Good Bye L’ennui !

Critique de Berlin Berlin, de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras, vu le 27 janvier au Théâtre Fontaine
Avec Anne Charrier, Maxime d’Aboville, Patrick Haudecœur, Loïc Legendre, Guilhem Pellegrin, Marie Lanchas, Claude Guyonnet,  Gino Lazzerini, mis en scène par José Paul

Quand j’ai découvert le générique de ce spectacle, j’ai été pour le moins surprise : réunir José Paul et Maxime d’Aboville pour un même projet théâtral, c’était vraiment une chose à laquelle je ne m’attendais pas. Issus d’univers très différents, ce sont deux artistes que j’affectionne particulièrement et que je suis depuis plusieurs années. C’est donc non sans un soupçon de crainte mais surtout avec une grande curiosité que j’ai découvert ce Berlin Berlin au thème au moins aussi inattendu que la réunion des deux créateurs. Inattendu… et réussi.

Nous voici à Berlin Est avant la chute du mur, chez Werner Hofmann, agent de la Stasi, qui engage Emma pour s’occuper de sa vieille mère. Seulement, Emma n’est pas l’aide-soignante qu’elle prétend être, mais une jeune femme qui souhaite passer à l’Ouest avec son compagnon et qui a appris que l’entrée d’un souterrain secret se fait dans l’appartement de cet agent du contre-espionnage. Déjà, comme ça, ça sent déjà pas super bon, mais ajoutez à ça le coup de foudre de Werner pour Emma, et la découverte du voisin-espion pour les américains, et vous comprendrez que tout tourne rapidement en eau de boudin.

Je n’avais rien lu sur le spectacle, mais en grande perspicace que je suis, je me doutais un peu qu’il y aurait de la Stasi dans l’affaire. J’ai d’abord eu un peu peur que derrière Berlin Est, sa pauvreté, son communisme, se cache l’excuse d’un spectacle au rabais. Pas du tout, au contraire : cette atmosphère de privation est un vivier de blagues étonnantes, politiques mais pas que. Cela permet de renouveler le genre et c’est vraiment chouette ! Le scénario est tellement original – comprendre : rarement vu dans une comédie au théâtre – qu’on ne sait pas du tout où on va, et on se surprend à suivre l’histoire avec attention, au-delà même de l’attente de l’effet comique. Loin d’un classique le mari, la femme, l’amant, ici on est dans l’inconnu et cette fraîcheur est bienvenue. Et comme la Stasi se cache dans les détails, on appréciera particulièrement le fait que les a-côté, toutes ces choses qui existent sans faire avancer l’action, ne sont jamais de trop. C’est fait avec finesse, mais avec suffisamment de doigté pour provoquer un vrai rire franc qui fait du bien.

Au-delà du texte, le spectacle fonctionne aussi grâce à une mise en scène bien ficelée et une distribution de choix. L’ouverture est particulièrement réussie, avec un effet vidéo d’une rare efficacité ! Les décors sont malins, l’intermède pendant le changement est bien mené, le rythme est bien en place même si on pourrait resserrer un peu la deuxième partie. Il faut dire que l’équipe ne se ménage pas. On attendait de voir ce que donnait Maxime d’Aboville dans le registre comique, on n’est pas déçu : si on retrouve de la noirceur dans la composition de son personnage, il la met cette fois au service du ridicule pour un résultat burlesque qui fonctionne à merveille. Anne Charrier a su trouver l’équilibre parfait pour rendre cette action suicidaire réaliste et mène son personnage avec beaucoup de finesse. Dans un style plus brute de décoffrage, Marie Lanchas est une membre de la Stasi épatante, bourrue à souhait. Patrick Haudecoeur campe un mari ahuri et lâche tout à fait exquis même s’il a pu avoir une légère tendance à se faire plaisir en tant que coauteur de la pièce.

Pas de rationnement de rire pour ce Berlin Berlin, c’est généreux et drôle, on y court ! ♥♥♥

Perdue dans l’espace

© Richard Haughton

Critique de Mars 2037, de Pierre Guillois, vu le 26 janvier 2022 à la MAC de Créteil
Avec Jean-Michel Fournereau, Magali Léger, Charlotte Marquardt, Quentin Moriot, Élodie Pont, Pierre Samuel, les musiciens Matthieu Benigno, Nicolas Ducloux ou Alissa Duryée, Chloé Ducray ou Claire Galo-Place, Gabrielle Godart, Jérôme Huille ou Grégoire Korniluk, et les manipulateurs de marionnettes Lorraine Kerlo Aurégan, Émilie Poitaux ou Stéphane Le Tallec

A chaque fois que je retrouve l’univers – ou devrais-je dire les univers – de Pierre Guillois, j’ai un petit sentiment de peur qui pointe le bout de son nez. Lui qui ne s’est pas encore planté malgré toutes ses extravagances, ne cherche-t-il pas à aller trop loin, cette fois-ci ? La même crainte m’avait traversée avant Les gros patinent bien qui s’était finalement révélée une nouvelle grande réussite et m’avait un peu rassurée pour ce Mars 2037, me rappelant que je pouvais avoir pleine confiance dans ce créateur de génie. Peut-être un peu trop génial pour moi cette fois-ci.

Nous voici donc en 2037 pour accompagner le rêve fou du milliardaire De Faïa : aller sur Mars. Après avoir longuement étudié la question, il a compris qu’il fallait concevoir ce voyage comme un aller sans retour, et le voilà sur le départ. La pièce s’ouvre sur la fin du recrutement de ceux qui constitueront l’équipage qui considèrent avoir remporté le gros lot en s’envolant sur Mars. Seulement voilà : la fille du milliardaire, anéantie de voir son héritage disparaître dans les lubies de son père, va tout faire pour contrer la mission, et le rêve va prendre parfois des allures de cauchemar.

