Un spectacle à la coule

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Critique de Irma la douce, d’Alexandre Breffort, vue le 25 septembre 2015 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Lorant Deutsch, Marie-Julie Baup, Nicole Croisille, Andy Cocq, Olivier Claverie, Fabrice de la Villehervé, Jacques Fontanel, Valentin Fruitier,Laurent Paolini, Claire Perot, Bryan Polach, Pierre Reggiani, Loris Verrecchia,Philippe Vieux.

Qui lit régulièrement mon site ne peut manquer mon engouement certain pour les spectacles de Nicolas Briançon. Rarement décevants, ils sont toujours synonymes d’une soirée électrique, brillante, mémorable. Ce metteur en scène a le don de nous en mettre plein les yeux avec doigté ; il y a toujours quelque chose d’un peu clinquant, des dorures, des musiques, des costumes colorés, mais avouons-le : on l’aime pour ça ! En montant Irma la Douce, il signe à nouveau une belle soirée haute en couleurs, menée par une Nicole Croisille au sommet.

Irma la douce, c’est avant tout une histoire rocambolesque, qui n’en finit pas de rebondissements invraisemblables. Irma, c’est une prostituée qui tombe amoureuse de Nestor, titi parisien qu’elle croise souvent au bar des inquiets. Mais ils vivent dans un amour loin d’être parfait : en effet, Nestor est jaloux des hommes qu’Irma rencontre chaque jour. Ils en viennent à la conclusion qu’il ne faudrait qu’un seul contributeur pour atténuer la jalousie de Nestor. Pour pallier ce sentiment, il se transforme en Oscar, et rend visite à Irma durant ses heures de travail. Déguisé, elle ne le reconnaît pas, et il peut lui annoncer qu’il reviendra tous les jours pour lui donner 10 000 euros. Bien sûr, ce sont toujours les mêmes billets, mais elle ne s’en rend pas compte, et retourne tout heureuse l’annoncer à Nestor. Après quelques temps de ce tour, Nestor se lasse et met fin à sa double vie. Accusé injustement de sa mort, il est envoyé au bagne. S’ensuivent de nombreuses péripéties jusqu’aux retrouvailles finales entre Nestor et Irma, qui marquent également la naissance de leurs enfants.

Nicolas Briançon a le don pour monter ce genre de pièce un peu folle. Je me souviens encore de l’excellent voyage avec ma tante, ou la folie était également de mise. On se retrouve presque dans le même contexte ici, si ce n’est que le spectacle se compose de bien plus de comédiens, accompagnés par de véritables musiciens sur scène. Assurément, ces derniers confèrent un réel plus au spectacle : la musique live est toujours bienvenue au théâtre ! En effet, même si le livret est un peu faible parfois, les intermèdes musicaux permettent d’oublier cette faiblesse et de redémarrer sur de meilleures bases. Les airs toujours entraînants sont chantés avec brio par les différents comédiens, qui ont plus d’une corde à leur arc, et ajoutent à leurs parties chantées ce que certains chanteurs de profession ne possèdent pas : une âme, un geste, une intention.

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Nicole Croisille est tout simplement éblouissante. Ne connaissant que la chanteuse, j’avais peur qu’elle soit plus un nom pour attirer qu’une réelle actrice. Mais je ne connaissais pas l’artiste entière, cette comédienne de talent qui incarne à la perfection la gérante du bar, la Maman de toute la troupe. Dès qu’elle entre sur scène, on ne voit plus qu’elle ; et même lorsqu’elle est entourée d’autres comédiens et que tous chantent ou dansent en cœur, impossible de détacher ses yeux de la doyenne de la troupe. Une telle prestation ne peut qu’être saluée bien bas, et rien que pour Nicole Croisille, je vous crie : allez-y !

Lorànt Deutsch et Marie-Julie Baup, dont la complicité se ressent sur scène, forment un très beau duo. Lui, que je suis rarement la première à encenser, campe un Nestor dont je n’ai rien à redire, et que j’applaudirai plutôt deux fois qu’une. Perdant quelques habitudes de cabotinerie, il réussit à me toucher, particulièrement dans les parties chantées. Quant à sa femme, elle est une Irma douce et touchante, peut-être un peu pudique pour une prostituée : plus de sensualité, voire un côté un peu plus racoleur, permettraient de parfaire son Irma.

On ne peut que saluer les performances du reste de la troupe, et souligner le sous-emploi de l’excellente Claire Perot. Ses rares apparitions sur le devant de la scène ne font que mettre en valeur son talent, sa composition parfaite. Heureusement, j’ai lu sur le programme qu’elle remplacerait Nicole Croisille dans son rôle de Maman de temps en temps, ce qui est rassurant pour une comédienne de cet acabit. Un autre sous-emploi est étonnant, celui d’Andy Cocq. Présenté comme une vraie star dans la bande-annonce, on le voit finalement assez peu dans le spectacle et il n’a qu’une grande scène, pourtant très professionnelle. Étrange.

Nicolas Briançon nous entraîne une nouvelle fois dans son monde : lumineux, enthousiaste, enchanté. Comme nous, au sortir de la pièce. ♥  

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Démons à petit feu

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Critique de Démons de Lars Norén, vu le 19 septembre 2015 au Théâtre du Rond-Point
Avec Anaïs Demoustier, Romain Duris, Marina Foïs et Gaspard Ulliel, dans une mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo

La distribution est impressionnante : Marcial Di Fonzo Bo a réuni de grands acteurs. On connaît le travail commun de Romain Duris et Anaïs Demoustier, notamment dans Une nouvelle amie de Ozon. Gaspard Ulliel, qui intervient rarement au théâtre, avait fait une apparition remarquée aux côtés de Michel Fau dans Que faire de Mr Sloan ? On ne présente plus Marina Foïs, toujours impeccable dans ses rôles au cinéma, qu’elle soit dirigée par Maïwenn ou par Christophe Honoré. Tous ces acteurs de talent réunis sur une même scène, cela ne pouvait que faire des étincelles. Certes, quelques flammèches apparaissent, mais j’aurais apprécié un feu encore plus fourni, une véritable explosion.

