#OFF22 – Le dépôt amoureux

Critique du Dépôt amoureux, de Camille Plazar, vu le 14 juillet 2022 à 16h45 au Théâtre des Barriques
Avec Thomas Ailhaud, Gabriel Arbessier Cadot, Lorette Ducornoy, Anaïs Robbe, Léa Schwartz, mis en scène par Camille Plazar

J’ai découvert Léa Schwartz lors d’une représentation du club théâtre de Louis-le-Grand, et elle m’avait tapé dans l’oeil. C’était il y a près de dix ans, et je ne l’ai pas revue depuis. J’ai suivi de loin son parcours, demandant des nouvelles à des proches de temps à autre, et c’est ainsi que j’ai appris qu’elle jouait à Avignon cette année. Il ne m’en a pas fallu beaucoup plus pour réserver ma place pour ce Dépôt amoureux. Alors, quitte ou double ?

Nous voici dans un centre de recherche qui analyse la rupture amoureuse. Le spectacle s’ouvre alors que les médecins s’affairent autour d’un nouveau patient, Noé, fraîchement séparé, et entament une analyse de la situation dans un jargon scientifique franchement drôle. C’est le parcours de Noé dans ce centre de recherche que nous suivrons tout au long du spectacle, ses rencontres avec les autres patients, ses tentatives pour assimiler la séparation, sa rencontre avec son parrain supposé l’aider à aller mieux.

Ce centre de recherche permet en réalité de passer au crible les différentes étapes vécues lors d’une rupture amoureuse. C’est d’ailleurs l’un des atouts majeurs de la pièce : cette analyse fine où tous les éléments post-ruptures sont incarnés, théâtralisés, transformés en des personnages ou matérialisés sur scène sous forme d’objets. Quiconque a déjà vécu une rupture se retrouvera quelque part, avec ce truc en plus que les lieux communs sont présentés avec une chouette inventivité, créant toujours un petit effet chez le spectateur.

La mise en scène de Camille Plazar, également autrice, fonctionne globalement bien. . Les transitions entre les différentes scènes s’enchaînent grâce à une bande son elle aussi transformée en élément de vie du centre de recherche. C’est malin, ça permet de ne pas couper l’action, de rester avec eux. Eux, les personnages, sont incarnés par les comédiens de cette jeune compagnie, Tout le monde n’est pas normal, avec une belle énergie. Tous sont très authentiques dans leur solitude, leur combat, que la mise en scène souligne délicatement, renforçant aussi l’identification au nouveau patient, Noé. On aimerait l’aider, même si, nous aussi, parfois, on cherche aussi les réponses.

Un spectacle fin qui navigue entre chagrin et espoir, se frayant le chemin jusqu’à toute ancienne mélancolie, cicatrisée ou non, injectant le contenu de sa seringue théâtrale directement dans les tripes. ♥ ♥

#OFF22 – Un héros

Critique de Un Héros, de Nikolaï Erdman, vu le 14 juillet 2022 à 14h10 au Théâtre du Roi René
Avec François Legrand, Pierre-Olivier Mornas, Didier Niverd, Pascal Parmentier, Sophie Raynaud, Jean-Benoît Souilh, Héloïse Wagner, dans une mise en scène de Julie Cavanna

C’est la tête de Pierre-Olivier Mornas qui m’a d’abord fait m’arrêter sur cette affiche. J’ai découvert le comédien en début de saison dernière dans une Ile des esclaves tout à fait honorable, et son visage a dû me marquer puisque me voilà à lire le descriptif de ce Héros présenté au Théâtre du Roi René. L’histoire attire ma curiosité sans non plus déborder de fantaisie, mais c’est surtout la longue distribution, trop rare à Avignon, qui finira de me convaincre. Ce spectacle ouvre officiellement mon Festival OFF 2022, et la superstition veut qu’il donnera le ton de ma semaine : alors, héroïque ou dégonflée ?

Sémione est au chômage et met tout son espoir dans l’apprentissage d’un instrument de musique assez peu connu qui lui permettrait de partir en tournée et de gagner correctement sa vie. Il se rend compte assez rapidement que son entreprise est impossible et parle de suicide. Au lieu de chercher à le convaincre de rester en vie, son voisin y voit une opportunité de se faire de l’argent et monte une sorte de business sur le dos du futur suicidé en le mettant en relation avec des gens soutenant des causes – la politique, l’art, le commerce – afin qu’il se tue pour elles.

