberté dans les gestes … Tout en elle semble changé, même la carrure de l’actrice, qui nous apparaît soudainement avec plus de force et de hauteur. Changement tout aussi radical dans son interprétation de Thadée, que l’on identifie immédiatement comme un homme mondain et surchargé, misogyne sur les bords, mais malgré tout amoureux.
Le jeu d’Alexandra Lamy est donc impressionnant sur tous les points. Elle nous raconte cette histoire avec un talent que je ne lui connaissais qu’au cinéma, peut-être même plus encore. Elle est comme transcendée par la scène, créant rires et angoisses dans la salle, jouant aisément avec les différentes émotions de ses personnages et du public, jonglant avec brio entre télégrammes et lettres plus ou moins longues, parvenant à tisser un fil continu sans coupes ni temps mort, même lors des transitions entre les lettres. La mise en scène sobre permet une certaine liberté dans l’évolution des personnages, et probablement dans le jeu de l’actrice qui peut alors dévoiler pleinement son talent.

Une Vénus pareille ne se manque pas … Courez-y ! ♥ ♥ ♥

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Les Liaisons Dangereuses, Théâtre de l’Atelier

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Critique des Liaisons Dangereuses, d’après Choderlos de Laclos, vu au Théâtre de l’Atelier le 18 avril 2012
Avec Sophie Barjac, Rosa Bursztein, Jina Djemba, Lazare Herson-Macarel, Mabô Kouyaté, Yannik Landrein, Pauline Moulène, Julie Moulier, Lola Naymark, dans une mise en scène de John Malkovich

C’était un vrai défi que s’était lancé John Malkovich, l’homme qui avait donné corps à Valmont dans les célèbres Liaisons Dangereuses de Stephen Frears, en mettant en scène cette même histoire avec, pour seuls acteurs, des jeunes – exceptée Mme Rosemonde -, tout juste sortis du Conservatoire. Pas de grand nom, pas de « fils de », seulement des talents en herbe. Je crois n’avoir qu’une chose à dire : bravo.

Diffile à résumer … Le roman (et donc la pièce) relate l’histoire de Valmont, et Mme de Merteuil, des personnages qui se permettent tout, jouent de tous, tout le temps. On découvre leur caractère au fil du texte, puisque Valmont séduit et couche avec bon nombre de femmes, au même titre que la marquise de Merteuil. Parmi les femmes désirées par Valmont, se trouve une jeune femme vertueuse, du nom de Mme de Tourvel. Mais à force de trop jouer, il se prend au jeu et tombe amoureux … S’ensuit de nombreuses péripéties, que je ne citerai pas, de peur de vous gâcher l’histoire.

L’adaptation est pourtant plus moderne, et aurait pu être déconcertante … il n’en est rien ! Moi qui étais pourtant réticente lorsque j’avais appris la présence d’iPad sur scène, j’ai trouvé au contraire que l’idée était bien trouvée et s’adaptait parfaitement au reste de la mise en scène. Loin d’être abusive, l’utilisation de cette nouvelle technologie est justifiée et presque nécessaire : par exemple, la célèbre scène avec Émilie, prostituée sur les cuisses de laquelle Valmont écrit des lettres à madame de Tourvel, est à peine transformée : en effet, c’est à présent Émilie qui tape, sur la tablette, le message à Mme de Tourvel, pendant que Valmont cherche son inspiration en jouant avec le corps de la fille de joie.

Cette scène est d’ailleurs d’une grande réussite ! En effet, je pense que jouer nu est d’une grande difficulté, au théâtre, et peut-être encore plus pour de jeunes acteurs : ici, Lola Naymark, qui incarne Emilie, est d’une grande justesse, très naturelle, malgré sa – très légère – tenue. L’actrice, qui revient quelques scènes plus tard, réussit également un très beau rire, chose difficile à rendre naturelle, lorsque qu’elle croise Mme de Tourvel. Pour cette dernière, qui est peut-être le personnage le plus troublant de la pièce, par ses sentiments, ses expressions, ses paroles, ses remords, et ses regrets, c’est Jina Djemba qu’on remercie, puisqu’elle parvient à transmettre toutes les émotions de cette femme, torturée par ses actes et ses pensées. Je l’avais déjà vu dans Nos Années Pensions, ou encore 11 Septembre 2011, mais c’est encore autre chose sur scène : plus vivant, (donc ?) plus fort. Dommage que son rôle ait été un peu restreint par rapport au roman, où elle a plus d’importance.