Mars 2037, c’est l’accomplissement de deux rêves de Pierre Guillois : monter une comédie-musicale, et aller dans l’espace. Il nous propose donc la première comédie-musicale spatiale donnée au théâtre. Comme tout ce qu’il crée, c’est unique en son genre, c’est du jamais-vu au théâtre, c’est barré. Sauf que là où, d’habitude, il propose une porte d’entrée claire pour entrer dans son univers – généralement le rire, mais parfois aussi l’émotion comme dans le joli Dans ton coeur – je n’ai pas trouvé la poignée à saisir pour m’engager plus avant dans ce Mars 2037.

Tout au long de la pièce, je me suis demandé si le spectacle se voulait au premier ou au dixième degré. Devant les moyens mis en oeuvre pour assurer la scénographie astronomique, j’ai finalement conclu au premier degré. Il ne va pas chercher le rire, ni même vraiment l’émotion, s’autorise parfois un peu de grotesque, et encore. Je ne comprends pas où va le spectacle, ce qu’il cherche à évoquer en nous, ce qu’il a à dire. Dans son précédent spectacle, Pierre Guillois arrivait à faire tellement de choses avec de simples bouts de carton, qu’on reste un peu sur sa faim en voyant cette multiplication de moyens, d’accessoires et d’effets retomber à plat.

Visuellement, c’est pourtant une grande réussite. Sur scène se déploient des capsules spatiales et autres corps célestes comme sortis des meilleures productions hollywoodiennes. Dans la fusée, les personnages se déplacent en apesanteur dans un rendu ultra réaliste, semblant réellement flotter quelque part au-dessus de nos têtes. On aimerait davantage se perdre dans ce petit cosmos dont l’effet aurait pu être ultra poétique s’il n’était pas régulièrement interrompu par des retours sur Terre pour retrouver la fille de notre milliardaire, sorte de méchante tout droit sortie de chez Disney qui se veut un peu burlesque, mais qui rate le contrepoint comique pour aller droit à la lourdeur. Dommage.

Mais ce qui m’a probablement empêchée d’entrer pleinement dans le spectacle, c’est la musique. Elle m’avait déjà un peu décontenancée dans Operaporno, et Pierre Guillois ayant fait appel au même compositeur, cela entraîne les mêmes effets. L’univers musical de Nicolas Ducloux me laisse de marbre, il est trop cacophonique, trop dissonant, trop peu mélodieux pour m’être agréable à l’oreille et pouvoir m’emporter. Le livret ne me convainc pas beaucoup plus, trop répétitif, et, comme le reste des dialogues, pas non plus assez barré pour nous intéresser réellement.

Rester sur le côté, ça arrive aussi quand on suit quelqu’un qui fait des paris toujours plus fous. On sera quand même là pour le prochain. ♥

© Richard Haughton

Brûlée du feu d’Hermione

Critique d’Andromaque, de Jean Racine, vu le 20 janvier 2022 au Pavillon Villette
Avec Judith D’aleazzo, Marilyne Fontaine, Solenn Goix, Julien Léonelli, Sylvain Méallet, Patrick Palmero, Henri Payet, et Chani Sabaty, dans une mise en scène de Robin Renucci

J’avais vu l’année dernière son Bérénice « dans le simple appareil » comme le dit Robin Renucci lui-même, cette version épurée qu’il a choisie pour monter trois tragédies de Racine. J’aurais d’ailleurs souhaité voir le triptyque intégral mais je n’ai eu de place dans l’agenda que pour une autre des pièces montées dans le cadre de ce cycle Racine. J’ai choisi Andromaque, car j’ai gardé de l’étude faite au lycée un grand souvenir et que c’était l’occasion rêvée de voir, au théâtre, cette pièce finalement rarement montée.

Andromaque, c’est cette tragédie dont le résumé est une suite de sentiments unilatéraux : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort. Hector a été tué par Achille, et son fils, Pyrrhus, a fait de sa veuve Andromaque sa captive. Il l’aime, mais toutes les pensées de la prisonnière sont tournées vers son mari mort et son fils, Astyanax, qu’elle cherche à protéger de la fureur des grecs. Pyrrhus, quant à lui, est promis à Hermione, fille de Ménélas, et son amour pour la troyenne est mal vu et pourrait déclencher une guerre.

C’est étrange comme ce principe de mise en scène dépouillée qui fonctionnait tellement bien pour Bérénice semble soudainement perdre en intensité. Les deux pièces du tragédien peuvent pourtant sembler à première vue assez similaires, on y parle d’amour impossible, de droits et de devoirs, des contraintes du pouvoir. Mais Andromaque, contrairement à Bérénice, s’inscrit davantage dans une épopée. « C’est hollywoodien » m’a dit la personne qui m’accompagnait ce soir-là. Et comme elle a raison !

Là où Bérénice est un numéro de funambules qui se déroule sur un fil d’un bout à l’autre de la pièce, Andromaque est beaucoup plus agitée. Il y a du bruit, il y a de l’agitation, il y a cette guerre qui est presque un personnage latent qui prend de la place et qui échauffe les esprits. C’est une pièce fleuve qui aurait bien supporté quelques artifices théâtraux pour la mettre encore davantage en valeur. Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : si l’effet n’est pas le même que pour Bérénice, où l’on ne respirait qu’au rythme du texte, la proposition de Robin Renucci reste évidemment intéressante et fait même ressortir des aspects inattendus de la pièce.

Je ne l’ai pas vu souvent jouée, mais je l’avais étudiée au lycée et j’en gardais l’image d’une pièce qui met en scène des puissants. Tous sont rois ou fils de rois, et une distance est mise immédiatement par cette distinction. En gommant tout ce qui est autour, en laissant le texte prendre toute la place, Robin Renucci rend la pièce plus accessible, ou en tout cas plus proche du spectateur. Ce n’est pas seulement l’affrontement des Grands de ce pays qui nous est donné à voir, c’est aussi une femme à qui l’homme dont le père a tué son époux lui demande de l’aimer. On entend les sentiments moins nobles, on voit les bassesses humaines exister même chez cette élite. Et cela donne soudain une autre dimension à la pièce. Pyrrhus n’est plus le haut dignitaire que je me représentais, mais le voilà presque simplement homme (peut-être un peu trop ?) qui dévoile ses sentiments : amour, chantage, blessure, orgueil, dépendance. Tous jouent de cette transparence qui les rend soudainement plus humains, qui dévoile presque une nouvelle lecture de la pièce, mais qui peut-être l’affadit aussi un peu.

