Lorsque le temps de jeu devient le jeu du temps

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Critique de Trahisons, de Pinter, vues le 4 octobre 2014 au Théâtre du Vieux-Colombier
Avec Denis Podalydès, Laurent Stocker, Christian Gonon, et Léonie Simaga, dans une mes de Bélier-Garcia

Pinter n’a jamais été ma tasse de thé. En fait, en général, je n’aime pas lorsque je ne comprends pas quelque chose, et cela s’applique également au théâtre. Or Pinter a l’art de montrer sans dire, de laisser des indices sans preuve évidente, de parsemer sa pièce d’énigmes rarement résolues. Mon premier Pinter ne m’a pas laissée de marbre, il m’a juste totalement décontenancée. Le deuxième aussi. Mais lorsque j’ai vu pour la première fois Trahisons, qui est peut-être un Pinter plus soft, en ce sens qu’il ne plonge pas le spectateur dans un désert d’explications, je me suis dit que j’avais peut-être rejeté un peu trop vite l’oeuvre de l’auteur, et c’est avec une impatience non dissimulée que je me suis rendue au Vieux-Colombier pour assister à cette nouvelle mise en scène de la pièce.

Cette pièce de Pinter est superbe. Dans son écriture, dans sa construction, dans ses situations, elle fait preuve d’un réalisme et d’une simplicité monstres, mais elle laisse toujours une place à une tension sous-jacente, à des non-dits, à des pensées cachées. Elle laisse au spectateur le choix de ses conclusions en lui présentant des faits objectifs, des scènes qui se sont déroulées entre les trois personnages, sans jamais prendre parti. Mais le truc en plus de la pièce, c’est sa construction étonnante : elle débute par la fin et remonte dans le temps. Ainsi on comprend leurs relations au fil de la pièce, et Pinter nous donne simplement les morceaux d’un puzzle qu’il nous laisse reconstituer. L’histoire, somme toute banale, est la suivante : on fait la connaissance des trois personnages lorsque tout est brisé : Emma annonce à Jerry qu’elle et Robert, mariés depuis presque 10 ans, sont sur le point de se séparer, et l’on apprend lors de l’exposition qu’elle a tout dit à son mari à propos de la liaison qu’elle a eu, durant 7 ans, avec Jerry. Les bases d’un classique trio amoureux sont ainsi posées. Mais les trahisons et les rebondissements seront nombreux lors de la pièce, qui regorge de non-dits, et je me demande encore maintenant si j’ai tout saisi de la subtilité des dialogues.

Frédéric Bélier-Garcia a fait appel a un trio gagnant : les trois acteurs portent la pièce avec brio. A commencer par Léonie Simaga, sublime Emma. L’actrice interprète le rôle de cette femme blessée et profondément malheureuse avec une délicatesse et une sensualité rares. Légère et gracieuse, elle pourrait facilement interpréter la femme fatale mais ce n’est pas le propos ici : dans un cadre beaucoup plus intimiste, elle confère à son personnage une sensibilité telle qu’elle ne peut que toucher en plein coeur. Ajoutons à cela un naturel étincelant et une palette de nuances infinie, et on peut dire que Léonie Simaga incarne Emma à la perfection. Et si elle brille ainsi, c’est également grâce à ses deux partenaires, Denis Podalydès et Laurent Stocker. Elle forme avec le premier un duo basé sur le malaise, et si cette gêne mutuelle évolue au fil de la pièce, elle ne semble pas vraiment s’apaiser. Denis Podalydès semble être le Robert idéal : derrière une apparence totalement banale, on décèle un grain de folie, un agacement, un mot un peu plus nuancé qui insiste sur sa psychose : il ne vit pas bien cette situation, elle le hante et le déséquilibre. Sous ses airs tout d’abord tranquilles, on sent comme une démence qu’il tente de renier, un sentiment qu’il refoule, et son grain de voix tiraillé, qui souvent interroge, laisse des questions sans réponse, et des suspensions orales très marquées. Ce sont autant de traits qui s’ajoutent à la complexité du personnage, mais également une certaine forme de distanciation par rapport au spectateur autant qu’au personnage d’Emma.

Restent deux duos attachés au troisième personnage : celui formé de Jerry et Robert, dont les rencontres se transforment vite en interrogatoires durant lesquels le soupçon est le maître-mot, et un dernier, peut-être plus intéressant, formé par Jerry et Emma. Intéressant car il est en parfaite opposition avec le duo d’Emma et Robert. Par leur naturel et la confiance qui semble lier les deux amants, par l’histoire qu’ils ont construite et leurs retrouvailles secrètes, ils dessinent les contours d’une jolie complicité, qui parfois s’estompe un peu cependant. L’affaiblissement de ce lien est surtout lié au jeu de Laurent Stocker, qui incarne donc Jerry. Jerry est un personnage tangent, qui vient briser l’union qui unissait Emma et Robert. En ce sens, il est un personnage à part, il est, clairement, un autre. Et c’est exactement ainsi que Stocker interprète Jerry : il est en opposition totale avec l’autre duo. Le ton clair et la voix forte, il s’impose dans les scènes et ouvre d’ailleurs la pièce d’un ton assuré. Mais seulement voilà, dans cette interprétation brut et presque translucide du personnage, il perd en nuances et ce manque de tonalité contraste avec le jeu des deux autres acteurs. Là où ils nous offrent des possibilités et des alternatives, ses dires semblent catégoriques. Alors vérité ou faux-semblant ? Au regard des scènes plus tendres qu’il passe avec Emma, il ne s’agit pour moi que d’une indication de mise en scène visant à marquer l’opposition entre l’union et l’intrus. Dommage d’ailleurs, car je n’aurais pas dit non à un peu plus de subtilité…

