#OFF21 – Sosies

Critique de Sosies, de Rémi de Vos, vu le 15 juillet au Théâtre des Halles (19h30)
Avec John Arnold, Victoire Goupil, Xavier Guelfi, Christine Pignet, David Sighicelli, dans une mise en scène de Alain Timar

Sosies, c’est un peu du hasard. Au départ, quand j’ai entendu le titre de la pièce, je croyais que c’était autour du personnage de serviteur dans l’Amphitryon de Molière et allez savoir pourquoi je trouvais ça rigolo de creuser un peu autour de lui. Après, je me suis rendue compte que le titre était au pluriel, j’ai lu le résumé, j’ai compris que c’était pas du tout ce que je pensais mais je trouvais toujours ça rigolo donc c’était plutôt bon signe. Mieux : je trouvais ça chouette de dénicher, dans le programme du OFF, au théâtre des Halles qui plus est – qui n’est pas vraiment réputé pour ses comédies -, un spectacle qui me semblait à la fois drôle et de qualité. Bref, j’ai signé.

Dans Sosies, il est question de… sosies. On débarque dans la vie de John et Guinz, respectivement sosies de Johnny Hallyday et Serge Gainsbourg. Le premier a plus de succès que l’autre qui commence à se poser des questions de reconversion : changer de sosie, se réinventer, ou carrément essayer de lui piquer la vedette et devenir lui aussi un sosie de Johnny – après tout, c’est ce qui semble fonctionner… Il y a aussi Kate, une jeune fille un peu paumée à qui John conseille de devenir le sosie de France Gall, et Jean Jean, le fils de Guinz, qui la rencontre grâce à une agence matrimoniale et cherche immédiatement à l’épouser pour se libérer de la pression familiale…

Ça commence super bien. Le texte de De Vos est percutant dès la première scène et nous entraîne dans un rire quasi-immédiat. On est au milieu de la famille composée de Guinz, Biche, et Jean Jean, les répliques s’enchaînent comme des bons coups au tennis, renvoyant la balle toujours là où on ne s’y attend pas. C’est rythmé, c’est maîtrisé, c’est explosif, et jamais en force. Je suis vraiment prête à me poiler toute la soirée.

Les choses se compliquent un peu pour la deuxième scène. Cette fois-ci, on est en plein dans notre sujet de sosies. On fait un peu connaissance avec les personnages, mais le rire retombe pour ne revenir qu’à de rares moments dans la pièce, principalement lorsqu’on retrouve la famille de Jean Jean. En fait, les deux histoires, celle de la famille et celle des sosies, sont très différentes dans ce qu’elles racontent et dans le ton qui est employé. Et si j’ai l’impression de plutôt saisir l’humour de la première, je ne comprends pas bien l’intérêt de la seconde.

Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Au milieu de mes découvertes du OFF, Sosies est une proposition de qualité. Les comédiens sont tous excellents et nous accompagnent du mieux qu’ils peuvent à travers le texte de Rémi de Vos. Mais, si je les ai suivis, je n’ai pas toujours compris où on allait. Il manque un petit quelque chose au texte pour le faire réellement décoller. La question de l’identité, qui est apparemment celle que l’auteur a voulu soulever, n’est pas toujours perceptible à l’écoute. Mais c’est la première fois que le texte est joué devant un public, et on peut espérer qu’il sera retravaillé afin d’aligner l’ensemble du spectacle au brio de la scène d’ouverture.

Le travail, la rigueur et la qualité sont au rendez-vous, le reste devrait suivre.

#OFF21 – Les Fourberies de Scapin

Critique des Fourberies de Scapin, de Molière, vues le 15 juillet au Théâtre de la Condition des Soies (15h25)
Avec Deniz Türkmen, Benoit Gruel, Manuel Le Velly, Schemci Lauth, Emmanuel Besnault, dans une mise en scène de Emmanuel Besnault

C’est rigolo comme les choses se font. Cela fait des années que je suis de loin le travail d’Emmanuel Besnault, d’abord avec son Petit Poucet puis ses Fourberies, des années que je pense que c’est un théâtre pour moi et pourtant je n’avais encore jamais réussi à le voir. Et puis là, je découvre son Ivanov au Mois Molière, comme prévu c’est du théâtre comme je l’aime, et du coup le rendez-vous est pris pour Avignon avec ses deux mises en scène : Les Fourberies de Scapin et Dépôt de bilan. Et si, comme je le pense, elles me plaisent, je compte bien ne plus rien laisser passer !

La première chose que je me demande, quand le spectacle commence, c’est comment ils vont faire. Dans mon souvenir, si on peut couper des personnages très secondaires dans Scapin, il faut au moins garder deux fils, deux pères, deux femmes, un valet, et Scapin, c’est-à-dire huit rôles. Et ils sont cinq comédiens. Je m’étonne un peu, je me dis qu’il a peut-être réussi à ne conserver que la moitié des rôles, mais non c’est impossible enfin, bon, je vais bien voir, un peu de patience. Il faut que je fasse davantage confiance à Emmanuel Besnault, car je commence à comprendre qu’il sait y faire.

Il sait y faire, ça veut dire qu’avant même le début du spectacle, il a déjà surchauffé la salle et l’ambiance est plus que chaleureuse, c’est limite si on est pas déjà conquis. Il sait y faire, c’est qu’avec son théâtre de tréteaux hyper ingénieux il crée beaucoup avec très peu. Il transforme les changements de décor ou de costumes en moments ultra-dynamiques à tel point qu’on en voudrait encore, il sait jouer avec son public et pour son public sans jamais oublier que le texte est à la base du spectacle. On entend Molière, on le voit, et on joue vraiment avec.