Tous, sauf peut-être Marilyne Fontaine qui joue avec brio de cette ambivalence de princesse et de femme. En grande tragédienne, elle s’emporte avec maîtrise, elle crie sans forcer, elle brille avec pudeur. Son Hermione est plus vibrante, plus sincère, plus puissante que ce que mes pauvres qualificatifs souhaiteraient exprimer. Elle se détache sans le vouloir du reste de la distribution et l’absence de décor ou de lumière n’a soudain plus d’importance car sa manière d’habiter le plateau, à elle seule, fait spectacle.

Renucci nous donne à entendre les merveilleux vers de Racine dans leur simple appareil. Ils auraient pu être un peu plus habillés, mais on n’a quand même pas boudé notre plaisir. ♥ ♥

Et Tartuffe ?

Critique du Tartuffe, reconstruction d’après Molière, vu le 15 janvier 2022 à la Comédie-Française
Avec Claude Mathieu, Denis Podalydès, Loïc Corbery, Christophe Montenez, Dominique Blanc, Julien Frison, Marina Hands et les comédiennes et comédiens de l’Académie de la Comédie-Française Vianney Arcel, Robin Azéma, Jérémy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, et Emma Laristan

Joyeux anniversaire Molière ! Pour fêter les 400 ans du plus connu des dramaturges français, les mises en scène de ses spectacles se multiplient depuis septembre dernier. C’est le moment de montrer que Molière n’a pas pris une ride ou au contraire de lui enlever toute cette poussière qu’il a sur le dos, et c’est surtout le moment pour certains de montrer leur vision novatrice et transgressive de ces pièces dont on pensait avoir tout tiré et qui pour Ivo Van Hove, par exemple, ne semblent pas avoir jusque-là révélé leurs secrets les plus intimes. On aurait sans doute préféré plus bel anniversaire pour le Patron, mais bon, après des siècles de visions plus ou moins extravagantes de ses pièces, il doit avoir l’habitude, et on ne doute pas que notre cher Molière s’en remettra ! Moi, par contre, c’est pas dit.

Pour l’occasion, ce n’est pas l’habituelle version de Tartuffe en cinq actes qui nous est présentée, mais une réécriture de ce qu’aurait pu être la première version de Tartuffe, en trois actes, interdite dès sa sortie – réécriture permise grâce à une technique de « génétique littéraire » mise au point par le spécialiste des études théâtrales du XVIIe siècle, Georges Forestier. Ce n’est donc pas « la pièce originale » comme on l’a beaucoup lu, mais bien une reconstruction hypothétique de ce qu’elle aurait pu être. L’ambition était louable, le résultat un peu décevant, la pièce révélant quelques défauts de construction dommageables pour sa compréhension – heureusement, elle reste semblable par bien des aspects aux actes I, III et IV du Tartuffe que l’on connaît bien, et on peut s’y raccrocher si jamais on se perd un peu trop. De toute façon, dans ce spectacle, ce n’est pas la seule chose qui cloche, loin de là.

On va tout de suite mettre les choses au clair. En terme de spectacle, on y est totalement. La scène d’ouverture est une grande réussite visuelle, avec cette narration imagée qui nous raconte la rencontre entre Tartuffe et Orgon, les soins que ce dernier prodigue à notre faux dévot, et sa quasi-adulation pour lui. Cette scène donne le ton du spectacle : ce qui compte, c’est l’image, c’est la musique, et c’est Van Hove. Mais de Molière, dans ce show, il ne reste rien.

Ce qui me laisse songeuse, c’est cette impression que le metteur en scène avait des idées de rapports entre personnages, de thèmes à aborder, de représentation scénique avant même de choisir un texte, et qu’il a vainement tenté de caler ce désir sur Tartuffe. Le voilà donc qui fait joujou avec Molière, recréant dans la famille d’Orgon la décadence qui régnait dans celle des Damnés, calquant un modèle déjà éprouvé sur une pièce qui n’en a pas vraiment besoin. Et c’est là que le bât blesse. Ce n’est pas le premier spectacle de Van Hove que je vois et, sans être non plus une habituée de ses trucs de mise en scène, je peux faire la part des choses entre l’artifice et le fond réel de la proposition. Et là, j’ai vraiment essayé. La scène d’ouverture, longue, où l’on présente Tartuffe comme un SDF, permettant à Christophe Montenez (le dit Tartuffe) de se retrouver nu au bout de seulement quelques minutes, aurait pourtant pu me mettre la puce à l’oreille. Et ce n’est pas ça qui m’a gênée, finalement. Ce qui m’a gênée, c’est Molière piétiné, c’est le contresens érigé en principe, c’est la suprématie totale du metteur en scène sur le texte qu’il prétend monter.

© Jan Versveyweld

Pas besoin d’avoir un doctorat sur Molière pour se rendre compte qu’il y a un problème. Rapidement, on se retrouve totalement dépassé par ce qui se déroule sur scène. Il faut se figurer un texte, qui est celui qu’on connaît en partie – ne conservant que les actes I, III et IV avec quelques changements ici ou là – qui dit une chose, et des comédiens qui jouent l’inverse. Et ça, rien à faire, au théâtre, ça ne fonctionne pas. Vous avez beau avec la meilleure troupe du monde devant les yeux, ça va forcément entraîner des problèmes de compréhension. C’est juste logique.