Mis à part ce détail, je me vois dans l’obligation de reconnaître le travail fin et intelligent de Frédéric Bélier-Garcia. Autant sur le fond que sur la forme, il a su me convaincre. D’abord car il permet au texte de faire vivre sa subtilité en n’ayant pas peur des silences.Qu’ils soient longs ou courts, ils ne sont jamais de trop, et si certains sont pesants, d’autres sont synonymes de réflexion intense et on peut alors, grâce au regard de l’acteur, tenter de deviner le conflit intérieur qui l’occupe. Mais son travail s’est également porté sur la forme du texte, construit en tableaux ce qui constitue un point délicat car cela nécessite de nombreux changements de décor. Une ingénieuse utilisation de panneaux de bois permet de clore et d’ouvrir les différentes scènes : au lieu du classique rideau, ces panneaux forment une figure géométrique qui s’agrandit progressivement, permettant de mettre l’accent sur un détail ou un personnage lors de leur ouverture ou de leur fermeture. Enfin, si toutes les scènes s’avèrent très réussies, chacune possède un je-ne-sais-quoi d’unique et d’authentique, une trouvaille qui la place toujours plus près de la perfection. Ainsi le jeu de squash sur scène est une idée puissante et percutante, qui permet d’augmenter encore la tension qui règne en montrant les personnages sous un jour plus violent. Mention spéciale à la scène finale, qui sort du lot par son décor judicieux et étonnant, offrant au spectateur un autre degré de la pièce, et qui clôt le spectacle sur un geste des plus Pinterien.

Un beau travail tout en finesse et en subtilité, porté par superbe un trio d’acteur. A voir. ♥ ♥ ♥ 

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Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, au Studio-Théâtre

Critique de Candide de Voltaire, vu le 14 février 2014 au Studio-Théâtre
Avec Claude Mathieu, Laurent Stocker, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, et Laurent Lafitte, dans une mise en scène d’Emmanuel Daumas

Si, par le plus grand des hasards, je n’avais pas su quel spectacle j’allais voir, j’avais oublié le titre, il m’aurait suffi de quelques instants pour le deviner. C’est simple, lors de l’entrée en scène de Laurent Stocker, c’est comme si on avait devant nous l’incarnation du mot candide. La naïveté, l’insouciance, une certaine ignorance, un bon fond, une envie d’apprendre, tout est sur le visage, dans les gestes, dans le regard de l’acteur. Le spectacle s’annonce savoureux…

Bien vite, le style de la pièce se fait comprendre. Ce n’est pas une transposition théâtrale comme je l’imaginais, mais bien plus le roman dit par les comédiens : en fait, des passages entiers sont narrés par les différents personnages. Si ce parti pris peut être aussi intéressant, il n’est pas toujours mené au mieux, et on confond parfois l’acteur et son personnage, puisque chacun endosse plusieurs rôles. Déjà que dans le conte, certains personnages disparaissent puis ressucitent, il arrive qu’on se perde un peu. Mais honnêtement, ça n’a pas grande importance, car nous connaissons tous grossièrement l’intrigue, et ce n’est pas parce que certains détails nous échappent que l’on va perdre totalement le fil. Pour ceux qui auraient un doute, l’histoire rapporte donc l’histoire de Candide, qui va découvrir le monde et ses misères, et apprendre que peut-être, contrairement à ce que lui a toujours enseigné Pangloss, un grand philosophe, on ne vit pas dans le meilleur des mondes possibles.

Dans cette mise en scène, donc, les 5 acteurs incarnent chacun un ou plusieurs personnages. Serge Bagdassarian incarne un Pangloss ridicule à souhait, puis un Cacambo peut-être un peu moins recherché, mais l’acteur sait nous ravir par ses manières et ses mimiques scéniques qui provoquent aisément le rire chez le public. Julie Sicard est une Cunégonde sexy au début, puis laideronne à la fin, et surtout grande provocatrice ; la scène de séduction de Candide est à la fois raffinée et grotesque : le mélange des deux est à déguster sans modération ! Laurent Laffite campe plusieurs personnages, et on retient tout particulièrement le juif acheteur de Cunégonde, caricatural au possible, source de comique indéniable. Claude Mathieu, qui interprète La Vieille, est un peu moins intéressante dans ce lot d’acteurs formidables : si sa voix est toujours aussi agréable, elle ne parvient pas à toujours maintenir l’attention au top et le récit de son histoire est la seule longueur du spectacle.