Je n’ai pas compris tout de suite que ce Héros était en fait une adaptation du Suicidé de Nikolaï Erdman. J’ai un très bon souvenir de cette pièce que j’avais vue il y a des années au théâtre 13 et qui ressemblait à un grand désespoir sur fond de fête. Ici, on n’est ni franchement au désespoir, ni franchement à la fête. C’est comme si la metteuse en scène, dont c’est le premier travail, n’avait pas su se caler sur une couleur, sur une vision de la pièce. Est-ce drôle, est-ce absurde, est-ce politique, est-ce profond ? Le spectacle ne parvient pas à trouver sa trajectoire et choisit plutôt le sur-place, faisant de temps en temps un petit pas de côté, drôle ici, absurde là, comme saupoudrant de manière aléatoire des émotions pas vraiment assumées.

C’est dommage, car c’est un texte aux teintes multiples qui gagne à être joué franchement. L’adaptation, qui coupe une grande partie des enjeux politiques, gomme aussi probablement une partie de l’essence même de la pièce, qui aurait pu infuser dans l’ensemble du spectacle. Mais il ne s’agit pas que de ça. On sent comme une timidité dans la direction d’acteurs qui bride les comédiens qui ne peuvent alors imposer le bon rythme. Moi qui avais repéré le spectacle pour sa troupe importante, je suis déçue d’entendre ces répliques qui semblent ne pas se répondre, cette mise en scène parfois convenue qui alourdit encore les échanges, si bien que les scènes qui fonctionnent le mieux sont encore celles où Pierre-Olivier Mornas est seul. Il faut dire que le comédien, qui m’évoque parfois José Paul, avec son sourire en coin légèrement ironique et son sens du rythme à contretemps, est, lui, parfaitement dans son élément ; le personnage gagne à être joué ainsi en décalé, l’authenticité un brin naïve de sa composition seyant parfaitement à ce héros pathétique.

Un peu déçue par le manque de force du spectacle, mais malgré tout heureuse d’avoir découvert en Pierre-Olivier Mornas un suicidé aussi nuancé. ♥

© Romain-Redler

Un cornard à voir

Critique du Montespan, de Jean Teulé, vu le 12 mai 2022 au Théâtre de la Huchette
Avec Salomé Villiers, Simon Larvaron et Michaël Hirsch, mis en scène par Etienne Launay

Ça fait maintenant plusieurs années que je suis Michaël Hirsch dans ses seuls en scène, et lorsque j’ai appris qu’il troquait son costume d’humoriste pour un costume d’époque, j’ai été à la fois surprise et curieuse. Je n’étais pas retournée à la Huchette depuis des années et ce Montespan semblait le spectacle rêvé pour renouer avec la salle.

« Le cocu le plus célèbre de France », j’avoue que je ne le connaissais pas. Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan, rencontre Françoise de Rochechouart au début de la pièce. C’est le coup de foudre, ils se marient et font des enfants. Mais ils ne vivent pas heureux comme dans un conte, car les dettes du Montespan s’accumulent et il part faire la guerre pour tenter d’y remédier, laissant sa femme seule au logis. Fascinée par la cour, elle finit pas y être introduite mais plus avant que ce qui était prévu, et la voilà devenu favorite du Roi Louis XIV, faisant de son mari, un cocu tristement célèbre. Mais ce dernier ne s’avoue pas vaincu et tentera tout ce qui est en son pouvoir pour récupérer celle qu’il aime.

J’avais presque oublié ce que c’est que de jouer à la Huchette. Monter une pièce est une succession de contraintes, mais créer un spectacle dans ce lieu en rajoute une supplémentaire. C’est un exercice à part entière, qui ne permet aucune espèce de triche. On est si près de la scène, si près des coulisses, que la moindre erreur se ressent jusque dans le fond de la salle. Et, au contraire, devant un spectacle maîtrisé comme celui-ci, on rentre dans le spectacle à la vitesse de la lumière et on vit l’histoire au côté des personnages. C’est un bel écrin pour un joli conte comme le Montespan.