Je peux comprendre qu’on soit lassé par ces scènes où Elmire repousse Tartuffe. Mais si c’est ce qu’on joue depuis 400 ans, c’est parce que c’est limpide dans le texte. Je peux comprendre qu’on soit blasé devant Orgon se cachant sous la table, écoutant Tartuffe faire la cour à sa femme Elmire, je peux comprendre qu’on ne rit plus lorsqu’elle tousse afin qu’il intervienne avant que celui-ci ne la viole, je peux comprendre que ces mécaniques de théâtre classiques puissent déplaire. Mais je ne peux pas comprendre comment en rend Elmire consentante dans son jeu tout en la faisant repousser textuellement Tartuffe. On pourrait prétexter l’ambivalence féminine si cela ne se produisait qu’une fois – belle vision de la femme au passage – mais c’est un discours qu’Elmire tient tout au long du spectacle. Cela crée des scènes totalement absurdes, incohérentes, mais qui ne vont pas non plus chercher du côté de l’humour. C’est fait avec beaucoup de sérieux, et ça donne un spectacle qui se veut transgressif de manière totalement gratuite, sans s’appuyer sur rien, sans transmettre grand chose, sans aller nulle part. Le rire, Van Hove va le chercher grâce à des petits commentaires, comme des surtitres qui accompagnent le début des scènes. Au cas où Molière ne fonctionne pas, au moins, on reliera ce qui se passe sur scène à ces petites annotations.

En bref, ça valait vraiment le coup de proposer une version inédite si c’est pour qu’on ne l’entende ni ne la comprenne ! Du côté des comédiens, difficile d’émettre une critique sur des propositions qui vont constamment contre le texte. Ceux qu’on retient sont ceux dont l’interprétation reste cohérente avec le texte, et donc lisibles pour les simples d’esprit comme moi – tant qu’on y est, on aurait pu aussi imaginer que Dorine souhaite coucher avec Tartuffe ou que Madame Pernelle soit l’amante cachée de Damis. Estimons-nous heureux donc de pouvoir saluer le jeu de Dominique Blanc et Claude Mathieu, toujours très justes, ouvrant de petites aérations moliéresques dans cet ensemble van hovien. Saluons écalement Denis Podalydès qui tire complètement son épingle du jeu en interprétant un Orgon somme toute assez classique, mais complètement magistral. Comme quoi, il ne faut pas oublier qu’on peut être époustouflant tout en restant conventionnel.

Van Hove trahissant Molière le jour de son hommage à la Comédie-Française, c’est peut-être là que réside la plus belle tartufferie de ce spectacle.

© Jan Versveyweld

Méritait-il la Une ?

Critique de Une télévision française, de Thomas Quillardet, vu le 13 janvier 2022 au Théâtre des Abbesses
Avec Agnès Adam, Jean-Baptiste Anoumon, Émilie Baba, Benoît Carré, Florent Cheippe, Charlotte Corman, Bénédicte Mbemba, Josué Ndofusu, Blaise Pettebone et Anne-Laure Tondu, dans une mise en scène de Thomas Quillardet

C’est le spectacle dont tout le monde parle depuis des mois, il est donc logique que je finisse moi aussi par en entendre parler. Après avoir manqué L’arbre, le Maire et la Médiathèque présenté au Théâtre de la Tempête la saison dernière, je me dis que cette Télévision française est l’occasion de me rattraper, d’autant que je vois peu de théâtre documentaire alors que j’aime ça. Un spectacle sur la privatisation de TF1 pour quelqu’un comme moi qui suit attentivement l’évolution des medias, ce devrait être du pain béni.

C’est quand j’ai entendu parler du spectacle pour la première fois que j’ai appris que TF1 avait autrefois été public. C’est dire si j’avais des choses à apprendre sur cette période ! Et c’est probablement pour ça, aussi, que j’en ressors aussi déçue. J’ai l’impression que l’essentiel, la privatisation en question, est dans le pitch du spectacle, et que ce qui nous est montré sur scène est plutôt de l’ordre de l’anecdote.

Le spectacle s’ouvre sur un JT, et donne ainsi la tonalité pour le reste du spectacle. Du JT, de l’information, on va nous en servir ! La catastrophe nucléaire de Tchernobyl occupe tout le début du spectacle, et, si cela évoque probablement des souvenirs pour une certaine génération, cela reste très informatif et ne me permet pas d’entrer vraiment dans le spectacle. L’introduction est un peu longue, un peu lente, se laisse le temps de présenter les différents protagonistes, leurs relations, l’ambiance générale et les tensions qui peuvent exister au sein de la rédaction. Alors tout en me familiarisant avec cet univers, j’admire la démonstration technique qui est faite sur scène, avec ces murs qui bougent et ces fenêtres qui s’ouvrent un peu partout pour donner une impression de vie en ébullition sur ce plateau en constant mouvement.

© Pierre Grosbois

Scénographiquement, il y a de bonnes idées, et pourtant quelque chose ne prend pas. Où est la frénésie qui devrait agiter cette rédaction ? Il y a plein de tentatives pour la représenter, mais elle n’est pas réellement présente sur scène : en témoigne cette soirée précédant le premier jour de TF1 devenu chaîne privée, qui donne un aperçu loufoque de la ligne éditoriale qui sera adoptée par la chaîne et qui aurait pu être un chouette moment de théâtre, mais dont le rendu est étonnamment fade.

La deuxième partie du spectacle, qui présente le tournant adopté par TF1 une fois la privatisation actée, ne se dynamise pas vraiment. Au contraire, elle a parfois tendance à s’enfoncer dans une succession de ce que j’appellerai des « images d’archives théâtralisées », qui certes peuvent nous faire sourire, comme c’est le cas pour l’imitation de François Mitterrand et de son mythique « mais vous avez tout à fait raison Monsieur le Premier Ministre », mais finissent malgré tout par nous perdre. Je n’ai pas tout saisi des enjeux de la privatisation, les enchaînements des scènes et les différents changements de personnages ne sont pas toujours très clairs, on ne sait pas trop où on va.

J’aurais voulu en apprendre davantage et c’est surtout la déception qui parle. Plus objectivement, cela reste un bon travail, peut-être davantage un travail d’archiviste quand j’aurais souhaité une analyse plus claire de cette décision fondamentale pour l’audiovisuel public, de sa genèse, de son application, de ses conséquences directes et indirectes. J’en ressors néanmoins avec une meilleure connaissance de l’évolution de la TF1, de l’arrivée des chaînes d’information en continu, de la dictature de l’audimat et des sacrifices éditoriaux qu’elle impose. C’est un voyage au pas dans lequel il faut parvenir à se laisser porter d’une époque à une autre, des pattes d’éléphants aux jeans slims, des pulls bariolés aux costard-cravates, des manches ballons aux tee-shirts cintrés.