Et que dire du grand Laurent Stocker ? Qu’il est un peu sous-utilisé : incarnant le rôle-titre, on s’attendrait à une plus grande partition pour cet acteur. Il est beaucoup battu et poussé dans tous les coins de la scène, nous montrant ainsi son agilité et la précision de ses mouvements. Il prendra une plus grande importance dans la fin de la pièce : en effet, pas un joli effet de mise en scène, on se retrouve devant les acteurs discutant du sujet de la pièce, et de sa morale, et, devant l’énonciation de tous les vices humains par Stocker, on ne peut que rester en admiration et écouter religieusement cette critique, ces pensées autour de ce conte qui donne tant à réfléchir.

Au Studio-Théâtre, c’est du théâtre comme on l’aime : quand il éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, la fatigue, et les problèmes. Lorsqu’il nous permet d’oublier la réalité le temps d’une soirée. Retrouvez-le bientôt au TOP… Et courez-y ! ♥ ♥ ♥

Le VaudevilLaurentdez-vous du Vieux-Colombier

Critique du Système Ribadier, de Feydeau, vu le 16 novembre 2013 au Vieux-Colombier.
Avec Martine Chevallier, Christian Blanc, Laurent Stocker, Julie Sicard, Nicolas Lormeau, et Laurent Lafitte, dans une mise en scène de Zabou Breitman.

En entrant dans la salle du Vieux-Colombier, un premier choc. J’ai stoppé net. Sur scène, l’exacte tableau que je viens de franchir. Étrange impression que de se retrouver devant le lieu qu’on a laissé derrière soi. Devant moi donc, la rue du Vieux-Colombier et son théâtre, ses beaux immeubles, et ses bruits ambiants. La surprise passée, l’étonnement atténué, c’est l’interrogation qui prend le relais : pourquoi ? Ne viens-je pas voir Feydeau ? Me suis-je fait à nouveau entourlouper par la Comédie-Française ? Que nenni ! Tout prend sens lors du début du spectacle, quand un premier sourire s’est formé sur mon visage, et qu’il ne m’a quitté pendant les 2h suivantes seulement pour me permettre de reprendre mon souffle entre deux esclaffements. 

C’est donc tout naturellement qu’un homme entre sur scène, un chien pas loin derrière lui. Ce serait gâcher la surprise, ou du moins l’invention, que de trop détailler, alors admettez simplement que le plateau tourne, avec toute la maîtrise que l’on connaît au regretté Jean-Marc Stehlé, maître des décors, cédant alors la place au salon des Ribadier. L’action se déroule ici, dans cet appartement bourgeois. On découvre une femme d’une méfiance maladive envers son deuxième mari, le premier (Robineau) étant mort et ayant laissé derrière lui une livre contenant toutes ses techniques employées pour tromper sa femme. C’est donc pour éviter d’autres cocufiages qu’Angèle (Julie Sicard) file Eugène (Laurent Lafitte) nuit et jour. Seulement lui a son propre système, bien plus inventif que ce qu’on peut trouver dans les livres : par un talent qui lui est propre, il hypnotise sa femme et peut alors vaquer à ses occupations… Mais c’est sans compter l’arrivée de Thommereux, ancien ami de Robineau et amoureux d’Angèle, et qui va perturber l’équilibre qui régnait officiellement dans le couple …

On retrouve donc dans cette pièce le meilleur de Feydeau, de son rythme effrené et de ses comiques de situation. Comme ça paraît facile, mais qu’est-ce qu’ils sont drôles lorsqu’ils sont bien joués ! J’ai rarement autant ri devant un Feydeau. Peut-être parce que le texte parle ici de lui-même : il n’y a aucune astuce pour faire rire en plus, aucune ruse dans la mise en scène qui n’aurait pas sa place dans la pièce. Tout y est excellent, du choix des acteurs au moindre geste qu’ils exécutent. Je parle de Martine Chevallier, divine femme de chambre à la forte poitrine et au rire si gai, tintant comme des clochettes, et qui, lorsqu’il n’en finit pas, amène de lui-même, naturellement, le rire dans la salle. Que dire de Christian Blanc, de son air constamment éberlué et de ses facéties animalières ? Julie Sicard, quant à elle, nous enchante par son air sévère qui s’éteint souvent pour laisser place à une geignardise comique à souhait ! Nicolas Lormeau, la bedaine en avant, le nez rouge, incarne le mari de la maîtresse d’Eugène, et son jeu de voix est un délice.

C’est dingue, car chaque acteur compose un personnage bien à lui, caractériel, et complètement à l’opposé des autres. Et pourtant, loin de jouer solo, on assiste réellement à un travail de troupe, qui permet les scènes les plus réussies, où l’on rit à s’en décrocher la machoire. Je pense tout particulièrement alors au jeu des deux Laurent, qui portent, en quelque sorte, le spectacle. Je suis convaincue que tout est dans le rythme. Les deux acteurs sont réglés à la microseconde ; les gestes, executés à une vitesse folle, restent d’une netteté impressionnante. Certains aspects de leurs compositions jouent aussi sur l’appréciation de leur jeu : je pense au rire bête de Ribadier qui fait dire à sa femme qu’il a l’air d’un crétin, ou des brusques changements de ton de Thommereux – la spécialité de Stocker ! – qui sont à mourir de rire. Tout est réalisé à la perfection ; je pense par exemple à l’entrée de Thommereux, remarquable, sans défaut : à peine a-t-il franchi la porte que tout l’espace lui appartient, et que les rires fusent… Et cette excellence se retrouve jusque dans le moindre détail : même hors de la maison des Ribadier, Thommereux-Stocker reste génial ! Enfin, ajoutons à cela la folie Feydeau, et l’on trouvera ça normal de voir nos deux Laurent mêlés lors d’une danse savoureuse et tordante !