© Fabienne Rappeneau

Etienne Launay a joué avec les règles du lieu et il a tout gagné. Sa mise en scène est très soignée, utilisant intelligemment le petit espace qui lui est offert. Le décor, très élégant, fait de dessins entremêlés permettant l’apparition de différentes images selon la lumière, joue un grand rôle dans l’évolution des atmosphères. L’adaptation de Salomé Villiers est une grande réussite, parfaitement dosée, parvenant à conserver le caractère littéraire de l’oeuvre de Teulé tout en assumant une belle théâtralité.

Adaptation très réussie également dans l’équilibre des personnages, permettant aux trois comédiens d’évoluer chacun dans de chouettes terrains de jeux. Simon Larvaron est un Montespan charismatique, envoutant le public de sa belle voix qui résonne avec beaucoup de profondeur dans cette petite salle. Son cocu est authentique, toujours digne, et la foi inébranlable qu’il porte en son amour parvient à faire espérer une issue heureuse pendant tout le spectacle. De leur côté, Salomé Villiers et Michaël Hirsch campent plusieurs personnages. Elle passe d’une Montespan délicate et enjouée à une servante aux accents de la Ginette des Visiteurs, dévoilant une jolie palette de jeu entre douceur et gaillardise. Lui est l’homme aux mille visages, portant le maquillage blanc comme il porterait un masque de théâtre. Tantôt conteur tantôt bouffon, jonglant avec ses multiples caractères avec une facilité déconcertante, il est un contrepoint comique parfaitement dosé pour relancer l’histoire lorsqu’elle risquerait de s’enliser. On saluerait bien son numéro de comédien, de transformisme, de clown, mais ce serait un peu déplacé face à celui qui jamais ne tire la couverture à lui. On se contentera donc d’un grand bravo.

Notre chance de cocu, dans l’histoire, c’est que le spectacle sera à retrouver à la Condition des Soies lors du Festival OFF d’Avignon cet été ! Ne le manquez pas ! ♥ ♥ ♥

© Laurencine Lot

#OFF21 – Seuil de tolérance

Critique de Seuil de tolérance, de Frédéric Sabrou, vu le 19 juillet 2021 au Grand Pavois (14h10)
Avec Isabelle Hétier, Gauthier Fourcade et Malik Amraoui, dans une mise en scène de Armand Éloi

Par évident de trouver un spectacle à se mettre sous la dent en ce 19 juillet, dernier jour de Festival pour moi et jour de relâche pour de nombreuses compagnies. J’épluche le programme en quête de la proposition qui me permettra de finir mon séjour sur une bonne note. Je ne trouve rien. C’est finalement un courriel de présentation du spectacle qui attirera mon attention. Ma complice avait vu et critiqué favorablement un spectacle de Armand Eloi il y a quelques années, elle en garde un très bon souvenir, cela finit de me convaincre. Ce sera donc Seuil de tolérance qui signera la fin de mon édition 2021. Alors bon ou mauvais choix ?

Michel et Alice vivent une vie tranquille. Ils ont l’âge où l’enfant a quitté la maison et où on a le temps pour faire ce qu’on aime. Ils ne le disent pas franchement, mais ils s’ennuient un peu dans leur petite routine. Alors sur les conseils d’un ami, ils décident de renouveler un peu leur quotidien en accueillant une étudiante italienne chez eux, dans la chambre de leur fils parti vivre aux Etats-Unis. Ils contactent l’organisme, règlent les derniers détails, tout est parfait. Mais lorsqu’on sonne à la porte, c’est un certain Malik Chraibi qui entre. Il est jeune, il est originaire de Bruxelles, il est musulman, et il est barbu. Voilà voilà.

Je vous le dis franchement, quand j’ai vu l’affiche, j’ai un peu paniqué. Autant le reconnaître : sans le nom d’Armand Eloi, jamais je n’aurais découvert cette pièce. C’est con ce qu’une simple affiche peut nous faire manquer. Car contre toute attente, ce Seuil de tolérance est une très bonne surprise. Je ne m’attendais pas à un texte aussi bien ficelé : sur un sujet pourtant très délicat, il propose quelque chose d’à la fois très fin et très drôle. Et, chose rare dans cette édition avignonnaise, c’est un texte qui a une vraie fin, franche et théâtrale.

