#OFF21 – Les Fourberies de Scapin

Critique des Fourberies de Scapin, de Molière, vues le 15 juillet au Théâtre de la Condition des Soies (15h25)
Avec Deniz Türkmen, Benoit Gruel, Manuel Le Velly, Schemci Lauth, Emmanuel Besnault, dans une mise en scène de Emmanuel Besnault

C’est rigolo comme les choses se font. Cela fait des années que je suis de loin le travail d’Emmanuel Besnault, d’abord avec son Petit Poucet puis ses Fourberies, des années que je pense que c’est un théâtre pour moi et pourtant je n’avais encore jamais réussi à le voir. Et puis là, je découvre son Ivanov au Mois Molière, comme prévu c’est du théâtre comme je l’aime, et du coup le rendez-vous est pris pour Avignon avec ses deux mises en scène : Les Fourberies de Scapin et Dépôt de bilan. Et si, comme je le pense, elles me plaisent, je compte bien ne plus rien laisser passer !

La première chose que je me demande, quand le spectacle commence, c’est comment ils vont faire. Dans mon souvenir, si on peut couper des personnages très secondaires dans Scapin, il faut au moins garder deux fils, deux pères, deux femmes, un valet, et Scapin, c’est-à-dire huit rôles. Et ils sont cinq comédiens. Je m’étonne un peu, je me dis qu’il a peut-être réussi à ne conserver que la moitié des rôles, mais non c’est impossible enfin, bon, je vais bien voir, un peu de patience. Il faut que je fasse davantage confiance à Emmanuel Besnault, car je commence à comprendre qu’il sait y faire.

Il sait y faire, ça veut dire qu’avant même le début du spectacle, il a déjà surchauffé la salle et l’ambiance est plus que chaleureuse, c’est limite si on est pas déjà conquis. Il sait y faire, c’est qu’avec son théâtre de tréteaux hyper ingénieux il crée beaucoup avec très peu. Il transforme les changements de décor ou de costumes en moments ultra-dynamiques à tel point qu’on en voudrait encore, il sait jouer avec son public et pour son public sans jamais oublier que le texte est à la base du spectacle. On entend Molière, on le voit, et on joue vraiment avec.

Ses Fourberies ont quelque chose de cartoonesque avec des inventions scéniques qui se multiplient toujours dans le but de faire rire et d’accentuer le comique de Molière. Il emprunte à la commedia dell’arte une gestuelle très codifiée et des quasi jeux de masques simplement avec les visages. J’ai déjà un certain nombre de Scapin à mon actif mais ça ne m’a pas empêchée de rire à ces blagues que je connais par coeur, comme quand Géronte remet les cinq cents écus dans sa poche au lieu de les donner à Scapin. Et je salue bien bas l’inventivité et le point de vue adopté pour la scène des coups de bâtons, surprenante et géniale. Tout est fait avec authenticité et intelligence, réglé au millimètre, et on se régale franchement.

Mais attention à ne pas trop savoir y faire non plus. Très rapidement, lorsque Silvestre se déguise en spadassin, je me suis dit qu’on était au bord du « trop ». Même si on prend un immense plaisir à découvrir les trouvailles de mise en scène qu’il propose, il arrive un moment de la pièce où on est peut-être trop dans l’enchaînement des idées qui nous perdent un peu. C’est une pensée très rapide qui m’a frôlée, mais ce serait dommage de gâcher un si beau travail par un trop-plein d’idées. D’autant qu’Emmanuel Besnault peut faire confiance à ses excellents comédiens, découverts dans Ivanov, et qui m’ont une nouvelle fois totalement convaincue. Il propose lui-même un Scapin rieur mais calme, maître de la situation et chef d’orchestre au milieu d’une troupe qui se donne corps et âme pour notre plus grand bonheur.

