Etienne A., une vie en carton

Critique de Etienne A., de Florian Pâque, vu le 20 mars 2022 à la Piccola Scala
Avec Nicolas Schmitt, mis en scène par Florian Pâque

L’image de cet homme assis sur un carton avec ce drôle d’objet dans les mains, qui lui fait des yeux d’extraterrestre et évoque ce jouet pour enfants, entre appareil photo et kaléidoscope, qui permet à celui qui l’utilise de visualiser des images, m’a d’abord intriguée. Dans ce décor de cartons Amazon qui tirent la gueule, posés à l’envers tout autour de lui, quelque chose se passe. Suffisamment en tout cas pour me donner envie de retourner à la Piccola Scala, un an et demi après avoir découvert la salle avec la jolie Perte.

Etienne A. s’est retrouvé assigné au local des objets retournées non distribués, ce soir de Noël, dans l’entrepôt Amazon où il travaille. Est-ce que c’est ça qui l’a décidé à tout raconter à Sandrine, la collègue dont il est amoureux ? Peut-être. C’était peut-être la goutte d’eau qui fait déborder le vase de cette vie de solitude qu’il nous raconte à travers les personnages de son ex-femme, Lucie, son nouveau compagnon, Lionel, son manager, Franck, son père malade et son fils qu’il ne voit pas si souvent.

On a d’abord un léger doute lorsque Nicolas Schmitt entre en scène. Son accroche prononcée avec force de cette belle voix grave et distincte sonne un peu étrangement au milieu de ces cartons Amazon qui jonchent la scène. Le doute ne dure qu’un instant. Tout de suite, Etienne A. apparaît. Cette énergie devient violence – plus intégrée qu’extériorisée – besoin d’expression, besoin d’exister le temps du spectacle. Il y aura quelque chose de l’ordre de la nécessité absolue mêlée à une légère excuse d’être là qui balancera pendant tout le spectacle, créant vraiment un moment d’entre-deux seyant parfaitement à la situation : pas encore abandonnée la vie d’avant, pas encore commencée celle à venir.

Car c’est bien de ça dont il est question à travers ce que nous raconte Etienne A : comprendre comment il en est arrivé là où il est aujourd’hui, au bord de ce précipice qu’il s’apprête à franchir. Le ton employé est bien moins vindicatif que ce qu’on pourrait imaginer ; au contraire, les personnages sont dessinés avec objectivité, sans caricaturer. Le manager d’Amazon, qu’on diaboliserait volontiers, est plutôt humanisé. Le problème ne vient pas des autres en eux-mêmes, mais de l’écosystème global dans lequel Etienne A. peine à être lui-même, à évoluer.

En fait, Amazon est rapidement relégué au second plan. C’est ce qui fait la force, mais aussi, quelque part, la faiblesse de ce spectacle. Le regard d’Etienne A., mélange de violence et de douceur sur cette situation qui s’enlise, fait de cette pièce une sorte de chronique poétique des invisibles. On suit son histoire avec intérêt, admirant l’habileté de Nicolas Schmitt à incarner ces différentes humanités avec beaucoup de justesse, laissant la place à l’humour mais rarement au cynisme, se laissant porter au gré des anecdotes. Mais on n’aurait pas boudé davantage de revendication, un rôle plus important donné à cet entrepôt qui vient avec la misère, une agressivité qui pourraient relancer la théâtralité parfois à la limite de l’evanescence dans ce conte trop tendre peut-être.

Un joli seul en scène qui nous donne envie de revenir plus souvent découvrir les propositions de La Piccola Scala. ♥ ♥

Bonne année ! – mes conseils pour cette rentrée théâtrale

J’ai toujours eu un peu envie de le faire et je ne m’en suis jamais vraiment donné le temps. Mais pendant les vacances de Noël, j’ai relevé plein de tentations théâtrales pour cette rentrée et je me dis qu’étant donné la situation compliquée des théâtres, je pourrais pour une fois essayer de me bouger un peu et de donner un modeste coup de pouce pour les spectacles qui me font de l’oeil en cette nouvelle année…

Voici donc, dans le désordre, la liste de mes envies hiver 2022 (je me laisse la possibilité d’y ajouter des spectacles au fil de mes découvertes donc n’hésitez pas à me faire part des vôtres !) :

Berlin Berlin, de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras, mis en scène par José Paul au Théâtre Fontaine

La découverte de ce spectacle a été un petit choc, car il réunit deux artistes que je suis depuis de nombreuses années issus d’univers totalement différents. Alors pour le choc de la rencontre entre José Paul et Maxime d’Aboville, voilà un spectacle que j’ai hâte de voir et dont j’attends beaucoup.

Coupures, de et mis en scène par Paul-Eloi Forget et Samuel Valensi au Théâtre de Belleville

Après L’inversion de la courbe et Melone Blue, le troisième spectacle de la compagnie La poursuite du bleu est toujours très engagé, s’attaquant cette fois-ci au sujet controversé qu’est le déploiement de la 5G. Si j’avais reproché au dernier spectacle de se perdre un peu dans son propos, je reste impressionnée par la volonté de la compagnie à s’attaquer à des sujets si politiques. Et très curieuse.

