#OFF21 – Dépôt de Bilan

Critique de Dépôt de Bilan, de Geoffrey Rouge-Carrassat, vu le 17 juillet à la Reine Blanche
Avec Geoffrey Rouge-Carrassat, mis en scène par Emmanuel Besnault

Il y a quelques années, le spectacle de Geoffrey Rouge-Carrassat, Conseil de Classe, avait fait grand bruit, et je l’avais manqué. Pire : j’avais senti le bruit monter peu à peu autour du spectacle, j’avais réservé ma place et, manque de chance, quand j’étais arrivée, probablement à la bourre, probablement à cause du spectacle précédent, probablement parce que mon planning était trop blindé, la salle était pleine et je n’ai pu assister au spectacle. Mais j’ai gardé ce nom en tête, Geoffrey Rouge-Carrassat, afin de découvrir le talent de ce comédien que la critique saluait.

Je me demandais bien ce qu’il pouvait faire de la question de workaholisme au théâtre. C’est un sujet qui pouvait m’intéresser, ayant moi-même navigué dans des milieux où finir un dossier à trois heures du matin est valorisé. Car le workaholic est dépendant au travail au point de mettre de côté sa vie sociale et de passer ses nuits au bureau. Dans le spectacle, à travers la notion de workaholisme est également abordée celle du bullshit jobs, ces « métiers à la con » où une journée de travail consiste à classer des mails par ordre de priorité, à en rédiger, ou encore à faire des powerpoint. Comme le dit très bien le personnage composé par Geoffrey Rouge-Carrassat, à la fin de la journée, il n’a pas arrêté de travailler, mais il n’a rien fait.

C’est un spectacle en deux parties. La première partie est une performance d’acteurs et on ne peut que s’incliner devant le débit du flux de paroles qui sort de sa bouche. En quasi-apnée pendant 30 minutes, il nous raconte ce qu’est sa vie, sa journée de travail, ses collègues, sa relation avec sa femme. A voir, c’est impressionnant, mais c’est surtout efficace sur le spectateur car il nous stresse beaucoup à maintenir cette cadence sans montrer de faille. Efficace aussi car il est presque fatigant à débiter ainsi, et la projection d’images qui défile derrière lui s’accélère au fil du temps, accentuant la pénibilité de la situation. Simplement avec son principal outil de comédien, sa voix, il parvient à nous faire côtoyer son monde, sa personnalité, son rythme, et à nous en dégoûter. Il fait passer beaucoup de choses avec peu de moyens. C’est fort.

La seconde partie me laisse davantage perplexe. C’est plus silencieux, bien que ponctué ça et là par quelques mots, quelques phrases, parfois issues de son monologue initial, et ça consiste essentiellement en déplacements des mannequins et des tréteaux pour former une sorte de château de carte en bois sur lequel chacun semble occuper une place précise. Je reconnais que les mannequins ont quelque chose de fascinant et même si je ne comprends pas ce qu’il cherche à faire, je suis presque happée par cette réorganisation minutieuse de l’espace. Lui qui nous a d’abord captivés avec ses mots, le voilà qui prend son temps. Il n’a pas peur du silence : il faut dire qu’il l’habite complètement. Le rendu scénique est plutôt beau, mais il reste très énigmatique pour moi. Il m’évoque la déshumanisation, la solitude, la construction d’un monde bien qui peut s’effondrer à tout moment, mais j’ai le sentiment de passer à côté de quelque chose.

Même perplexe, on sent la nécessité, l’urgence de dire ou de se taire. Et c’est tout ce que je recherche au théâtre. Geoffrey Rouge-Carrassat, comédien à suivre. ♥ ♥

#OFF21 – La Maison du Loup

Critique de La Maison du Loup, de Benoît Solès, vue le 17 juillet au Théâtre du Chêne Noir
Avec Benoît Solès, Amaury de Crayencour, et Anne Plantey, dans une mise en scène de Tristan Petitgirard

Il faut que je vous avoue quelque chose : je n’ai pas adoré La machine de Turing. J’ai mis du temps à la voir, et, quand je l’ai enfin vu, est-ce parce que j’ai été inondée de critiques dithyrambiques ou parce que j’avais tellement entendu parler du spectacle que j’avais l’impression de déjà le connaître, je n’ai pas passé le moment incroyable promis. Mais j’adore Benoît Solès donc je me suis dit que c’était juste ce coup-là et j’ai souhaité retenter le coup avec sa Maison du loup, en espérant que cette fois-ci serait la bonne.