Le succès, que dis-je, l’ovation ! – qui accueille le spectacle est donc pleinement mérité pour ce qui est de la troupe. Mais ce n’est pas tout ! Le tout est dirigé d’une main de maître par Zabou Breitman, qui en respectant en premier lieu le texte, a su en tirer le meilleur, et ajouter seulement après une touche personnelle en arrière plan : on pense non seulement au clin d’oeil au théâtre, flagrant dans la première scène, et qui est toujours présent en fond de scène le reste du temps, mais aussi à l’utilisation des accessoires – on n’oubliera pas l’utilisation farvelue du furêt empaillé – et la consommation entière du talent des comédiens : Stocker est un maître en gestuelle et en précision ? Il n’a de cesse de nous le montrer : mais je n’en dis pas plus ! Il faut le voir, pour le croire !

C’est 1h50 de rire pur qui nous sont proposés en ce moment au Vieux-Colombier : un Feydeau comme on les aime, élevé au plus haut par une troupe, qui, lorsqu’elle n’abuse pas de son titre de premier théâtre de France, nous prouve à nouveau qu’elle peut faire des merveilles. Courez-y ! ♥ ♥ ♥

Voyage en Villégiature au Français

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Critique de La Trilogie de la Villégiature, de Goldoni, vu le 21 septembre 2013 à la Salle Richelieu
Avec Anne Kessler, Éric Ruf, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Guillaume Gallienne, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Hervé Pierre, Georgia Scalliet, Adeline d’Hermy, Danièle Lebrun et Benjamin Lavernhe, dans une mise en scène d’Alain Françon.

Françon. Il est pour moi, comme Peter Stein, un metteur en scène à placer parmi les plus Grands. Pour la troisième fois, en signant la mise en scène de La Trilogie de la Villégiature, il me fait passer un moment inoubliable, privilégiant le texte et sa mise en valeur, recréant l’atmosphère de cette Italie du XVIIIe siècle avec aisance et simplicité. Une fois de plus, il touche à la perfection.

Le spectacle, il faut avoir envie de le voir : 4h30 de spectacle, c’est spécial. Je n’avais testé les spectacles à longue durée qu’une fois, avec Peer Gynt, et j’en gardais un excellent souvenir. Alors, avec une telle distribution et un metteur en scène pareil, l’envie de voir La Trilogie ne s’est pas fait attendre. Si le spectacle est si long, c’est que le metteur en scène a choisi de regrouper les trois comédies en un seul spectacle, à la suite : nous passons donc tout un été en compagnie d’une famille bourgeoise vivant au-dessus de ses moyens mais cherchant à passer outre. Des histoires de mariage, de jalousie, d’amour et d’honneur entrent en jeu. On assiste à la vie de ces personnages entre le moment où ils décident de partir en Villégiature, puis leur séjour à Monténero, et leur retour à Livourne.

Je me rends compte que j’aime de plus en plus ce genre d’histoire. Ou peut-être est-ce la mise en scène de Françon qui me les fait apprécier ? J’aime voir une tranche de vie se dérouler sous mes yeux, la vie avec ses moments intenses où une certaine tension se fait sentir, avec des choix importants à faire, mais également des moments d’ennui, de paresse et de lenteur. La vie, monotone et pourtant si imprévue, c’est ce qu’on retrouve dans cette Trilogie. Plusieurs histoires de mariages et de couples en parallèles, paraissant si banals, et pourtant ayant chacun sa spécificité, sa beauté ou sa raison.

Et au même titre que ces histoires, chaque personnage est unique, chacun a son propre caractère et se définit sous nos yeux. Je l’avoue, j’ai eu du mal à détacher mes yeux de Laurent Stocker, qui est pour moi un immense acteur. Touchant et attachant, il compose ici un Leonardo jaloux et amoureux, mais qui n’obtient pas l’amour qu’il désire en retour. Entre angoisse et énervement, il ne semble pas un instant accéder au véritable bonheur. Il ne crie pas sur scène, il s’énerve réellement. Il n’aime pas Georgia Scalliet, il dévore Giacinta des yeux. Le talent de ce comédien est incontestable, et il est pour moi un pilier du spectacle. Il forme avec Anne Kessler un très bon duo, qu’on avait déjà su apprécier dans Le Mariage de Figaro. Elle incarne sa soeur, Vittoria, et compose une jeune fille immature et hystérique comique à souhait … dans ses moments de crise. Lorsqu’elle se voit prise en dépit d’une autre, en revanche, des larmes noient ses yeux et sa petite voix tremble. Hypocrite comme il convient de l’être dans la société où elle se trouve, elle tente de cacher son visage de peste lorsqu’elle est en présence de Giacinta, entre autres, mais les apartés sont hilarantes. Scalliet … fait, comme à son habitude, du Scalliet : une voix monocorde, dénuée de toute intonation … qui, pour une fois, s’accorde assez bien au personnage. Il faut avouer que son jeu m’a moins dérangée qu’à l’habitude : peut-être commence-je à m’y faire ? Il faudra bien, puisqu’elle est « la découverte » de Françon et que je compte bien suivre ses futurs mises en scène ! Si Leonardo aime Giacinta et la demande en mariage, celle-ci est également aimée de Guglielmo, incarné par Guillaume Gallienne. Voici un rôle dans lequel je ne l’attendais pas, et où il excelle. Semblant sombre et inquiétant dans la première partie de la pièce, il se dévoile comme amoureux et mélancolique, on finit par s’attacher au personnage et le prendre en pitié. Gallienne est séduisant et impressionnant de tant de retenue, comme s’il voulait se mettre à pleurer à chaque moment de la pièce.