La situation rapelle Le Dieu du carnage de Yasmina Reza : deux couples se retrouvent un soir autour d’un verre. L’un d’eux, formé de Frank et Katarina, est en position dominante : ils sont clairement les démons de la pièce. Leur relation, étrange, malsaine, oscillant entre violence et tendresse soudaine, va petit à petit détruire la relation de leurs voisins, Jenna et Tomas, simplement venus passer un moment entre voisins. Une certaine forme de pudeur ressort de leur couple, leurs liens sont clairement moins enragés, plus calme ; ils laisse une sorte de distance entre eux qui n’existe pas entre Frank et Katarina, comme une sorte de gêne.

J’adore ce genre de pièce. Voir les relations poisons qui atteignent des êtres candides, voir l’effet qu’elles peuvent avoir sur eux et l’évolution de leur caractère en conséquence est quelque chose de très intéressant au théâtre. Cela peut être prenant, tendu, inquiétant, et on prend forcément parti pour l’un ou l’autre des personnages, espérant sans cesse qu’il prenne la bonne décision, qu’il agisse de la bonne manière. Un tel thème se doit d’être absolument poignant, absorbant. Si les personnages sont effectivement des démons, chacune de leurs actions devrait nous indigner, nous soulever du plus profond de nous-même. Tel n’est pas le cas ici. Il manque quelque chose, une tension, une atmosphère qui aurait quelque chose d’envoutant.

A qui la faute ? Au texte tout d’abord, qui ne va probablement pas au bout des choses. Lorsqu’on veut faire dans le trash, on y va carrément, car s’arrêter dans ce chemin là ne peut qu’être frustrant. Mais faute également à la mise en scène, qui s’arrête gentiment derrière le texte, là où on aurait pu lui demander de le surpasser en cruauté. Face à un texte qui n’en dit pas assez, j’aurais apprécié que la mise en scène en fasse presque trop, histoire de nous retourner carrément l’estomac. Mais elle « n’envoie » pas assez, et produit moins d’effet qu’attendu. A titre d’exemple, cette scène où Franck déverse les cendres de sa mère sur Katarina aurait dû me tordre le coeur. Or le sentiment d’horreur que j’ai ressenti était uniquement dans ma raison, et non dans mes sens. Pourtant, les acteurs concernés sont auteurs d’interprétations impressionnantes, Marina Foïs en tête. Tour à tour victime et dominatrice, elle forme avec Romain Duris un duo poignant. Lui, de sa démarche droite et précise, prend des allures effrayantes et son regard noir m’a fait baisser plus d’une fois la tête. Je ne peux parler du deuxième duo avec le même enthousiasme. Si Anaïs Demoustier prend les traits de son personnage sur scène, gênée, la voix faible, mal posée, et légèrement niaise, c’est d’après moi plus dû à son manque d’expérience qu’à une réelle composition de sa part. Mais le doute subsiste. En revanche, j’accuse clairement le manque d’expérience de son partenaire, Gaspard Ulliel, qui a raison de son jeu : il se tient mal sur scène, n’articule pas assez, et ne porte pas la voix, si bien qu’on perd des bouts de sa partition. Enfin, il est celui qui donne le moins de contenance à son personnage, qui semble perdu sur scène, et dont les sautes d’humeur sont bien trop brutales pour être crédibles.

C’est dommage : un tel sujet et de tels acteurs auraient pu donner lieu à un grand spectacle. Mais je reste sur ma faim♥ 

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Un grain de faux-Lear

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Critique du Roi Lear, de William Shakespeare, vu le 18 septembre 2015 au Théâtre de la Madeleine
Avec Michel Aumont, Marianne Basler, Bruno Abraham-Kremer, Agathe Bonitzer, Anne Bouvier, Olivier Breitman, Frédéric Chevaux, Denis D’Arcangelo, Arnaud Denis, Jean-Paul Farré, Nicolas Gaspar, Éric Guého, Martin Guillaud, José-Antonio Pereira, Éric Verdin, dans une mise en scène de Jean-Luc Revol

Shakespeare a été arrangé à de nombreuses sauces ces dernières années : on se souvient notamment du massacre d’Hamlet à la Comédie-Française il y a 2 ans, ou du grand Macbeth de Mnouchkine la saison dernière. Mais comment ne pas se laisser aller à la comparaison avec le Roi Lear de Schiaretti, présenté au Théâtre de la Ville en juin dernier ? Impossible de ne pas confronter les deux mises en scène. D’un côté, un roi déchiré et déchirant ; de l’autre, une folie qui a du mal à nous atteindre. Contrairement à Schiaretti, qui avait tenté d’approcher Shakespeare au plus près, au risque de laisser quelques spectateurs de côté au cours de son spectacle, Revol tente d’embarquer le plus de monde possible dans le sien, quitte à délaisser parfois Shakespeare. Une négligence qui coûte tout de même un peu au spectacle, qui reste en surface lors des scènes plus poignantes.

Lear est déjà vieux au début de la pièce, lorsqu’il partage son royaume entre ses trois filles. Trois ? Non, seulement deux puisque de Goneril, Régane et Cordélia, seules les deux premières sauront parler à leur père de façon à le convaincre de leur léguer une part de leur terre. Cordélia, qui avoue ne l’aimer que comme un père, ne saura pas s’attirer ses faveurs. Rejetée par Lear, elle ne réapparaîtra pas avant la fin de la pièce, lorsque le vrai visage de ses soeurs sera révélé au grand jour. En attendant, le vieux Lear, dépassé par les événements, sombre dans une forme de délire, surveillé de près par son fidèle Kent ainsi que son bouffon. Parallèlement à cette première intrigue, d’autres problèmes de filiation ont lieu : le duc de Gloucester a deux fils ; un légitime, Edgar, et un batard, Edmond. Ce dernier, qui convoite l’héritage auquel son statut ne donne pas droit, complote contre son père et son frère, amenant Gloucester à désavouer son propre fils. Edgar, poursuivi sans comprendre réellement la situation, s’enfuit et se fait passer pour un mendiant. Mais comme on est au théâtre, la vérité finit par éclater : Lear se rend compte que seule Cordélia était honnête en lui déclarant son amour, et Gloucester retrouve en Edgar le fils honnête qu’il aimait. Mais fatigués de tant d’émotions, les deux vieux hommes s’éteignent finalement, le coeur brisé.