C’est une perfection dans son genre, et une troupe qu’on ne lâchera plus.  ♥ ♥

#OFF21 – A ces idiots qui osent rêver

Critique de A ces idiots qui osent rêver, de Celine Devalan, vu le 14 juillet au Théâtre de la Luna (21h30)

Avec Céline Devalan et Marc Pistolesi, dans une mise en scène de Celine Devalan et René Remblier

C’est souvent comme ça dans le OFF : avant même d’éplucher le programme, je cherche le nom des comédiens qui reviennent régulièrement à Avignon et que je suis depuis plusieurs années. Un petit CTRL+F sur le programme numérique suivi du nom de Marc Pistolesi, il ne m’en faut pas plus pour réserver ma place pour A ces idiots qui osent rêver. L’affiche est kitsch à souhait mais j’aime le kitsch, j’aime les comédies romantiques qui finissent bien, j’aime rêver sur des histoires à l’eau de rose, et j’aime Marc Pistolesi : tous les ingrédients sont réunis pour que je passe une bonne soirée.

Je spoile tout de suite : je n’ai pas passé une bonne soirée. Le kitsch de l’affiche s’est invité sur la scène, mais peut-être de manière trop prononcée, trop premier degré, pour moi. Je n’ai pas passé une bonne soirée mais ce à quoi je ne m’attendais pas du tout c’est que ma mère, ma complice de toujours, celle qui m’a amenée au spectacle vivant, qui partage la majeure partie de mes soirées théâtrales, et avec qui je suis d’accord 99% du temps, elle, a passé un très bon moment devant A ces idiots qui osent rêver. Contrairement à ce qu’on peut penser de moi, je ne prends pas particulièrement de plaisir à détruire un spectacle. Je laisse donc la parole à celle qui le défendra mieux que moi et vous donnera envie, peut-être, de le découvrir.

OUI, j’ai envie de sauver ce spectacle, qui m’a fait passer une bonne soirée. J’en vois les défauts: l’histoire repose sur une série de poncifs sur les caractères de chaque sexe, sans aucun second degré, ambiance « magazine féminin ». Cela commence par la rencontre de deux êtres, en panne dans leur vie sentimentale, l’une parce qu’elle croit à la grande passion fulgurante, et préfère brûler plutôt que durer, l’autre parce qu’il refuse de s’engager (le personnage masculin étant moins bien dessiné par l’autrice). Bien entendu, ils se séduisent, sans pour autant faire de concessions, toujours à mi-chemin entre amitié amoureuse et amour, entre « bon » et « mauvais » choix. La narration, qui se veut déconstruite, n’est pas très claire, mais chaque morceau est plutôt bien écrit, offrant une partition assez variée à chaque interprète, jusqu’à une scène de claquettes. En arrière-plan, il y a des références au film Lalaland, qui m’ont échappé car je ne le connais pas. Faut-il, comme l’affirme Mordue, être prépubère ou débile pour aimer ce spectacle? Le mieux est de le prendre avec légèreté, sans trop en attendre, un moment de charme léger dans un Off qui regorge par ailleurs de thèmes anxiogènes. Je retiens la grande sincérité des interprètes, leur professionnalisme, leur présence. Marc Pistolesi est impeccable de précision, et Céline Devalan, autrice et metteuse en scène, qui a peut-être mis d’elle-même dans ce personnage de comédienne en panne de rôles, ne manque pas de charme.

Ce spectacle mérite plus de spectateurs qu’il n’en avait ce soir-là !

#OFF21 – Cyrano(s)

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Critique de Cyrano(s) d’après Edmond Rostand, vu le 14 juillet 2021 au Théâtre du Roi René (16h25)

Avec Roland Bruit, Axel Drhey, Yannick Laubin, Pauline Paolini, Bertrand Saunier, et Paola Secret dans une mise en scène des Moutons Noirs

J’ai découvert l’existence des Moutons Noirs lors du Mois Molière, le Festival Versaillais qui précède Avignon, et j’avais alors hésité à découvrir leur Titanic qui y était programmé. C’est finalement en essayant de retrouver Emmanuelle de l’Etoffe des Songes sur notre seul jour de festival commun que je me suis décidée à découvrir ce spectacle qu’elle avait sélectionné dans son programme. Cyrano et moi, c’est une grande histoire d’amour, mais pour ce qui est de Cyrano(s), je ne savais pas encore.