Pour équilibrer ce côté quelque peu sinistre de la pièce, des personnages à tendance plus comique sont présents. Je pense particulièrement à la si géniale Danièle Lebrun, composant une Sabina se jouant des situations de chacun, taquinant sans limite, abusant des sous-entendus, se complaisant dans la critique d’autrui. A chacune de ses apparitions, un éclat de rire. [J’attends avec grande impatience La Visite de la Vieille Dame en février : elle interprétera le rôle titre.] L’actrice était, comme à son habitude, au sommet. A son bras, un Michel Vuillermoz bien détaché de tous les malheurs qui arrivent autour de lui. Toujours gai, s’amusant aussi des circonstances, mais peut-être avec moins de cynisme, il est un type de personnage à lui tout seul : on ne sait pas grand chose de lui, si ce n’est qu’il profite des situations des autres et que c’est un bon vivant. Le personnage est lui aussi très réussi. Dans cette catégorie « à part », on retrouve également Hervé Pierre, père adorable et souhaitant principalement le bonheur de sa fille – ne pouvant en tout cas rien lui refuser. Sa tendresse et sa gentillesse, trop poussées, font de lui un homme faible, et l’acteur sait jouer de tout cela pour nous rendre son personnage comique et charmant.

On trouve aussi chez Goldoni les vies des valets. Ici, c’est Eric Ruf et Elsa Lepoivre : là encore, on ne les attendait pas dans de tels rôles, qu’ils interprètent pourtant à merveille. Le malheureux Paolo en voit de toutes les couleurs par les demandes contraires de son maître, quand Brigida tente de réconforter sa maîtresse en proie à une passion amoureuse. Ils sont sans cesse occupés et leurs rares moments de libre sont destinés à l’échange de mots doux … Moments calmes et doux, ils contrastent avec les difficultés qu’ont leurs maîtres à entretenir une relation simple. Sur le même plan, on retrouve Rosina et Tognino (Adeline d’Hermy et Benjamin Lavernhe) qui rient de tout et s’opposent radicalement au reste des couples : pas un instant sombre, que des sourires et des échanges amoureux, les deux tourtereaux sont ravissants et Lavernhe incarne un Tognino à la gestuelle impeccable et remarquable, vif, et au caractère insupportable !

Si la réussite du spectacle réside donc en partie dans la distribution, la mise en scène y est aussi pour beaucoup. L’évolution de la situation, lente, est visible. La tension devient de plus en plus présente, les lumières s’assombrissent, les personnages parlent plus lentement. La gêne des autres, la honte de soi, le choix entre honneur et amour, tous ces sentiments se font omniprésents. Les déplacements se font plus rares, l’entrain se perd. On sombre peu à peu. De la comédie, on passe au drame, et rien n’indiquait qu’on pouvait s’y attendre.

Un Goldoni sublimé par une performance impeccable. L’esprit de troupe est là. A voir. ♥ ♥ ♥