Difficile de résumer Shakespeare ; mais dans cette tentative, on comprend, à travers les différents retournements de situation, que l’émotion doit être au rendez-vous de ce spectacle. On doit sentir l’amour qui lie Cordélia à son père, Gloucester à ses fils, Kent à Lear. On doit sentir la folie entrer progressivement en Lear, le posséder, et le conduire à sa perte. L’inquiétude, la tension, le déchirement, sont autant de sentiments qui doivent nous traverser durant le spectacle. Mais cet ébranlement intérieur n’est pas toujours au rendez-vous. En voulant rendre Le Roi Lear accessible au plus grand nombre, en transformant la pièce en une espèce de thriller, certains des aspects les plus profonds, les plus émouvants, se perdent. Par ailleurs, tenter de situer la pièce dans un milieu cinématographique, au milieu des années folles, représente pour moi une fausse idée. Rien dans le texte ne vient le justifier, et aucun des accessoires présents sur scène pour souligner cette situation n’est réellement utile. Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : dans cette ligne directrice de spectacle plus abordable, c’est un bon divertissement.

Il faut dire que les acteurs sont bien choisis. Michel Aumont campe un bon Roi Lear, qui trouve refuge et une certaine allégresse dans sa folie. Contrairement à Serge Merlin qui semblait de plus en plus écorché au fil de la pièce, Aumont ne semble pas réellement évoluer dans cette folie. Il y trouve douceur et calme, peut-être apaisement, et c’est ce qui nous laisse en surface : on ne rentre pas dans sa douleur. A ses côtés, Jean-Paul Farré, qui avoue vouloir incarner Lear un jour, est un Gloucester déchiré entre l’amour qu’il porte à ses fils et la triste réalité qu’Edmond lui insuffle. Il porte sur ses épaules la plus grande part des émotions transmises au spectateur durant le spectacle, et notamment par sa scène avec Edgar, touchant José-Antonio Pereira. Comment ne pas mentionner également Bruno Abraham-Kremer, Kent attentif et vigoureux, dont la tendresse pour Lear se lit dans ses moindres regards. Une mention également pour Arnaud Denis, qui, même en prenant pour personnage un mélange de tous les méchants qu’on a déjà pu le voir jouer, donne à Edmond une dose de machiavélisme bienvenue.

Certes, ce n’est pas un Shakespeare magistralement mis en scène. Malgré tout, le texte est là, on l’entend assez bien, et ce spectacle reste un bon divertissement. ♥ 

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Grégory Gadebois, joueur de l’année

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Critique de Victor, de Henri Bernstein, vu le 2 septembre 2015 au Théâtre Hebertot 
Avec Eric Cantona, Grégory Gadebois, Caroline Silhol, Marion Malendant, et Serge Biavan, dans une mise en scène de Rachida Brakni

Je le dis chaque fois que cela se produit : ressortir une pièce peu jouée comporte souvent des risques. Tenter de remettre au goût du jour un auteur oublié est, à mon sens, souvent synonyme d’échec. Mais il arrive parfois que cette tentative constitue une véritable réussite, comme le joli spectacle de Michel Fau l’an dernier. Mais c’est bien la première fois qu’un tel spectacle me laisse sans idée précise. Ici, on ne peut pas dire que ce spectacle soit un échec, car le texte, bien que parfois lourd et lent, possède un fil directeur intéressant et bien mené, notamment par un Grégory Gadebois au sommet, et une mise en scène plutôt rigoureuse.

Étonnante pièce, qui se joue en deux temps. Un premier temps dans lequel peut apparaître quelques longueurs, qui pose les bases de l’histoire, les amitiés, le passé des personnages. On se demande alors quel besoin de ressortir ce texte. Et soudain, la sauce prend. Lors de la première scène réunissant les trois personnage principaux, un déclic se fait. On se prend d’amitié pour les personnages, on suit leur évolution avec une attention nouvelle.

Et mon approbation n’était pas gagnée : en effet, dans un premier temps, j’ai eu beaucoup de mal avec le jeu de Caroline Silhol, et le duo curieux qu’elle formait avec Grégory Gadebois. Après quelques minutes, j’ai compris ce qui me gênait : les acteurs ne jouaient pas ensemble, et c’est si inhabituel que cela m’a tout d’abord dérangée. Mais peu à peu, je m’y suis habituée et ce duo grinçant a fini par me séduire. Dommage seulement que Caroline Silhol soit un peu âgée pour le rôle, et que cet aspect dissonant de leur duo empêche une réelle émanation de sensualité.

Plus de doute possible : Grégory Gadebois est un géant. Il devient vite difficile de détacher son regard de son jeu, au risque d’en rater les moindres détails. Sa scène un peu trop alcoolisée restera assurément dans les annales ; certes, j’ai déjà vu des scènes d’ivresse réussies, mais celle-ci dépassait toute concurrence. Enfin, je pense que tout le talent et la justesse de cet acteur peuvent se percevoir dans une scène, dans un mot : le dernier qu’il prononce durant cette pièce. J’en ai encore des frissons.