Fantasio, de Musset, mis en scène par Emmanuel Besnault au Lucernaire

Je les suis de loin depuis longtemps, les ai découverts sur scène il y a peu et ils sont devenus tout de suite des incontournables de ma saison théâtrale : Emmanuel Besnault et sa compagnie de l’Éternel Été proposent un théâtre que j’adore, un théâtre style tréteaux qui s’appuie sur le texte et fait beaucoup avec peu. N’ayant encore jamais vu Fantasio sur scène, j’ai vraiment hâte de voir leur version de l’oeuvre de Musset.

L’augmentation, de Georges Perec, mis en scène par Anne-Laure Liégeois au Théâtre 14

Je me l’étais déjà noté dans mes tablettes la saison dernière mais le spectacle a pâti des fermetures des théâtres. Je ne sais pas alors ce qui m’avait donné tant envie d’y aller, peut-être le Perec que je venais de lire en confinement ou cette photo un peu délirante du spectacle qui accompagne son descriptif. En tout cas, un an après, c’est toujours la même envie !

Le Montespan, de Jean Teulé, mis en scène par Etienne Launay assisté de Laura Christol, au Théâtre de la Huchette

Sur celui-ci, je n’ai rien lu, rien vu, rien entendu, si ce n’est que Michaël Hirsch fera partie de la distribution. Le comédien que je suis depuis un petit moment maintenant était plutôt habitué des seuls en scène jusque tout récemment, mais il m’avait fait part de son envie de travailler en troupe pour de nouveaux projets. On lui souhaite le meilleur et on a hâte de le découvrir dans ce nouveau costume !

Le cycle Racine mis en scène par Robin Renucci au Pavillon Villette

J’avais découvert son très beau Bérénice la saison passée à la Villette, j’aimerais beaucoup découvrir son Andromaque à présent (il propose également Britannicus dans le cadre de ce cycle). L’ancien directeur des Tréteaux de France revient avec ce triptyque autour de Racine dans lequel il met en valeur les textes du tragédiens habillés du plus simple appareil : une scène vide ou presque et des comédiens incroyablement dirigés. On n’en demande pas plus.

Mars 2037, de et mis en scène par Pierre Guillois à la MAC de Créteil

Pierre Guillois, je ne le présente plus, c’est mon coup de coeur théâtral depuis un bon nombre d’années maintenant. Il parvient toujours à m’étonner et, surtout, signe chaque fois des spectacles d’une grande qualité. J’attends donc le meilleur de ce Mars 2037, « comédie musicale spatiale », même si j’avoue que la bande-annonce m’a quelque peu… déroutée.

Huis Clos, de Jean-Paul Sartre, mis en scène par Jean-Louis Benoît au Théâtre de l’Atelier

Huis Clos s’est joué très rapidement il y a deux ans au Dejazet, mais c’était en plein rush théâtral puis le spectacle a été interrompu par le virus que nous connaissons tous. Ce retour sur la scène du Théâtre de l’Atelier sera l’occasion pour moi de découvrir la pièce de Sartre défendu notamment par les deux grands comédiens que sont Maxime d’Aboville et Marianne Basler. Hâte hâte hâte.

Une télévision française, de et mis en scène par Thomas Quillardet au Théâtre de la Ville

J’aime le théâtre documentaire quand il est bien fait (comprendre : quand on ne s’y ennuie pas). Et je ne sais pas pourquoi mais celui-ci m’a donné envie dès que j’en ai entendu parler. Je guette les places depuis un bon moment et j’espère avoir l’occasion d’en apprendre plus sur la privatisation de TF1 grâce à Thomas Quillardet.

Hen, de et mis en scène par Johanny Bert au Monfort

Hen, je l’ai manqué plusieurs fois, et j’espère vraiment que cette fois-ci sera la bonne ! La seule chose que je sais sur ce spectacle, outre que c’est un spectacle de marionnettes, c’est que Hen est le pronom neutre suédois. Ça suffit à éveiller complètement ma curiosité.

Les Soeurs Bienaimé de Brigitte Buc, mis en scène par Brigitte Buc et Gersende Michel au Théâtre Antoine

On en a encore assez peu parlé et j’ai découvert l’affiche complètement par hasard dans la rue. J’ai un a priori complètement mitigé : là, comme ça, l’affiche, le titre, et l’autrice inconnue ne sont pas pour me rassurer, mais en même temps, avec une distribution pareille, je ne vois pas comment on peut rater un spectacle. Donc : curieuse.

Molière 2022 – les 400 ans de Molière à la Comédie-Française

Le 15 janvier prochain, Molière soufflera sa 400e bougie. Pour l’occasion, la Comédie-Française, sa Maison, a réservé sa deuxième partie de saison au plus grand dramaturge français. Et il y en aura pour tous les goûts : des pièces les plus connues aux créations collectives autour de sa vie en passant par des farces et autres seuls en scène autour de son oeuvre, Molière sera traité aux petits oignons !

Comme il vous plaira, de Shakespeare, mis en scène par Léna Breban à la Pépinière

C’est d’abord le nom de Barbara Schulz qui a attiré mon oeil sur cette nouvelle production : je garde un très bon souvenir de La Perruche dans laquelle elle jouait il y a quelques années. Mais c’est l’occasion aussi pour moi de découvrir non seulement une nouvelle pièce de Shakespeare, ce qui n’est jamais de refus, mais aussi le travail de Lena Breban dont j’ai beaucoup entendu parler récemment.