Ete 1913, en Californie. On est dans la maison de 26 pièces qu’a fait construire Jack London. Malgré les paysages magnifiques qui l’entourent, et qu’on pourrait imaginer propices à la créativité, il est en mal d’inspiration. Charmian, sa femme, ou plutôt sa partenaire comme il l’appelle, s’en inquiète et a fait appel à Ed Morell dont elle a lu l’un des articles et qu’elle pense capable de débloquer son mari. Elle aimerait que ce dernier écrive sur le sujet qui tient tant à Ed Morell : l’annulation de la condamnation à mort de Jacob Heimer.

Je vais directement casser le suspens : je n’ai pas adoré La Maison du loup. Je pense en fait que le problème était le même que pour La Machine de Turing : j’ai du mal avec ce que j’appellerai un documentaire non assumé, comme une fiction qui veut nous inculquer une part de pédagogie. L’écriture laisse apparaître l’admiration de Benoît Solès pour l’auteur américain et il ne peut s’empêcher, ici de citer Martin Eden, là de résumer L’Appel de la forêt. J’ai peut-être besoin de m’éloigner davantage de ma réalité pour arriver à rêver, de cette invitation au voyage, pourtant très alléchante, je ne garde qu’un souvenir de carte postale.

Je m’en veux de ne pas apprécier ce spectacle à sa juste valeur. C’est un travail impeccable, très soigné. Je connais un peu le travail de Benoît Solès et je reconnais – et salue – son perfectionnisme. Le décor est sublime, l’utilisation de la vidéo bien dosée apporte une dose d’onirisme parfaitement complétée par les superbes lumières de Denis Schlepp. Les pêcheurs de perle de Bizet finissent de nous plonger dans cette atmosphère particulière où l’attente est un personnage à part entière : on a l’impression d’être constamment au bord de quelque chose – de l’inspiration, de la libération de Ed, d’un nouveau sentiment entre deux personnages. On saluera également le travail scénographique de Juliette Azzopardi qui nous offre des images marquantes, comme celle de Benoît Solès contant la torture subie en prison, glaçante évocation de l’arrestation de George Floyd.

Le duo formé par Benoît Solès et Amaury de Crayencour fonctionne bien : ils s’opposent et se rejoignent comme le feraient un chien et un loup. On aurait d’ailleurs aimé les voir davantage s’affronter. Le premier est bourru et intéressé, laissant transparaître un reste d’humanisme dans quelques regards, quelques postures. Le second compose avec une sagesse innée et une colère acquise. Seule Anne Plantey ne semble pas avoir encore trouvé sa place au milieu des deux hommes, mais il faut dire que son rôle est probablement le plus ingrat des trois.

Ce n’est pas forcément ma came, mais il faut reconnaître que, dans son genre, c’est plutôt réussi. ♥ ♥

© Fabienne Rappeneau

#OFF21 – Un démocrate

Critique de Un démocrate (en duo), de Julie Timmerman, vu le 17 juillet au Théâtre de la Condition des Soies
Avec Mathieu Desfemmes et Julies Timmerman, dans une mise en scène de Julie Timmerman

J’ai découvert le spectacle dans la micro-sélection avignonnaise de Pas une critique et je ne sais pas trop pourquoi je l’ai tout de suite retenu dans ma propre liste. Peut-être pour son titre, on ne peut plus d’actualité, ou pour son autrice et metteuse en scène, qui avait déjà retenu mon attention pour son Bananas (and Kings) que j’avais raté à La Reine Blanche la saison dernière. Lire le résumé a fini de me convaincre et j’ai donc pris mon billet pour découvrir son travail dans cette version raccourcie de Un Démocrate.