Enfin, et je pense qu’il sera la raison pour laquelle le spectacle attisera la curiosité des spectateurs, parlons d’Eric Cantona. Les bras ballants, la voix mal posée, l’accent marseillais qui choque au départ, on finit pourtant par s’habituer à ce jeu qui manque d’expérience, mais dont la naïveté, les faiblesses, l’attitude bourrue, collent finalement assez bien au personnage. Certes, Eric Cantona ne peut jouer que ce rôle là, mais dans ce gros bonhomme brusque aux airs mafieux, il s’en sort pas trop mal.

Rachida Brakni, réel metteur en scène ? J’en doutais tout d’abord, je suis plutôt convaincue à présent. Là où le texte a du mal à passer, elle compense par une mise en avant des acteurs, une belle utilisation de l’espace, et (heureusement !) jamais de lenteurs fabriquées. Mettre en scène son mari, Éric Cantona, n’était peut-être pas nécessaire ; mais on ne peut que remercier le choix de Grégory Gadebois : le revoir sur scène était un véritable délice.

Un spectacle étonnant, déroutant, et qui dérange, en ce sens qu’il laisse un peu le spectateur perplexe sur la réception du spectacle, du message, des émotions♥ 

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Avignon Off 2015

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Malheureusement prise cette année par mes oraux, je n’ai pas pu assister au Festival d’Avignon, comme c’est mon habitude. Cependant, une de mes proches qui a déjà écrit quelques articles sur ce site, notamment lors des périodes de Festival, et qui a eu la chance d’y assister cette année encore, m’a proposé d’écrire des cours avis sur les pièces vues. Pour maintenir la tradition, voici donc 4 critiques de pièces vues en Avignon cet été 2015.

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Nous n’irons pas ce soir au paradis, texte et interprétation Serge Maggiani, vu au Théâtre des Halles le 16 juillet 2015

Connaissant très mal Dante, j’ai décidé, pour ma culture, d’aller voir ce spectacle. Serge Maggiani présente certains épisodes de La divine comédie – on apprendra par lui que les connaisseurs disent seulement La Commedia.

La chaleur était écrasante sous ce chapiteau installé dans la cour du Théâtre des Halles, les gradins de bois inconfortables. Grand, souple, Serge Maggiani ne semblait pas affecté par la chaleur –quel exploit !-, sa voix est belle, il dit de nombreux passages en italien, et le rythme de cette langue semble s’insinuer dans son phrasé du français, qu’il accentue et dont il ouvre les voyelles d’une manière inhabituelle. Cela a un effet un peu hypnotique, qui, conjugué à la chaleur m’a parfois mise tout près de « décrocher ».On apprend pourtant bien des choses sur La Commedia, tant sur le rapport de Dante avec les papes que sur la signification secrète de l’épisode de Paolo et Francesca, ou sur l’incroyable construction numérique de l’ensemble.

Le fil directeur m’a semblé cependant manquer, et du coup l’on n’est sensible qu’à des « pics » de cette conférence, et une partie de l’information se perd. Mais peut-être Serge Maggiani a-t-il voulu, pour éviter tout didactisme, qu’on soit comme plongé dans la selva oscura, à l’instar de Dante lui-même… En fin de compte, les conditions n’étaient pas réunies pour que je profite à plein de ce moment, mais je salue la performance de l’acteur.

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Opus Cœur, d’Israël Horovitz, mise en scène de Caroline Darnay, avec Marcel Maréchal et Nahalie Newman, vu au Pandora le 17 juillet 2015

Cette pièce d’Israël Horovitz, fondée sur le face-à-face entre une jeune femme et un vieil homme a été déjà portée par des comédiens âgés, en pleine possession de leur art, comme Pierre Vaneck en France. Son fil directeur est assez convenu, reposant sur la rencontre de deux personnages qui n’ont rien en commun : un vieux professeur spécialiste de musicologie et une jeune veuve réduite à faire des ménages, rencontre qui s’avèrera ne rien devoir au hasard en fin de compte, par le biais de révélations progressives. Mais cette trame scénaristique doit toute son originalité au rôle qu’y joue la musique : c’est l’écoute d’une radio locale consacrée à la musique classique (splendide voix-off) qui marque l’écoulement du temps et aussi le conflit des générations, et c’est aussi la musique qui permettra de dénouer le conflit. Le texte est très habilement écrit, beau faire-valoir pour acteurs.

Et ici ils sont excellents : Marcel Maréchal, très grand comédien, à la voix exceptionnelle rend l’émotion présente, sans pathos, tout en donnant aux dialogues comiques toute leur portée : la scène de la fumigation est hilarante ! Sa partenaire, Nathalie Newman, est parfaite face à ce grand monsieur du théâtre : elle a beaucoup de force, et parvient à faire croire aux revirements (malgré tout un peu improbables) de sa relation avec son vieux professeur, qui aboutit à l’amitié et à l’entraide mutuelle.

On est donc sous le charme d’un théâtre un peu suranné, mais efficace, excellemment joué, dans une mise en scène réaliste et sans chichi. Le message humaniste nous met la larme à l’œil, sans que jamais les acteurs ne tirent trop sur la corde de l’émotion. C’est donc un excellent moment, dans une des salles les plus confortables du Off (le Pandora est un ancien cinéma, fauteuils profonds, excellente visibilité). Et, ce jour-là, l’auteur, M. Horovitz, était dans la salle !

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À mon âge, je me cache encore pour fumer, de Rayhana, mise en scène de Fabian Chappuis, avec Julie Kapour, Élisabeth Ventura, Taïdir Ouazine, Catherine Giron, Rébecca Finet, Myriam Loucif, Maria Laborit, Paula Brunet, Frédéric Meille, vu au Collège de La Salle le 17 juillet 2015

Cela fait plusieurs années, depuis sa création avec l’auteur elle-même, que cette pièce tourne ; j’aurais déjà pu la voir au Théâtre 13, ou au Off 2014. Son succès, semble-t-il, ne se dément pas, ce qui est déjà un indice de sa qualité.