On ne passe pas un mauvais moment, mais peut-être qu’1h30 auraient suffi.

© Pierre Grosbois

Je vote pour

Critique de Coupures, de Paul-Eloi Forget et Samuel Valensi, vues le 8 janvier au Théâtre de Belleville
Avec June Assal, Michel Derville, Lison Favard, Paul-Eloi Forget, Valérie Moinet et Samuel Valensi, dans une mise en scène de Paul-Eloi Forget et Samuel Valensi

J’ai toujours adoré la deuxième rentrée théâtrale, celle de janvier, mais là il faut reconnaître qu’elle est particulièrement bienvenue : il fait froid, la situation sanitaire est celle qu’on connaît tous, l’ambiance globale est morose mais ce petit renouveau de programmation, les affiches qui changent sur les colonnes Morris, la découverte des créations à venir, tout cela met un petit coup de boost bienvenue en cette étrange période. Coupures faisait partie de ma sélection de spectacles à voir en cette rentrée 2022, et je suis absolument ravie de vous annoncer que je commence avec le jackpot.

Fidèle à mes principes, je n’ai rien lu ou presque sur Coupures avant de découvrir le spectacle. J’avais quand même compris que le spectacle abordait la question de la 5G, ce qui n’était pas franchement pour me rassurer – le débat est certes intéressant, mais je ne voyais pas où pouvait se nicher la théâtralité dans un sujet pareil. En fait, la pièce est bien plus maligne que moi : la 5G n’est qu’un prétexte pour aborder la question de la démocratie, du gouvernement représentatif et de la place de la voix de chaque individu là-dedans.

La position du spectateur est définie dès le début : nous voilà citoyens de la commune dans laquelle se déroule la pièce. Nous allons chercher à comprendre pourquoi le maire écolo de la ville a accepté d’installer des antennes 5G, puis nous pourrons nous exprimer, par le vote, à partir des différents éléments qui nous auront été donnés. Et nous voilà d’emblée engagés dans le spectacle.

© Jules Despretz

Je suis La Poursuite du Bleu depuis quelques temps déjà : le premier spectacle de la compagnie, L’inversion de la courbe, était plein de promesses, mais j’avais été déçue par Melone Blue, leur deuxième spectacle qui parlait d’écologie. Avec Coupures, ils visent vraiment en plein dans le mille. Ils poursuivent leur ambition de théâtre engagé en évitant les écueils présents dans les deux premiers spectacles : cette fois-ci la pièce n’est pas seulement politique, elle est avant tout dramatique. Et c’est pour ça que ça fonctionne si bien.

Politiquement, on commence à les connaître et on sait que le fond sera là. Le spectacle mène de front les problématiques de la démocratie et de la 5G : d’une part en faisant apparaître les nombreuses strates institutionnelles et en soulignant les complexités de l’administration française, d’autre part en donnant la parole à tous les métiers impliqués dans le déploiement des antennes – le tout est informé mais accessible, pas du tout hors sol ni démago, et présenté avec un mélange d’humour et de cynisme parfaitement dosé.

Théâtralement, c’est une grande réussite. Le spectacle est mené à un rythme de dingue, les scènes s’enchaînent sans aucun temps mort, les réponses aux questions des spectateurs arrivent au bon moment pour les renvoyer immédiatement sur un terrain qu’ils n’attendaient pas, tout est parfaitement ficelé, tout est parfaitement fluide, tout est parfaitement parfait. La mise en scène se veut simple, mais surtout ultra efficace, participatif juste ce qu’il faut, elle sert complètement le propos sans aucune fioriture. Mention spéciale pour la musique qui accompagne le spectacle, originale et toujours dans la bonne tonalité, qui permet des changements d’ambiance instantané pour notre plus grand bonheur.

La réussite de ce spectacle, pour moi, réside dans l’engagement du spectateur. On est tout de suite happés par les propos de l’un des personnages, puis on est frappés de plein fouet par les différents points de vue qui reconstituent le cheminement de l’acceptation de ces antennes. En fait, à cette histoire très politique se retrouvé mêlé un propos assez universel autour de l’histoire personnelle du maire qui permet une implication totale du spectateur, intellectuelle et émotionnelle. Il faut dire aussi que Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget ont réuni une équipe incroyable, défendant leurs personnages avec un engagement total, aussi convaincus que des politiques en campagne.

Et, envoutés, nous voilà debout à la fin du spectacle, militants à notre tour, cherchant à le faire connaître. ♥ ♥ ♥

© Jules Despretz

La Mère Colère de Mouawad

Critique de Mère, de Wajdi Mouawad, vu le 18 décembre 2021 au Théâtre de la Colline
Avec Odette Makhlouf, Wajdi Mouawad, Christine Ockrent, Aïda Sabra et Emmanuel Abboud, Théo Akiki, Dany Aridi, Augustin Maîtrehenry

Pour ne rien vous cacher, je n’avais pas vraiment prévu d’aller voir Mère, au départ. J’avais été déçue par Fauves, Notre Innocence et Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge et j’avais un peu l’impression que l’auteur-metteur en scène tournait en rond. Mais le spectacle a été mis en lumière malgré lui par les actions liées au #MeTooThéâtre qui demandait à le déprogrammer car la musique du spectacle avait été confiée à Bertrand Cantat. Ce n’était sans doute pas le but du collectif, mais le coup de projecteur a été très efficace : on a tellement parlé du spectacle que les bonnes critiques sont parvenues à mes oreilles. Et m’ont donné envie de retrouver l’auteur de Tous des oiseaux.

Comme souvent, Wajdi Mouawad s’inspire de sa propre histoire pour écrire sa pièce. Il nous propose donc un saut au début des années 80, lorsque sa famille fuit la guerre civile libanaise et vient s’installer à Paris. Sa famille, c’est sa mère, sa soeur, son frère, et lui, Wajdi, 10 ans. Son père est resté au Liban pour travailler. Le spectacle se concentre surtout sur les souvenirs que Wajdi a de sa mère, une femme constamment dans l’attente : des nouvelles de son mari, de la fin de la guerre, du retour au Liban… une femme qui ne vit plus dans sa réalité et qui s’enferme dans sa colère.

