Une innocence nocive

InnocenceCritique de Innocence, de Déa Loher, vu le 7 avril 2015 à la Comédie-Française
Avec Claude Mathieu, Catherine Sauval, Cécile Brune, Bakary Sangaré, Gilles David, Georgia Scallier, Nâzim Boudjenah, Danièle Lebrun, Louis Arène, Pierre Hancisse, Sébastien Pouderoux, et Pauline Méreuze, dans une mise en scène de Denis Marleau

Très chère Comédie-Française,

Ma question de ce soir est simple : pourquoi ?

Je t’aime tant, chère Comédie-Française. Tu m’as fait vivre de superbes soirées, tu m’as fait connaître de grandes émotions. J’aime ta troupe, j’aime ton symbole, j’aime ton histoire. Mais si je m’adresse à toi ainsi aujourd’hui, c’est parce que depuis quelques temps, tu sembles t’essouffler. Comme si tu étais à court d’idées, comme si tu cherchais à te renouveler. Il faut cesser d’avoir peur comme cela, tu n’as pas un grain de poussière sur le dos. D’autres comme moi t’admirent toujours autant qu’avant. Nous aimons nous rendre dans ta Maison pour y voir de grands classiques ; Molière, c’est chez toi que je l’ai découvert. Depuis peu, tu t’ouvres à de nouveaux horizons : pourquoi pas, si cela est réussi ? Je pense à Juste la fin du monde, je pense à Rituel pour une métamorphose. Tu portes en toi tant de grands comédiens, qui s’adaptent si facilement, que ce serait un gâchis de ne pas essayer autre chose, parfois.

Cependant, il faut que tu cesses de vouloir changer aussi radicalement. Tu restes la scène nationale où l’on souhaite voir de grands textes classiques. Tu n’es pas le théâtre du Rond-Point, ne confonds pas les rôle. Attention, je n’ai pas dit que tu n’avais pas droit à quelques écarts ; je ne dis pas cela, mais… Si encore c’était fait dans les règles de l’art. Mais tu m’as proposé des choses si étranges, ces derniers temps. Quid de cet Hamlet aux couleurs pop ? De ce Songe d’une nuit d’été trop peu rêveur ? Tu m’as proposé beaucoup d’ennui, durant ces dernières saisons. Et au théâtre, le diable, c’est l’ennui.

Mais je crois que ça faisait longtemps que je n’avais pas assisté à cela. De voir ta salle aussi vide, chère Comédie-Française, cela me retourne le coeur. Et pourtant je comprends tes spectateurs. J’ai eu peur, moi aussi, lorsque j’ai vu la bande-annonce d’Innocence. Je me suis même demandé si c’était une blague. Mais non, c’était bien réel. Pire encore, c’était à l’image de ce que tu m’as proposé ce soir. Mais voyez plutôt :

Que comprend-on de cette vidéo ? Pas grand chose, hélas. C’est un peu mon avis sur le spectacle que tu m’as proposé hier. Je ne connaissais pas l’auteur, Dea Loher. Avant d’entendre des réactions trop pressées, je précise que je ne suis pas fermée au théâtre contemporain, au contraire. Mais je n’aime pas qu’on se moque de moi. Je n’aime pas les textes trop verbeux. Et je n’aime pas les oeuvres fourre-tout. Ici, je vois dans cette pièce un concentré de tristesse. L’auteur a réparti tout le malheur du monde dans 12 comédiens. Pauvreté, xénophobie, racisme, handicap, suicide, sans papier, massacre de masse, maladie, oubli, absence d’amour, mythomanie, tout y passe. Tout y est. En tout cas, tout est représenté. Mais rien n’est approfondi. Beaucoup de choses sont semés, mais dans quel but ? Certains messages tentent de passer, se fraient un chemin, et éclatent au grand jour, d’un éclat terne et sans réel but. Mais trop de messages m’apparaissent totalement incompréhensibles.

C’est triste, dit comme ça. Et pourtant aucune émotion ne passe. Ce texte que tu me présentes, à la construction facile, avec cette boucle qui se referme, ne surprend pas. On devine les choses bien avant qu’elles n’arrivent. Mais on ne nous y compte pas grand chose d’intéressant. Les partitions des acteurs sont ennuyeuses, plates, répétitives. Pire encore, très chère Comédie-Française, tu as confié la mise en scène à quelqu’un qui n’avait apparemment pas pour but la mise en valeur du texte. Pourquoi avoir dirigé les comédiens ainsi ? Quelle platitude dans leurs intonations. Quel ennui que ce plateau immobile. Quelle raideur dans leurs quelques déplacements. Quelle inutilité dans cette vidéo. Quel harcèlement auditif que cette musique insupportable, diffusée en continu. Quelle narration inappropriée donnant lieu à des scènes ridicules.

Pauvres comédiens, que leur fais-tu donc faire ? J’ai pensé à eux, durant ces 2h30 de calvaire. J’ai pensé au fait que, chaque soir, ils devaient assister à cette pièce qui fut pour moi d’un ennui mortel, le temps d’un seul soir. Car les comédiens sont condamnés à rester durant toute la représentation sur le plateau. Quel enfer, quel ennui. Mais j’ai été rassurée de voir comme Bakary Sangaré semblait heureux d’incarner Fadoul, comme cela le transportait et le sortait du jeu fade qu’on lui connaît habituellement. J’ai vu Georgia Scalliet faire du Georgia Scalliet, c’est-à-dire geindre et rire d’un rire faux, mais après tout, cela allait bien à son rôle. J’ai vu un Nâzim Boudjenah déchiré, une Danièle Lebrun très en forme, un Louis Arène dans l’indétermination. J’ai vu trois monologues parfaitement habités par une Cécile Brune délirante. Non, chère Comédie-Française, il n’y a pas de problème, ou si peu, chez tes acteurs. Le mal vient de plus loin. Des erreurs d’une jeunesse que tu tentes de retrouver mais en vain, car tu restes la Maison de Molière. Tu n’es pas vouée à lui donner vie exclusivement, mais c’est tout de même là le domaine où tu te surpasses. Peut-être t’es-tu attaquée à un trop gros morceau, peut-être qu’entraînée par cette volonté de changer, tu n’as pas vu le problème que pourrait poser ce texte. Intense problème que l’ennui, s’il en est.