En Algérie, sur le fond de la guerre civile des années 90, plusieurs femmes vont se retrouver dans un hammam, accueillies par deux masseuses, l’une âgée, mal mariée, revenue de tout, le verbe haut, l’autre plus jeune, aspirant au mariage et au prince charmant. Le contraste de ces deux personnages confère souvent au dialogue une dimension comique, alors que les autres personnages sont davantage des types sociaux (la belle-mère traditionnelle, la dévote intégriste, la divorcée libérée…). La pièce n’est pas seulement chorale, car elle repose sur une trame dramatique qui ne se fait jamais oublier : le sort d’une jeune fille enceinte hors-mariage, cachée dans le hammam et que son frère recherche pour la tuer, crée une attente et un suspense. Le texte mêle de manière très habile les portraits de femmes et ce fil dramatique, qui permet de limiter la pente militante de l’œuvre dans ce qu’elle pourrait avoir de trop didactique.

Car tout y passe ! –ce qui constitue la seule faiblesse du texte : par le biais des femmes qui se retrouvent au hammam, ce sont tous les aspects de la condition et de la sexualité féminine en pays musulman, tous les rapports à l’homme (y compris d’ailleurs l’amour conjugal heureux), toutes les manières de se révolter ou au contraire de se soumettre ou de composer qui sont présentées, d’où parfois l’impression de revue systématique, sans possibilité de développement. On sent dans cette œuvre un caractère d’urgence militante, qui est sa limite.

Mais ce défaut passe presque inaperçu grâce à l’incarnation, qui est la grande force du spectacle. Ici la représentation sublime le texte, tant les actrices sont engagées, tant elles jouent ensemble, renforçant ainsi la leçon de cette pièce, qui se veut optimiste en dépit de tout : celle de la solidarité féminine. Cette unité très perceptible est certainement due à l’effet de troupe (même si depuis 2009 il y a eu des changements dans la distribution), mais aussi à l’implication d’artistes femmes dans cette pièce de femmes. Le lieu unique du hammam, lieu interdit aux hommes qui restent à sa porte, mais havre fragile et menacé, est très habilement utilisé par la mise en scène, fluide, presque chorégraphique, donnant toute sa place aux corps féminins, aux rites de la toliette, mais sans jamais que l’esthétique l’emporte sur le propos.

Voilà donc une grande réussite : une création qui tient parfaitement la balance entre le sérieux du propos et l’agrément du spectacle. On comprend le succès de cette production : elle le mérite.

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Fille du paradis, adapté de Putain de Nelly Arcan, mise en scène Ahmed Madani, avec Véronique Sacri, vu au théâtre Girasole le 18 juillet 2015

J’ai choisi d’aller voir ce spectacle pour deux raisons : pour le metteur en scène dont j’avais adoré Illumination(s) au Off 2013 et parce que IoGazette, formidable quotidien qui accompagne pour la première fois le Festival, en donnait deux critiques assez divergentes, ce qui m’avait intriguée.

Il s’agit d’un montage de textes pris dans un récit autobiographique de la romancière québécoise Nelly Arcan (1973-2009), que j’ai découverte à cette occasion. La narratrice y raconte comment elle en est venue à se prostituer, et analyse de manière très dérangeante (sans cesser d’être poétique) le phénomène de la prostitution : celui-ci serait l’aboutissement de l’obéissance à l’injonction d’être belle et excitante qui concernerait toutes les femmes, incapables de vivre autrement que du désir de l’homme. Le parcours de vie de Nelly Arcan, tragique, est d’ailleurs celui d’une femme prise dans la contradiction insurmontable d’une aliénation à la fois consentie et dénoncée.

En fait, j’apprécie davantage ce spectacle a posteriori, après m’être informée sur Nelly Arcan, que je ne l’ai apprécié sur le coup. Peut-être manque-t-il quelque chose dans le montage effectué qui nous permettrait de mieux saisir cette contradiction tragique, et d’être plus ouvert à ce texte. Pour ma part, je ne me suis pas vraiment sentie concernée par les références à la psychanalyse, et l’aspect accusateur à l’endroit des femmes m’a agacée. Mais je conçois que la réaction de chaque spectateur à ce texte dérangeant puisse être très différente.

Ahmed Madani a choisi une scénographie très sobre, et une profération hiératique du texte, afin que nous soyons tout écoute. La comédienne ne joue absolument pas sur la beauté sensuelle qui est la sienne : au contraire, elle l’éteint, en arborant, dans la première partie du spectacle, un sourire lisse, quasi commercial –celui de Nelly Arcan lui-même à en croire les vidéos. Ensuite, du ton de la conversation on passe à une profération, beaucoup plus âpre, qui se fera dans le noir, d’où son visage émergera progressivement par un beau jeu de lumière.

Beaucoup est donc demandé à Véronique Sacri, dans ce monologue qui dure plus d’une heure, face public. Peut-être trop : il m’a semblé que l’énergie de l’actrice faiblissait par moment, qu’elle n’accompagnait pas assez rythmiquement le texte pour qu’il nous parvienne dans son intensité. Mais peut-être est-ce toujours le parti de sobriété imposé par le metteur en scène auquel elle obéit.

En fin de compte, ce spectacle m’aura permis de faire la connaissance d’une oeuvre qui n’est pas indifférente, et Ahmed Madani aura surtout été un passeur vers la lecture. J’attends avec impatience le spectacle prévu pour faire pendant à Illumination(s), qui portera sur les femmes des « cités », et qui éveillera certainement le souvenir de celui-ci.

Le spleen de Paris

lhs fb 3Critique des Heures souterraines, de Delphine de Vigan, vu le 22 mai 2015 au Théâtre de Paris Avec Anne Loiret et Thierry Frémont, dans une mise en scène d’Anne Kessler

Depuis les si géniales Cartes du Pouvoir présentées au Théâtre Hébertot en début de saison, je me suis promis de suivre certains acteurs : Raphaël Personnaz et Thierry Frémont. C’est la raison pour laquelle ce spectacle présenté au Théâtre de Paris m’a tapé dans l’oeil : il met en scène non seulement Thierry Frémont, mais également Anne Loiret, si marquante lors du festival NAVA il y a quelques années. Le tout dirigé par Anne Kessler, dont les mises en scène récentes ont toujours su me convaincre : le spectacle était prometteur, et s’est avéré à la hauteur de mes attentes.