Marilyn, ma grand-mère et moi, de Céline Milliat Baumgartner, mis en scène par Valérie Lesort au Petit Saint-Martin

Celui-ci ressemble un peu à un ovni théâtral, le titre m’intrigue autant qu’il me rebute, j’ai peur du spectacle qui tient sur par grand chose mais j’ai un si grand souvenir des Bijoux de pacotille de Céline Milliat Baumgartner que je suis attirée malgré moi… et je dois reconnaître que la bande-annonce joue plutôt en sa faveur. Pourquoi pas ?

Dom Maxim Tenorio

Critique de Dom Juan – Répétitions en cours, de Molière, vu le 25 novembre 2021 au Théâtre du Chesnay
Avec Maxime d’Aboville, Marc Citti, Jean-Marie Galey, Valentine Galey, Grégory Gerreboo, Mathieu Métral, Rose Noël, et Christelle Reboul, dans une mise en scène de Christophe Lidon

Suivre des comédiens m’entraîne dans bien des périples. N’ayant pu découvrir la création de ce Dom Juan au Cado d’Orléans, me voilà qui sillonne la banlieue ouest parisienne en direction du Théâtre du Chesnay où je ne suis encore jamais allée. Je dois avouer que je ne m’attendais pas à une aussi belle salle, ni à un aussi grand plateau. La soirée commence bien. J’ai hâte.

Lorsque j’ai appris que Maxime d’Aboville jouait Dom Juan, j’ai eu deux secondes d’étonnement et tout de suite un sentiment d’évidence. Au premier abord, ce n’est pas à lui qu’on pense pour jouer le célèbre séducteur de Molière, mais c’est oublier la profondeur du personnage et ses aspects de provocateur impertinent qui siéent si bien à ce comédien. Et même si le sous-titre Répétitions en cours n’augurait rien de bon, j’ai quand même voulu voir ce que donnait ce Dom Juan qui sort un peu des codes.

On connaît tous Dom Juan, dont le personnage si célèbre est devenu un nom commun désignant un séducteur sans scrupules. Chez Molière, et particulièrement dans la mise en scène de Christophe Lidon, on a droit à un peu plus de nuances : certes, Dom Juan a laissé tombé Done Elvire après l’avoir sortie du couvent et épousée, certes il se joue du Ciel comme des femmes, certes il semble n’avoir aucune morale… ou plutôt semble-t-il par instants la chercher. Ce Dom Juan, qui a pourtant bien des défauts – enfin, surtout un gros – propose cette lecture rare de l’oeuvre qui entrouvre la porte du doute et de la rédemption chez Dom Juan – c’est une faible lueur, mais elle existe.

Parlons-en, du gros problème de cette mise en scène. On le sentait arriver, il est bel et bien là et porte le doux nom de Répétitions en cours. Ce genre de mise en scène, qui cherche à inclure le spectateur dans le processus créatif en montrant non pas la pièce finalisée mais une répétition, dans laquelle le metteur en scène intervient et les interrogations des comédiens sur leurs personnages sont légion, pullulait il y a quelques années. Et je ne crois pas en avoir vu une seule dans lequel le procédé était vraiment intéressant.

Celle de Christophe Lidon ne fait pas exception. Les éléments de répétition paraissent un peu superficiels et, s’ils permettent par exemple à Done Elvire de rallonger sa présence en scène en lui offrant la possibilité de redire l’une de ses tirades, cela donne quand même l’impression d’un non-choix.

C’est d’autant plus dommage que la mise en scène de son Dom Juan, elle, fonctionne plutôt bien ! Dès qu’on entre dans la pièce, on en oublie le reste et la répétition n’est plus un sujet. Et, surtout, proposer Dom Juan à Maxime d’Aboville était la vraie bonne idée. A chaque fois que je le vois sur scène, c’est le même choc : ce comédien dégage une puissance inattendue. Son Dom Juan a un tempérament de dictateur, à la fois envoutant et tranchant, qui rappelle par certains aspects son personnage dans The Servant. Son pas pressé et sa diction légèrement grandiloquente viennent compléter le tableau. Il donne l’impression d’avoir tout en son pouvoir, mais laisse apercevoir un semblant de faille dans son dernier échange avec Elvire. C’est unique, c’est grand. On a hâte de le voir jouer Iago ou Richard III – ces personnages, quelque part entre monstres et gourou, sont faits pour lui.

J’avais un petit doute sur la distribution en lisant le nom de Christelle Reboul pour incarner Done Elvire. Le doute est levé dès son entrée en scène. C’est loin de tout ce dans quoi je l’avais vue jusqu’ici, mais la fragilité qu’elle donne à voir est brûlante d’authenticité, et c’est un vrai plaisir de l’entendre doubler sa tirade, même si cela nous ramène à la répétition. J’ai douté un peu plus longtemps du jeu de Marc Citti, qui incarne un Sganarelle ayant un peu trop tendance à avaler ses répliques à mon goût, mais lorsqu’on s’y habitue cela fonctionne : le contraste avec le jeu de Maxime d’Aboville est flagrant ce qui accentue l’écart entre les personnages, et cette rapidité de diction sied finalement bien avec ce personnage dont les raisonnements se cassent le nez.