Je te demande pourquoi tout cela, ce soir, chère Comédie-Française, parce que je crois toujours en toi. Je t’ai beaucoup critiquée ces derniers temps, car tes spectacles m’ont trop souvent déçue. Cette déception provient sans doute du fait que tu as toutes les cartes en main pour donner lieu à de grandes choses. Réveille-toi, chère Comédie-Française, je t’attends. Nous t’attendons.

A bientôt,

Une spectatrice.

11081051_798367903588723_2326600351036605867_n

Huis-clos mortifère

demain-des-l-aube-aubalcon-1

Critique de Demain dès l’aube, de Pierre Notte, vu le 21 mars 2015 au Théâtre de Belleville
Avec Evelyne Istria et Chloé Olivères, dans une mise en scène de Noémie Rosenblatt

Pierre Notte est un auteur qui m’intrigue depuis quelques années maintenant. J’ai raté plusieurs de ses spectacles joués notamment au Rond-Point ces derniers temps. Cette fois-ci, pas question que je passe à nouveau à côté, d’autant plus qu’il s’agissant à nouveau d’une collaboration avec Chloé Olivères, actrice dont je suis le parcours. En route donc pour ma première avec Pierre Notte !

Elles ne sont que deux sur la petite scène du théâtre de Belleville. Deux actrices que trente ans séparent interprètent et donne vie aux liens qui peuvent exister entre une grand-mère et sa petite fille aujourd’hui. Espoir, amour, confusion, énervement, et réconciliation… Juste la vie, en somme. Mais Pierre Notte ajour un degré de plus à sa pièce : la mémoire joue un rôle primordial. Perte de mémoire ou schizophrénie, l’amour d’une petite fille pour sa grand-mère semble surpasser la mort, de sorte que même après la disparition de sa grand-mère, elle continue à lui parler.

Enfin, ça, c’est ce que j’ai cru comprendre… En effet, l’écriture de Pierre Notte est parfois trop évasive, trop « facile » jusqu’à faire penser à cette pièce de Zeller sur la maladie d’Alzheimer, dans laquelle l’argument de la perte de mémoire permettait à l’auteur une facilité d’écriture qui ne pouvait que décevoir. Là aussi, on a parfois l’impression de se perdre, dépassé par une oeuvre qui manque de points de repères. Là où on pensait tout saisir, un élément vient mettre en doute notre perception du texte, jusqu’à détruire totalement l’idée que l’on s’était faite de l’histoire. Finalement, en sortant de la salle, je me suis demandée ce que j’avais compris.

Et c’est dommage, car les deux actrices livrent une belle performance : quel plaisir de revoir Chloé Olivères, d’entendre sa voix aux échos déchirés, d’assister à son jeu empli de sensibilité. Et quelle partenaire ! Je découvrais Evelyne Istria, dont le sourire illumine la salle, dont la voix chante presque le texte, et c’était pour moi une très belle découverte. L’actrice incarne une grand-mère douce et aimante, un peu perchée sur les bords mais si attendrissante, même dans ses instants de collère. Leur duo fonctionne à merveille, et jusqu’aux temps de silence, où seuls les regards se parlent, l’émotion est au rendez-vous.

Un beau duo d’actrice au service d’un texte parfois un peu faible. Pourquoi pas ? 

7618_6fd48f57359f50683f849b2c64475af0_s

Au coeur de la Tempête

aff_toujours_tempete

Critique de Toujours la Tempête, de Peter Handke, vu le 7 mars 2015 aux Ateliers Berthiers
Avec Pierre-Félix Gravière, Gilles Privat, Dominique Reymond, Stanislas Stanic, Laurent Stocker, Nada Strancar, Dominique Valadié, et Wladimir Yordanoff

C’est toujours un plaisir de retrouver les spectacles d’un metteur en scène qu’on admire. Lorsque celui-ci a de plus réuni de grands comédiens sur scène, on ne peut qu’être impatient. Ne manque plus qu’un texte à la hauteur de la troupe qu’il a créée, et la réaction chimique qui se produit s’avèrera divine. Ce mélange-là, aux aspects si savoureux, Alain Françon nous le propose en montant Toujours la Tempête de Peter Handke. L’auteur, que j’ai découvert et déjà apprécié grâce à Yann Collette l’an dernier, m’intriguait. Le visage que lui donne Alain Françon est des plus réussis : grâce à une harmonie parfaite entre les comédiens et l’oeuvre, et en mettant toujours en avant le texte et non ses propres idées, c’est un grand moment de théâtre qui se joue actuellement aux Ateliers Berthiers.

Dès le début de la pièce, on sent que l’expérience sera unique. « Une lande, une steppe, une lande-steppe, ou n’importe où. Maintenant, au Moyen-Âge, ou n’importe quand. » annonce Moi, le narrateur de cette histoire, en quelque sorte. Le décor représente une parcelle de terrain effectivement neutre, ne figurant pas de lieu particulier. Moi est alors seul sur le plateau et peut-être qu’il se met à rêver, de sorte que ses ancêtres surgissent : sa mère, ses trois oncles, sa tante, et ses grands-parents sont là, sur cette terre où il se tenait quelques instants avant, et d’où il est à présent descendu. Il va pouvoir les observer, comprendre ses racines, et le monde qui l’entour aujourd’hui. Observer et comprendre, c’est aussi notre sort à nous, spectateurs, qui nous retrouvons pris dans l’histoire d’une famille qui traverse la seconde guerre mondiale tant bien que mal ; eux sont prisonniers d’une Histoire qu’ils ne parviennent pas toujours à contrôler.

Le texte de Handke est simple et puissant. Si simple dans ce qu’il dessine, puisqu’il représente la vie d’une famille prise dans les guerre du XXe siècle, et pourtant si puissant dans ce qu’il évoque, par l’écho qu’il crée en nous. Tout est finement dosé : rien de larmoyant dans le texte, donc pas d’émotion suscitée par les acteurs ; on est simplement pris par une histoire écrite et racontée avec une sensibilité rare et précieuse.