On dit que c’est peut-être l’une des plus grandes réussites de Wajdi Mouawad. C’est sûrement vrai. Je ne sais pas par où commencer. On se sent tout petit, lorsqu’on a vu pareil spectacle. Mouawad est un esprit brillant, mais sa pièce se veut tellement accessible. Il a d’abord écrit une histoire. Sur scène, cette petite famille qui crie beaucoup nous captive rapidement. La rudesse des échanges est contrebalancée par beaucoup d’humour. On s’implique dans cette histoire car cette famille nous parle, évidemment, car ce personnage est une mère et que cela éveille en nous quelque chose. Mais, dans le même temps, on est mis à distance car c’est une famille arabe qui a vécu la guerre, qui a vécu l’exil, et qui raconte une réalité qui n’est pas la notre. Ce double point de vue nous permet d’avancer avec eux, nous donne envie de comprendre, nous engage réellement dans ce qui se passe sur scène comme au Liban. Cette situation, qui m’est inconnue, et qui m’était jusqu’ici probablement indifférente, devient soudain fondamentale.

© Tuong-Vi Nguyen

Ce double point de vue se retrouvera tout au long de la pièce. L’odeur des mets libanais qui embaume tout le théâtre est un rappel constant des origines de nos personnages. Et pourtant, au-delà de sa propre histoire, Mouawad inscrit aussi sa pièce dans une époque. La variété française devient un personnage à part entière. C’est très beau, ce qui se passe autour de la musique, comme elle devient une clé de l’adaptation dans ce pays, comme chacun se l’approprie et comme elle répond aux angoisses et au vécu des personnages. Cette langue musicale, qui parle à tout le monde, personnages comme spectateurs, c’est peut-être ce qui nous relie vraiment, ce soir.

Ce spectacle n’aurait pas autant de force sans l’incroyable distribution réunie par Mouawad, Aïda Sabra en tête. Parler de sa puissance d’incarnation semble un peu dérisoire lorsqu’on a vu ce qu’elle donnait sur scène. Son jeu puise dans autre chose, probablement dans ce passé commun qu’elle partage avec Mouawad, elle qui a également dû fuir le Liban. Son personnage passe plus de deux heures à hurler sur tout ce qui passe devant ses yeux, ses enfants, la télé, Serge Gainsbourg, sans jamais une fausse note, sans jamais en faire trop, et sans jamais nous perdre. Sa violence a quelque chose de captivant car elle ne vient pas seule : elle traîne avec elle une souffrance intériorisée et pourtant bien visible. Quelle femme.

Quelque chose me marque tout particulièrement dans ce spectacle : c’est sa théâtralité. Je vais beaucoup au théâtre, et pourtant je ne me souviens pas avoir vu pareille utilisation de l’objet théâtral depuis un bon moment. Il utilise les ressorts classiques du genre dramatique avec beaucoup de simplicité, mais l’effet est renversant. Je me demandais ce que faisait Christine Ockrent dans ce spectacle. Elle joue son propre rôle de présentatrice télé. Mais comme on est au théâtre, on peut tout à fait dialoguer avec la journaliste alors même qu’elle est derrière l’écran. Et ce mélange de réalité et de fiction nous amène soudain autre part. Dit comme ça, ça n’est peut-être pas grand chose, mais scéniquement quelque chose se passe. C’est un peu la même chose quand Mouawad entre sur scène pour jouer le dialogue qu’il aurait aimé avoir avec sa mère. On aurait pu facilement tomber dans le cliché, le pathos, le superficiel. On est vraiment loin de ça. Il y a tellement de théâtralité dans ce geste, tellement de couches possibles de lecture, tellement d’authenticité et d’imaginaire à la fois dans cet échange que c’en devient fascinant. On entend l’auteur, le metteur en scène, le personnage, le comédien, l’enfant, et lui-même, Wajdi Mouawad, 53 ans. C’est pour ces moments-là que j’aime le théâtre.

Du grand théâtre. Du beau théâtre. ♥ ♥ ♥

© Tuong-Vi Nguyen

Pierre Guillois fait un carton

Critique des Gros patinent bien, de Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois, vus le 11 décembre 2021 au Théâtre du Rond-Point
Avec et mis en scène par Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois

J’ai découvert Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan dans Le gros, la vache et le mainate, il y a près de dix ans maintenant. Et depuis c’est un rendez-vous plus qu’attendu de découvrir leurs nouveaux imaginaires, leurs nouvelles lubies. Et chaque fois, j’ai un peu peur, car jusqu’ici, il ne se sont pas encore plantés. Mais quand on propose un spectacle qui se base entièrement sur des cartons, ça passe ou ça casse. Rassurez-vous : ça passe. Et ça passe avec brio, même.

En fait, ce n’est pas vraiment exact de dire que le spectacle se base entièrement sur les cartons. C’est vrai, il n’y a rien d’autre sur scène que les deux comédiens et pleeeeeeein de cartons. Mais le spectacle ne serait pas aussi dingue si les deux comédiens se contentaient de lever les cartons au bon moment. Quand on n’a que des cartons pour raconter une histoire, on n’a pas d’autre choix que donner tout ce qu’on a pour l’incarner à côté. Et tout ce qu’ils ont, c’est déjà beaucoup.

Durant plus d’une heure, ils vont mimer, à l’aide de ces cartons, donc, les aventures rocambolesque de cet américain parti d’Islande et qui va traverser l’Ecosse, l’Angleterre, la France, et l’Espagne. Tout ça, sans que le comédien qui l’incarne ne bouge de son tabouret ni ne parle une langue intelligible – rassurez-vous, grâce au talent de Olivier Martin-Salvant, on a l’impression de tout comprendre. C’est surréaliste et génial à la fois. Pierre Guillois, qui incarne l’environnement qui entoure notre protagoniste, est absolument prodigieux. Il se donne corps et âme pour donner vie à cette histoire : au son approximatif vient se greffer un visuel d’une créativité monstre qui permet à tout le monde de s’y retrouver.