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Laurent Stocker

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La première chose qu’on remarque sur cette photo, c’est peut-être le beau sourire de Laurent Stocker. Un sourire et une joie de vivre qui semblent le caractériser si bien. J’aimerais aujourd’hui vous parler de ce comédien que j’admire beaucoup, et dont le nom me réjouit à l’avance lorsque je vais le voir, car je sais qu’il fait partie de ceux qui parviennent toujours à me surprendre, à renouveler leur jeu. C’est un acteur qui se renouvelle constamment, un acteur qui m’étonnera toujours.
Un proverbe arabe dit « Qui veut paraître grand est petit. » Pour Laurent Stocker, le procédé est inverse. Ce acteur de 1m67 fait partie des plus Grands. Né en 1973, il est aujourd’hui un acteur complet : sociétaire de la Comédie-Française, apparaissant au cinéma, César du meilleur espoir masculin en 2008 pour son interprétation parfaite de Philibert dans Ensemble c’est Tout, vu récemment, hors Comédie-Française, jouer avec brio un Prix Martin à l’Odéon… Il est plein de ressources, de vie, de talent. 
« Nous voulons de la vie au théâtre, et du théâtre dans la vie. » disait Jules Renard. Et cette vie, il l’a. Sans nul doute, il est l’acteur présentant le plus d’entrain et de vivacité que j’ai vu sur scène. Il brille. Il rayonne. Le Figaro qu’il a incarné sur la scène du Français restera dans les meilleurs prestations de ce valet de génie. En plus de la malice et de l’esprit qui caractérisent ce personnage de Beaumarchais, Stocker y ajoutait sa patte : de son Figaro émanait sympathie et joie de vivre, intelligence et amour.
Vittorio Gassman dit qu’« Au théâtre, le langage est tout. » C’est simple, lorsque Stocker parle, on boit ses paroles. Diction sans faille, évidemment, voix claire, forte, commune mais malgré tout reconnaissable. Moi qui n’avait jamais réussi à accrocher au monologue de Figaro, j’y ai trouvé de nombreuses réponses en l’écoutant par lui. Il ne le récite pas. Il le raconte, il l’explique, il le vit. Il soutient l’attention du spectateur avec une facilité … Et je prends l’exemple de Figaro, mais à chaque apparition, c’est un délice que de l’écouter. 
De plus, « L’élément du théâtre est la métamorphose » affirme Heiner Müller. Face à moi, ce n’est jamais le même personnage. Laurent Stocker a une faculté de transformation incroyable. Certes, il est évident que le maquillage aide à se transformer. Mais il y a autre chose. Entre le Mercure d’ Amphitryon, ce Figaro dont j’ai déjà parlé, Philibert, son personnage de Ensemble c’est tout, ou encore Agénor dans Le Prix Martin, je n’ai jamais eu le même homme devant moi. J’aimerais déjà souligner que le personnage pour lequel il a obtenu un César était merveilleusement interprété : l’évolution lente et visible de Philibert est signe d’un réel talent, et son bégaiement est des meilleurs et des plus naturels que je connaisse. Quant à ses autres rôles … J’aurais juré que l’acteur incarnant Agénor avait l’âge du rôle, c’est-à-dire 60 ans. Il avait les difficultés de la vieillesse, le visage marqué, la bouche tirée … De même, pour Mercure, si sa vivacité était reconnaissable, cet air malsain qu’il affichait était tout sauf habituel. 
Enfin, comme dit Francis Huster, « Un texte de théâtre est à voir. Un texte de théâtre est à écouter. Est-ce qu’un texte de théâtre est à lire ? » Laurent Stocker sait nous donner à voir. Il me semble bien qu’il est 2e dan de karaté (ou excellent en escrime, ça reste à confirmer), ce qui lui confère une agilité … impressionnante. Sa gestuelle n’en est que plus parfaite. Il faut voir, par exemple son « Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis grec, je l’extermine »… La gestuelle est impeccable et produit immanquablement son petit effet comique.

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On pourrait dire bien des choses en somme sur Laurent Stocker. Mais je pense que le mieux est de le voir. Il est formidable, prodigieux, brillant, étonnant, renversant, drôle, grandiose, talentueux. Parfait. Pour moi, il fait partie des plus Grands acteurs français contemporains. Je n’ai jamais été déçue par son jeu, sa présence est toujours un bienfait pour la pièce.

Merci pour toutes ces belles et inoubliables soirées théâtrales que vous nous offrez.

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Un Prix Martin au sommet du Podium !

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Critique du Prix Martin, d’Eugène Labiche, vu le 20 avril 2013 à l’Odéon – Théâtre de l’Europe
Avec Jean-Damien Barbin, Rosa Bursztein, Julien Campani, Pedro Casablanc, Christine Citti, Manon Combes, Dimitri Radochevitch, Laurent Stocker, et Jacques Weber, dans une mise en scène de Peter Stein

J’avoue que j’ai failli écrire Perfection et m’arrêter là. Car lorsqu’elle est atteinte, n’est-ce pas inutile d’essayer de la décrire ? Mais c’est mon modeste devoir, et c’est pourquoi j’essaierai, humblement, de mettre des mots sur ce que j’ai pu voir ce soir.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu de Labiche. J’avais presque oublié quel auteur de génie il était. Une plume sans défaut : il faut dire que le Prix Martin fait partie de ses dernières pièces. Il s’écarte un peu du vaudeville, tendant vers quelque chose de plus sérieux, de plus proche de la réalité : il nous donne à voir une certaine image de la vie. Il met en scène Agénor Montgommier et Ferdinand Martin, deux amis de longue date, habitués à jouer au bésigue, qui voient leur quotidien chamboulé lorsque Ferdinand apprend que sa femme le trompe avec Agénor. S’ensuivent de nombreuses péripéties, qui pourraient sembler burlesques et qui, pourtant, sont d’une crédibilité étonnante.

Il y a tout d’abord Peter Stein. Ce metteur en scène, pour qui le respect de la pièce et de l’auteur est primordial, porte la pièce à son paroxysme. Je pense que son secret réside dans la simplicité : la pièce parle d’elle-même, rien n’est ajouté, rien n’est en trop, rien ne « cherche à faire tel effet ». Tout est justifié. Le rythme est parfait : ni trop rapide, ni trop lent, tout est dosé à merveille. Le décor choisi ? Un canapé, une table, des chaises : un intérieur bourge simple. En fond, quelques lieux connus de Paris, puis un paysage de Suisse, simple. Tout ce qui aurait pu être exagéré : l’accent du cousin d’Amérique, les caractères des deux amis, l’enthousiasme des femmes, … tout cela reste sobre, et cette sobriété est une perfection. Peter Stein a également vu juste en choisissant, pour jouer les vieux amis, deux acteurs qu’une bonne vingtaine de centimètres sépare : sans chercher le rire par des gestes ou des mimiques, rien que de les voir côte à côte, cela suffit.