Ses Fourberies ont quelque chose de cartoonesque avec des inventions scéniques qui se multiplient toujours dans le but de faire rire et d’accentuer le comique de Molière. Il emprunte à la commedia dell’arte une gestuelle très codifiée et des quasi jeux de masques simplement avec les visages. J’ai déjà un certain nombre de Scapin à mon actif mais ça ne m’a pas empêchée de rire à ces blagues que je connais par coeur, comme quand Géronte remet les cinq cents écus dans sa poche au lieu de les donner à Scapin. Et je salue bien bas l’inventivité et le point de vue adopté pour la scène des coups de bâtons, surprenante et géniale. Tout est fait avec authenticité et intelligence, réglé au millimètre, et on se régale franchement.

Mais attention à ne pas trop savoir y faire non plus. Très rapidement, lorsque Silvestre se déguise en spadassin, je me suis dit qu’on était au bord du « trop ». Même si on prend un immense plaisir à découvrir les trouvailles de mise en scène qu’il propose, il arrive un moment de la pièce où on est peut-être trop dans l’enchaînement des idées qui nous perdent un peu. C’est une pensée très rapide qui m’a frôlée, mais ce serait dommage de gâcher un si beau travail par un trop-plein d’idées. D’autant qu’Emmanuel Besnault peut faire confiance à ses excellents comédiens, découverts dans Ivanov, et qui m’ont une nouvelle fois totalement convaincue. Il propose lui-même un Scapin rieur mais calme, maître de la situation et chef d’orchestre au milieu d’une troupe qui se donne corps et âme pour notre plus grand bonheur.

C’est une perfection dans son genre, et une troupe qu’on ne lâchera plus.  ♥ ♥

#OFF21 – A ces idiots qui osent rêver

Critique de A ces idiots qui osent rêver, de Celine Devalan, vu le 14 juillet au Théâtre de la Luna (21h30)

Avec Céline Devalan et Marc Pistolesi, dans une mise en scène de Celine Devalan et René Remblier

C’est souvent comme ça dans le OFF : avant même d’éplucher le programme, je cherche le nom des comédiens qui reviennent régulièrement à Avignon et que je suis depuis plusieurs années. Un petit CTRL+F sur le programme numérique suivi du nom de Marc Pistolesi, il ne m’en faut pas plus pour réserver ma place pour A ces idiots qui osent rêver. L’affiche est kitsch à souhait mais j’aime le kitsch, j’aime les comédies romantiques qui finissent bien, j’aime rêver sur des histoires à l’eau de rose, et j’aime Marc Pistolesi : tous les ingrédients sont réunis pour que je passe une bonne soirée.

Je spoile tout de suite : je n’ai pas passé une bonne soirée. Le kitsch de l’affiche s’est invité sur la scène, mais peut-être de manière trop prononcée, trop premier degré, pour moi. Je n’ai pas passé une bonne soirée mais ce à quoi je ne m’attendais pas du tout c’est que ma mère, ma complice de toujours, celle qui m’a amenée au spectacle vivant, qui partage la majeure partie de mes soirées théâtrales, et avec qui je suis d’accord 99% du temps, elle, a passé un très bon moment devant A ces idiots qui osent rêver. Contrairement à ce qu’on peut penser de moi, je ne prends pas particulièrement de plaisir à détruire un spectacle. Je laisse donc la parole à celle qui le défendra mieux que moi et vous donnera envie, peut-être, de le découvrir.

OUI, j’ai envie de sauver ce spectacle, qui m’a fait passer une bonne soirée. J’en vois les défauts: l’histoire repose sur une série de poncifs sur les caractères de chaque sexe, sans aucun second degré, ambiance « magazine féminin ». Cela commence par la rencontre de deux êtres, en panne dans leur vie sentimentale, l’une parce qu’elle croit à la grande passion fulgurante, et préfère brûler plutôt que durer, l’autre parce qu’il refuse de s’engager (le personnage masculin étant moins bien dessiné par l’autrice). Bien entendu, ils se séduisent, sans pour autant faire de concessions, toujours à mi-chemin entre amitié amoureuse et amour, entre « bon » et « mauvais » choix. La narration, qui se veut déconstruite, n’est pas très claire, mais chaque morceau est plutôt bien écrit, offrant une partition assez variée à chaque interprète, jusqu’à une scène de claquettes. En arrière-plan, il y a des références au film Lalaland, qui m’ont échappé car je ne le connais pas. Faut-il, comme l’affirme Mordue, être prépubère ou débile pour aimer ce spectacle? Le mieux est de le prendre avec légèreté, sans trop en attendre, un moment de charme léger dans un Off qui regorge par ailleurs de thèmes anxiogènes. Je retiens la grande sincérité des interprètes, leur professionnalisme, leur présence. Marc Pistolesi est impeccable de précision, et Céline Devalan, autrice et metteuse en scène, qui a peut-être mis d’elle-même dans ce personnage de comédienne en panne de rôles, ne manque pas de charme.

Ce spectacle mérite plus de spectateurs qu’il n’en avait ce soir-là !