En bref, l’habit ne fait pas le moine : derrière cette mise en scène bien mal fagotée se cache une chouette proposition qui gagne à être vue. ♥ ♥

#OFF21 – La Grande Musique

Critique de La Grande Musique, de Stéphane Guérin, vu le 16 juillet au Théâtre Buffon
Avec Hélène Degy, Raphaëline Goupilleau, Pierre Hélie, Brice Hillairet, Etienne Launay et Bernard Malaka, dans une mise en scène de Salomé Villiers

Ha, cette Grande Musique, toute une histoire ! J’aurais tout d’abord dû la voir au Phenix Festival à Paris (festival dédié à la création), puis en parcourant rapidement le résumé j’ai été déçue de constater qu’il ne s’agissait pas d’un spectacle musical donc j’ai finalement reporté mon choix sur le Badine proposé aussi par Salomé Villiers au Mois Molière cette fois-ci, mais j’ai été un peu déçue donc je me suis dit que finalement je n’irai peut-être pas voir la Grande Musique. Puis elle m’a été chaudement recommandée par Apartés Théâtre et je me suis rendue compte que la merveilleuse Raphaëline Goupilleau jouait dedans donc j’ai changé d’avis et j’ai pris mes places pour ce spectacle après moultes rebondissements !

C’est une histoire de famille sur plusieurs générations. Marcel Vasseur nous apparaît sous forme de fantôme, dans son costume élimé, et l’on comprend qu’il vient d’ailleurs. En fait, il vient d’un autre temps, pour essayer de sortir son nom de l’oubli, lui qui fait partie de ces morts non identifiés des camps de concentration. Le spectacle traite de psychogénéalogie, c’est-à-dire comment des secrets de famille enfouis rejaillissent, des générations après, et peuvent influer sur le corps des descendants à qui il ne reste que, comme seule solution pour vivre, de découvrir la vérité.

Ça manquait un peu dans mon festival, les vraies histoires. L’histoire pure, pas teintée d’un message social ou politique, l’histoire qui nous transporte, l’histoire qui touche à l’enfant qui est en nous. L’histoire, qui est d’abord ce qui m’a attirée au théâtre. J’adore les histoires. Et je me rends compte, avec mon expérience de spectatrice, que ce n’est pas si facile d’écrire de bonnes histoires. N’est pas Alexis Michalik qui veut.

Pourtant, le sujet était sympa – à part le point de départ de l’histoire, que je trouve très contestable (attention spoiler) : l’un des personnages apprend que sa mère était une prostituée dans un camp de concentration, elle en a honte et finira par se suicider, geste que j’ai trouvé étrange : c’est avant tout une femme qui s’est battue pour vivre et cela devrait surtout intimer le respect… Mais ce détail mis à part, l’histoire de famille avec un secret caché, ça pouvait vraiment fonctionner. Sur la psychogénéalogie, je suis plus réservée : même si je suis contente d’avoir découvert ce que c’était, je pense qu’elle laisse plus facilement le mélo s’installer. Or ici il aurait fallu supprimer les éléments « à effets » qui n’ont pas d’influence directe sur l’avancée de l’action. Car le problème de ce spectacle vient de son texte, qui n’est pas très bien dosé : la punchline est toujours placée au bon endroit – et on remercie Raphaëline Goupilleau de les lancer si bien – mais la punchline ne fait pas avancer l’action, et le reste de l’écriture est trop lente pour vraiment nous captiver.

C’est comme si l’auteur ne faisait pas assez confiance aux spectateurs. On résout trop vite le secret de famille, bien avant les personnages, ils prennent leur temps alors que tout est déjà limpide de notre côté et ce décalage provoque l’ennui. Il aurait fallu resserrer le texte, peut-être ajouter quelques ellipses. C’est vraiment dommage car les comédiens forment un bel ensemble et on a malgré tout du plaisir à les voir. J’espère que je pourrai les retrouver dans un spectacle qui me convaincra davantage.

Le texte restera le gros bémol de cette grande musique.

Photos Cédric Vasnier © Prismo Production

#OFF21 – Pan

Critique de Pan, d’après James Matthew Barrie, adapté par Irina Brook, vu le 14 juillet au Théâtre La Luna

Avec Marine Barbarit, Lola Blanchard, Maud Bonheur, Simon Cohen, Margaux Dupré, Margaux Francioli, Akrem Hamdi, Aymeric Haumont, Nicolas Ladjici, Charles Mathorez, Léa Philippe, Thomas Rio, Rony Wolff, dans une mise en scène du Collectif la Cabale

Quand Claire Bonnot, du blog Apartés Théâtre, m’a conseillé ce spectacle, j’avoue que je n’ai pas hésité longtemps. D’abord – et j’avoue que je ne sais pas bien pourquoi – parce que sans avoir jamais lu le Pan de James Matthew Barrie, c’est un texte que j’affectionne et je m’intéresse toujours aux créations qui lui sont rattachées. Ensuite, car je garde un excellent souvenir du Peer Gynt d’Irina Brook vu il y a quelques années aux Bouffes du Nord. Enfin, je dois dire qu’un peu de féérie n’est jamais de trop dans mes programmations du Off souvent lugubres.

Peter Pan, vous connaissez sans doute, c’est le chef des garçons perdus, ces enfants sans parents qui refusent de grandir et s’amusent entre eux, se moquent des pirates et du Capitaine Crochet. Peter Pan quitte parfois le Pays Imaginaire pour écouter les histoires que les mamans racontent à leurs enfants, et notamment celle que Mme Darling raconte à sa fille Wendy. Ce soir-là, les Darling sont sortis, Peter Pan parle à Wendy pour la première fois, et il la persuade de le suivre au Pays Imaginaire pour qu’elle devienne leur maman à tous.