Un Démocrate nous raconte Edward Bernays : sa vie… et son oeuvre, si je puis m’exprimer ainsi. Edward Bernays est l’inventeur de la public relation, autrement dit l’homme qui nous pousse à consommer, celui qui crée notre besoin, celui qui sait avant nous ce qui sera à la mode demain. On y apprend, entre autres, comment faire de l’argent en manipulant les masses, comme par exemple les méthodes peu recommandables d’Eddie pour faire en sorte que les femmes fument en public en 1920 – afin de faire grossir les caisses de l’industrie du tabas.

J’aime le théâtre documentaire quand il est assumé. C’est le cas de ce Démocrate. Le message n’est pas caché dans une fiction, on nous le délivre sans fioriture, il est franc et sûr. Alors évidemment, on est au théâtre, donc il est incarné : nos deux comédiens endossent successivement le costume de ce cher Eddie, ils apostrophent le public, ils arrivent à nous faire rire de l’horreur qu’ils nous présentent. C’est un théâtre éminemment politique mais qui reste accessible avec des exemples parlants – et peut-être d’autant plus intéressant que les faits sont suffisamment anciens pour qu’on ait un véritable recul sur la genèse, le déroulé et la conclusion de chaque bataille menée par Bernays.

Au-delà de l’histoire d’Edward Bernays, en filigrane, un aparté dystopique nous montre un futur possible, comme un clin d’oeil à l’une des visions de notre maître es propagande lorsqu’il déclare « Les données seront la nouvelle richesse ». La manipulation des masses s’appuie sur une surveillance constante quelque part entre Big Brother et les Sims, dans laquelle les leaders ont tellement d’information sur le peuple qu’ils peuvent exercer un contrôle total sur leurs agissements. J’ai adoré cette proposition, que j’ai trouvée parfaitement intégrée et qui permettait de mieux associer le spectateur au spectacle.

Ravie – et effrayée – d’avoir fait la connaissance de cet Edward Bernays. ♥ ♥ ♥

© Roland Baduel

#OFF21 – Thélonius et Lola

Critique de Thélonius et Lola, de Serge Kribus, vu le 17 juillet 2021 au Théâtre du Chêne Noir (10h)
Avec Sarah Brannens et Charly Fournier, dans une mise en scène de Zabou Breitman

Je crois que c’est la première fois que je m’intéresse aux spectacles jeunes publics à Avignon. Après le Normalito de Pauline Sales, encouragée par les bonnes critiques de Thélonius et Lola, je me décide à voir ce spectacle, mise en confiance par le nom de Zabou Breitman à la mise en scène, et par un rapide coup d’oeil au résumé. J’y ai lu une histoire d’amitié entre une fille et un chien, et ça m’a rappelé un dessin animé de mon enfance, Clifford le gros chien rouge qui vit des aventures avec sa maîtresse Émilie.

C’est quand même un peu différent ici. Pour pimenter un peu son quotidien, Lola va se promener toute seule et tombe sur un chien errant en train de chanter du dogstep. Elle va faire sa connaissance, s’étonnant de le comprendre alors qu’elle ne parle pas chien – c’est lui qui comprend sa langue. Elle lui trouve un vrai talent pour la musique et l’encourage à essayer de se faire connaître, ne voyant aucun problème au fait qu’il soit un chien, mais il lui explique qu’il est impossible pour lui de trouver du travail du fait de sa condition de « sans collier »…

J’ai vraiment passé un agréable moment. La mise en scène est très rythmée, les musiques sont très chouettes, on a l’impression d’être toujours en mouvement. L’apparition de Thelonius lors de son dogstep est très réussie et le personnage du chien est vraiment bien dessiné avec son style vestimentaire particulier et son barda qu’il traîne sur ce diable qui accentue son allure de sans abri. Le contraste avec Lola est très marqué et le duo n’en est que plus captivant. Les deux comédiens sont très convaincants avec une mention spéciale pour Charly Fournier qui campe un Thélonius très authentique et touchant, dans les dialogues comme dans la chanson, avec notamment une interprétation de J’avais un ami aux accents de Brel.