Ce qui fonctionne à merveille, c’est ce qu’il fait des clichés. Il utilise absolument tout ce qui peut être dit sur l’islam d’un côté comme de l’autre, chez les détracteurs comme chez les défenseurs, de la pire chaîne de télévision au musulman le plus convaincu. C’est toujours piquant et rythmé, et le résultat est franchement drôle. La situation est bien trouvée, les petits arrangements que notre couple fait avec sa conscience d’islamocraintifs – on n’est surtout pas islamophobe chez ces petits bourgeois ! – sont succulents, la maussaderie de Malik, sans surjeu, est la cerise sur le gâteau.

C’est vraiment un spectacle à déguster avec le petit doigt en l’air, bien conscient que les petits lâchetés de nos deux personnages sont un miroir de nos propres démons. L’auteur le sait, il en joue. Il a su créer, autour d’un sujet de fond très actuel, une comédie faite de dentelle. C’est un vrai numéro d’équilibriste que d’arriver à doser les poncifs pour éviter l’écueil de l’extremisme, et il le fait avec brio. Il est très bien servi par la mise en scène d’Armand Eloi, précise et efficace, et par trois comédiens dont les registres totalement opposés permettent à ce texte de dévoiler toutes ses saveurs.

On peut donc encore rire de tout, et on rit encore plus quand c’est signé Sabrou. ♥ ♥ ♥

#OFF21 – Le cabaret des absents

© Christophe Raynaud de Lage

Critique du Cabaret des absents, de François Cervantes, vu le 18 juillet 2021 au 11 – Gilgamesh (22h30)
Avec Théo Chédeville, Louise Chevillotte, Emmanuel Dariès, Catherine Germain, Sipan Mouradian, Sélim Zahrani, dans une mise en scène de François Cervantes

Je n’ai pas tout de suite repéré Le cabaret des absents dans la programmation du 11. C’est quelqu’un qui, l’ayant sélectionné dans son propre agenda, m’a lu les premières lignes du résumé que j’ai trouvées absolument géniales : « Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre ». Je n’ai pas attendu une seconde de plus pour réserver mes places. J’ai ensuite découvert l’affiche à Avignon, que je trouvais sublime et qui se détachait si bien au milieu des autres. Dès que je la voyais, mon impatience grandissait. J’en attendais tant. J’en attendais trop.

Le spectacle se divise en deux narrations distinctes et entremêlées. Il y a d’abord Marseille avec ses habitants qu’on suit, passant de l’un à l’autre comme un travelling accéléré : ils vivent leur vie, ils ont leur histoire qui parfois se relient entre elles, on les laisse puis on les retrouve plus loin dans le spectacle et ce sont eux qui forment ce tout qu’est cette grande ville. Au milieu de cette épopée de la vie quotidienne, on assiste à des numéros de cabarets – introduits par nos différents personnages – qui se déroulent dans un théâtre tout particulier dont on nous a également raconté l’histoire.

Je suis hyper embêtée. Vous n’imaginez pas à quel point j’avais envie d’aimer ce spectacle. Et au début, portée par mon enthousiasme, j’étais plutôt convaincue. Cette espèce d’immense kaléidoscope a quelque chose d’indéniablement poétique, la vision du théâtre comme le lieu du rêve me touche, les numéros de cabaret sont très réussis. Les premières notes que je couche sur mon papier sont pleines de superlatifs. Et puis mes mots se font moins enthousiastes : « resserrer », « couper dans le texte », « trop long ». Et je sors du rêve.

Pourquoi faire durer ça deux heures ? Ce que je trouvais poétique devient trop rapidement ennuyeux, le procédé devient lassant et le propos m’apparaît de plus en plus surfait. La narration de l’histoire se fait face public de manière très simple, peut-être trop simple, laissant une trop grande place à l’imagination. Les personnages évoqués ne sont que des silhouettes qui ne m’intéressent pas. C’est trop lisse dans l’écriture comme dans la direction d’acteurs. Et le pire est à venir. Jusqu’ici, on échappait à peu près au fameux message que j’ai trop retrouvé dans les spectacles avignonnais. Mais même l’apparente candeur du spectacle n’est pas gratuite, et on aura droit à notre final moralisateur.