Cela fait longtemps que je n’ai plus de doute sur la qualité de directeur d’acteur d’Alain Françon. Mais diriger pareillement des acteurs de grands talents ne peut que donner des étincelles. Ici, non seulement chacun est une véritable perle et parvient à rendre l’âme du texte à la perfection lorsqu’il s’exprime à travers son personnage, mais la réunion de tous ces talents se fait dans une harmonie la plus totale. C’est un véritable travail de troupe qui nous est livré, et chacun apporte sa pierre pour construire un édifice d’une solidité impressionnante. Dominique Reymond, la mère du narrateur, est un véritable soleil qui laisse une traînée rouge flamboyante derrière elle lorsqu’elle se déplace avec la grâce et la légèreté d’une jeune fille en fleur. Quel contraste avec Dominique Valadié, aux allures de vieille fille ronchon qui broie du noire à longueur de temps ! Autour de l’actrice semble constamment flotter la tristesse. Stanislas Stanic, l’un des oncles, incarne à merveille un jeune galant des dames, alors que Pierre-Félix Gravière, l’autre oncle, étonne par sa souplesse verbale autant que corporelle.

Nada Strancar et Wladimir Yordanoff forment un duo intense et résistant, un peu austère parfois, et dont les réactions vont toujours par deux ; la tristesse, la mélancolie, chaque douleur est partagée et ainsi acceptée. Laurent Stocker est un Moi à la simplicité étonnante. Suivant avec sensibilité le fil étroit du texte de Peter Handke, il a une présence telle que, même lors de la première partie où il est souvent en dehors de l’action, on ne peut l’oublier. Et lorsqu’on l’observe alors que ses ancêtres parlent, on le voit les regarder de loin ou rêver tout en mimant les paroles sur ces lèvres. Même éloigné du centre du plateau, chaque parcelle de son personnage l’habite entièrement et il le rend avec la justesse qu’on lui connaît. Gilles Privat, enfin, est, pour moi, la grande découverte de ce spectacle. Si on sent le potentiel de l’acteur durant la première partie du spectacle, oscillant entre ses pommiers et le désir de faire partie de l’Histoire, il nous dévoile tout son talent : il tient la scène durant près d’une heure, et fait d’un long monologue un peu abstrait un grand moment de théâtre. Outre la puissance émotionnelle, son art de dire et de raconter, cette scène est un véritable hymne à la vie qu’il transmet aussi bien à son partenaire direct, qu’à nous autres spectateurs. S’il y apparaît désespéré, il se rend également compte de ce dont il n’a pas profité, comme ces jeux de quille en famille auxquels il aimerait à nouveau participer, voeux qui apparaît si simple et pourtant impossible. Là où il parle de ce qu’il a perdu, il chante aussi ce que moi, spectateur, je possède encore, et qu’en aucun cas je ne dois laisser passer… Une vie à croquer à pleines dents, comme dans une pomme Cox Orange ou une Belle de Boskoop.

C’est vraiment délicat d’écrire sur un tel spectacle. Que dire devant la perfection ? Pour moi, c’est vraiment énervant de ne pas arriver à transmettre ce qu‘ils m’ont transmis. Même si la seconde partie se fait par instants plus pessimiste, j’en retiens un message d’espoir, malgré tout. Prisonniers de l’Histoire, certes, mais aussi capable d’agir, de se battre pour des causes qui nous semblent justes. L’espoir est là, en filigrane. Dans les lumières majestueuses qui accompagnent les paroles des comédiens, parfois chaudes et apaisantes, on semble pouvoir croire à un monde meilleur. Le travail d’Alain Françon est admirable. Le texte est le maître-mot de ce spectacle, et il résonne dans la salle autant qu’en nous, et s’inscrit quelque part dans notre tête. Les acteurs servent au mieux cette partition puissante et… nécessaire, aujourd’hui. Merci.

Françon, Handke, et des acteurs d’exception. Que dire de plus devant cette association parfaite ? Courez-y. ♥ ♥ ♥ 

toujours_la_tempete_corbou-1_0

Un Musset bien noir

1423577080_photo_hd_21860

Critique des Caprices de Marianne, vu au Vingtième Théâtre, le 28 février 2015 (par Complice de MDT)
Mise en scène Stéphane Peyran, avec Guillaume Bienvenu, Axel Blind, Robin Laporte, Gil Geisweiller, Robin Laporte, Stéphane Peyran, Colette Teissèdre, Margaux Van den Plas. 

Stéphane Peyran signe ici sa première mise en scène (à ma connaissance), et joue le rôle principal : celui d’Octave.

Il a choisi de mettre au jour la violence de la pièce, de l’obscénité agressive du Carnaval (un peu too much à mon goût), à la violence qu’exerce un Claudio au physique de lutteur sur sa jeune épouse. Le décor, d’inspiration gothique, est inquiétant, avec la herse qui défend la maison de Claudio, et se lève en grinçant, la scène le plus souvent peu éclairée. Les musiques de liaison entre les scènes sont à dessein fortes et stridentes. L’option est bien tenue, voire soulignée.

Les costumes, soignés, ne cherchent pas l’unité temporelle, mais la signification symbolique : la robe de Marianne est « bleu burka », Coelio est en habit noir comme un jeune romantique, sa mère en robe Renaissance signifiant le passé, Octave est vêtu de couleurs chaudes et porte sur l’épaule un manteau qui évoque l’habit d’Arlequin.

Le décor unique, sur lequel s’explique un peu confusément Stéphane Peyran dans sa déclaration d’intention, n’est pas toujours cohérent : comment Marianne pourrait-elle renverser les tables du cabaret, en pleine rue, alors qu’elle vient d’être brutalisée et menacée par son mari ?