Attention, voici un spectacle qui ne met pas particulièrement en joie. Le texte, toujours très réaliste, aborde la solitude qui peut parfois habiter certains êtres. Ici, Mathilde et Thibault vivent tous deux un passage difficile : elle subit un harcèlement de la part de son boss pendant que lui se remet difficilement de sa rupture avec Lila, son travail d’urgentiste n’aidant pas à l’établissement d’un nouveau mode de vie sain et agréable. Tous deux doivent malgré tout continuer à avancer. A vivre. Même s’ils n’ont plus goût à rien, ils doivent trouver la force de se lever le matin. Ils doivent continuer. Ce spectacle, c’est une bataille de tous les instants. Une bataille quotidienne, réaliste, intense.

Quelle atmosphère sombre et déprimante… et quelle incarnation ! Les deux acteurs sont renversants. Thierry Frémont semble littéralement déchiré de l’intérieur et chaque second apparaît sur son visage comme une épreuve extrêmement douloureuse. Le combat qu’il livre semble presque perdu et il ne paraît rattaché à la vie que par un fil beaucoup trop fin. Les mêmes sentiments de tristesse, de désarroi, se lisent chez sa partenaire, Anne Loiret. La fatigue compose le principal trait de son visage, auquel viennent parfois s’ajouter des signes de défaite, comme si elle était blasée de tant de haine injustifiée. Ce qui est particulièrement impressionnant, dans son jeu, c’est la manière dont elle dessine son supérieur, jusqu’à le rendre réel et effrayant à nos yeux, bien qu’il n’apparaisse jamais sur scène. On en vient à le craindre, à appréhender ses apparitions vocales. Une telle puissance d’évocation est surprenante, rare.

La réussite de cette pièce réside également dans la qualité de sa mise en scène. Le réalisme est maître mot de ce spectacle, qui pourrait si facilement tomber dans le pathos mais qui se contente de se balader autour de sa frontière. Outre une direction d’acteurs précise, qui joue beaucoup sur les expressions faciales et les émotions qu’elles peuvent dégager, les rencontres entre les deux personnages sont toujours rythmées avec beaucoup de précision, de façon à ce qu’on y croit sans que cela paraisse une évidence. Mais on s’accroche tellement à ces deux personnages que la chute n’en est que plus difficile. Les scènes dans le métro, ce lieu si commun qui pourrait se transformer en lieu de rencontre, marquent une solitude et presque un renfermement troublant, accablant, et qui donne à réfléchir.

On en sort complètement chamboulés de l’intérieur. Un beau moment de théâtre et d’émotion. A voir. ♥ ♥ 

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L’amour Fau

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Critique d’Un amour qui ne finit pas, d’André Roussin, vu le 16 mai 2015 au Théâtre de l’Oeuvre
Avec Léa Drucker, Pascale Arbillot, Pierre Cassignard, Michel Fau, Audrey Langle et Philippe Etesse, dans une mise en scène de Michel Fau

Cela fait un petit moment maintenant que je suis Michel Fau ; qu’il prenne l’habit de metteur en scène ou d’acteur, ou les deux à la fois, c’est toujours un plaisir de retrouver ses spectacles. J’avoue que j’avais un peu peur avant d’aller voir celui-ci, car je craignais qu’il ne reproduise l’erreur que beaucoup d’autres acteurs commettent : essayer de dépoussiérer un texte justement oublié. Mais l’oeuvre d’André Roussin qu’il nous propose s’est avérée un véritable petit bijou, et ce spectacle, une réussite.

Un amour qui ne finit pas est, en quelque sorte, un Dom Juan nouvelle génération. Un Dom Juan qui aurait compris et intégré le fait que seule la séduction compte, et qui ne chercherait même plus à aller au bout de ses avances. C’est le souhait de Jean lorsque, au début de la pièce, il accoste Juliette pour lui expliquer son projet : lui vouer un amour infini, lui écrire et penser à elle tous les jours, mais sans jamais désirer de retour. Habitué aux maîtresses et à la lassitude qu’elles engendrent, il espère trouver dans ce procédé un amour qui ne finisse pas. Juliette, mariée, ne semble voir dans cette situation aucun fait dérangeant et qui pourrait engendrer un quelconque problème chez l’un ou l’autre couple ; elle accepte donc. Mais c’était sans compter la bombe à retardement que ce simple désir représente dans chaque couple : lequel éclatera le premier ?

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Il y a quelque chose d’essentiel à dire, je crois : merci Michel Fau. Merci de m’avoir fait découvrir ce texte intelligent et fin, très bien ficelé, aux allures de boulevard et aux contours dramatiques. Un texte qui donne à réfléchir tout en laissant une atmosphère légère et même drôle ; un texte qui parle d’amour avec perspicacité et délicatesse. Loin d’étaler les lieux communs d’un boulevard commun, Roussin travaille autour de son idée initiale avec profondeur et subtilité. Vraiment, cela fait longtemps que je n’avais pas été aussi emballée par un auteur que je ne connaissais pas.

Mais remercions également Michel Fau pour la qualité du spectacle qu’il nous livre : le retrouver en tant que metteur en scène est un réel plaisir. Il nous plonge littéralement dans les années 60 grâce à sa maîtrise du détail : du décor aux costumes, en passant par la musique et les accessoires, tout est d’époque et rien n’est laissé au hasard. Pour preuve son décor complémentaire de part et d’autre de la scène, mêlant ingénieusement noir et blanc et laissant apparaître au fil de la pièce des détails jusqu’alors invisibles pour nos yeux.