Néanmoins, et encore une fois ceci est le commentaire d’une Mordue qui découvre le jeune public, je suis étonnée de retrouver, comme dans Normalito, le besoin du message. L’histoire d’amitié entre une petite fille et un chien ne suffit-elle pas à prôner la tolérance ? Cette histoire de sans collier – seuls les adultes peuvent saisir la référence aux sans-papiers – et les différents messages du style « ils ont peur de ce qui est différent, de ce qu’ils ne comprennent pas » alourdit l’histoire d’amitié entre les deux personnages. On les sent venir, les scènes moralisatrices, le rythme y est différent et l’intérêt faiblit légèrement. Et dans le style « ça tombe comme un cheveu sur la soupe », je n’ai pas bien compris l’intérêt de faire demander à une enfant de huit ans comment sont les relations sexuelles chez les chiens. S’il y a bien un mot qui sonne faux, c’est celui-là.

C’est comme balader un chien : ça nous entraîne en tirant sur la laisse et ça s’arrête parfois pour faire pipi. ♥ ♥

#OFF21 – Dorothy

Critique de Dorothy, à partir des oeuvres de Dorothy Parker, vu le 16 juillet au Théâtre du Chêne Noir
Avec et mis en scène par Zabou Breitman

J’ai découvert Dorothy quand le spectacle a été annoncé au Théâtre de la Porte Saint-Martin. J’étais étonnée qu’un seul en scène sur un sujet qui me semble peu connu du grand public (en tout cas totalement inconnu de moi) soit joué dans la grande salle, mais je connais suffisamment l’exigence de Jean Robert-Charrier pour que la confiance l’emporte sur la méfiance. Et puis j’aime beaucoup Zabou Breitman.

Apparemment, je ne suis pas la seule. La salle est comble. C’est fou : vous mettez la même affiche, le même titre, et vous enlevez le nom de Zabou Breitman et je pense qu’il devient très difficile de remplir même la plus petite salle du OFF. Je pense que la comédienne le sait, d’ailleurs. Et, au début du spectacle, elle en joue : elle est déjà là quand on entre dans la salle, discute parfois un peu avec les spectateurs du premier rang, puis, quand ça commence, elle cabotine un peu, s’adresse à son public directement, rigole avec lui. Je suis d’abord un peu déçue : ce n’est pas vraiment ce que j’escomptais.

Et puis elle entre dans le vif du sujet : après nous avoir raconté l’anecdote de l’enterrement de Dorothy Parker, elle se met à interpréter ses textes. Et là, quelque chose se passe. L’instant d’avant, c’était Zabou Breitman qui faisait son show sur scène, et soudain les personnages de Dorothy Parker prennent vie sur scène. Ce sont des petites scènes, un peu comme des sketchs, qui s’enchaînent devant nos yeux ébahis. Cinq moments de plongée dans l’Amérique des années folles.

Avant de saluer la prestation, je tiens à saluer l’artiste dans son choix, car Zabou Breitman a ici tout à perdre : personne ne sait vraiment pourquoi on est dans la salle, ce qu’on va voir, tout le monde est là pour elle, elle n’a pas le droit à l’erreur. Tout repose entièrement sur elle – d’ailleurs, peut-être pour le souligner, c’est elle qui assure la régie sur scène : elle lance son micro, gère la lumière sur scène et dans la salle, maîtrise les effets sonores.

C’est un challenge culotté – et réussi. Elle s’efface complètement derrière ses personnages, si bien qu’elle donne l’illusion de multiples interprètes. Ça donne l’impression de quelque chose de fin, drôle, léger, sans prise de tête, mais c’est surtout incroyablement travaillé, millimétré – c’est une incroyable performance d’actrice. On sent le plaisir de l’artiste à être sur scène et à proposer ce spectacle complètement libre, à l’image de l’autrice à qui il rend hommage, et le plaisir se répand dans le parterre de spectateurs.