Les comédiens voulaient tous jouer Cyrano parce qu’on a tous un Cyrano en nous : on a tous, quelque part, un complexe qui nous empêche d’avancer. Ils nous expliquent que, si Cyrano avait pu faire une chirurgie du nez, il n’aurait probablement pas été le personnage qu’on connaît aujourd’hui. Le point de vue est intéressant, plutôt nouveau, et j’ai hâte de voir ce qu’ils ont pu faire à partir du texte de Rostand.

Peut-être que je n’ai rien compris au pitch qu’on m’en a fait, ou peut-être sont-ils passés à côté de leurs ambitions. Le fait est que, du travail autour du complexe et du « on est tous Cyrano » qu’on m’avait vendu, il ne reste pas grand chose : un échange de nez au milieu des scènes et un petit interlude parlé à chaque changement d’acte où chaque comédien se présente rapidement en nous racontant son histoire et son complexe. Et encore, seul l’un d’entre eux joue vraiment le jeu en nous dévoilant réellement quelque chose de lui, c’est Roland Bruit, quand les autres divaguent vainement sans se révéler.

Le reste, c’est bien le texte de notre cher Edmond Rostand. Le problème, c’est plutôt ce qu’ils en font. S’ils ont travaillé sur quelque chose autour du complexe, il se peut que le travail de fond sur le texte ait été oublié. En tout cas, à les écouter, c’est ce qu’on ressent. Le texte est dit à toute allure, les vers sont massacrés, l’alexandrin parfois oublié, la plus célèbre des tirades du répertoire français se retrouve inversée (« c’est un roc c’est un cap c’est un pic », j’avoue que ça fait bizarre), les tirades sont souvent hurlées, des gags un peu lourds sont rajoutés… Cerise sur le gâteau : le spectacle, annoncé pour durer 1h35, en dure finalement deux. Une erreur pas très cool en période de festival.

Il est là le vrai complexe : ce rendu bruyant et brouillon face au chef-d’oeuvre de Rostand. Ça pique.

Cyrano(s)

#OFF21 – La métamorphose des cigognes

Critique de La Métamorphose des cigognes, de Marc Arnaud, vu le 14 juillet 2021 au Théâtre du Train Bleu (13h50)

Avec Marc Arnaud, mis en scène par Benjamin Guillard

Je sais parfaitement pourquoi je suis allée voir La Métamorphose des cigognes. Il y a d’abord ce titre, un peu poétique, un peu intriguant, qui sonne vraiment bien et que, allez savoir pourquoi, je range immédiatement dans la case « titre de spectacle prometteur du Off ». C’est du flair ou de la connerie, je ne sais pas encore, mais ça marche. Il y a ensuite Benjamin Guillard, qui avait réussi un très joli coup avec son Jo inattendu il y a presque deux ans maintenant, et dont j’avais envie de retrouver le travail. Il y a enfin le tampon « Train Bleu » rassurant qui termine de me convaincre. Je sais donc parfaitement pourquoi je suis là, mais je n’ai strictement aucune idée de ce que ça peut donner.

On se retrouve dans la conscience de Marc Arnaud – comédien et personnage, donc – alors que celui-ci doit procéder à un don de sperme nécessaire à une fécondation in-vitro. Il est seul, dans une salle blanche avec un gobelet en son centre, on lui explique comment il doit procéder, par quelle étapes il doit passer, et on le laisse faire sa petite affaire. Seulement, on s’en doute, ça ne se fait pas « comme ça » et, seul face à ce gobelet blanc, il laisse ses pensées divaguer : sa première fois, son premier porno, son rendez-vous avec le médecin pour lui annoncer ses problèmes spermatiques, la salle d’attente… On le suit dans ce cheminement qui doit l’amener, finalement, à réaliser ce don.