#OFF21 – Cyrano(s)

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Critique de Cyrano(s) d’après Edmond Rostand, vu le 14 juillet 2021 au Théâtre du Roi René (16h25)

Avec Roland Bruit, Axel Drhey, Yannick Laubin, Pauline Paolini, Bertrand Saunier, et Paola Secret dans une mise en scène des Moutons Noirs

J’ai découvert l’existence des Moutons Noirs lors du Mois Molière, le Festival Versaillais qui précède Avignon, et j’avais alors hésité à découvrir leur Titanic qui y était programmé. C’est finalement en essayant de retrouver Emmanuelle de l’Etoffe des Songes sur notre seul jour de festival commun que je me suis décidée à découvrir ce spectacle qu’elle avait sélectionné dans son programme. Cyrano et moi, c’est une grande histoire d’amour, mais pour ce qui est de Cyrano(s), je ne savais pas encore.

Les comédiens voulaient tous jouer Cyrano parce qu’on a tous un Cyrano en nous : on a tous, quelque part, un complexe qui nous empêche d’avancer. Ils nous expliquent que, si Cyrano avait pu faire une chirurgie du nez, il n’aurait probablement pas été le personnage qu’on connaît aujourd’hui. Le point de vue est intéressant, plutôt nouveau, et j’ai hâte de voir ce qu’ils ont pu faire à partir du texte de Rostand.

Peut-être que je n’ai rien compris au pitch qu’on m’en a fait, ou peut-être sont-ils passés à côté de leurs ambitions. Le fait est que, du travail autour du complexe et du « on est tous Cyrano » qu’on m’avait vendu, il ne reste pas grand chose : un échange de nez au milieu des scènes et un petit interlude parlé à chaque changement d’acte où chaque comédien se présente rapidement en nous racontant son histoire et son complexe. Et encore, seul l’un d’entre eux joue vraiment le jeu en nous dévoilant réellement quelque chose de lui, c’est Roland Bruit, quand les autres divaguent vainement sans se révéler.

Le reste, c’est bien le texte de notre cher Edmond Rostand. Le problème, c’est plutôt ce qu’ils en font. S’ils ont travaillé sur quelque chose autour du complexe, il se peut que le travail de fond sur le texte ait été oublié. En tout cas, à les écouter, c’est ce qu’on ressent. Le texte est dit à toute allure, les vers sont massacrés, l’alexandrin parfois oublié, la plus célèbre des tirades du répertoire français se retrouve inversée (« c’est un roc c’est un cap c’est un pic », j’avoue que ça fait bizarre), les tirades sont souvent hurlées, des gags un peu lourds sont rajoutés… Cerise sur le gâteau : le spectacle, annoncé pour durer 1h35, en dure finalement deux. Une erreur pas très cool en période de festival.

Il est là le vrai complexe : ce rendu bruyant et brouillon face au chef-d’oeuvre de Rostand. Ça pique.

Cyrano(s)

#OFF21 – La métamorphose des cigognes

Critique de La Métamorphose des cigognes, de Marc Arnaud, vu le 14 juillet 2021 au Théâtre du Train Bleu (13h50)

Avec Marc Arnaud, mis en scène par Benjamin Guillard

Je sais parfaitement pourquoi je suis allée voir La Métamorphose des cigognes. Il y a d’abord ce titre, un peu poétique, un peu intriguant, qui sonne vraiment bien et que, allez savoir pourquoi, je range immédiatement dans la case « titre de spectacle prometteur du Off ». C’est du flair ou de la connerie, je ne sais pas encore, mais ça marche. Il y a ensuite Benjamin Guillard, qui avait réussi un très joli coup avec son Jo inattendu il y a presque deux ans maintenant, et dont j’avais envie de retrouver le travail. Il y a enfin le tampon « Train Bleu » rassurant qui termine de me convaincre. Je sais donc parfaitement pourquoi je suis là, mais je n’ai strictement aucune idée de ce que ça peut donner.

On se retrouve dans la conscience de Marc Arnaud – comédien et personnage, donc – alors que celui-ci doit procéder à un don de sperme nécessaire à une fécondation in-vitro. Il est seul, dans une salle blanche avec un gobelet en son centre, on lui explique comment il doit procéder, par quelle étapes il doit passer, et on le laisse faire sa petite affaire. Seulement, on s’en doute, ça ne se fait pas « comme ça » et, seul face à ce gobelet blanc, il laisse ses pensées divaguer : sa première fois, son premier porno, son rendez-vous avec le médecin pour lui annoncer ses problèmes spermatiques, la salle d’attente… On le suit dans ce cheminement qui doit l’amener, finalement, à réaliser ce don.

Alors je tiens à rassurer tout de suite : ce n’est pas un spectacle dissertatif (et chiant) sur la FIV. Le sujet peut dérouter, mais clairement on est plutôt dans le seul en scène ultra dynamique, du genre qui vous prend et qui ne vous lâche pas. Dès les premières minutes, j’ai su que j’allais être emportée. Il faut dire que Marc Arnaud – est-ce parce qu’il raconte sa propre histoire ou simplement son talent de comédien – est parfait pour l’exercice. Je ne saurais expliquer, il y a des acteurs qui maîtrisent le seul en scène, et ça se sent immédiatement. Sur le plateau, un comédien mais dix personnages, tous différents, tous maîtrisés. On se plaît à les découvrir, les aimer ou les détester, les retrouver quand l’histoire avance, les juger ou les comparer. Et on s’attache à notre personnage, pauvre Marc dérouté face à son gobelet blanc.