J’avais peur du naufrage, j’ai été embarquée.  ♥ ♥

© Pascal Victor / Opale

#OFF21 – Le discours

Critique du Discours, d’après Fabrice Caro, vu le 16 juillet au Théâtre des 3 Soleils (16h55)
Avec Benjamin Guillard, mis en scène par Emmanuel Noblet

J’adore comparer les adaptations et les transformations d’une même oeuvre au cours de ses différentes transpositions, qu’elles soient cinématographiques, théâtrales ou littéraires. Avec Le Discours, je suis servie : entre le roman de Fabrice Caro, le film de Laurent Tirard, l’adaptation scénique de Simon Astier, et celle d’Emmanuel Noblet et Benjamin Guillard, je vais pouvoir savourer ce discours sous tous ses angles. Après avoir beaucoup apprécié la version à l’écran avec Benjamin Lavernhe, et toujours sans avoir lu le roman originel, j’avais vraiment hâte de découvrir cette histoire revue pour Avignon.

Ce fameux discours, c’est celui qu’Adrien doit faire pour le mariage de sa soeur. C’est son beau-frère qui lui demande, lors du repas familial auquel nous assistons pendant le spectacle – repas qui est par ailleurs une véritable corvée pour Adrien qui, lui, n’a qu’une chose en tête : le fait que Sonia, la femme qu’il aime, a lu son sms et n’y a toujours pas répondu. Au cours de ce repas, on découvre donc Adrien, ce mec un peu paumé qui digresse beaucoup sur Sonia qui a décidé de faire une pause, sur la première femme qu’il a aimée, sur le choix du chocolat au dessert, sur sa hantise de la chenille lors des mariages… Ce texte est, en fait, une grande digression.

En découvrant le film, je m’étais fait la réflexion que c’était un texte très théâtral – c’était d’ailleurs un film très théâtral. J’en ai la confirmation aujourd’hui : le texte, que je n’ai toujours pas lu, passe très bien l’épreuve de la scène. Certaines digressions, qui à mon avis peuvent ennuyer à la lecture, prennent une réelle ampleur comique lorsqu’elles sont vraiment incarnées sur un plateau. Le texte reste un peu verbeux et gagnerait à être coupé ici et là, mais la maîtrise du comédien éloigne de nous tout ennui.

Il faut dire que Benjamin Guillard est idéal dans l’exercice. Avec ses grands yeux tristes, il parvient à transformer l’attente de ce petit SMS en une question de vie ou de mort et à nous captiver. Quelle que soit la temporalité qu’il incarne – le passé à travers sa relation avec Sonia, le présent avec ce repas où il est coincé, l’avenir avec ce discours qui l’angoisse – sa composition est toujours très sincère : un peu perdu dans les repas de famille, légèrement pathétique dans l’évocation du passé, satirique dans les évocations de mariage, toujours avec un fond de sensibilité. La mise en scène d’Emmanuel Noblet accompagne parfaitement les changements d’ambiance au moyen d’effets visuels ou sonores simples mais efficaces.

Comme on l’attendait, on passe un bon moment en compagnie d’Adrien au théâtre des 3 Soleils !  ♥

© Gilles Vidal

#OFF21 – No limit

NO LIMIT | Monsite

Critique de No limit, de Robin Goupil, vu le 15 juillet au Train Bleu (14h05)
Avec Thomas Gendronneau, Victoire Goupil, Martin Karmann, Théo Kerfridin, Maïka Louakairim, Augustin Passard, Stanislas Perrin, Laurène Thomas et Tom Wozniczka dans une mise en scène de Robin Goupil

No limit, c’est le genre de spectacle pour lequel, après avoir lu le pitch, on ne sait pas vraiment à quoi s’attendre. Moi, à lire le pitch, je m’attendais à un truc foutraque, un peu barré – c’est limite si j’espérais pas un nouveau Pierre Guillois. Même le descriptif de la compagnie m’a bien fait marrer, j’ai senti une bonne ambiance, quelque chose d’authentique, qui se prend pas au sérieux mais qui se fiche pas de nous non plus.

Si vous avez vu Le chant du loup, vous allez avoir une impression de déjà vu en lisant ce résumé. L’histoire se déroule en Amérique, mais aussi beaucoup dans les airs entre les Etats-Unis et Moscou, car des bombardiers sont envoyés par erreurs pour détruire Moscou. Le président tente d’intervenir mais le protocole interdit tout échange entre les bombardiers et l’extérieur à partir du moment où la mission est engagée. Il ne reste plus beaucoup de temps avant que la ville soit détruite.