L’accent est sans conteste mis sur le couple Coelio/Octave. Le physique des acteurs oppose ces deux personnages : Guillaume Bienvenu, longiligne et pâle, est un excellent Coelio, comme amoureux de la mort ; Stéphane Peyran avec son physique plébéien, ses bonnes joues, paraît au début être un Octave improbable, qui incline vers le truculent. L’alcoolisme du personnage est visiblement une clé de lecture pour l’acteur-metteur en scène. Pourquoi pas ? La gravité qui l’envahit face à ses responsabilités est d’autant plus surprenante, et il nous émeut réellement à la fin de la pièce.

On peut faire des réserves sur le spectacle, qui est encore un peu vert et deviendra certainement plus nerveux. Le rythme est un peu languissant : les changement d’accessoires sont longs, les entrées sur scène manquent de punch, ce qui peut donner l’impression d’assister à des scènes détachées, voire à des exercices d’école (on ne « sent » pas le hors-scène, si important dans cette pièce). La réserve principale est sur le personnage de Marianne, qui n’est pas bien dirigé : l’actrice joue en force, et crie trop. Dans le programme, Stéphane Peyran insiste à juste titre sur le caractère féministe de la pièce, avec cette Marianne qui se libère de la tutelle, exprime à la fois son besoin d’amour, de respect et d’autonomie, mais il n’a pas réussi à donner une vérité au personnage. Il est vrai que le rôle de Marianne est très difficile, car le personnage est instable, évolutif et mystérieux, mais peut-être faudrait-il un autre Octave pour que les revirements de Marianne soient plus crédibles. Stéphane Peyran a mieux réussi la relation Octave/Coelio que la relation Marianne/Octave.

Avec leurs imperfections, ces Caprices sont néanmoins un spectacle de bonne tenue, porté par une troupe solide (Axel Blind et Gil Geisweiller dessinent bien leurs personnages, Colette Teissèdre est une mère belle et digne) et qui devrait se bonifier au fil des représentations.

Stéphane Peyran nous donne accès au désespoir funèbre de Musset, et cela touche. ♥  

Ivan le pas terrible

aff_ivanov

Critique de Ivanov, vu le 27 février 2015 au Théâtre de l’Odéon
Avec Marcel Bozonnet, Christiane Cohendy, Victoire Du Bois, Ariel Garcia Valdès, Laurent Grévill, Marina Hands, Yannik Landrein, Roch Leibovici, Micha Lescot, Chantal Neuwirth, Nicolas Peduzzi, Dimitri Radochévitch, Fred Ulysse, Marie Vialle, et, en alternance, les musiciens Philippe Borecek (accordéon) – Philippe Arestan (violon) et Sven Riondet (accordéon) – Alain Petit (violon), et les invités Nikolitsa Angelakopoulou, Quentin Laugier, Missia Piccoli, Antoine Quintard, Victoria Sitjà, dans une mise en scène de Luc Bondy

Mais quelle distribution ! Allez, avouons-le, on a tous eu cette réaction devant les noms choisis avec discernement par Luc Bondy. Ce spectacle ne pouvait être que grandiose, au regard du thème de cette pièce, l’ennui, sujet entièrement maîtrisé par le grand Tchekhov, et des acteurs réunis par un metteur en scène qui a su faire ses preuves par le passé. Certes, il y avait ces Fausses Confidences qui m’avaient déçue, mais ce n’est qu’un bémol. Non, c’est certain, le spectacle serait grand, intense, prenant, inoubliable. Hélas…

Ivanov s’ennuie. Moi aussi. Il est mélancolique, il repense à avant, au temps où il aimait sa femme, où il parvenait à être heureux. Moi aussi ; je pense au temps où une proposition théâtrale était fondée, où les acteurs étaient dirigés. A présent, il ne ressent plus rien pour sa femme. Moi, je ne ressens rien lorsqu’elle exprime sa souffrance. Aujourd’hui, il vit sa vie sans émotion, attendant probablement une mort prochaine, qui viendrait le sauver de l’ennui. Aujourd’hui, je suis au théâtre et j’attends la mort d’un personnage sans aucune anxiété. Avec presque de l’impatience. Moi aussi je veux en finir au plus vite et sortir de cet enfer. Moi aussi, comme le personnage, je m’ennuie profondément. C’est bien : grâce au metteur en scène, j’ai pu me mettre dans la peau du personnage principal. Remarquez, c’est certainement un point de vue intéressant. Mais c’est plutôt ce que je recherche en lisant un roman. Ma vision du théâtre est bien différente : je cherche à m’échapper de mon réel, pas à m’y morfondre. Je cherche une trame dramatique, une tension, des sentiments. Et plus que tout, je fuis ce diable qu’est l’ennui.

Je ne comprends pas la proposition de Luc Bondy. On ne représente pas une pièce sur l’ennui par l’ennui, enfin, quelle absurdité ! Sinon, tout Tchekhov serait à mettre à la poubelle. Le personnage composé par Micha Lescot a pris les pires traits du personnage : cela fait de lui quelqu’un de vide. Il est apathique, monotone, morne. Il joue de son grand corps dégingandé avec précision, c’est vrai, mais quoi de plus ? Peut-être que si ce qui l’entourait était intéressant, j’aurais pu trouver la composition fidèle au personnage. Mais comme tout le reste est aussi morose que lui, on tombe bien vite dans l’ennui. Marina Hands, qui pourtant fait preuve d’une véritable présence sur le plateau, ne parvient pas à bien transmettre sa déchirure intérieure. On ne sent pas l’amour toujours flamboyant qui devrait la maintenir en vie. De même que pour Victoire Du Bois, qui ne joue que sur sa jeunesse. Il n’y a aucun lien émotionnel entre son personnage et celui d’Ivanov, alors même qu’elle lui jure un amour puissant. Moi, je ne l’ai pas vu cet amour. Je n’ai vu que des paroles et de l’indifférence.