J’adore me retrouver dans des consciences. Quand c’est bien fait, c’est toujours très plaisant. Là, on est en plein dans cette espèce de bordel créatif que peut former le cheminement de la pensée, d’autant plus drôle que notre sujet de base est propice aux digressions. Marc Arnaud maîtrise à la perfection son sujet et son personnage, il est absolument captivant, aidé dans l’exercice par la mise en scène rythmée et très visuelle de Benjamin Guillard qui contribue à créer des ambiances complètement différentes au fil des digressions.

Mais il a aussi le talent de l’écriture : pas évident de ne pas en perdre certains au passage alors qu’il passe sans cesse du coq à l’âne. Son texte est extrêmement bien ficelé : il nous prend d’abord un peu par les sentiments en se présentant, en présentant sa situation, en nous expliquant qui il est et en nous impliquant émotionnellement dans son histoire et, au fur et à mesure que sa pensée avance, il tente des digressions de plus en plus longues et « difficiles », dans ce sens où elles ne touchent pas forcément la même chose chez tous les spectateurs, mais il nous a « attrapés » depuis bien longtemps et on est tellement captivés qu’il ne nous perd pas en chemin.

Je ne pouvais rêver mieux comme lancement de festival. De l’énergie, du rythme, de l’émotion et du talent, voilà le chouette cocktail concocté par Marc Arnaud.  ♥ ♥

© Alejandro Guerrero

Un Bourgeois Hecq(go)centrique

Critique du Bourgeois gentilhomme, de Molière, mis en scène par Valérie Lesort et Christian Hecq, par Complice de MDT
Avec V. Vella, S. Bergé, F. Gillard, L. Stocker, G. Gallienne, Ch. Hecq, N. Lormeau, C Hervieu-Léger, G. Kamilindi, Y Gasiorowski, J. Chevalier, G. Martineau, comédiens de l’académie de la Comédie-Française et musiciens. Vu le 18 juin 2021.

Ne boudons pas notre plaisir : on passe avec ce Molière une bonne soirée. La première s’est achevée sur une standing ovation, et les rires ont ponctué la représentation. Néanmoins, ce Bourgeois ne m’a pas ravie autant que celui monté par Catherine Hiegel avec François Morel naguère. Cela tient à un parti esthétique très net, qui modifie un peu les équilibres internes de la pièce ; elle est bonne fille, et s’en arrange, et le rire peut aller son train, mais moins constamment que ce pourrait être le cas.

Les rires viennent immanquablement de Christian Hecq, de sa science du rythme et de la mimique. En grand acteur burlesque, il met de la profondeur dans la bêtise du personnage. Son jeu parvient à concilier outrance, stylisation et humanité : les mimiques traduisent toujours un sentiment, vanité comblée, désir, frustration, fierté, revanche. Il est même pitoyable à la fin, donnant à M. Jourdain plusieurs couleurs.

Mais le décor, lui, n’en a pas : on est transporté dans une sorte de forteresse (image de l’univers mental du personnage ?) du noir le plus profond, au moins jusqu’au repas et à la turquerie. Et autour de Ch. Hecq rutilant dans ses costumes farfelus, les autres personnages, sauf Dorante et Dorimène, sont en noir. Livrée noire des valets, habits de quaker pour Covielle (Laurent Stocker, sous-employé), Nicole, Lucile (la toute nouvelle Géraldine Martineau, étrangement vêtue et coiffée, avec des coques style princesse Leia, mais bleues…), et même son amoureux Cléonte. Mme Jourdain, l’impériale Sylvia Bergé, est un mixte de reine de Blanche-Neige et de famille Adams. Itou pour les maîtres à danser, de musique, de philosophie (génial Guillaume Gallienne), etc. : tous en noir, comme le décor.

© Christophe Raynaud de Lage

Pour le décor, Ch. Hecq s’en explique dans la bible : il faut que, pour les effets qui ajoutent de la féérie au spectacle, on ne voie pas les manipulateurs de marionnettes. Mais il y a peu de manipulations de cet ordre finalement, apportant à deux reprises une note de poésie qui n’est pas filée. Pourquoi appliquer aussi le noir général aux costumes ? Cela ne permet pas aux deux couples parallèles des valets et des jeunes maîtres d’exister, de se détacher du décor. Ils devraient apporter une bouffée d’air frais dans la monomanie étouffante du Bourgeois mais ils sont intégrés dans cette imagerie gothique, et leur scène de malentendu amoureux, censément comique, si drôle dans la mise en scène de Hiegel, est ici bien triste et longuette.

La stylisation absolue et le goût du gag propres au couple Lesort/Hecq, leurs références propres, entrent parfois en contradiction avec le texte même. Ils jouent beaucoup des contrastes de taille et d’une imagerie décalée : mais si Mme Jourdain fait deux fois la taille de son mari et a des airs de vraie domina, comment peut-il régner en maître et dilapider l’argent du ménage ? De même, le choix de costumes quasi de science-fiction pour M. Jourdain a conduit à couper le texte de Molière, dans la scène du maître-tailleur. L’imaginaire de Valérie Lesort et de Christian Hecq s’impose, la pièce tend à devenir une matière à propositions visuelles.

Bon, pourquoi pas ? Le Bourgeois gentilhomme n’étant pas la pièce la plus ambitieuse ni la mieux construite de Molière, et vu le plaisir qu’on a eu à retrouver Richelieu et nos bien-aimés comédiens, on ne va pas faire son puriste plus longtemps ! Allez-y ! D’autant que le spectacle a dû évoluer, depuis la première.