Je pense que tout ce qu’il y avait à faire avec des cartons, ils le font sur cette scène. Leur inventivité sans limite provoque un rire sans limite. C’est du théâtre de tréteaux de pauvre d’une richesse infinie, c’est guignol poussé à l’extrême, ce sont des clowns des temps modernes qui cherchent leurs nez rouges. Moi qui avais peur que ce spectacle créé pour le plein air ne trouve pas sa place dans la grande salle du Rond-Point, j’étais complètement à côté de la plaque. La salle n’est qu’un grand éclat de rire durant toute la pièce.

Ce spectacle, en apparence plutôt simpliste, est probablement l’un des plus demandeurs en terme de logistique, en terme de régie, que j’ai pu voir récemment. Même dans les rares longueurs du spectacle, on peut se contenter d’admirer la prouesse technique, la démonstration de rigueur et de créativité qu’ils donnent, c’est simplement une leçon. Une incroyable leçon de théâtre. Bravo !

Toujours plus fan de ce duo. Je dirais même plus : complètement emballée. ♥ ♥♥

© Giovanni Cittadini Cesi

Double inconstance, simple violence

Critique de La Double Inconstance, de Marivaux, vu le 8 décembre 2021 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Léo Bahon, Maud Gripon, Aymeric Lecerf, Thibaut Prigent, Jean-Christophe Quenon, Julie Julien et Mélodie Richard en alternance avec Clémentine Verdier

Je ne sais trop pourquoi je continue de suivre les spectacles de Galin Stoev alors même que ses choix scéniques sont souvent loin de l’esthétique que j’aime. Peut-être parce que j’ai découvert en lui un formidable directeur d’acteurs lors de son Jeu de l’amour et du hasard à la Comédie-Française, il y a quelques années. Peut-être aussi parce que, quoi qu’il propose, et même lorsque cela ne me parle pas totalement, c’est fait avec intelligence et soin, c’est toujours très précis, ça vient titiller l’esprit et ça donne à réfléchir. Et pour cette Double Inconstance, aux mêmes causes les mêmes effets.

Comme souvent chez Marivaux, il va être question d’amour et de jeu. Ici, ce sont Silvia et Arlequin qui s’aiment et qui sont séparés par Le Prince, qui enlève Silvia et la retient dans son palais sans se dévoiler : il choisit de se faire passer pour un officier afin de la séduire incognito. Il confie à l’une de ses conseillères, Flaminia, le soin d’éloigner les deux tourtereaux afin que ses propres amours puissent aboutir. Flaminia intrigue jusqu’à obtenir la confiance du couple, séduire Arlequin, et séparer les jeunes amants. Et là, en général, tout est bien qui finit bien, et les deux couples s’épousent dans la joie et la bonne humeur.

Seulement, ça, c’est la manière dont est montée habituellement la Double Inconstance. Galin Stoev en propose une version bien plus noire, bien plus cruelle, qui aboutit non pas à des mariages d’amour, mais à des mariages presque contraints. Il faut dire qu’il s’applique pendant tout le spectacle à montrer la domination des puissants sur les petits, à ôter toute liberté d’action à ces derniers, à ne leur laisser quasiment aucun libre arbitre. Ils deviennent le fruit de la manipulation de ceux qui détiennent le pouvoir et leurs agissements ne sont que la conséquence du bon vouloir de leurs supérieurs. Sale histoire.

© Marie Liebig

Lorsque le rideau s’ouvre, la première réaction est la suivante : que c’est laid. Le décor représente une sorte de laboratoire en sous-sol, sans aucune ouverture sur l’extérieur, au centre duquel se tient une cage de verre enfermant une jeune femme : c’est Silvia. Des caméras de surveillance et autres machineries en tout genre donnent l’impression d’une observation constante, comme ce pourrait être le cas pour une expérience scientifique. L’ambiance est posée.

Je passe un peu par tous les stades. Je suis d’abord déroutée, intriguée, curieuse, puis je m’ennuis, parfois je suis à nouveau prise, et à nouveau perplexe… Pour au final être partagée. Je suis à la fois enthousiasmée par cette nouvelle vision de l’oeuvre, et pas totalement convaincue par sa pertinence. Je m’explique.

On peut entendre la cruauté chez Marivaux. Après tout, le Prince fait enlever Silvia, qui mène sa vie, simplement pour son bon plaisir. Cette liberté apparente, en réalité fauchée par les puissants, peut exister en sous-texte. Les intrigues politiques qui pointent parfois le bout de leur nez à travers le personnage du Seigneur fonctionnent aussi dans la tonalité imposée par Galin Stoev. Certains dialogues entre puissants et petits suivent aussi ce schéma cruel entre dominant et dominé. Et c’est vrai que c’est rarement ce qu’on met en valeur chez Marivaux, donc c’est intéressant de changer de point de vue pour voir la pièce différemment. Galin Stoev a pris son parti, et l’a pris avec brio : tout dans la mise en scène donne l’impression qu’on dit aux amants qu’ils sont libres sans qu’ils le soient, le monde dépeint est complètement glauque et ne propose aucune échappatoire, on assiste à l’expérience au même titre que les puissants et cela a quelque chose de dérangeant. Le personnage de Flaminia prend une toute autre dimension, comme une sorte de manipulatrice diabolique, et Mélodie Richard est simplement époustouflante. En un sens, donc, ça fonctionne…

Mais si cette âpreté existe, elle ne constitue pas l’essence de La Double Inconstance. Le metteur en scène semble avoir fait le choix d’une seule note comme fil directeur du spectacle : la cruauté. Mais en ne dépeignant que ce sentiment-là, on perd quelques modulations du texte, et c’est là que je mords : Stoev efface totalement la vérité des coeurs, pourtant chère à Marivaux. Le propos n’épuise pas le sens du texte et, malgré la virtuosité des acteurs, cela se sent. Lorsque les scènes ne vont pas dans le sens de la férocité qu’il impose, Stoev va utiliser des artifices pour combler le manque, et notamment la vidéo : il force la note par l’image. Mais le décalage me dérange d’autant qu’il est parfois très visible : l’imposant décor de laboratoire, très utilisé dans l’acte 1, est progressivement délaissé et l’essentiel de l’action se passe en avant-scène, soulignant finalement la superficialité de cette scénographie – superficialité dommageable pour un décor aussi lourd.