Il y a d’abord la première scène, qui a quelque chose de magique. Toute la féérie que j’attendais est là. Quand Peter Pan (Nicolas Ladjici, comédien à suivre) arrive sur scène, j’ai l’impression de l’avoir toujours imaginé ainsi. Il est jeune et agile, la pesanteur ne semble pas avoir d’effet sur lui, on croirait presque à sa poudre de fée. La représentation de la fée Clochette sur scène est à la fois simple et géniale, je suis complètement sous le charme, et quand Peter invite Wendy et son frère à les suivre, j’ai envie de me lever, moi aussi, et de les accompagner au Pays Imaginaire.

Quand on découvre pour la première fois le Pays imaginaire, c’est à nouveau l’émerveillement. Les décors et les costumes, pourtant sans prétention, sont inventifs et soignés, mais ils ont surtout ce qu’il faut de créativité pour inviter au voyage en laissant l’imagination faire le reste. Ils créent aussitôt cette atmosphère particulière au milieu de laquelle évoluent les enfants perdus. Je suis sur un petit nuage de féérie et je me laisse porter.

Mais il y a quelques petites notes qui me font parfois retomber un peu de mon nuage. D’abord les apartés humoristiques et les jeux de mots du Capitaine Crochet, qui sont un peu lourds, mais c’est le personnage qui le veut. Puis le spectacle change un peu de registre. On n’est plus totalement dans la féérie, plutôt dans une grande colonie de vacances où l’on partage des références populaires communes : Michael Jackson, Cyrano, les Black Eyed Peas, la Casa de Papel. Les comédiens prennent un plaisir fou, ça se sent, c’est partagé avec les spectateurs qui chantent avec eux et je chante aussi mais cela me fait retourner dans la réalité, dans ma réalité, alors que j’étais venue pour rêver. C’est parfois un peu facile, néanmoins, rien à dire, ça prend.

Je comprends l’intention qui fait de ce Peter Pan un spectacle accessible à tous, enfants comme adultes. Moi qui voulais de la féérie, je commence par bouder un peu, par principe, mais les rires des enfants me portent et me dérident. Eux, ils s’en fichent du mélange des genres. Ils sont venus sans a priori, ils sont emportés, alors je me laisse aller aussi. Et j’ai quand même ma dose de féérie et de rêve : scéniquement, je n’ai rien à redire, le personnage de Clochette est une perfection absolue, les combats à l’épée sont très réussis. La dernière scène, à l’image de la première, nous emmène ailleurs, comme la douce fin d’un songe ou le commencement d’un nouveau. Et puis, franchement, treize comédiens au plateau, à Avignon, ça tient du rêve aussi.

A la fin du spectacle, les enfants courent sur scène pour faire des câlins aux comédiens. Comme image, il n’y a peut-être rien de plus beau. Bravo !  ♥ ♥

Peut être une image de une personne ou plus, personnes assises et intérieur

Saint-Ex ne décolle pas

Critique de Saint-Ex à New-York, de Jean-Claude Idée, vu le 4 juin 2021 au Petit Montparnasse
Avec Gaël Giraudeau, Adrien Melin, Alexandra Anseidei et Roxanne Bennett, mis en scène par Jean-Claude Idée

J’avoue que ce n’est pas vraiment comme ça que j’envisageais mon retour au théâtre. J’ai eu le plaisir de baigner au milieu des conversations des spectateurs, avant. La chair de poule pendant l’annonce portable. L’émotion qui m’envahit quand le noir se fait dans la salle. Et puis… plus grand chose, en vérité.

Vous l’aurez compris, la pièce se concentre autour de la période de la vie de Antoine de Saint-Exupéry lorsque celui-ci part vivre à New-York, c’est-à-dire à partir de 1940 et jusqu’à son retour en mission en 1944. C’est durant ces années qu’il écrira son chef-d’oeuvre Le Petit Prince, mais ce n’est pas seulement autour ce travail d’écriture que se concentre l’action. On nous donne aussi à voir sa relation houleuse avec sa femme, Consuelo, ses débats d’idées avec Denis de Rougemont, ou encore son avis pessimiste sur l’avenir du monde. Rien que ça !

Le pire dans cette histoire, c’est qu’en rentrant chez moi – il faut m’imaginer avec de la fumée qui sort des oreilles, pestant contre cette programmation inexplicable à mes yeux – je me décide à relire ce que j’avais écrit sur la seule pièce de Jean-Claude Idée que j’ai vue, à l’époque déjà mise en scène par lui, et à l’époque déjà avec Adrien Melin – et à l’époque c’était déjà la raison de ma présence dans la salle. C’était il y a 7 ans. Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer, mais les mots que je lis, je pourrai les réécrire ce soir. Mais lisez plutôt…

« On a trop l’impression d’être devant un cours, obligés d’apprendre, d’écouter sans être assez passionnés pour être dedans ». Le style n’a pas changé : les personnages historiques représentés sur scène ne semblent là que pour dérouler leur biographie. Mais l’objet est si peu théâtral, si mal construit, si lourdement écrit, que tout espoir pédagogique s’envole : les scènes sont parfaitement interchangeables, la trame dramatique est inexistante, les débats d’idée tombent en plein milieu de certaines scènes comme des cheveux sur la soupe, et finalement on ne sait pas ce qui est véridique et ce qui a été extrapolé par l’auteur.