Les acteurs ne jouent pas ensemble, j’ai même parfois l’impression qu’ils n’y croient pas. Ils semblent livrés à eux-même, marionnettes désarticulées sur ce grand plateau qui semble souvent bien vide. Même les scènes qui pourraient être comiques ne le sont pas. Peut-être le seraient-elles si la part déjà écoulée du spectacle ne nous avait pas totalement refroidis. La salle est froide, parfois quelques rires faibles se font entendre. Seule Chantal Neuwirth réussira à me faire sourire. Problème supplémentaire : je crois percevoir le micro des acteurs. Oui, plus de doute possible maintenant : dès que deux acteurs se touchent, on entend le micro grésiller. A-t-on réellement besoin de micro, aujourd’hui, au théâtre ? N’est-ce pas l’un des premiers apprentissages, que de porter la voix ? Mais où suis-je, enfin ? Les scènes sont étirées au possible, les acteurs parlent lentement, se déplacement lentement. Tout est lent et couvert d’ennui. Je crois que ça faisait longtemps que je n’avais pas autant souhaité la fin d’un spectacle. Quel gâchis…

Le mot d’ordre de la soirée sera donc : ennui, ennui, ennui. pouce-en-bas

ivanov_depagne-8

Je suis juif

l'être ou pasCritique de L’être ou pas, de Jean-Claude Grumberg, vu le 24 février 2015 au Théâtre Antoine
Avec Pierre Arditi et Daniel Russo, dans une mise en scène de Charles Tordjman

Les temps sont durs. Après les récents événements tragiques qui ont meurtri non seulement la France, mais une grande partie du monde, il est nécessaire de comprendre pourquoi, et comment on a pu en arriver là. Face à de telles questions, un moyen – je dirai : évident – s’impose : l’Art. Quelle meilleure méthode qu’une approche frontale pour toucher le coeur du problème ? Confrontés à la situation, les questions trouvent des réponses, ou tout du moins s’imposent comme essentielles dans notre esprit. C’est probablement le défi que s’est lancé Jean-Claude Grumberg en écrivant L’être ou pas, pièce portant sur la question juiveA travers de simples dialogues entre un juif et un non-juif, il tente de soulever des questions de bases qu’on peut avoir tendance à oublier ; ces mêmes questions qui ont fait dire à Raymond Barre ces propos choquants et probablement involontaires, au sujet de l’attentat de Copernic : « Cet attentat odieux voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic ». La question du soir est donc : qu’est-ce qu’être juif ?

Nos deux personnages sont deux voisins : l’un est juif, c’est Pierre Arditi, tandis que l’autre, incarné par Daniel Russo, ne l’est pas. Par une recherche internet, il apprend que son voisin est juif, et incapable de répondre à sa femme lorsqu’elle lui demande ce que cela signifie réellement, il se décide de poser directement la question au concerné. Les recherches de sa femme vont continuer, et permettre d’aborder des points fondamentaux telles que le conflit israélo-palestinien, l’antisémitisme, la pratique de la religion, la croyance ou non en Dieu.

Le procédé fonctionne plutôt bien : le personnage de Daniel Russo ne connaît pas grand-chose à la question juive et pose donc des questions de base, sans être avide de trop de connaissance de manière à ne pas perdre un spectateur qui s’y connaîtrait peu. Daniel Russo, sans incarner un benêt, traduit cependant bien la part d’ignorance de son personnage, désireux d’en savoir plus sur ce problème mais essayant également de placer ses quelques connaissances sur le sujet : il permet ainsi aux nombreux clichés de prendre place sur scène, et tend la perche à son partenaire qui peut donc y répondre. Je pourrais dire que Pierre Arditi « fait du Arditi » car c’est le cas ; certes, il est le personnage que je connais, pour n’avoir vu presque que lui dans plusieurs pièces de théâtre. Mais cela signifie aussi qu’il est un personnage attachant, drôle, et réussi. Certes, on les connaît, ses répétitions interrogatives sur des phrases choquantes, qui commencent pas un « mais… mais… » bafouillant ; mais elles nous font toujours rire. Mention spéciale à la jolie prouesse du duo qui, ce soir-là, alors qu’un spectateur mécontent sort de la salle en disant bien trop fort qu’il n’entend rien, et que les deux acteurs ne jouent que pour eux (ce qui est, je vous rassure, totalement faux), dérangeant toute la salle et surtout le plateau, parvient à reprendre la scène non sans une tournure comique improvisée.

Les deux acteurs endossent donc leurs rôles avec talent. La question est abordée sous plusieurs angles et chacun en prend pour son grade, croyants comme non croyants. Les clichés lancés par l’un sont un bon tremplin pour permettre à l’autre d’y mettre un terme, de s’en moquer, en tout cas de les décliner. Cependant, j’aurais aimé que le problème soit plus poussé. En effet, sur 1 heure de spectacle, on doit bien perdre 20 minutes en conversations qui n’ont rien à voir : politesses de voisin, préparation d’un apéro qui ne verra jamais le jour… qui finalement se révèlent plutôt inutiles. Je n’aurais pas dis non à des dialogues plus longs, plus creusés : on reste sur sa faim, car même si on comprend pourquoi le personnage qu’incarne Arditi, juif par sa naissance, ne croit pas (ou plus) en Dieu, l’explication ne fait l’objet que d’une phrase, d’un seul argument, là où les détails des recherches internet de Madame durent plus de cinq minutes… Les questions abordées sont intéressantes, alors pourquoi ne pas les poursuivre plus ? Peut-être par peur d’ennuyer les spectateurs, qui pourtant ne demandent qu’un propos plus long, plus pensé, plus pensant.

Peut-on rire de tout ? Ce soir là, ça semble le cas. Si ce n’est pas la pièce la plus philosophique que j’ai pu voir, elle permet tout de même de soulever quelques sujets sensibles, toujours avec le sourire, grâce à deux acteurs maîtres de leur art. ♥ ♥ 

image002

De grands acteurs pour des gens de peu

aFFICHE_2-DES_GENS_BIEN

Critique des Gens Bien de David Lindsay-Abaire, vu le 17 février 2014 au Théâtre Hebertot
Avec Miou-miou, Patrick Catalifo, Brigitte Catillon, Isabelle de Botton, Aïssa Maïga, et Julien Personnaz, dans une mise en scène de Anne Bourgeois

Un coup. Un choc. Ce spectacle fait mal au moral et au coeur. Aux miens, en tout cas. Peut-être parce que l’époque et mon état d’esprit s’y prêtent : le doute, la peur, les regrets, l’incertitude. Pas ceux d’une femme pauvre des bas quartiers de Boston, mais ceux que l’on rencontre tous, un jour, soudainement. Ils arrivent, ils sont là, ils prennent place, et même lorsqu’on les croit vaincus, un spectacle comme celui-ci les fait revenir de plein fouet. Joli travail, pour un texte qui ne paie pas de mine.