J’ai beaucoup aimé Le chant du loup, dont l’histoire est similaire à la nôtre à ceci près qu’elle se passe sous l’eau et non dans les airs. Mais je suis vraiment partagée pour No limit. Scéniquement, c’est absolument parfait et je n’ai rien à redire. Les comédiens sont tous excellents, le spectacle est rythmé, les transitions sont au millimètre, le travail est là et la qualité aussi. Ils sont neufs comédiens et comédiennes au plateau, et on sait que c’est un vrai engagement pour Avignon. En bref, respect.

Ce qui m’a un peu dérangée, c’est le parti pris du spectacle. Je vais filer longtemps ma métaphore du Chant du loup, je m’en excuse par avance, mais le film est catégorisé film d’action et de guerre, c’est un véritable thriller qui nous prend et nous emporte, et qu’on suit en haletant. Ici, c’est comme si le spectacle n’arrivait pas à se positionner entre l’action et le potache. Les dialogues sont ponctués de gags en permanence, ce qui fait qu’on passe de la fiction palpitante à la comédie un peu lourde toutes les cinq minutes. Comme les blagues qui sont proposées ne me font pas vraiment rire – c’est à base de défaut de prononciation, d’insultes rajoutées style syndrome de la Tourette, de répétitions de mots – ou plutôt comme elles ne me font pas rire dans ce contexte, je suis perdante : je n’ai pas la fiction prenante, et je n’ai pas le rire. Je dois être psychorigide, mais le mieux est l’ennemi du bien et j’ai du mal à profiter des deux à la fois.

C’est un spectacle de qualité qui peut trouver son public sans problème – d’ailleurs la salle est pleine et rit beaucoup – mais je suis passée à côté.

#OFF21 – Normalito

Critique de Normalito, de Pauline Sales, vu le 16 juillet au 11 Gilgamesh
Avec Antoine Courvoisier, Cloé Lastère, Anthony Poupard, dans une mise en scène de Pauline Sales

J’ai d’abord eu un gros coup de coeur sur le titre. Normalito, avant même de lire le résumé, j’ai senti l’histoire de super-héros super-normal, ou quelque chose du genre. J’ai senti le spectacle sur la différence, le point de vue de l’enfant, la vérité qui en sort, tout ça tout ça. Et même si le jeune public n’est pas forcément le domaine où je me sens le plus à l’aise, j’ai senti une authenticité – si, si, tout ça juste à travers le titre. Et c’est cette authenticité que je recherche au théâtre. Donc je ne me suis pas questionnée plus longtemps, je me suis préparée psychologiquement à mettre un réveil, et j’ai rejoint mes petits camarades au 11 Gilgamesh.

Normalito, c’est bien un super-héros. C’est le « super-héros qui rend tout le monde normaux », nous explique Lucas. Il l’a créé parce que lui se sentait beaucoup trop normal au milieu de tous ses camarades bien moins « normaux » que lui : il y a les zèbres, les dys en tout genre, ceux qui ont des parents divorcés ou une situation familiale compliquée, ceux qui ont une maladie ou que sais-je encore. Lui n’a rien de tout cela et il se sent un peu naze au milieu des autres. Il va rencontrer Iris, qui elle est zèbre, chez qui il va se sentir davantage à sa place tandis que la petite fille trouve un nouveau foyer chez les parents de Lucas.

Je ne suis pas ravie ravie quand j’arrive et qu’un siège de toilettes trône au milieu de la scène. Ça fait prude à deux balles, mais j’assume. Et en fait, quand le spectacle commence, je dois reconnaître que scéniquement ça fonctionne très bien. En fait, scéniquement, tout est très réussi. C’est simple et efficace, avec ces portes de part et d’autre du plateau qui s’ouvrent et se ferment au rythme des entrées et sorties des personnages. Ça donne un peu la cadence d’un vaudeville sur un fond tout à fait différent, et je dois dire que ça fonctionne très bien.