Hecq a taillé la pièce à sa (dé)mesure. ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage

Ivabien

Critique d’Ivanov, adaptation d’après Tchekhov, vue le 16 juin 2021 au Mois Molière
Avec Alexis Ballesteros, Johanna Bonnet, Benoit Gruel, Schemci Lauth, Manuel Le Velly, Elisa Oriol, Deniz Turkmen, Yuriy Zavalnyouk, dans une mise en scène d’Emmanuel Besnault

C’est rigolo comme j’ai l’impression de connaître et de suivre Emmanuel Besnault alors que je n’ai vu aucun de ses spectacles. Il y a eu des rendez-vous manqués avec son Petit Poucet, que j’ai tenté de voir plusieurs fois à Avignon mais sans jamais réussir. Il y a eu ces Fourberies de Scapin, dont j’ai tant entendu parler que j’ai l’impression de les avoir vues – et appréciées ! Mais il a fallu cet Ivanov du Mois Molière pour que je découvre enfin le travail de ce jeune metteur en scène, et que je me rende compte vraiment à côté de quoi je suis passée.

Ivanov, est jeune mais il est déjà usé par la vie. Il est criblé de dettes, il n’aime plus sa femme, est incapable de ressentir la moindre émotion à l’idée qu’elle va bientôt mourir, a perdu toute trace de ses idéaux, et n’est pas vraiment aidé par les dignes produits de la société bourgeoise qui l’entourent. Il en est arrivé à un point où non seulement il ne comprend plus ce qui se passe autour de lui, mais il ne se comprend plus lui-même.

Je n’ai pas réussi à tweeter après le spectacle, je ne sais pas bien pourquoi. Je pense que j’avais peur de dévaloriser le spectacle en rappelant que, moi qui n’aimais pas la pièce, j’avais quand même su apprécier cette adaptation. Les 280 caractères du Tweet n’auraient pas suffi à m’expliquer correctement. Je n’avais pas vraiment prévu de faire un article – les réflexes sont un peu rouillés – mais je m’en voudrais de ne pas laisser de trace de ce spectacle ici. Parce que plus j’y repense, et plus je me rends compte que c’était du sacré bon boulot.

Je n’aime pas Ivanov. C’est un personnage qui me semble immontable, je n’arrive pas à l’apprécier car je suis incapable de le comprendre. Il n’est pour moi qu’un chouineur continu, quelque part entre Célimène et Chimène, personnage-figure impossible à incarner. Or comme il est quand même très présent dans la pièce qui porte son nom, il est arrivé qu’il me gâche le moment. L’adaptation d’Emmanuel Besnault a ceci d’intéressant, pour moi, qu’en coupant dans le texte elle coupe dans le personnage. Sans le dénaturer, elle lui laisse moins de place, ou du moins une place équivalente à ceux qui l’entoure. Et que je découvre vraiment, pour la première fois.

Il y a Borkine, c’est Benoît Gruel et son faux air de Jimmy Labeuu, qui permet de relancer l’énergie après les sorties déprimantes d’Ivanov grâce à des punchlines ultra dynamiques et parfaitement rythmées. Il est un rayon de soleil dans ce spectacle. Il y a Savichna, remarquable Johanna Bonnet , qui nous embarque avec elle dans la joie de ses chants comme dans la souffrance de ses déceptions. Il y a le Comte, qui m’est apparu comme le double d’Ivanov grâce à un habile tour de mise en scène, et dont la tendre et touchante dureté laisse place à une sensibilité palpable grâce à un Manuel Le Velly très habité. Il y a Sacha, rayonnante Elisa Oriol qui prend presque les traits d’une Irina en passant brutalement de l’allégresse de la jeunesse aux doutes habités des choix et des responsabilités. Il y a Lebedev, c’était Emmanuel Besnault le soir où on y était, léger et cynique à souhait. Il y a Anna, qui pâtit un peu des coupes dans le texte qui raccourcissent un personnage déjà ingrat, mais à qui Denis Türkmen parvient à donner un belle élégance. Il y a enfin Lvov, médecin incarné par un Lionel Fournier un peu trop monocorde dans ses tirades. Comme Anna, il est sans doute l’un des personnages qui perd le plus avec les coupes.

Et au milieu d’eux tous, il y a Ivanov, qui m’a beaucoup surprise d’abord, pour me convaincre tout à fait. Il faut dire que Schemci Lauth est un comédien singulier : avec sa voix particulière, son regard qui ne semble pas voir, son allure étrange, on le met rapidement à part des autres personnages. Contrairement à eux, il n’a pas de style défini : rien que vestimentairement, il se cherche pendant tout le spectacle alors que tous ont leur spécificité. Il ne trouve pas sa place, sa stabilité, son équilibre. Il est toujours à côté. Je serai très curieuse de découvrir le comédien dans un autre rôle pour mieux évaluer cette étrangeté qu’il confère à son personnage.

Ainsi donc la direction d’acteurs d’Emmanuel Besnault est plutôt très convaincante. J’ai été tout aussi intéressée par sa mise en scène. Je m’en veux même un peu parce que je n’ai pas profité de tout. Pour donner de la vie à des scènes parfois pesantes, il a su ajouter des détails savoureux pour les gourmandes comme moi : ici, en fond de scène, un personnage qui rentre dans un autre, là une discussion animée entre deux… Tout cela contribue à créer une véritable atmosphère sur le plateau. Il est un véritable chef d’orchestre, on se laisse porter par les différents mouvements qu’il dirige, jusqu’à se faire entraîner dans un rythme effréné lors du final. L’accélération de cette ultime scène, palpable jusque dans l’air où l’on peut presque voir les ondes de théâtre qui s’entrechoquent, m’a complètement emportée. Bravo.