Alors je tiens à rassurer tout de suite : ce n’est pas un spectacle dissertatif (et chiant) sur la FIV. Le sujet peut dérouter, mais clairement on est plutôt dans le seul en scène ultra dynamique, du genre qui vous prend et qui ne vous lâche pas. Dès les premières minutes, j’ai su que j’allais être emportée. Il faut dire que Marc Arnaud – est-ce parce qu’il raconte sa propre histoire ou simplement son talent de comédien – est parfait pour l’exercice. Je ne saurais expliquer, il y a des acteurs qui maîtrisent le seul en scène, et ça se sent immédiatement. Sur le plateau, un comédien mais dix personnages, tous différents, tous maîtrisés. On se plaît à les découvrir, les aimer ou les détester, les retrouver quand l’histoire avance, les juger ou les comparer. Et on s’attache à notre personnage, pauvre Marc dérouté face à son gobelet blanc.

J’adore me retrouver dans des consciences. Quand c’est bien fait, c’est toujours très plaisant. Là, on est en plein dans cette espèce de bordel créatif que peut former le cheminement de la pensée, d’autant plus drôle que notre sujet de base est propice aux digressions. Marc Arnaud maîtrise à la perfection son sujet et son personnage, il est absolument captivant, aidé dans l’exercice par la mise en scène rythmée et très visuelle de Benjamin Guillard qui contribue à créer des ambiances complètement différentes au fil des digressions.

Mais il a aussi le talent de l’écriture : pas évident de ne pas en perdre certains au passage alors qu’il passe sans cesse du coq à l’âne. Son texte est extrêmement bien ficelé : il nous prend d’abord un peu par les sentiments en se présentant, en présentant sa situation, en nous expliquant qui il est et en nous impliquant émotionnellement dans son histoire et, au fur et à mesure que sa pensée avance, il tente des digressions de plus en plus longues et « difficiles », dans ce sens où elles ne touchent pas forcément la même chose chez tous les spectateurs, mais il nous a « attrapés » depuis bien longtemps et on est tellement captivés qu’il ne nous perd pas en chemin.

Je ne pouvais rêver mieux comme lancement de festival. De l’énergie, du rythme, de l’émotion et du talent, voilà le chouette cocktail concocté par Marc Arnaud.  ♥ ♥

© Alejandro Guerrero

Ivabien

Critique d’Ivanov, adaptation d’après Tchekhov, vue le 16 juin 2021 au Mois Molière
Avec Alexis Ballesteros, Johanna Bonnet, Benoit Gruel, Schemci Lauth, Manuel Le Velly, Elisa Oriol, Deniz Turkmen, Yuriy Zavalnyouk, dans une mise en scène d’Emmanuel Besnault

C’est rigolo comme j’ai l’impression de connaître et de suivre Emmanuel Besnault alors que je n’ai vu aucun de ses spectacles. Il y a eu des rendez-vous manqués avec son Petit Poucet, que j’ai tenté de voir plusieurs fois à Avignon mais sans jamais réussir. Il y a eu ces Fourberies de Scapin, dont j’ai tant entendu parler que j’ai l’impression de les avoir vues – et appréciées ! Mais il a fallu cet Ivanov du Mois Molière pour que je découvre enfin le travail de ce jeune metteur en scène, et que je me rende compte vraiment à côté de quoi je suis passée.

Ivanov, est jeune mais il est déjà usé par la vie. Il est criblé de dettes, il n’aime plus sa femme, est incapable de ressentir la moindre émotion à l’idée qu’elle va bientôt mourir, a perdu toute trace de ses idéaux, et n’est pas vraiment aidé par les dignes produits de la société bourgeoise qui l’entourent. Il en est arrivé à un point où non seulement il ne comprend plus ce qui se passe autour de lui, mais il ne se comprend plus lui-même.