Je m’agace face à ce texte qui a l’air en plus de se prendre très au sérieux mais qui, pour moi, cache son absence de structure par une certaine forme de papillonnage. Et je ne suis pas la seule à m’impatienter : autour de moi, la salle s’agite à mesure que le spectacle s’allonge – mes voisines du premier rang se mettent carrément à discuter devant les artistes. Si bien que, lorsqu’on atteint les numéros de la fin, je n’ai plus la patience, je n’ai plus l’envie, je ne suis plus en capacité d’apprécier le – pourtant formidable – numéro de clown de Catherine Germain. Et je passe à côté de ce qui était peut-être le grand moment du spectacle.

C’est un spectacle clivant. Des gens ont quitté la salle, des bravos ponctuent le spectacle. C’est un exercice de style. Mais pas du mien.

#OFF21 – Les Hauts de Hurlevent

Critique des Hauts de Hurlevent, d’Esteban Perroy d’après Emily Bronté, vu le 18 juillet au Théâtre des Gémeaux
Avec Guillaume Sentou, Flavie Leboucher, William Mesguich, Gwendolyn Gourvenec, Esteban Perroy, Viviane Marcenaro, Elisa Birsel et Wilfried Richard, dans une mise en scène de William Mesguich

L’un des spectacles que j’avais sélectionné étant complet, je me suis retrouvée avec un trou dans mon planning. Or tout le monde sait que le trou est l’angoisse ultime du festivalier : plutôt que de songer à se reposer, il faut tout de suite qu’il se mette en recherche d’un nouveau spectacle à se mettre sous la dent. Or, comme je m’extasiais à la fois de la beauté de la façade et de la longue queue de spectateurs qui s’allongeait dans la rue à chaque fois que je passais devant les Gémeaux, c’est dans sa programmation que j’ai cherché mon nouveau spectacle. Et j’ai trouvé.

L’adaptation d’Esteban Perroy commence lorsque Heathcliff devient propriétaire des Hauts de Hurlevent, c’est-à-dire largement après le début du roman originel. On le découvre dans toute son horreur, nourrissant une rage contre tous les personnages qui composent l’histoire sauf pour sa sœur de lait, Catherine, qu’il aime depuis qu’il est enfant. Devant sa tyrannie, son frère de lait, Hindley, tente de le tuer par différents moyens, aidé par son beau-frère Linton, époux de Catherine.

Le hasard veut que j’ai lu Les Hauts de Hurlevent durant mon premier confinement. J’ai vraiment adoré. Je me demandais bien comment il allait pouvoir adapter ce roman fleuve – mettons au moins grande rivière – sur scène. La réponse est plutôt simple : il n’a pas pu. Le roman est trop long, trop complexe pour être rendu sur scène en 1h30. Il a donc suivi le chemin initial proposé par Émily Brontë mais s’est autorisé quelques routes adjacentes à partir des personnages que l’on connaît… pour un rendu fatalement moins intense. On regrettera notamment le style parfois un peu emphatique et les ellipses, nécessaires à avancer dans l’histoire dans le temps imparti, mais qui provoquent une certaine confusion et un manque de clarté si bien que je suis passée un peu à côté de la fin.

Malgré tout, Mesguich parvient à créer une atmosphère plutôt convaincante. Même si ce n’est pas ce que je préfère, il faut reconnaître que ses lumières aux couleurs franches fonctionnent bien : non seulement elles accentuent les traits horrifiques de son maquillage, mais elles contribuent à insuffler cette ambiance de train fantôme qui correspond bien à l’idée qu’on se fait de Hurlevent. Dommage que les transitions entre les scènes soient trop nombreuses et trop lentes : les comédiens déplacent des accessoires comme au ralenti, et cassent un rythme déjà un peu à la peine.

Pas la peine d’insister davantage, je pense que c’est clair : je n’ai pas passé la meilleure soirée de ma vie. Néanmoins, j’ai pris une petite claque devant la composition de William Mesguich. C’est un acteur que j’avais finalement rarement vu au théâtre, mais qui fera désormais partie de ma sélection. Son Heathcliff est effrayant, quelque part entre un vampire et un ectoplasme. On sent qu’il a déjà quelque affinité avec les morts. Il est d’une précision diabolique, il occupe l’espace de son intense noirceur. Il est… impressionnant. A ses côtés, les autres comédiens peinent à convaincre, excepté Guillaume Sentou, remarquable dans le rôle d’Hindley malgré une partition monotone.