On comprend dès le début de la pièce que c’est mal parti : Margareth, incarnée par Miou-Miou, tente bien d’échapper à la conversation avec son supérieur par tous les moyens ; elle lui coupe la parole, tente de le faire rire, reste évasive sur les raisons de leur discussion. Mais il parvient à s’imposer et le verdict tombe : Margareth est licenciée. Comment réussir à payer le loyer qui arrive si vite ? Comment réussir à vivre et à faire vivre sa fille, handicapée ? Où retrouver un travail par les temps qui courent, et à son âge ? Le cas de Margareth semble désespéré. Et c’est grâce à de telles conditions, extrêmes, qu’on peut découvrir le vrai visage de son entourage : que vaut l’amitié qu’on croyait solide, face à l’égoïsme et à la peur ? Est-ce que la bonté pure et simple existe-t-elle réellement ? Peut-on penser à l’autre avant de penser à soi ? Margareth, qui touche le fond, tente tant bien que mal de s’en sortir : elle pense à un ancien ami, Mike, qui vient du même cadre qu’elle et qui a réussi. Si lui ne peut pas l’aider, peut-être qu’elle peut lui faire comprendre la misère dans laquelle elle est en brisant sa vie…

Je ne crois pas avoir déjà vu une pièce américaine contemporaine qui ne fonctionnait pas sous forme de tableau. Ou plus généralement c’est vers cette forme que tendent la plupart des pièces modernes, toute nationalité confondue. Je trouve ça dommage qu’on ne soit plus capable d’écrire une histoire d’un seul trait. Ici, les tableaux sont nécessaires aux changements de décor. Cependant, comme toujours, ils brisent quelque peu le rythme qui s’installe. Ajoutons à cela quelques longueurs dans le texte, et j’aurais pu passer une mauvaise soirée. Cependant, il n’en est rien. La trame dramatique est là, et par dessus tout, l’incarnation semble ici une évidence. On a plus l’impression que jamais que les acteurs se battent pour la cause de leurs personnages, qu’ils défendent becs et ongles. Impressionnant.

Miou-Miou compose un personnage complexe et déchirant. Encore une fois, je ne pense pas que le texte soit pour grand chose dans mon ressenti : il y a des longueurs, et un manque d’originalité : on s’attend beaucoup à ce qu’il va se passer. Et pourtant, la tension dramatique est là. Dans son regard, on sent une femme perdue et perturbée : elle hésite entre poursuivre son chemin à la recherche d’un travail, ou continuer ce combat immoral qu’elle a entamé, et dans lequel apparaît une forme de rancoeur, de jalousie vis-à-vis de cet autre qui a réussi. Sentiments inexplicables puisque soudain : jusqu’alors, rien ne dit que Margareth avait pensé à cet homme. Mais on sent qu’une force, inexplicable, la pousse à s’entêter dans cette voie, si bien qu’elle réussit sa tâche mais qu’elle se perd dans ce jeu malsain. Le désarroi, la honte, l’introspection, sont autant de sentiments que l’on peut lire à travers le personnage de Margareth. Touchante dans sa détresse et sa confusion, détestable dans ses actes, elle soulève un problème épineux : peut-on en vouloir à cette femme, à qui la vie a tout pris, et qui tente simplement de se battre contre son sort ? Miou-Miou défend ardemment son personnage, si bien que je n’ai toujours pas la réponse à cette question. Bravo.

Personnage central, elle laisse cependant briller certains de ses camarades sans complexe ; à commencer par Patrick Catalifo, ce fameux « ancien » que Margaret cherche à contacter, et qui se voudrait blanc comme neige, lui qui a été souvent noir dans son passé… Cherche-t-il à cacher ce qu’il a été, ou juste à l’embellir aux yeux de sa femme ? Est-ce vraiment par pitié qu’il accepte de recevoir Margareth ? Est-il vraiment quelqu’un de bien, comme il se plaît à la dire ? Encore un personnage complexe, par ses actes qui semblent plein d’empathie, mais qui pourraient simplement cacher des regrets amers et difficilement avouables. On lit la peur dans ses yeux, même lorsqu’il tente de rester calme. Il n’est pas serein, le Mike. Et décidément, il semble aussi noir que blanc. Une jolie composition. Le reste de la distribution suit ce niveau : Aïssa Maïga est une femme empreinte des moeurs de sa classe sociale, mais qui sait agir en conséquence en présence de qui ne les suit pas. Réfléchie et déterminée, elle est peut-être celle dont on peut le plus dire : « c’est une belle personne ». Brigitte Catillon a assurément la gueule de l’emploi de son personnage : ses remarques acerbes sont toujours placées avec un rythme parfait et son air blasé s’accorde tout à fait avec son personnage que la vie semble avoir usé. Je pense enfin à Isabelle de Botton, dont je n’ai rien à redire du jeu, mais dont le personnage m’a tellement énervée par son égoïsme que j’ai d’abord cru que je n’avais pas aimé son interprétation. Pour confondre pareillement personnage et acteur, c’est une belle maîtrise de son art : bravo, donc !