© Fabienne Rappeneau

« Heureusement, autour d’elle, deux talents sont là. » Ce n’est pas évident pour des comédiens de jouer des rôles ayant si peu à donner, écrits sur une simple note. Alors, franchement, respect. C’était pour Adrien Melin que j’étais venue, Adrien Melin ne m’a pas déçue. Toujours parfait, d’une précision millimétrique, interprétant Denis de Rougemont comme si c’était le rôle de sa vie, il continue de me fasciner. Il parvient à donner un tel relief à son personnage qu’il piquerait presque la vedette à Saint-Exupery, interprété par Gaël Giraudeau, et qui reste plus en surface. Alexandra Ansidei tire également son épingle du jeu en poussant sa Consuelo à l’extrême, véritable tempête sur scène, sans tomber dans la caricature.

« Notons tout de même de très jolis costumes et une mise en scène tout de même relativement réussie ». Mince, la situation se dégrade. Si les costumes sont effectivement toujours fort beaux, niveau mise en scène il faudra repasser. Elle consiste en tout et pour tout au déplacement de chaises entre les tableaux, et à des séquences qui défilent sur l’écran vidéo en fond de scène. Et quand je parle de séquences vidéo, en fait il s’agit juste d’imager ce que les personnages sont en train de raconter : les photos de famille de Saint-Ex quand Saint-Ex évoque sa famille, des photos d’avions quand il évoque des avions… Profondeur, quand tu nous tiens.

Ce qui est le plus frustrant, c’est que j’aime apprendre grâce au théâtre. Découvrir des auteurs que je connaissais mal, comprendre ce qu’a pu être leur vie, leur quotidien, leur combat. J’aurais beaucoup aimé en deviner davantage sur celui qui a écrit Le Petit Prince, oeuvre absolument fondamentale pour moi. Et je sais que c’est faisable sans être trop didactique, sans tomber dans une pédagogie pleine de lourdeurs, sans donner l’impression de réciter des pages Wikipedia. Il suffit de repenser au merveilleux Ivo Livi qui nous plongeait au coeur de la vie d’Yves Montand tout en restant un merveilleux objet théâtral.

Je vais quand même essayer de terminer sur une note positive. Avant toute chose, j’étais heureuse d’être là. C’est vrai que je me suis un peu ennuyée, mais le bonheur d’être dans une salle de théâtre était bien présent. C’est une sensation à nulle autre pareille. Et puis en toute franchise, pour moi qui ne connaissais que Le Petit Prince, ça a malgré tout éveillé ma curiosité. Ça m’a rappelé qu’il n’était pas que l’auteur de ce livre, et ça m’a donné envie de découvrir d’autres de ses oeuvres. C’est toujours ça !

Je prendrai le prochain vol du Petit Montparnasse… En espérant qu’il soit plus à ma convenance !

© Fabienne Rappeneau

Une Fable anglo-normande au Poche

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Critique des Deux frères et les lions, de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, vus le 18 novembre 2017 au Théâtre de Poche-Montparnasse
Avec Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon/Romain Berger, dans une mise en scène de Vincent Debost et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre

C’était la surprise de cette rentrée théâtrale – oui on est en novembre mais le spectacle est un tel succès qu’il a commencé le 1er septembre et se termine le 31 décembre, me laissant donc le temps de rattraper mon retard. Alors que le Poche proposait deux spectacles aux affiches plutôt aguicheuses – Au But et Amphitryon – son dernier spectacle, moins attendu, n’est pas resté de côté, bien au contraire ! Convaincue par la critique de Radio Mortimer et par le bouche à oreilles général autour du spectacle, j’ai décidé de me laisser tenter, moi aussi.

Les comédiens soignent l’atmosphère de ce spectacle en démarrant le spectacle dès leur entrée dans le théâtre : on se sent déjà pris dans leur tourbillon, alors qu’ils chantent avec ferveur un air de l’opéra King Arthur d’Henry Purcell pendant que les spectateurs s’installent, tout en leur proposant scones, cup of tea and whisky of course. Lorsque nous sommes tous placés dans les meilleures conditions possibles, les deux frères commencent leur histoire : comment eux, jeunes écossais d’un petit quartier d’Angleterre, ont peu à peu gravi les échelons jusqu’à devenir l’une des plus importantes fortunes de Grande-Bretagne, surfant sur la vague du capitalisme.

C’est une histoire étonnante et un spectacle très original ; d’abord, cette entrée en matière participative et plutôt rare, puis le mode de jeu des deux comédiens : pour mieux souligner leur gémellité, ils parlent souvent de concert, et ce sans aucune difficulté de compréhension pour nous. Ils jouent beaucoup avec le public, de l’entrée en salle jusqu’à la fin du spectacle, et semblent prendre beaucoup de plaisir à faire des allers-retours dans la salle. Je dois dire que, sans leur énergie communicative, sans cet entrain qu’ils mettent pour défendre ce texte, je ne sais pas si le spectacle m’aurait tant plu, car je n’ai pas trouvé un intérêt saisissant dans cette histoire. Certes, l’évolution des personnages est intéressante et ils nous mettent parfois dans une situation délicate, mais ce sont surtout des effets de forme du texte plus que du fond : s’il est plutôt très bien écrit, le fond ne m’a happée.

Un bon moment. ♥ 

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A coeur ouvert

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Critique de Réparer les vivants, d’après Maylis de Kerangal, vu le 23 septembre 2016 au Théâtre du Rond-Point
Avec Emmanuel Noblet, dans une mise en scène de Emmanuel Noblet et Benjamin Guillard

Il est de ces spectacles qui ressortent du lot lors du Festival d’Avignon. C’est le cas de Réparer les vivants, coup de coeur du OFF 2015, et l’un de mes gros regrets. J’en ai tellement entendu parler qu’il n’était pas pensable de ne pas me rendre au Théâtre du Rond-Point, maintenant que le spectacle y a établi résidence.