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Et puis, on se retrouve avec de Grands acteurs devant nous. Laurent Stocker, par exemple, qui lorsqu’il entre pour la première fois, semble être un autre : le maquillage qui le vieillit y est pour quelque chose, bien sûr, mais quelque chose a réellement changé sur son visage : il s’est littéralement transformé, tirant sa bouche, les yeux fatigués, le déplacement bien plus lent et contrastant avec sa vigueur habituelle. Et lorsqu’il doit jouer un malade … je ne saurais décrire la précision et la perfection de son jeu, et je me contenterai de dire qu’il est sans faute. Et il forme avec Jacques Weber un duo remarquable : je ne pense pas, sincèrement, qu’il puisse y avoir meilleur duo pour jouer cette pièce. Weber, malgré sa puissance évidente, est plus qu’à l’aise dans tous les registres, jouant la tristesse sans tomber dans le pathos, rendant tous les éléments de la pièce évidents : l’habitude, le sexe, l’amitié, le sens de l’honneur, mais pas la jalousie, la tristesse, la culpabilité … Autour de ce duo brillant, les autres acteurs ne font pas pâle figure, bien au contraire ! Jean-Damien Barbin, frère de lait de Ferdinand, à la voix si puissante, si claire, et si précise, contrastant avec le duo précédent, génial dans son habit trop grand pour lui, contribue à la perfection de la pièce. Le couple de jeunes mariés, Julien Campani et Rosa Bursztein, liés par une complicité évidente, ont totalement saisi et incarnent à merveille leurs personnages. Manon Combes, en Suissesse venue compléter les couples, défend avec ardeur les clichés sur les Suisses. Pedro Casablanc, cousin venu droit des Amériques, donne à voir une performance rare : dans ce genre de rôle où tout est souvent accentué, il ne fait pourtant rien de trop : sans accent, juste grâce à une voix forte et un poncho, il semble le meilleur « étranger » que j’ai jamais vu. La sobriété fait parfois des merveilles !

Mais, oh ! Je suis indignée de ces spectateurs si … insupportables. Derrière moi comme à ma gauche, deux personnes comme devant leur télé. Derrière moi, un homme qui se croyait capable de finir les phrases de Labiche : mais non, monsieur, tout comme dans Doit-on le dire ? où certains avaient été pris au piège de : « et je voudrais vous dire adieu, dans une rencontre suprême … ou nous pleurerions … «  en complétant par « tous les deux » et non « tant et mieux », là, vous vous rendez compte de la subtilité de Labiche, que vous ne possédez absolument pas : en effet, compléter « Il m’a fait … » par « cocu » et non « une raie dans le dos ! » montre que vous n’avez rien compris. Quant à ma chère voisine de droite, qui se croyait devant sa télé avec ses « Oh lalaa ! » et ses « Tu as vu ??? » … Enfin. Il faut de tout pour faire un monde.

Avec une mise en scène digne d'(Ein)Stein, des acteurs plus qu’excellents, une troupe jouant réellement ensemble, et une pièce sans faille, c’est une soirée parfaite assurée ! ♥ ♥ ♥

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Amphitryon, Comédie-Française

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Critique d’Amphitryon, de Molière, vu le samedi 26 mai 2012 au théâtre du Vieux-Colombier
Avec Sylvia Bergé, Coraly Zahonero, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Benjamin Jungers, Adrien Gamba-Gontard, Christian Hecq, Georgia Scalliet, Guillaume Mika, et Antoine Formica, dans une mise en scène de Jacques Vincey ]

Etrange, étrange … Toujours étrange, la Comédie-Française. Et n’allez pas dire que j’exagère ! Avez-vous déjà vu la déesse de la Nuit sur un engin qui sert habituellement aux distributeurs de tracts (représentant ici son char) ? Ou Mercure sur des échasses ? Et derrière ces deux Dieux, des bonshommes tout de noir habillés, chantant vaguement quelque chose ? Non, hein ? Bien ce qu’il me semblait.

Bon, dit comme ça, on pourrait croire que je n’ai pas aimé. Que nenni ! Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Tout d’abord, puisqu’il faut être un peu méchant, soyons-le. Nous connaissons tous l’histoire d’Amphitryon, pauvre mortel dont Jupiter prend l’apparence sur Terre dans le but de séduire sa femme, Alcmène. Jupiter amène avec lui Mercure, qui prendra l’apparence de Sosie, esclave d’Amphitryon. Les rôles sont donc plutôt bien répartis et ont tous une importance plus ou moins égales. Voilà pourquoi il est primordial de ne pas rater la distribution. ET LÀ ! Mais quelle erreur … Que fait Georgia Scalliet ? Elle est vide, parle d’un ton monotone, ne parvient pas à bien lier ses mots et semble avoir (beaucoup) du mal à bien dire les vers … Et elle joue Alcmène. C’est-à-dire que dès qu’elle entre en jeu, la scène perd toute sa beauté, toute sa vigueur, et l’on n’attend plus que sa sortie. Bien dommage.