Du côté des personnages plus comiques, on retrouve Cécile de Volanges et sa mère, alias Rosa Bursztein et Pauline Moulène. La première est peut-être trop souvent dans le registre comique, c’est-à-dire même dans les instants plutôt sombres. Néanmoins, le rôle le veut, puisqu’elle incarne une jeune fille naïve, qui a encore tout à apprendre. Amoureuse de Danceny, c’est pourtant Valmont qui se chargera de son éducation … Dans le but de servir leurs amours, bien évidemment. Sa mère, si elle n’est pas moins naïve, à mon avis, reste plus restreinte et ne se confit pas à tout le monde … Mais malheureusement, elle ne choisit pas toujours les bonnes personnes. Ces deux actrices traduisent bien le décalage entre le caractère manipulateur des personnages principaux, et le leur, bien plus effacé, bien plus en retrait, bien moins réfléchi. 

C’est Sophie Barjac qui interprète Mme de Rosemonde, la tante de Valmont. Si son rôle n’est pas des plus importants, le personnage est malgré tout est souvent présent, et nécessite donc un bon acteur … Ici, aucun problème, Sophie Barjac a parfaitement saisi son personnage ! 

Concernant les hommes à présent, eh bien j’ai été très heureuse de retrouver Lazare Herson Macarel, que j’avais découvert au cours des Journées du Conservatoire de l’année dernière (classe de Daniel Mesguich). Il interprète ici Azolan, le valet du vicomte de Valmont. Il joue également le rôle du « maître de cérémonie », puisque c’est lui qui introduit et clot le spectacle, et organise les changements de scène. Ce jeune acteur a un réel talent, et un véritable amour de la scène, qui se ressent jusque dans le public ! On retrouve également, chez les acteurs masculins, Mabô Kouyaté, qui incarne le jeune Danceny, l’amant de Cécile de Volanges. Tout en niaiserie comme elle, et semblant également tout droit sorti d’un roman à l’eau de rose, ce personnage est une réussite : ses gestes et ses mimiques sont parfaitement au service de ce personnage, qui a, comme son amante, tout à apprendre, et pour qui les habitudes du monde sont tout à fait étrangères. 

Il me reste donc à parler du duo principal de la pièce, les manipulateurs. Parmi ces deux personnages, l’un se laisse manipuler, sans s’en rendre compte. Un seul personnage dominerait donc l’histoire ? Fort possible. Ici, Valmont et la Marquise de Merteuil sont interprétés par Yannik Landrein et Julie Moulier. Cruels, jouant de tout et de tous, se lançant des défis affreux, trahissant sans remord, les deux acteurs ont tout compris et retranscrivent à merveille les faits et gestes de leurs personnages respectifs. Si Mme de Merteuil semble souvent sur un même ton, c’est que son personnage s’est lui-même créé un personnage. Ce double-jeu se ressent parfaitement. Les deux acteurs ont très bien saisi l’horreur qu’exprime l’histoire que mènent leurs personnages, et cela se sent. Ils nous comptent une histoire où leurs actes n’ont pas de limite. Et leur jeu n’a pas de limite : dans la scène dont j’ai déjà parlé, avec Emilie, Valmont est parfaitement naturel et cela accentue encore l’atrocité de son acte. Dans la scène finale entre Valmont et Mme de Merteuil, cette dernière déclare avec une grande dignité « La Guerre », nous donnant la chair de poule. 

J’ai beaucoup apprécié la scène de combat entre Valmont et Danceny, qui prennent réellement les armes sur scène, ce qui est plutôt rare car cet acte demande une grande précision et un grand travail : ici, le travail a été fourni puisque cette scène est simplement parfaite. Je note également un choix du metteur en scène qui, d’habitude, me déplaît, mais qui ici a su me convaincre : les acteurs, après avoir fait leur sortie, au lieu de retourner en coulisses, s’assoient sur des chaises entourant la scène. Cette technique, de plus en plus utilisée, est en générale injustifiée. Ici, au contraire, elle sert beaucoup : elle permet en effet aux personnages d’appuyer leurs propos et de jouer avec les personnages, censés n’être pas présents, afin d’amuser ou d’expliciter l’implicite. Une belle trouvaille.

Une réussite totale, pour la mise en scène comme pour le jeu des acteurs ! Des noms à suivre. Bravo. ♥ ♥ ♥ 

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Pour suivre le parcours de la troupe, c’est ici.