Adapter Les Hauts de Hurlevent au théâtre n’était sûrement pas la bonne idée. Mais faire jouer Heathcliff à William Mesguich, ça, c’était vraiment dans le mille.

#OFF21 – Pères

Critique de Pères, de Elise Chatauret et Thomas Pondevie, vus le 18 juillet à la Manufacture (17h45)
Avec Laurent Barbot et Iannis Haillet, dans une mise en scène de Elise Chatauret et Thomas Pondevie

Cette année, j’ai un peu boudé La Manufacture. Elle fait pourtant partie des théâtres dont je scrute systématiquement la programmation. Plusieurs pièces ont retenu mon attention, mais je n’ai d’abord eu le déclic pour aucune. Elles étaient dans ma liste, elles ne devaient pas en bouger. Père fait partie de ces pièces-là. C’est un sujet qui m’intéresse mais je n’arrivais pas à me décider, peut-être parce que c’est un sujet sensible ou que j’avais trop peur de la caricature. C’est finalement sur le conseil de Lucie Martin, qui certes défend le spectacle mais connait surtout mes goûts en matière de spectacle vivant, que j’ai sauté le pas. Sans regret.

Comme l’annonce le titre, Pères est une enquête sur les paternité d’aujourd’hui. Une vraie enquête : les deux auteurs, Elise Chatauret et Thomas Pondevie, sont allés sur le terrain interroger des quidam sur leur histoire de famille, sur leur rapport avec leur père, sur leur manière d’être père eux-même. Les témoignages qu’ils ont récoltés nous sont transmis directement par l’intermédiaire des deux comédiens. Des témoignages attendus, quelques clichés assez merveilleux de misogynie intégrée, d’autres qui témoignent d’une évolution dans les moeurs et prône une nouvelle forme de paternité et même de parentalité.

Là, comme ça, j’imagine qu’on pourrait se représenter le spectacle comme quelque chose de mou, d’ennuyeux. Pas du tout. C’est tout le contraire. C’est du théâtre documentaire qui avance grâce à un dispositif scénique qui évolue en permanence. C’est très inventif : avec seulement deux tables d’écoliers, un tableau blanc et des autocollants, on va de surprise en surprise. J’adore ce style de théâtre qui construit beaucoup de chose à partir de rien. Quand ils ouvrent les tiroirs, ce sont des cavernes d’Ali Baba – on n’a qu’une envie, c’est qu’ils en ouvrent de nouveaux.

C’est vraiment très bien fait. On sent la complicité des comédiens, leur investissement dans ce sujet qui peut être touchy. Il n’y a pas de jugement. On sort l’autocollant du patriarcat comme celui de papa poule, on pose des faits, on constate, et c’est davantage dans le public que les réactions se font sentir. Ce n’est pas moralisateur, c’est juste intelligent. Et ça pose les bonnes questions au bon moment. Ce que je trouve génial, c’est que j’ai appris que c’était du théâtre d’appartement : la pièce peut se jouer chez vous. Un format à l’image du spectacle : ouvert, populaire, intelligent.

Ravie d’avoir mis un pied dans l’univers de Elise Chatauret. J’y sauterai à pieds joints la prochaine fois. ♥ ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage

#OFF21 – Jubiler

Critique de Jubiler, de Denis Lachaud, vu le 18 juillet 2021 à l’Artéphile Théâtre
Avec Benoît Giros et Judith Rémy, dans une mise en scène de Pierre Notte

Jubiler, c’est un peu mon choix le plus random de ce Festival. J’ai réservé ma place parce que je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un qui joue dans ce spectacle. Mais moi-même je ne connais personne, je n’ai rien lu, c’est à peine si j’ai vu l’affiche. Et c’est quelque chose que j’adore, à Avignon, et qui m’arrive de moins en moins – parce que je connais des comédiens, des troupes, des lieux – de choisir un spectacle sans raison « rationnelle ». Comme si j’avais ouvert le programme et pointé du doigt un spectacle au hasard. Mais c’est un peu mieux que le hasard, là, puisque c’est un conseil d’ami.