Ce qui m’a davantage gênée, c’est le texte. Je ne suis pas habituée au jeune public, je parle de quelque chose que je connais mal mais que j’ai ressenti au fil de la pièce : j’ai eu l’impression d’assister à un jeune public pour adultes. Passée la première scène, qui est très réussie, menée de main de maître par Antoine Courvoisier, on se détache un peu de notre histoire de base qui m’avait bien plu. La première partie, avec chaque enfant qui se sent plus à l’aise dans la famille de l’autre, est plutôt convaincante même si Normalito disparaît des radars.

C’est plutôt la seconde partie qui m’a posé question : il y a une vraie rupture avec le début et je n’ai pas bien compris comment (ni pourquoi ?) on se retrouvait soudain dans les toilettes d’une gare où la dame-pipi est trans. L’interprétation de Anthony Poupard a beau être remarquable, je ne comprends pas la nécessité de faire intervenir la question des trans dans un spectacle jeune public. On peut parler de la différence, de la tolérance, de l’acceptation de l’autre sans forcément aborder ce sujet si particulier et finalement souvent étranger aux enfants.

L’enfant qui est en moi aurait préféré conserver l’atmosphère du début tout au long du spectacle. Mais il faut reconnaître que l’adulte qui est en moi a passé un bon moment.

Crédit photo – Ariane Catton

#OFF21 – L’homme qui dormait sous mon lit

Critique de L’homme qui dormait sous mon lit, de Pierre Notte, vu le 15 juillet au Théâtre des Halles (21h30)
Avec Muriel Gaudin, Silvie Laguna et Clyde Yeguete, dans une mise en scène de Pierre Notte

L’homme qui dormait sous mon lit, c’est assez simple : j’écoutais la présentation de saison du Théâtre du Rond-Point, j’ai entendu le pitch, j’ai trouvé ça génial et j’ai tout de suite voulu y aller. J’ai vu que c’était programmé à Avignon avant d’être au Rond-Point, j’ai trouvé ça encore plus génial de ne pas avoir à attendre et j’ai tout de suite réservé. Pierre Notte est un habitué du Théâtre des Halles, je suis une habituée de Pierre Notte et j’avais vraiment hâte de découvrir ce qu’il nous proposait cette fois-là.

Le pitch est simple et je le connais par coeur pour l’avoir relu, revu, expliqué ou rappelé à de nombreuses personnes autour de moi. On se retrouve dans une dystopie où l’accueil d’un réfugié chez soi peut permettre de toucher des allocations. Mieux encore (enfin, tout est une question de point de vue) : si vous poussez le-dit réfugié jusqu’au suicide, vous touchez une prime. Pierre Notte transforme en situation dramatique nos contradictions politiques autour de la question des réfugiés.

J’ai vraiment trouvé ce pitch génial, atrocement cynique, diablement original. Mais je reconnais aussi que devant mon enthousiasme j’ai eu peur que Pierre Notte ne transforme pas l’essai. Et malheureusement ma peur était fondée. C’est simple : de l’histoire de base, il ne reste plus grand chose. C’est à peine si on comprend de quoi il s’agit avant qu’un personnage de médiatrice – dont l’utilité est par ailleurs bien discutable – ne nous rappelle les règles stipulées par la loi quant à cet accueil de réfugié, avec les petites notes au contrat et tout et tout.

En fait, j’ai commencé par ne rien comprendre à ce qui se déroulait sur scène. Le dialogue et la stylisation des personnages me passaient complètement au-dessus. J’ai fini par saisir quelques passages lorsque j’ai compris que la conversation n’était pas à prendre au sens littéral mais peut-être davantage au sens symbolique. Mais globalement, je dois reconnaître que j’ai trouvé le spectacle assez incompréhensible. C’est une accumulation des défauts de Pierre Notte : une loghorrée, un texte qui revient en permanence sur ses traces et qui se commente lui-même, des tics d’écriture, une fin niaise… C’est terrible car c’est un texte qui parle de la langue et donc qui, fatalement, attire l’attention sur la manière dont il est lui-même écrit !