A travers des personnages simples et presque banals, des questions fondamentales sont soulevées, si bien que nous, spectateurs, nous retrouvons mal à l’aise face à la multitude de choix possibles. On n’en ressort pas indemne. ♥ ♥ ♥ 

1711907-mioumiou-aissa-maiga-et-patrick-950x0-1

Diabovillus Maximus

AFF-THE-SERVANT1-201x300

Critique de The Servant, de Robin Maugham, vu le 14 février 2015 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Maxime d’Aboville, Roxane Bret, Xavier Lafitte, Adrien Melin, et Alexie Ribes, dans une mise en scène de Thierry-Harcourt

Décidément, le théâtre de Poche-Montparnasse est un théâtre où je ne vais pas assez souvent : ils ont chaque année une excellente programmation et je ne m’y rends qu’une ou deux fois par saison. C’est d’ailleurs au théâtre Montparnasse que se trouve la meilleure ouvreuse de tout Paris, en tout cas la meilleure que j’ai jamais vu. Enfin une annonce convaincue et convaincante anti portable, et un sourire sincère et agréable. C’est un théâtre qui gagne à être connu, et The Servant en est un parfait exemple.

Voici un huis-clos comme je les aime : la pièce se passe à Londres, où Tony vient d’emménager. Il y retrouve sa petite amie qui l’y attendait, ainsi qu’un ami de longue date, qui lui trouve un logement ainsi qu’un domestique, Barrett. Ce dernier se présente chez Tony et commence à y travailler : il est étrange, mais il fait un travail impeccable et Tony n’a rien à lui reprocher, il l’engage donc réellement et Barrett commence petit à petit à s’installer, et à prendre ses aises dans cette maison qu’il doit servir. Il devient si familier que son rôle dans cette maison serait à redéfinir : il est certain qu’il n’est plus un simple domestique. Un jeu pervers s’installe alors entre Tony et son domestique ; un jeu de rôle étrange et qui pourrait les entraîner très loin…

J’adore lorsque le théâtre représente les liens malsains qui peuvent s’établir entre les êtres. J’aime encore plus lorsqu’il pousse le vice jusqu’au bout ; et c’est ce que je reprocherai à cette pièce : d’avoir peur d’y aller carrément. Certes, l’ambiance est tendue grâce à l’ambiguité et aux non-dits qui pèsent sur les conversations. Mais même ce qu’on ne dit pas peut être poussé au plus haut. Et c’est dommage de ne pas mettre le spectateur encore plus mal à l’aise qu’il ne l’est déjà.

Je pense par exemple au jeu de Maxime d’Aboville. Il est un excellent servant, sombre et angoissant. Son visage toujours trop neutre rend le personnage encore plus étrange. Dans ses accès de colère, il devient encore plus inquiétant. Et pourtant, le personnage manque d’un petit quelque chose qui nous le rendrait effrayant, qui ferait qu’à chacune de ses apparitions, on craigne quelque chose, un peu comme le sentiment qu’on pourrait l’avoir devant un film d’horreur. Une tension supplémentaire ne serait pas de trop, au contraire. Cependant, il faut reconnaître qu’il fait un superbe travail, tout comme ses camarades.

Xavier Lafitte est un Tony extrêmement séduisant, mais qui perd en charme au fil de la pièce. Sa transformation est impressionnante : ses traits se creusent, ses yeux perdent leur pétillant, leur vie. A la fin de la pièce, il oscille entre le robot et le fantôme. Un acteur brillant. Je connais déjà le talent d’Adrien Melin, et c’est d’ailleurs pour l’admirer une nouvelle fois que je suis allée voir ce spectacle, dans lequel il interprète le meilleur ami de Tony. Raisonnable et intelligent, il tout d’abord est l’épaule de son ami, avant de l’abandonner à son sort. Enfin, si Roxane Bret campe plusieurs compagnes de Barrett avec vivacité et mordant, j’avoue avoir trouvé le jeu d’Alexie Ribes, l’amie de Tony, bien trop fade. Elle est juste, mais elle ne donne qu’un trait à son personnage, qui ne change ni d’intonation, ni d’expression, entre le début et la fin de la pièce. Le seul point faible de la distribution.

Thierry Harcourt signe une mise en scène intelligente d’un texte que j’aurais aimé plus malsain encore. Cela vaut quand même le détour. ♥ ♥ 

THE-SERVANT-SLIDE2-PAGE-1

THE-SERVANT-SLIDE4-PAGE

Voyage en Haute-Excentricité

voyages-avec-ma-tante-big

Critique de Voyages avec ma tante de Graham Greene, vu le 7 février 2015 à la Pépinière
Avec Claude Aufaure, Jean-Paul Bordes, Dominique Daguier, et Pierre-Alain Leleu, dans une mise en scène de Nicolas Briançon

Je les connaissais tous, les acteurs de ce spectacle. Chacun découvert dans des spectacles différents, j’étais ravie à l’annonce de la réunion de ces comédiens que j’admire beaucoup. En tête, Claude Aufaure, découvert dans un rôle travesti de L’importance d’être sérieux, et Jean-Paul Bordes, le merveilleux Poète-Chéri d’une Colombe inoubliable. Les deux acteurs qui les rejoignent, Pierre-Alain Leleu et Dominique Daguier, sont des habitués du travail avec Nicolas Briançon, que je suis depuis quelques années déjà. Ce metteur en scène de talent signe une très belle adaptation des Voyages avec ma tante, en offrant au public 1h30 de grand show, à la limite de l’absurde, délirant et festif. De quoi passer une superbe soirée.

A la mort de sa mère, Henry Pulling redécouvre sa tante Augusta, qu’il n’avait rencontrée que rarement, venue spécialement pour le retrouver à l’enterrement. Lui, habitué à une vie paisible, qui lui offre la possibilité d’un mariage tranquille lui permettant de vivre en bonne compagnie près de ses dahlias jusqu’à la fin de ses jours, va se retrouver confronté à cette vieille excentrique excitée totalement farfelue et si attachante qu’est sa tante Augusta. Embarqué avec elle dans chacun de ses voyages, il va découvrir un mode de vie jusqu’alors inconnu, rythmé par des rencontres saugrenues et des découvertes fantastiques. Et le spectacle est à la hauteur de ses voyages : simplement renversant.