Mathieu et Stéphanie ont cinquante ans. Ils vivent tous les deux seuls – il a divorcé, elle est veuve. Ils se sont rencontrés sur un site de rencontre. Ils se découvrent, ils confrontent leur vision du couple, ils réapprennent à aimer et à se faire confiance. Ils construisent une relation différente de leur précédente, ils ont appris de leurs erreurs, ils ont pris du recul : leur couple ne doit pas éclipser la liberté de chacun. Ils doivent s’aimer en laissant de la place à leurs émotions et leurs individualités. Pas facile.

Il y a un défaut qui revient souvent dans ce OFF : les auteurs ne savent plus couper leur texte. Et c’est dommage, car la pièce de Denis Lachaud commençait bien. Sa description du couple, avec ses bons moments, ses éclats à partir d’un mot de trop, ses questionnements incessants, est plutôt bien observée. Ce petit rien qui transforme un duo en un couple, on le touche du doigt, ou plutôt on le voit apparaître au fur et à mesure que se dessine la relation entre nos deux personnages. Les deux comédiens parviennent à nous faire sentir la naissance d’une alchimie qui les lie pour toujours. Il faut dire qu’ils sont très bons ; ce sont eux qui portent le spectacle. Benoît Giros, dans une fragilité assumée sans caricature et Judith Rémy, qui révèle au fil du texte la force de son personnage de femme absolument indépendante, se complètent comme le yin et le yang.

Mais arrive l’instant de trop, l’instant qu’il aurait fallu couper. C’est toujours risqué de proposer une « fausse fin », de ralentir le rythme, de faire le noir, et d’essayer d’enchaîner par la suite. C’est prendre le spectateur par surprise, et le redémarrage demande beaucoup d’adresse pour récupérer qui s’apprête alors à applaudir. Cette scène finale est très différente de ce à quoi on a pu assister jusqu’alors : on n’est plus dans le dialogue, on n’est plus dans le couple, on est dans une sorte d’excroissance sociologique qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Soudain, le personnage de Stéphanie se transforme en figure de transfuge de classe et tout devient alors très conceptuel. Comme si l’auteur avait eu peur qu’on l’accuse de niaiserie, de légèreté avec son sujet et qu’il tenait absolument à faire passer un message. Il faut arrêter avec les messages. Ce que font passer les deux comédiens, ce petit rien avec lequel ils jouent pendant la première partie de la pièce, c’est ça l’important. Ce petit rien, c’est tout.

Deux excellents acteurs portent ce joli spectacle dont le texte mériterait quelques coupes. ♥ ♥

© Pascal Gély

#OFF21 – Premier amour

Critique de Premier amour, de Samuel Beckett, vu le 18 juillet 2021 au Théâtre des Halles (11h)
Avec Jean-Quentin Châtelain, dans une mise en scène de Jean-Michel Meyer

Pour moi, Jean-Quentin Châtelain sera toujours Clov, l’esclave de Hamm dans Fin de Partie de Beckett. Le souvenir de son dos courbé sous une souffrance physique et morale, de ses déplacements rapides et précis comme ceux d’un rat, du tout qu’il formait avec Serge Merlin dans la mise en scène d’Alain Françon m’habite encore. Je l’ai découvert dans Beckett, il lui sera toujours associé. Alors quand j’ai vu qu’il donnait Premier Amour, merveilleux texte de Beckett que j’avais découvert grâce à Sami Frey, je n’ai pas hésité une seconde. J’ai foncé.

« J’associe, à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. Qu’il existe d’autres liens, sur d’autres plans, entre ces deux affaires, c’est possible. Il m’est déjà difficile de dire ce que je crois savoir » Ainsi s’ouvre ce monologue aux accents si particuliers, oscillant entre cynisme et humour, teinté d’une dose d’égoïsme. Il nous raconte son départ de la maison familiale, sa rencontre avec Lulu, et la naissance de leur enfant qui sera la cause de son départ, encore.

Quand j’entre dans la Chapelle, la première chose qui me choque, c’est la silhouette de Jean-Quentin Châtelain qui nous tourne le dos, assis sur une chaise. Je ne le reconnais pas. Il a fondu ; ce n’est plus le même homme. Mais lorsqu’il entame le monologue, c’est bien le même artiste, le même immense comédien que j’aime tant qui est là, devant moi. Sa proposition est très différente de celle qu’avait pu incarner Sami Frey. Là où ce dernier semblait subir sa vie, lui incarne un homme presque méchant, une espèce de vieil associal acariâtre, conscient de ce qu’il a vécu et qui se le remémore en en proposant une analyse grinçante et quasi immorale.