Il faut s’imaginer la chose : les deux personnages principaux, l’hôte et le réfugié, se déplaçant sur scène tels des astronautes – on m’expliquera après que leurs stylisations sont en fait opposées, elle ressemblant davantage à une danseuse pour représenter sa propriété, lui mimant sans cesse la gêne d’être la pièce rapportée – échangeant des propos très conceptuels, répétitifs, qui manquent de matière. Il n’y a pas d’histoire, il y a juste cette situation qui reste longtemps énigmatique ; il n’y a pas de personnages à proprement parler, il n’y a que des concepts. Et quand la médiatrice arrive – c’est le pendant comique de la pièce – on comprend surtout que le rôle est là pour renouveler « l’action », si je puis dire. Mention spéciale à Silvie Laguna d’ailleurs qui fait tout ce qu’elle peut pour donner un peu de rythme à ce spectacle qui s’enlise dans son propos.

Un spectacle qui m’a laissée totalement de marbre.

#OFF21 – Sosies

Critique de Sosies, de Rémi de Vos, vu le 15 juillet au Théâtre des Halles (19h30)
Avec John Arnold, Victoire Goupil, Xavier Guelfi, Christine Pignet, David Sighicelli, dans une mise en scène de Alain Timar

Sosies, c’est un peu du hasard. Au départ, quand j’ai entendu le titre de la pièce, je croyais que c’était autour du personnage de serviteur dans l’Amphitryon de Molière et allez savoir pourquoi je trouvais ça rigolo de creuser un peu autour de lui. Après, je me suis rendue compte que le titre était au pluriel, j’ai lu le résumé, j’ai compris que c’était pas du tout ce que je pensais mais je trouvais toujours ça rigolo donc c’était plutôt bon signe. Mieux : je trouvais ça chouette de dénicher, dans le programme du OFF, au théâtre des Halles qui plus est – qui n’est pas vraiment réputé pour ses comédies -, un spectacle qui me semblait à la fois drôle et de qualité. Bref, j’ai signé.

Dans Sosies, il est question de… sosies. On débarque dans la vie de John et Guinz, respectivement sosies de Johnny Hallyday et Serge Gainsbourg. Le premier a plus de succès que l’autre qui commence à se poser des questions de reconversion : changer de sosie, se réinventer, ou carrément essayer de lui piquer la vedette et devenir lui aussi un sosie de Johnny – après tout, c’est ce qui semble fonctionner… Il y a aussi Kate, une jeune fille un peu paumée à qui John conseille de devenir le sosie de France Gall, et Jean Jean, le fils de Guinz, qui la rencontre grâce à une agence matrimoniale et cherche immédiatement à l’épouser pour se libérer de la pression familiale…

Ça commence super bien. Le texte de De Vos est percutant dès la première scène et nous entraîne dans un rire quasi-immédiat. On est au milieu de la famille composée de Guinz, Biche, et Jean Jean, les répliques s’enchaînent comme des bons coups au tennis, renvoyant la balle toujours là où on ne s’y attend pas. C’est rythmé, c’est maîtrisé, c’est explosif, et jamais en force. Je suis vraiment prête à me poiler toute la soirée.

Les choses se compliquent un peu pour la deuxième scène. Cette fois-ci, on est en plein dans notre sujet de sosies. On fait un peu connaissance avec les personnages, mais le rire retombe pour ne revenir qu’à de rares moments dans la pièce, principalement lorsqu’on retrouve la famille de Jean Jean. En fait, les deux histoires, celle de la famille et celle des sosies, sont très différentes dans ce qu’elles racontent et dans le ton qui est employé. Et si j’ai l’impression de plutôt saisir l’humour de la première, je ne comprends pas bien l’intérêt de la seconde.

Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Au milieu de mes découvertes du OFF, Sosies est une proposition de qualité. Les comédiens sont tous excellents et nous accompagnent du mieux qu’ils peuvent à travers le texte de Rémi de Vos. Mais, si je les ai suivis, je n’ai pas toujours compris où on allait. Il manque un petit quelque chose au texte pour le faire réellement décoller. La question de l’identité, qui est apparemment celle que l’auteur a voulu soulever, n’est pas toujours perceptible à l’écoute. Mais c’est la première fois que le texte est joué devant un public, et on peut espérer qu’il sera retravaillé afin d’aligner l’ensemble du spectacle au brio de la scène d’ouverture.

Le travail, la rigueur et la qualité sont au rendez-vous, le reste devrait suivre.