Une proposition très, très réussie. Je ne manquerai plus de suivre le travail d’Emmanuel Besnault. ♥ ♥ ♥

Des lawriers pour Bouvron

Critique de Lawrence d’Arabie, de Eric Bouvron, vu le 11 juin 2021 au Mois Molière
Avec Kévin Garnichat, Alexandre Blasy, Matias Chebel, Stefan Godin, Slimane Kacioui, Yoann Parize, Julien Saasa, Ludovic Thievon, dans une mise en scène de Eric Bouvron

Pour ce spectacle, j’avoue que j’ai un peu suivi le mouvement. Je connaissais vaguement le travail d’Eric Bouvron pour avoir vu Les Cavaliers il y a quelques années et suivi ses nouvelles créations de loin, notamment Marco Polo et Zorba qui me semblaient dans la même veine que le spectacle de Kessel auquel j’avais assisté. J’avais plutôt un bon souvenir des Cavaliers et je me suis demandé, 7 ans après, comment avait pu évoluer son travail et mon regard dessus. Verdict : c’est toujours un plaisir.

Lawrence d’Arabie, c’est l’histoire de Thomas Edward Lawrence, archéologue de formation, qui est envoyé par l’armée britannique en mission de reconnaissance dans la péninsule du Sinaï, et qui sera l’un des protagonistes de la révolte arabe menant à la fin de l’Empire Ottoman, et l’espoir de la création d’une nation Arabe unie et indépendante.

Je ne connaissais pas du tout l’histoire de Lawrence d’Arabie. Je sais, c’est un peu la honte et je devrais voir le film de David Lean, mais je suis finalement heureuse d’être arrivée vierge de toute connaissance devant ce spectacle. Comparées aux presque quatre heures que dure le film, je ressors de ces deux heures de spectacle avec un bel aperçu de ce qu’a pu être la vie de cet homme, que je ne demande qu’à approfondir en visionnant la version longue à l’écran – je serais peut-être restée un peu sur ma faim dans le cas contraire.

J’ai retrouvé l’univers de Eric Bouvron avec bonheur : cette ambiance arabisante faite de bric et de broc qu’il parvient à créer sur scène, c’est vraiment sa patte. Là où, dans Les Cavaliers, il était accompagné d’un beat boxeur, c’est ici une cantatrice, Cécilia Meltzer, qui compose, avec deux musiciens, l’atmosphère auditive du spectacle. Cet accompagnement musical est essentiel et participe pleinement à nous transporter dans cet autre pays, au milieu de tous ces personnages – d’ailleurs, je n’aurais pas dit non à davantage de moments musicaux, que j’ai trouvés très réussis.

Ce qui est chouette, c’est que par son style très imagé, Bouvron ancre vraiment l’histoire dans nos cerveaux. Son théâtre est assez spécifique, et si on peut y voir d’abord des ressemblance avec Michalik par exemple, ils se distinguent lorsqu’on creuse un peu. Il a comme lui des facilités sur la création d’ambiance mais il se positionne moins sur la théatralité et les situations que sur les tableaux qui composent une scène. Son Lawrence, en tout cas, se base davantage sur des successions d’images que sur la fluidité de l’action, ce qui peut surprendre mais qui fonctionne très bien en vérité, car les images qu’il crée sont marquantes ; je pense notamment à celle, superbe, de ces guerriers qui avancent vers l’ultime bataille.

En tant que directeur d’acteurs aussi, c’est un sans faute. C’est d’abord très particulier de voir tous ces hommes sur le plateau – accompagnés par une seule femme, Cécilia Meltzer – incarner tous les rôles, féminins comme masculins. Ça irrite un peu, on se dit que bon, il aurait peut-être pu faire jouer des comédiennes surtout pour faire jouer indifféremment des rôles des deux genres. Mais étant donné qu’on ne lui connaît pas de misogynie particulière (au contraire, il ne fait jouer que des femmes dans son spectacle Maya) ce devait être un vrai parti pris de mise en scène : cela reste une histoire d’hommes, et cela fait davantage sens dans les scènes de groupe. Passée cette surprise, donc, j’ai eu grand plaisir à découvrir tous ces comédiens jonglant entre leurs rôles avec brio. Mention spéciale à Kevin Garnichat, qui porte haut les couleurs de ce Lawrence, et incarne à merveille la probité de cet officier, investi corps et âme dans son objectif, torturé jusqu’au bout des ongles par sa trahison.