Car à côté, tous les acteurs sont excellents. Moi qui n’aime pas beaucoup Hecq, car je trouve qu’il a tendance à tirer la couverture à lui, j’ai été favorablement impressionnée par sa prestation : il est extraordinaire. Combinant une gestuelle impeccable et une diction parfaite, cet ancien clown nous livre une interprétation de Sosie absolument remarquable. Et lorsqu’il se retrouve en face de Laurent Stocker, Mercure sombre, inquiétant, et sadique, on assiste à la meilleure scène du spectacle. Un excellent sens du rythme, un texte et une scène parfaitement maîtrisée et comique à souhait, un véritable régal ! On regrette par contre l’interprétation choisie de Mercure, trop noir à mon goût … Mais Laurent Stocker nous livre une prestation impressionnante, comme à son habitude.

Plus haut placé, on trouve Jupiter (Michel Vuillermoz) et Amphitryon (Jérôme Pouly). Imposants du haut de leur grande taille et de leur air noble, ces deux acteurs retranscrivent à merveille les différents traits de leurs personnages. Et malgré leurs apparences plus que ressemblantes, les deux personnages parviennent à souligner leurs différences : l’un incarnant l’amour, la séduction, et le masque (thème ayant une grande importance au théâtre), l’autre la jalousie, le doute, et l’incompréhension. Enfin, tous les autres acteurs suivent cette excellence que nous connaissons au Français : plus je vois Benjamin Jungers, et plus j’admire cet acteur …

Enfin, peut-être que les allées et venues par la salle (donc près du public) sont peut-être un peu abusives dans cette mise en scène. Se retourner une fois pour voir Sosie et sa lanterne arriver, d’accord. Mais se retourner 5 fois en une même soirée, c’est un peu lourd. Par contre, pour une fois, on trouve une utilisation de la fumée utile : c’est rare !

Malgré une importante erreur de casting et un rythme un peu trop lent, on passe une excellente soirée. ♥ ♥ 

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Le Mariage de Figaro, Comédie-Française

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Critique du Mariage de Figaro, de Beaumarchais, vu le 23 avril 2012 au théâtre éphèmère
Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Christiant Blanc, Jérôme Pouly*, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Pierre Louis-Calixte*, Benjamin Jungers, Stéphane Varupenne, Elliot Jenicot, Romain Duthil, Guillaume Mika, Emilie Prevosteau, et Julien Romelard

« Figaro, c’est important pour la culture. » « Il faut pouvoir citer Beaumarchais au bac de français. »
Bref, les places ont été prises pour Le Mariage de ce célèbre valet.
Tout d’abord l’occasion de découvrir le théâtre éphèmère, qui remplace la Salle Richelieu durant les travaux de celle-ci. Grande salle, très agréable, permettant une bonne vision, quelle que soit votre place. Bref, un bon cadre, la pièce pouvait commencer.

Première surprise : le décor. Il est composé de portes suspendues dans la première partie (avec quelques meubles par-ci par-là), et varie un peu après l’entracte : il est alors composé des nombreux cerfs et autres animaux de la forêt semblant empaillés, et de deux chevaux assemblés comme sur un manège. C’est quelque peu déstabilisant et très différent d’un décor que l’on pourrait appeler « de base », c’est-à-dire simple et adapté à la pièce … Ici, comme souve,t, on retrouve la mauvaise habitude qu’a la Comédie-Française à toujours en faire TROP pour les décors, et finalement aller trop loin.

En raison de mon manque de temps, l’article passera très vite sur les différents acteurs. Tous très bons, on regrette peut-être le fait qu’Anne Kessler soit un peu trop âgée pour le rôle de Suzanne. Malgré tout, elle reste excellente et forme avec Laurent Stocker un merveilleux duo. J’ai beaucoup aimé Elsa Lepoivre, dans son rôle de comtesse rejetée par son mari, jalouse de ses maîtresses parce qu’encore amoureuse… La jalousie et la tristesse du personnage ressortaient merveilleusement bien. Citons également Pierre Louis-Calixte, impeccable dans sa composition de Brid’oison, personnage le plus comique de la pièce : il a fait rire toute la salle grâce à son talent comique bien connu. Enfin, soulignons la belle performance de Benjamin Jungers, qui a parfaitement su saisir les différents éléments de son rôle de Chérubin.

Il est enfin important de parler de Figaro. Extraordinaire, sans doute. Inoubliable également. J’irais presque jusqu’à dire indépassable. Laurent Stocker nous présente ce valet à l’ingéniosité débordante avec un talent incroyable : débordant d’énergie, cet acteur, 2e dan de karaté, possède une extrême précision dans ses mouvements combinée à un immense talent. Cet assemblage de qualités est tel qu’on croirait que le rôle est fait pour lui : il incarne un Figaro intelligent et amoureux, ce qu’on peut aisément deviner par ses mimiques, malin et presque fourbe puisqu’il joue avec le Comte, mais inquiet sur sa relation avec Suzanne : n’est-ce pas l’introduction du fameux monologue ? Monologue qui paraît difficile et preque incompréhensible lorsqu’il est lu … Mais quand il est dit et joué à merveille, tout s’éclaire : merci Laurent Stocker, je parviens à apprécier ce monologue depuis le soir où je l’ai entendu de votre bouche.

Une merveilleuse soirée dont je me souviendrai longtemps. Merci encore au Français.  ♥ ♥ ♥

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