Il sera assis pendant presque tout le spectacle. Mais il n’a pas besoin de s’agiter pour faire entendre le texte de Beckett. Tout passe par sa voix un peu caverneuse et son visage sur lequel ses souvenirs semblent se dessiner. Sa manière de dire est unique, elle suit la phrase avec beaucoup de précision, s’autorisant de nombreux changements de rythme. La puissance qui émane de lui, il la connaît, il la maîtrise, il la laisse parfois prendre toute la place puis la domine à nouveau. Il joue avec elle comme avec un partenaire. Et le spectateur prend tous les coups directement dans la poitrine.

Entendre ce texte dans ce lieu qui confère immédiatement une atmosphère quasiment spectrale accentue l’intensité du moment. Les lumières de Thierry Caperan accompagnent le récit avec beaucoup de douceur. J’ai particulièrement aimé la première ambiance lumineuse, celle qui ouvre le monlogue. L’ombre de Jean-Quentin Châtelain se détache alors sur le fond de scène comme pour nous présenter son autre lui, celui qui vit le récit qui nous est présenté dans une autre temporalité. Son fantôme est là. Comme nous, il l’écoute.

Un chef-d’oeuvre incarné par un monstre de théâtre. Je n’ai pas mieux. ♥ ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage

#OFF21 – Amour amère

Critique de Amour amère, de Neil Labute, vu le 17 juillet 2021 à l’Espace roseau teinturiers (21h10)
Avec et mis en scène par Jean-Pierre Bouvier

C’est ma mère qui a repéré le spectacle sur une des affiches placardées dans Avignon : le nom de Jean-Pierre Bouvier avait attiré son attention. Si le nom me disait quelque chose, je ne l’avais jamais vu sur scène : c’était l’occasion. J’aurais du mal à cacher une certaine appréhension : mes précédentes rencontres avec Neil Labute n’avaient pas franchement de quoi me réjouir. Mais j’aime les comédiens par-dessus tout, et j’ai décidé de faire confiance.

Amour amère, c’est la confidence d’un homme qui vient d’enterrer la femme qui a partagé sa vie. Il sort de l’église, ou peut-être s’échappe-t-il quelques instants du verre du souvenir, encore que les quelques accessoires scéniques nous rappellent trop le cercueil pour qu’il ne soit pas dans un lieu sacré. Et il nous parle d’elle, de leur relation, de ce qu’ils ont vécu, de ce que sa perte représente à ses yeux.

Le texte a quelque chose de vieillot, dans sa vision de la femme, cette manière qu’a notre personnage de s’extasier devant un décolleté, sa passion pour les voitures – les vraies voitures, pas celles qu’on conçoit aujourd’hui, vous voyez le genre. C’est un texte de boomer, si vous me passez l’expression. Mais il n’est pas si mal ficelé, c’est un bon texte de théâtre, il avance, et surtout il permet à Jean-Pierre Bouvier de dévoiler une partie de son talent.

Il a une voix comme une caresse. C’est la première chose à laquelle je pense lorsqu’il prend la parole. C’est une caresse douce mais franche, le contact de sa voix avec notre peau est assumé, il ne tremble pas. Lorsqu’il s’emporte, la caresse est toujours là, mais le contact est comme plus serré, comme s’il nous transmettait son émotion en produisant des ondes qui cherchent à pénétrer plus ou moins loin dans notre corps. Il a quelque chose de captivant. Même quand il nous parle de sa passion pour les voitures, il ne nous perd pas, comme s’il avait ce texte dans la peau – il y a quelque chose de viscéral dans sa manière de raconter.

Le texte laisse finalement beaucoup de mystère autour de cette relation qui nous est décrite de manière parfois superficielle ; on aurait aimé entrer davantage dans leur intimité. Tout ce qu’on peut deviner d’eux, je veux dire ce qu’on parvient à comprendre de la spécificité de cette relation, pour la dessiner dans ce qu’elle a d’unique et d’intéressant pour le spectateur, tout ce qu’on décèle c’est à travers lui, à travers son incarnation au-delà même des mots. Il parle une autre langue que celle des mots. Une langue du corps et de l’émotion.

Un grand comédien qui mériterait une salle bien plus remplie. ♥ ♥