Aucun doute possible : ils sont doués, ces quatre comédiens ; car ils sont seulement quatre pour endosser plus de vingt rôles : hommes, femmes, animaux, rien ne leur fait peur ! Même l’incarnation d’un même personnage par plusieurs comédiens dans une seule et même scène se fait aisément : bien que foisonnant de personnages, aucun problème de compréhension ne se pose. Et quelles incarnations ! Claude Aufaure est absolument divine en tante Augusta ; il compose à merveille ce personnage débordant d’énergie et de joie de vivre, et plus que tout désirant partager ce mode de vie délirant pour qui est prêt à la suivre. Je retiens tout particulièrement quelques moments de grâce, comme ce moment hors du temps lorsqu’elle se souvient de ses années folles… Magique. Jean-Paul Bordes suit de près cette excellence : il se voit souvent attribuer le rôle de Henry et parvient à faire de son désarroi face à toutes les fantaisies auxquelles il est confronté de véritables moments comiques ; mais on le retrouve également puissant dans les quelques moments d’émotion du spectacle. Il forme avec Claude Aufaure un duo qui fonctionne à merveille. Dominique Daguier, qui prend souvent le visage de Zachary, le compagnon noir de la tante Augusta, parvient à soulever la salle de ses simagrées parfaitement maîtrisées. Pierre-Alain Leleu, enfin, se voit confier de nombreux rôles animalesques, et pour cause : le contrôle total de son corps et de ses mimiques lui permet des transformations réussies et hilarantes, passant du chien au perroquet sans difficulté.

Que c’est bon ! Voilà un spectacle comme je n’en avais pas vu depuis longtemps : léger dans le propos, certes, mais puissant dans le ressenti final ; la magie du théâtre est là, et l’énergie des comédiens qui semble infinie se transmet à nous, spectateurs, si bien qu’on en ressort frais et revigorés. Ce sentiment d’excitation, cette puissante envie de vivre au sortir du spectacle, je la dois aussi à Nicolas Briançon pour cette mise en scène dynamique et intelligente. Ce n’est pas la première fois qu’une telle sensation m’emporte après un de ses spectacles, et c’est un réel bonheur que de le retrouver en tant que metteur en scène. Merci pour ces belles soirées qui nous emmènent vraiment loin, et bravo !

Éclatant comme du diamant, pétillant comme du champagne ; un spectacle à consommer sans modération. ♥ ♥ ♥ 

voyages-avec-ma-tante-d-apres-graham-greene-la-pepiniere-theatre-paris-ier_5208035

Anna Christie, un texte dans le brouillard

annachristie Critique de Anna Christie, vu le 31 janvier 2015 au Théâtre de l’Atelier Avec Mélanie Thierry, Féodor Atkine, Stanley Weber, et Charlotte Maury-Sentier, dans une mise en scène de Jean-Louis Martinelli

Il fait sombre sur la scène du théâtre de l’Atelier. Un brouillard marin semble s’y être installé et ne pas vouloir se dissiper. On se sent transporté dans un port loin d’ici, là où le jour n’arrive pas à émerger tant les ténèbres envahissent le plateau. Mais quelque chose manque pour que le voyage soit complet : une histoire qui nous prend aux tripes. L’histoire d’Anna Christie ne m’a pas vraiment parlé ; trop désuète, je ne comprends pas comment elle peut encore toucher aujourd’hui.

Anna Christie a toujours vécu loin de son père. Si bien que lorsqu’elle décide de retourner auprès de lui, il lui apparaît presque comme un étranger. Leurs conversations sont gênées, un peu gênantes, mais pourtant pleines de bons sentiments. On les voit se chercher, mais ils ne se trouvent pas. Peut-être ont-ils vécu trop longtemps loin l’un de l’autre. Il lui fait découvrir la mer, cette vieille salope, dont elle tombe amoureuse. Elle aime son brouillard, son mystère, son immensité. Un soir, ils repêchent un homme qui avait fait naufrage : c’est un véritable marin, dans toute sa simplicité et sa brutalité. Il est direct avec Anna et lui proposera même de l’épouser ; mais les secrets qu’elle cache risquent de le faire changer d’avis bien assez tôt…

C’est donc plutôt une jolie histoire, portée par d’excellents comédiens. A commencer par Mélanie Thierry, que je ne connaissais que par le cinéma, et qui compose une Anna Christie franche et légèrement amère, mais dont le caractère bien trempé semble finalement cacher un grand coeur. L’homme dont elle tombe amoureuse, le marin sauvé par son père, est incarné par Stanley Weber : grand et plutôt costaud, il est un marin simple d’esprit et dont on devine qu’il se contente du côté matérialiste de la vie. Les deux acteurs forment un couple assez improbable, lui, grande créature qui pourrait la briser entre ses doigts vu la fragilité apparente de sa partenaire ; ce duo fonctionne très bien et on sent un réel plaisir de jouer ensemble. Mention spéciale à Feodor Atkine, qui incarne le père d’Anna : son entrée en vieux loup de mer ivre et remarquable de réalisme et de précision, et il compose un personnage bourru et attachant, décrivant souvent la vie de marin comme une abomination dont les « la mer, cette vieille salope » constituent le refrain. La voix de l’acteur, profonde et marquante, est un atout de plus qui lui permet de passer aisément du registre comique à l’émotion.

Rien que dans la description que j’ai pu faire des personnages, aussi bien joués soient-ils par les acteurs, on sent le trop plein de clichés de la pièce. Cette prostituée au grand coeur et ce marin simple et brutal qui vont finalement former un joli couple, c’est vu et revu. Mais là n’est pas le seul bémol que je place sur la pièce. Je pense que mer et théâtre ne peuvent pas vivre ensemble, sur une même scène. Lieux de liberté totale et d’abandon, l’un représente l’immensité lorsque l’autre n’a qu’un cadre restreint à offrir. Impossible de rendre le calme mystérieux de la mer, l’impression de solitude et de rien devant l’infini qu’elle représente, sur une simple scène de théâtre. Impossible donc de comprendre réellement les personnages lorsqu’ils l’évoquent, et passent des minutes entières à la contempler avec admiration.

Encore un texte choisi par une actrice qui aura vu un rôle pour sa personne, et non une pièce dans son ensemble. Dommage. ♥ 

ANNA CHRISTIE (Jean Louis MARTINELLI) 2015