Le projet aboutit donc, mais avec quelques prothèses. Intéressant, et dommage à la fois. ♥

© Marie Liebig

Des Misérables (in)adaptés

Critique des Misérables, de Chloé Bonifay, Lazare Herson-Macarel d’après Victor Hugo, vus le 24 novembre 2021 au Théâtre de la Tempête
Avec Marco Benigno, Philippe Canales, Céline Chéenne, Émilien Diard-Detœuf, David Guez, Sophie Guibard, Éric Herson-Macarel, Karine Pédurand, Claire Sermonne, Abbes Zahmani dans une mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Lazare Herson-Macarel, cela faisait un petit bout de temps que je ne l’avais pas revu. Découvert lors des Journées du Conservatoire en 2011, je suis depuis de loin son parcours en essayant de voir son travail dès que je le peux. J’avais beaucoup aimé son Cyrano mais manqué Le Ciel, La Nuit et La Fête dans lequel il jouait cet été au Festival d’Avignon (je n’ai d’ailleurs pas encore dit mon dernier mot !). Et le Covid a failli avoir raison de nos retrouvailles aux Misérables – je profite d’ailleurs de cet article pour remercier le Théâtre de la Tempête d’avoir accepté le report de ma place pour cause de maladie. Mais a-t-il vraiment eu raison de reporter mon billet ?

Monter Les Misérables, sacré challenge ! Lazare Herson-Macarel a souhaité transposer à notre époque les personnages célèbres de Victor Hugo, en adaptant leurs problèmes, leurs misères et leurs rêves. Mais il faut avant tout poser le décor, présenter les protagonistes, et c’est ce à quoi va s’atteler le début du spectacle. C’est comme un résumé des deux premières parties du livre sous forme d’un enchaînement de scènes très courtes, qui sont un peu les images marquantes des Misérables : l’épisode du chandelier, la détresse de Fantine, la vente de ses dents et de ses cheveux, la maltraitance de Cosette…

Il y a plusieurs choses qui m’embêtent dans cette première partie. La première, c’est la forme. Les scènes sont entrecoupées de noirs aveuglants qui certes permet des changements de décor, mais qui sont parfois presque aussi longs que la scène qui les suit, ce qui casse complètement le rythme et nous empêche d’entrer vraiment dans la pièce. Cette première partie aurait probablement gagné à supprimer les changements de décors en occupant différemment l’espace scénique et en remplaçant les noirs par des focus lumineux sur l’une ou l’autre partie du plateau suivant les scènes. D’autant que ce sont vraiment les scènes les plus connues de l’oeuvre : on a presque envie de faire avance rapide devant certains tableaux.

La deuxième, c’est le choix des passages. Contrairement à la deuxième partie du spectacle, où on assiste à une véritable adaptation de l’oeuvre, ici on est de manière assez brute chez Victor Hugo, avec comme seul changement notable le positionnement dans les années 2000. Mais certaines choses ne fonctionnent pas : dans les années 2000, on ne confie pas ses enfants à des aubergistes et on ne vend pas ses dents. J’ai ressenti dans ce début de spectacle le poids de l’oeuvre monstre sur les épaules du metteur en scène, comme s’il n’avait pas réussi à s’en libérer tout de suite.

© Baptiste Lobjoy

J’aurais vraiment pas mal de choses à reprocher à cette première partie. Et pourtant, en la voyant, je ne peux m’empêcher de trouver ça beau et parfaitement exécuté. Le choix qui est fait est clairement celui de l’image et je n’ai rien à reprocher de ce côté-là. Je bous à chaque noir mais je regarde quand même avec attention chaque scène. Partir n’est jamais une option. Et lorsqu’enfin la seconde partie débute, je ne regrette pas d’être restée.

Cette deuxième partie présente aussi des défauts. Les noirs sont remplacés par des transitions en pleine lumière avec une musique électro – quelque part, c’est mieux, sans être idéal non plus. On se détache progressivement de Hugo en plaçant la troisième partie du roman dans un hôpital psychiatrique : Gavroche est un fou et les barricades sont des manifestations du ras-le-bol des soignants. Ça ne se tient pas entièrement, mais c’est une belle tentative. L’adaptation cherche probablement à en faire trop et tout y passe : les précaires, les soignants, le réchauffement climatique… L’action est située dans le temps et dans l’espace (on passe par Aubervilliers ou encore par Dunkerque) et ces précisions réalistes sont inutiles et même nuisibles pour l’ensemble. Vu de loin, ces deux parties semblent n’avoir pas su choisir : il y a à la fois trop de Hugo et trop de précisions pour essayer de faire vivre l’adaptation – le tout manque d’authenticité.

Mais le rythme s’accélère, les personnages prennent de la consistance et se mettent à exister réellement devant nous. L’originalité de l’adaptation permet de renouveler mon intérêt et me voilà subitement captivée par ce qui se passe devant moi. Il faut dire que le meneur de troupe, Émilien Diard-Detœuf, est simplement fabuleux. Parler de son énergie serait trop bateau pour rendre compte de ce qu’il incarne réellement sur scène, et son Gavroche psychédélique est probablement la grande réussite de cette deuxième partie.

Cette adaptation des Misérables m’a mi-fascinée, mi-ennuyée. Les images sont d’une grande qualité, le travail est là, mais l’ambition était peut-être un peu trop grande, ou pas suffisamment bien définie. Je m’y perds scénaristiquement mais m’y retrouve scéniquement. On ne donne pas tout de suite les noms des personnages mais l’oeuvre de Hugo est trop présente malgré tout. La deuxième partie m’emballe vraiment, mais on n’y voit pas assez Jean Valjean, génial Éric Herson-Macarel, à mon goût. L’idée de l’hôpital psychiatrique pourrait fonctionner, mais les évocations des multiples problèmes sociétaux sont de trop.

Je suis donc mi-figue, mi-raisin. Mais plutôt raisin, quand même. ♥ ♥

© Baptiste Lobjoy