Un voyage haut en couleurs à travers l’histoire ! ♥ ♥ ♥

Ruthy Scetbon, la fée du placard aux balais

Critique de Perte, de Ruthy Scetbon et Mitch Riley, vu le 22 octobre 2020 à La Piccola Scala
Avec Ruthy Scetbon, mis en scène par Ruthy Scetbon et Mitch Riley

C’est chouette comme les choses arrivent. Il aurait pu y avoir plein de raisons pour lesquelles j’aurais manqué ce spectacle. Si Ronan au Théâtre ne me l’avait pas proposé, d’abord, pour me faire sortir un peu de ma zone de confort théâtrale et me faire découvrir de nouveaux univers – je le lui rendrai bientôt. Si le même Ronan ne l’avait pas lui-même fait connaître à la programmation de La Scala Paris, projetant ainsi la jeune comédienne sur une scène parisienne importante et facilitant aussi sa rencontre avec le public. Si ça n’avait pas été Dominique Racle qui défendait ce spectacle mais quelqu’un à qui je fais moins confiance. Bref, la vie est faite de rencontres, et ce sont celles-ci qui m’ont amenée là, pour voir un spectacle qui, plus qu’un autre, se base sur la rencontre d’un personnage et de ses spectateurs.

Je ne savais pas ce que j’allais voir. On m’avait vaguement mentionné un clown, j’avais rapidement regardé quelques secondes du teaser du spectacle, j’en avais déduit que c’était un clown avec un balai. Je suis pas très clown, de base, alors là j’avoue que j’étais perdue. Mais en fait pas du tout. Oublions l’histoire du clown. Le clown, c’est presque une excuse symbolique pour représenter un personnage borné dans l’univers collectif : le clown est là pour nous divertir, la femme de ménage est là pour nettoyer. Mais que se passe-t-il lorsque cette même femme de ménage habituée à l’oubli se retrouve sous les projecteurs ?

Je ne suis pas rentrée tout de suite dans le spectacle. Les rires ont fusé vite autour de moi, il m’a fallu un plus grand temps d’adaptation. Mais une fois que j’avais accepté le personnage et ce qui se jouait devant moi, impossible d’y résister. On est d’abord pris par la chouette performance de mime qui ouvre le spectacle car le début est quasiment muet, ou tout comme – les quelques mots lâchés sont voulus inintelligibles. Ce moment, où l’on découvre le personnage principalement à travers son corps, sa gestuelle, est vraiment très particulier. C’est probablement là que quelque chose se passe, que le lien entre le spectateur et la comédienne se crée. Dans son attitude, elle rappelle un bambin qui se cache et qui est à la fois heureux et gêné quand on le trouve si vite après avoir fait d’abord semblant de le cacher. C’est en tout cas ce que ses tortillements m’ont évoqué : l’enfant timide et gêné, celui qui a encore envie de se montrer et regrette rapidement son geste lorsque tous les regards se tournent vers lui. C’est absolument charmant.

Cette première approche du personnage est tellement réussie qu’on aimerait qu’elle s’éternise davantage. Mais on se rend compte que finalement, le spectacle ne perd rien quand le texte arrive. Les répliques sont, à l’instar de ce qui se joue devant nos yeux, inattendues, fines et poétiques. Je regarde ce personnage de femme de ménage et je ne peux m’empêcher de penser à une paillette. C’est elle qui astique mais c’est elle qui brille. Tout en discrétion, d’un éclat variable en fonction de la lumière afin de ne pas trop nous éblouir, elle est captivante sans jamais en faire trop. Elle attire le regard sans le chercher. Cette première partie m’a envoûtée.

Cette personne qui est face à nous, donc, c’est la femme de ménage du théâtre. Elle décide de nous montrer, de nous expliquer ce qu’elle fait ici : le nettoyage de la salle. Mais, dans cet acte banal, on sent une question de vie ou de mort. C’est comme si, soudain, le personnage était né sur ce plateau – tant qu’il y est, tant qu’il nous captive, tant qu’il se tient dans la lumière, il vit. C’est fait avec naïveté et sincérité, sans aucune prétention, et c’est probablement pour ça que ça fonctionne. Parce qu’au fond, ce qui se passe sur scène, on devrait s’en foutre – et pourtant on est comme fascinés.

Quand elle décide de nous montrer le coffre des objets trouvés, je dois dire que j’ai été très emballée. Pour moi, c’était une promesse de poésie. L’objet, l’ambiance, le personnage, tous les axes s’alignaient pour faire de ce moment un instant d’exception. J’en attendais peut-être trop ; en tout cas, j’ai été un peu déçue. Quelque chose se brise dans cette deuxième partie. Peut-être parce que la proposition devient soudainement plus attendue, peut-être parce que le changement de rythme m’a paru un peu fabriqué, peut-être parce que le personne prend trop son aise – je n’ai pas adhéré. L’univers du début m’avait transportée dans une sorte d’hypnose apaisante, soudainement interrompue par des cris inutiles et sonnant faux.

Difficile pour l’hypersensible que je suis de me raccrocher au navire qui vogue vers la troisième partie du spectacle. Et pourtant elle nous ramène, tout en douceur, près de l’univers qu’elle nous proposait en ouverture du spectacle. C’est doux comme un cocon. La fin est sans doute plus attendue que le reste de la pièce mais n’en reste pas moins ensorcelante. Les images et l’ambiance me resteront. Mais je suis peut-être passée un peu à côté de quelque chose dans le propos.

Ruthy Scetbon, un nom à suivre. ♥ ♥

Le dernier Maître, Ô !

Critique de Avant la Retraite, de Thomas Bernhard, vu le 15 octobre 2020 au Théâtre de la Porte Saint-Martin
Avec Catherine Hiegel, André Marcon, Noémie Lvovsky, et Helena Eden, dans une mise en scène d’Alain Françon

Alain Françon. Le premier metteur en scène qui m’a bouleversée : je sors quasiment toujours de ses pièces en ayant la sensation d’avoir touché au parfait. Et l’artiste ayant signé le dernier spectacle que j’ai vu avant le confinement. Avant la retraite était sans doute l’un des spectacles que j’attendais le plus en cette rentrée 2020. Réunissant un trio d’acteurs très prometteur autour d’une pièce au sujet fort, j’étais plus qu’impatiente. Trop impatiente. Et je sais comme l’impatience peut conduire à la déception. Mais rarement avec Françon.