Histoire étrange s’il en est au théâtre, ou du moins tellement inhabituelle. Elle raconte la mort de Simon Limbre, un adolescent de 20 ans victime d’un accident de voiture après une séance de surf lors de laquelle il nous semblait si jeune, si vivant. Le jeune homme est en mort cérébrale lorsqu’il arrive à l’hôpital : son cerveau ne présente plus d’activité mais son coeur bat et il respire grâce aux machines. Néanmoins, selon les définitions révolutionnaires de 1959, son cerveau ayant cessé de fonctionner, il est bel et bien mort.

Je ne sais pas ce qu’il se passe durant ce spectacle, mais on est pris dans cette histoire dès le prologue, lorsque cette voix de femme raconte le repos de Simon Limbre, ce repos calme durant lequel son coeur bat régulièrement, un coeur qui aurait encore tant à vivre. Et c’est notre coeur qu’on sent plus que jamais présent dans nos poitrines, la conscience de la vie si présente, la conscience de la mort, que l’on essaie d’oublier à chaque instant et qui est pourtant potentiellement si proche…

Je n’avais pas lu d’interview d’Emmanuel Noblet avant de voir le spectacle, et je suis pourtant sorti en me disant : ce texte doit être lu ou monté par cet acteur. Comme une nécessité. Je suis intimement persuadée que monté par un autre comédien, il n’aurait pas le même rendu. La nécessité se lit dans son regard, la passion se devine à travers ses mouvements, l’attachement au texte se ressent dans son ton. Il compose tous les personnages un à un avec une impressionnante facilité : de Simon au vieux chirurgien respecté, en passant par les parents de l’adolescent, sa copine, le chirurgien en charge du prélèvement de l’organe, ou le médecin chargé du dialogue avec les parents, tous les sentiments passent et traversent lentement nos organes, gelant parfois nos muscles, accélérant nos battements de coeur.

Je comprends qu’un thème tel que le don d’organe peut repousser en premier lieu. Néanmoins, Emmanuel Noblet sublime ce texte qui pourrait paraître probablement plus terne sans lui. Vite, on voit plus loin qu’un simple prône du don d’organe. J’ai étrangement pris conscience, lors de cette soirée, d’une des raisons pour lesquelles le théâtre m’étais si indispensable : certes, cela permet de s’échapper, de s’évader, mais plus loin encore, cela permet de vivre d’autres vies que la sienne. Sur la scène de Réparer les vivants, le coeur bat. Ce n’est plus ma vie qui compte, mais bien la vie qui se déroule sous mes yeux, en accéléré. Le théâtre de la vie.

Pas besoin d’être greffé pour être choqué au coeur : par ce don de soi total, Emmanuel Noblet signe un grand spectacle. Bravo. ♥ ♥ 

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Tyrannicus

Britannicus

Critique de Britannicus, de Racine, vu le 27 mai 2016 à la Comédie-Française
Avec Clotilde de Bayser, Laurent Stocker, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Georgia Scalliet, Benjamin Lavernhe, et Dominique Blanc, dans une mise en scène de Stéphane Brauschweig

Enfin ! Enfin, la Comédie-Française remonte un Racine ! Le dernier vu en date, Bérénice, monté par Muriel Mayette, ne m’a laissé qu’un vague souvenir. Ici, Eric Ruf a fait appel à son rival Braunschweig pour la mise en scène, contre lequel il avait disputé la place d’Administrateur de la Comédie-Française. D’abord réticente à sa transposition dans ces hauts lieux de pouvoir, avec des acteurs en costumes cravate – Comment ? Ne pas monter Racine en toges ? – j’ai finalement laissé sa chance au spectacle. Brillante résolution.

Si Britannicus prend pour titre celui d’un personnage de la pièce, il n’est pas toujours au premier plan. Certes, Britannicus aime Junie et est aimé d’elle. Bien sûr, son demi-frère Néron va l’enlever car il s’éprend d’elle à son tour. Mais tout cela n’est qu’une excuse pour appuyer l’intrigue : c’est d’abord une histoire de pouvoir, de passage de pouvoir, de désir de pouvoir, de trahisons pour le pouvoir… C’est une véritable pièce politique. Si une intrigue amoureuse est présente, elle n’est pas l’essentiel : on ne voit que Néron, empereur romain, tendre lentement vers une folie sûre, et rejeter peu à peu toute sa famille : son frère, Britannicus, et sa mère, Agrippine. Ce goût du pouvoir qu’il acquiert pendant la pièce, nulle doute qu’il le tient d’elle : redoutable, immorale, sans scrupule, elle écarte de son passage tout ce qui ne va pas dans son sens.