Enfin, remercions Michel Fau pour ses talents d’acteur et de directeur d’acteurs. L’équipe qu’il a réunie porte ce spectacle à son sommet en donnant vie à cette situation étonnante avec brio : Léa Drucker en tête : elle compose une femme patiente et habituée aux rêveries de son époux, dont les traits tirent parfois sur la folie ou la simple bizarrerie. Ses intonations aigües et sa coiffure bourgeoise ne peuvent que parfaire sa composition qui en ressort désopilante. Michel Fau, qui incarne son mari, transmet sa rêverie, son imagination, et son amour inconditionnel Juliette avec simplicité et vraisemblance. L’autre couple, peut-être plus modéré que le premier, est celui qui amène une légère tension dans la pièce ; les deux personnages se transforment totalement au cours du spectacle : Pascale Arbillot sombre dans une certaine forme de folie, celle de la passion, tandis que Pierre Cassignard dégage une fureur toujours croissante, agité de mouvements compulsifs et parfois complètement hors de lui-même.

Certaines pièces sont à voir pour leur mise en scène. D’autres pour leurs acteurs. Enfin, certains textes sont à découvrir. Lorsqu’un spectacle mêle ces trois éléments, on ne peut que s’incliner. Voici un spectacle que je reverrai avec plaisir. ♥ ♥ 

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Ami, entends-tu ?

EnfantsduSilence

Critique des Enfants du silence, vu 2 fois au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Catherine Salviat, Alain Lenglet, Françoise Gillard, Laurent Natrella, Nicolas Lormeau, Elliot Jenicot, et Anna Cervinka, dans une mise en scène de Anne-Marie Etienne

Le théâtre est, par définition, le lieu où l’on donne à voir, avant de donner à entendre. C’est pourquoi cela fait tout à fait sens de jouer une pièce sur les sourds. Et avant toute interpellation, je tiens aussi à préciser que, à mon humble avis, cela fait également sens que des acteurs entendants interprètent des rôles de sourds. On n’a pas fait de procès à Orson Welles pour son interprétation d’Othello, ni à Michel Serrault lorsqu’il jouait dans La Cage aux folles. Le théâtre est le lieu de tous les possibles, où le maître mot est transformation. Incarnation. Si, encore, les acteurs défendaient mal les rôles des sourds ou malentendants présentés dans Les Enfants du silence, je pourrais comprendre les protestations. Mais ce n’est pas le cas, et loin de là. La prestation qui nous est présentée actuellement au Vieux-Colombier est pour le moins grandiose.

Sarah Norman est sourde de naissance, et travaille en tant qu’agent d’entretien dans une école pour sourds et malentendants, dans laquelle elle a toujours refusé d’apprendre la langue des signes. Lorsque Jacques Leeds arrive à l’école comme nouvel enseignant, on lui présente Sarah et on lui explique la situation. Même si elle lui semble délicate, il apprend à connaître la jeune femme, et le lien qui les unit progresse peu à peu, jusqu’à leur mariage. Mais l’amour ne va pas suffire à garder nos deux personnages éternellement liés : la barrière de la langue va malheureusement finir par les séparer…

La pièce aborde donc des sujets profonds et sensibles, tels que l’apprentissage de la lecture labiale et même de la parole pour les sourds : peut-on réellement leur demander un tel effort ? A-t-on le droit, comme le souligne Sarah Norman à plusieurs reprises, de vouloir les former à notre image ? Son combat, qui a pour but de pousser les entendants à pouvoir communiquer avec elle, et donc à apprendre la langue des signes, est-il légitime ? Sommes-nous égoïstes, ou n’est-ce qu’une utopie irréalisable ? Face à ces questions, deux camps possibles : d’un côté, celui d’une jeune femme sourde qui refuse de se soumettre à une « autorité » qu’elle ne reconnaît pas comme telle ; de l’autre, celui d’un homme qui ne cherche qu’à créer un pont entre ces deux mondes. Deux partis défendus avec ardeur et brio par deux comédiens exceptionnels.

Françoise Gillard et Laurent Natrella m’ont rarement autant impressionnée. Avant toute chose, ce qu’ils réalisent lors de cette pièce est une véritable performance d’acteur. Ils ont tous deux appris la langue des signes, et la fluidité avec laquelle ils signent est incroyable. D’un côté, elle signe durant tout le spectacle et n’émet que très peu de son : là où on pourrait perdre en émotion, dans les intonations par exemple, elle compense par une gestuelle plus expressive que chez les entendants. Que ce soit l’agitation, le stress, l’énervement, ou, plus rarement, un calme presque serein, l’actrice s’exprime avec ses gestes aussi facilement qu’elle le ferait avec sa voix. De l’autre, il réalise une véritable prouesse en traduisant toute la pièce en langue parlée, c’est-à-dire qu’il parle tout en signant… et en restant d’un naturel surprenant. Laurent Natrella, qui incarne un professeur calme et touchant car profondément touché par la cause qu’il défend, est saisissant. Troublé par cette jeune fille, perdu entre deux causes qu’il souhaitait semblables et qu’il découvre opposées, il est poignant dans ses accès de détresse, bouleversant dans son remord et sa tristesse. Il est tout simplement grandiose.

Il serait injuste de ne pas saluer la prestation des autres comédiens, qui incarnent tout aussi parfaitement leurs rôles. A commencer par Elliot Jenicot et Anna Cervinka, tous deux malentendants et oscillant entre langue des signes et langue parlée, mais parlée comme de véritables malentendants, c’est-à-dire avec un défaut d’intonation lié à un positionnement peu naturel de la langue et une manière peut-être légèrement différent de poser la voix. Lors de leur première prise de parole, c’est très impressionnant. Mais en plus de ce travail minutieux, j’étais heureuse de revoir Anna Cervinka, et de me conforter sur mon premier avis : elle a un potentiel incroyable. D’abord, comme j’ai pu le souligner, parce qu’elle a une technique irréprochable. Mais elle est également rayonnante : elle prend la lumière comme peu de comédiens sur le plateau, et vite, on ne voit plus qu’elle. Elle parvient à capter notre attention avec peu de choses, et cette présence-là est un atout considérable pour un acteur.