On est le 7 octobre et, comme chaque année, dans cette fratrie, on célèbre l’anniversaire d’Himmler. La soirée commence seulement et Vera s’affaire partout dans le salon : il s’agit de préparer cette réunion particulière. Sa soeur Clara la regarde avec un dégoût non dissimulé : c’est que le duo incestueux représente tout ce qu’elle exècre. Mais, paralysée des jambes, elle ne peut intervenir dans le manège des préparatifs de Vera. Tout doit être parfait pour que son frère Rudolf soit satisfait. Car si on fait tout ça, c’est parce que c’est important pour lui : ancien officier nazi, c’est le moment où l’on se souvient avec tendresse des grandes années du Troisième Reich. D’autant que cette année est une année particulière : c’est la dernière année avant qu’il ne prenne sa retraite en tant que juge.

Je ne suis pas une grande fan de Thomas Bernhard, et je comprends de mieux en mieux pourquoi. Moi qui aime bien avoir le contrôle sur tout, son théâtre qui parfois frôle l’absurde me dérange. La banalité effrayante qui ressort des dialogues de sa pièce est scandaleuse. Ce que je vois est totalement décorrélé de ce que j’entends. D’un côté la tendresse, de l’autre l’abjection. Françon est fait pour ce genre de texte dont il peut révéler toute la profondeur. Je pensais pouvoir résumer la pièce en deux lignes, je dois me restreindre pour ne pas écrire un pavé sur tout ce qu’on y trouve, ce qu’on y puise ou ce qu’on y vomit. Par un travail plus que fin sur le texte, grâce à une direction d’acteurs au cordeau, au travers d’une scénographie amèrement réaliste, ce spectacle permet à la pièce d’entrer dans une autre dimension. J’ai été happée, transportée dans cette maison sinistre, comme un quatrième couvert ajouté à la table de la fratrie. Ce soir-là, je l’ai passé dans ce salon avec eux.

Je connais évidemment le talent des trois comédiens que dirige Françon. Mais connaître n’est pas voir, et c’est toujours un choc de se retrouver face à Catherine Hiegel sur scène. Je ne connaissais pas la pièce et n’avais donc aucune idée de la répartition des rôles. Spoiler : Catherine Hiegel porte tout. Elle est en scène d’un bout à l’autre du spectacle, parfois sur des monologues interminables – mais constamment captivants – oscillant entre banalité et horreurs au gré de la conversation, elle parle, elle parle, elle parle, et nous on regarde, on tremble, on rit. Sous ses tirades aux apparences banales, elle sème avec finesse des indices scéniques ou verbaux d’une domination qui se met progressivement en place au fil du spectacle. Celle qui pouvait apparaître comme une simple maîtresse de maison au service de son frère au début de la pièce se transforme peu à peu en oppresseur en insinuant délicatement le doute sur l’origine réelle de cette situation. Elle est terrifiante. Elle est banale. Elle est immense.

Qu’elle porte tout n’enlève rien au talent de ses partenaires. Si leur partition est moins étonnante, ils n’en restent pas moins très impressionnants. André Marcon fonctionne pratiquement en duo avec Catherine Hiegel. Elle nous prépare longtemps à sa venue et le voilà entrant en scène aussi brillant qu’elle nous l’a décrit. Mais sa palette est large, et le voici bientôt abject et pitoyable. La relation qui se joue entre les deux personnages a quelque chose de nauséabond – mais théâtralement parlant, c’est fascinant. J’ai d’abord eu plus de réserves sur le jeu de Noémie Lvovsky, que je découvrais au théâtre. Elle a peu de texte, et lorsqu’elle prend la parole, c’est avec moins d’autorité que ses partenaires. Ça questionne un peu, surtout quand on connaît la rigueur de Françon. Alors on peut aussi remarquer comme elle excelle dans son mutisme bouillonnant de colère : et là elle est la reine. Cette opposition dans le jeu des comédiens dérange autant qu’il interroge. Comme tout le spectacle : tout est pensé, tout a sa place, tout est génie.

Et toutes les couleurs de Thomas Bernhard font partie du tableau, le traumatisme des bourreaux en tête. On est vraiment face à un texte très inconfortable, et Françon ne nous fait pas de cadeau. Il sait parfaitement faire monter la tension, tout en restant toujours en retenue. Rien n’explose jamais : ce serait une facilité. Tout s’accentue progressivement, très subtilement, vers une fin qui ne nous sera pas proposée mais qui nous prend à la gorge. Le décor de Jacques Gabel et les lumières de Joël Hourbeigt accentuent encore ce sentiment d’étouffement progressif. Je pense n’avoir jamais vu un titre de pièce aussi bien servi : on sent vraiment qu’on est avant quelque chose, que la retraite va entraîner un changement, que tout va basculer. Rudolf va-t-il tuer tout le monde chez lui ? Va-t-il sortir en costume de SS ? La réponse n’est pas apportée mais le doute est impossible.

C’est grinçant, c’est glaçant, c’est gênant. C’est parfait. ♥ ♥ ♥