C’est dans le rôle d’Agrippine que Dominique Blanc fait son entrée comme pensionnaire à la Comédie-Française. Entrée très attendue… et très réussie. Elle est sur la scène de la Salle Richelieu comme une reine : imposante, belliqueuse, rien ne semble pouvoir l’arrêter. Mais tout ne glisse pas sur elle sans l’atteindre, et l’on sent que malgré tout, ce pouvoir qui l’échappe ne la laisse pas indifférente et la rage de le conserver fait parfois place à la peur de le perdre. A ses côtés, le reste de la distribution excelle tout autant : Georgia Scalliet est une Junie sensible et attachante, brûlant d’un amour pour l’excellent Stéphane Varupenne qui incarne un Britannicus qui monte en assurance au fil de la pièce. Hervé Pierre est un Burrhus attachant, raisonné et troublé, dont la souffrance face à l’évolution de César a su me troubler. Benjamin Lavernhe continue de monter en puissance : il est ici un Narcisse angoissant, redoutable et sans scrupule ; et sa voix, notamment dans la scène où il semble contrôler Néron, prend une tournure sombre et menaçante qu’on ne lui connaissait pas.

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Il y a longtemps que je ne doute plus du talent de Laurent Stocker. A l’annonce de sa future interprétation de Néron, contre-emploi pour l’acteur qu’on voit peu dans ce registre, je me suis vue le défendre à plusieurs reprises, arguant qu’il avait plus d’une corde à son arc et qu’il pouvait continuer à nous surprendre. J’étais encore loin de la vérité. Quelle transformation ! La composition de Stocker en Néron est d’une perfection absolue. Réglé au millimètre, son regard de faucon le précède partout où il entre, sa moue trahissant une amertume profonde. En un quart de seconde, son visage passe d’un plein éclairage, révélant l’amertume et la rage de ses prunelles, à la pénombre plus inquiétante encore qui le rend presque démoniaque. Le geste est mesuré et l’effet angoissant. Tyran aux éclats d’enfant gâté, il compose un Néron effrayant, impulsif, basculant peu à peu dans la folie.

La mise en scène de Braunschweig est d’une extrême rigueur : sous cette apparente simplicité, tous les détails sont pensés, minutés, parfaitement effectués. Les lumières créent une ambiance inquiétante en éclairant habilement chaque visage, les scènes d’affrontement sont réglées à la seconde, les placements anticipent les paroles, comme cet alignement total entre Néron et Narcisse lors de l’acte V, qui vient compléter le dialogue sans équivoque. Belle idée également de transposer la pièce dans ces grandes pièces qui évoquent des lieux de pouvoir à la House of Cards : l’alexandrin naturel des acteurs s’y adapte parfaitement, et même l’histoire romaine ne choque pas dans ce décor pourtant inhabituel chez Racine. Mais la pièce, plus actuelle que jamais, épouse parfaitement les contours amenés par Braunschweig, qui la porte ainsi à son sommet.

Indispensable. ♥  

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Marguerites ou narcisses ?

MARGUERITES Affiche

Critique de L’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites, de Paul Zindel, vu le 18 décembre 2015 au Théâtre de l’Atelier
Avec Isabelle Carré, Alice Isaaz, et Lily Taïeb/Armande Boulanger, dans une mise en scène d’Isabelle Carré

Le bilan de mes dernières venues au théâtre de l’Atelier s’assombrit encore un peu : cela fait bien 3 spectacles que le sentiment majeur à la sortie du théâtre est la déception. Et cette impression, malheureusement, ne fait que s’accroître. Dans De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites, outre le titre , tout semble excessivement long. Et ennuyeux.

On se retrouve en Amérique, chez Béatrice, qui élève seule ses deux filles et vit avec Nanny, une vieille dame qu’elle aide au quotidien. On comprend vite la relation malsaine que Béatrice entretient avec ses filles, interdisant à sa cadette, Matilda, d’aller à l’école sous prétexte qu’elle a déjà assez à faire à la maison. Son autre fille, Ruth, semble prendre le même chemin que sa mère, chaotique et délirant. Elle commence même à manipuler l’art du chantage. Le spectacle suit cette petite famille au quotidien, jusqu’à la bonne nouvelle d’un prix décerné à Matilda, jeune surdouée, pour son expérience sur les marguerites…

J’ai du mal à comprendre comment un directeur peut accepter de monter cela. Le texte n’est pas (ou plus) adapté à notre France actuelle : il est bien trop américain pour me convaincre, en tout cas. Et même dans son écriture, on trouve des failles : quelle logique dans une fille qui prône son amour pour les sciences, et qui finalement remercie Dieu d’avoir créé les atomes ? Si le film de Paul Newman a connu un succès, je doute que ce soit le cas pour ce spectacle. Il respire l’ego d’une actrice qui a vu dans Béatrice un rôle taillé pour elle. Et qui ne l’est finalement pas : Isabelle Carré n’a pas les épaules pour incarner Béatrice. Elle manque de folie, de rage, de naïveté. Elle joue cela bien trop « classiquement » pour être crédible, son personnage est si lisse qu’à chaque parole prononcée, un décalage supplémentaire s’instaure entre Béatrice et l’actrice.

Les deux jeunes actrices qui l’accompagnent ne relèvent pas ce niveau, et on en vient à souhaiter vivement que Alice Isaaz cesse de crier ainsi ses répliques et apprenne à poser sa voix. J’ai vivement regretté ma place proche de la scène, tant mes oreilles souffraient de tant de cris. Pour faire passer la colère, la folie, il y a d’autres choses. Malheureusement, aucune des actrices ne semble correctement dirigée : c’était à prévoir, Isabelle Carré n’étant pas un metteur en scène de formation.

Un gros ratage. pouce-en-bas

COMPORTEMENT DES MARGUERITES Photo Armande Alice Isabelle (Libre de droit (c)Christophe Vootz)