Si j’ai un bémol sur ce spectacle, il serait, à nouveau, dû au texte. Certes, les comédiens parviennent à effacer la faiblesse du texte en attirant notre attention autre part : sur leur jeu. Mais le spectacle pourrait être plus fort si les comédiens avaient une partition plus intéressante. Ici, on se perd dans une histoire traitée un peu vite sur un sujet où il y aurait tant à dire. Les situations s’enchaînent et les scènes ne sont pas assez approfondies, comme si l’auteur avait souhaité en dire beaucoup en peu de temps. C’est dommage, car en ajustant certaines scènes, l’action aurait pu paraître plus continue, et nos émotions n’en seraient qu’intensifiées.

Un spectacle touchant, permettant aux comédiens de livrer une performance inoubliable. ♥ ♥ 

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Luchini, l’unique

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Critique de Poésie ? proposé par Fabrice Luchini, vu le 21 avril 2015 au théâtre des Mathurins

A quoi bon essayer d’écrire un article sur l’indescriptible ? Je n’essaierai même pas. Fabrice Luchini est non seulement un artiste de génie, doué d’une sensibilité hors pair, mais également un show man exceptionnel. Comme il le dit lui-même, c’est dingue qu’un tel programme de poésies remplisse la salle des Mathurins tous les soirs : le spectacle affiche complet. Je ne savais pas exactement ce que j’allais voir : des lectures ? Cela peut sembler ennuyeux. Et pourtant, on ne voit pas passer le temps lorsqu’on est en présence de Luchini. Il entre, il discute avec la salle, il la taquine amicalement, il la charme, et finalement il la comble. Il ne lit pas, il interprète. Il ne cherche pas à donner une explication concrète de ce qu’il nous fait partager, ou découvrir – pour ma part. Il essaie de nous faire comprendre, de nous faire percevoir ce que lui ressent lorsqu’il lit ces chef-d’oeuvres. Il nous transporte. Le temps de la représentation, nous sommes ailleurs. Il ponctuent les grands textes d’anecdotes concernant les plus grands acteurs de sa génération. Ce n’est pas juste intéressant. C’est tout simplement passionnant.

Le voyage dans la bulle de Luchini mérite le détour. Un moment d’exception. ♥ ♥ ♥ 

Portrait de l'acteur Fabrice Luchini.

Des souvenirs qui manquent de force

DancefloorMemories

Critique de Dancefloor Memories, vues le 10 avril 2015 au Studio-Théâtre
Avec Elsa Lepoivre, Christian Gonon, et Hervé Pierre, dans une mise en scène de Hervé Van der Meulen

Pour la petite histoire, le metteur en scène de Dancefloor Memories; Hervé Van der Meulen, est le veuf de Dominique Constanza, sociétaire de la Comédie-Française disparue l’an dernier. Monter cette pièce, c’était lui rendre hommage. En effet, elle avait lu le texte en 2012, avec, à l’époque, Gérard Giroudon et Samuel Labarthe. Certes, une pièce sur des thèmes tels que la vieillesse, la maladie, le départ, peut constituer un bel hommage, marquant et attachant. Mais ici, même si le jeu des acteurs n’est absolument pas en cause, on n’est pas assez pris dans cette histoire, qui manque en fait de vérité.

Tout tourne autour d’un triangle amoureux : Marguerite et Pierre sont deux octogénaires en couple depuis de nombreuses années. Ils s’aiment et vivent une vie paisible jusqu’à l’apparition des premiers symptômes d’Alzheimer chez Pierre. Devant la maladie, Marguerite cherche dans ses sorties des échappatoires, histoire d’oublier le temps d’un instant, d’une danse. Elle rencontre Gary un soir, et d’une seule danse naît un véritable ballet, dans lequel Pierre devient peu à peu spectateur, laissant le duo amoureux évoluer librement.

L’oubli, thème délicat s’il en est, est magnifiquement incarné par Hervé Pierre. La maladie d’Alzheimer le fait rajeunir au fil du spectacle, et il devient finalement un simple enfant, avec l’insouciance de la jeunesse, sa naïveté et l’attendrissement qui lui correspondent. Malheureusement, puisqu’il s’agit ici d’un vieillard, c’est également un sentiment proche de la pitié qui nous habite. Joli travail donc, puisqu’il parvient à nous tirer le peu de sentiments qui nous habitent durant la pièce.

En effet, même si Elsa Lepoivre et Christian Gonon sont d’excellents acteurs, et incarnent au mieux leurs personnages, il manque quelque chose de primordial dans ce spectacle. Ils sont beaux, ils dansent bien, et ils forment un duo qui fonctionne à merveille. Mais ils ne sont pas du tout octogénaires. Ils respirent la vie, la souplesse, l’agilité, la force. Ils débordent d’énergie. Ils sont vigoureux, chacun de leur pas de danse est mesuré et précis. Il n’y a aucune hésitation dans leur geste, pas le moindre tremblement. Ils dansent comme s’ils avaient 20 ans, pas 80.

Alors certes, c’est une belle image : l’amour permettrait, en quelque sorte, de vivre une nouvelle vie. De recommencer quelque chose. Cela serait sûrement mieux passé avec un texte puissant, quelque chose qui prend aux tripes, ce qui n’était pas le cas. Je dois reconnaître que la mise en scène était visuellement réussie, avec ces trois miroirs qui reflétaient les différents couples qui se succédaient sur le plateau. Et quel plaisir de voir ces acteurs danser avec une grâce et une maîtrise de cet art qu’on ne leur connaissait pas ! Mais cela ne suffit pas. Dommage.

Un texte qui manque de densité, porté par d’excellents acteurs. Une habitude du Français qui va finir par me lasser.  

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