Je n’ai pas réussi à tweeter après le spectacle, je ne sais pas bien pourquoi. Je pense que j’avais peur de dévaloriser le spectacle en rappelant que, moi qui n’aimais pas la pièce, j’avais quand même su apprécier cette adaptation. Les 280 caractères du Tweet n’auraient pas suffi à m’expliquer correctement. Je n’avais pas vraiment prévu de faire un article – les réflexes sont un peu rouillés – mais je m’en voudrais de ne pas laisser de trace de ce spectacle ici. Parce que plus j’y repense, et plus je me rends compte que c’était du sacré bon boulot.

Je n’aime pas Ivanov. C’est un personnage qui me semble immontable, je n’arrive pas à l’apprécier car je suis incapable de le comprendre. Il n’est pour moi qu’un chouineur continu, quelque part entre Célimène et Chimène, personnage-figure impossible à incarner. Or comme il est quand même très présent dans la pièce qui porte son nom, il est arrivé qu’il me gâche le moment. L’adaptation d’Emmanuel Besnault a ceci d’intéressant, pour moi, qu’en coupant dans le texte elle coupe dans le personnage. Sans le dénaturer, elle lui laisse moins de place, ou du moins une place équivalente à ceux qui l’entoure. Et que je découvre vraiment, pour la première fois.

Il y a Borkine, c’est Benoît Gruel et son faux air de Jimmy Labeuu, qui permet de relancer l’énergie après les sorties déprimantes d’Ivanov grâce à des punchlines ultra dynamiques et parfaitement rythmées. Il est un rayon de soleil dans ce spectacle. Il y a Savichna, remarquable Johanna Bonnet , qui nous embarque avec elle dans la joie de ses chants comme dans la souffrance de ses déceptions. Il y a le Comte, qui m’est apparu comme le double d’Ivanov grâce à un habile tour de mise en scène, et dont la tendre et touchante dureté laisse place à une sensibilité palpable grâce à un Manuel Le Velly très habité. Il y a Sacha, rayonnante Elisa Oriol qui prend presque les traits d’une Irina en passant brutalement de l’allégresse de la jeunesse aux doutes habités des choix et des responsabilités. Il y a Lebedev, c’était Emmanuel Besnault le soir où on y était, léger et cynique à souhait. Il y a Anna, qui pâtit un peu des coupes dans le texte qui raccourcissent un personnage déjà ingrat, mais à qui Denis Türkmen parvient à donner un belle élégance. Il y a enfin Lvov, médecin incarné par un Lionel Fournier un peu trop monocorde dans ses tirades. Comme Anna, il est sans doute l’un des personnages qui perd le plus avec les coupes.

Et au milieu d’eux tous, il y a Ivanov, qui m’a beaucoup surprise d’abord, pour me convaincre tout à fait. Il faut dire que Schemci Lauth est un comédien singulier : avec sa voix particulière, son regard qui ne semble pas voir, son allure étrange, on le met rapidement à part des autres personnages. Contrairement à eux, il n’a pas de style défini : rien que vestimentairement, il se cherche pendant tout le spectacle alors que tous ont leur spécificité. Il ne trouve pas sa place, sa stabilité, son équilibre. Il est toujours à côté. Je serai très curieuse de découvrir le comédien dans un autre rôle pour mieux évaluer cette étrangeté qu’il confère à son personnage.

Ainsi donc la direction d’acteurs d’Emmanuel Besnault est plutôt très convaincante. J’ai été tout aussi intéressée par sa mise en scène. Je m’en veux même un peu parce que je n’ai pas profité de tout. Pour donner de la vie à des scènes parfois pesantes, il a su ajouter des détails savoureux pour les gourmandes comme moi : ici, en fond de scène, un personnage qui rentre dans un autre, là une discussion animée entre deux… Tout cela contribue à créer une véritable atmosphère sur le plateau. Il est un véritable chef d’orchestre, on se laisse porter par les différents mouvements qu’il dirige, jusqu’à se faire entraîner dans un rythme effréné lors du final. L’accélération de cette ultime scène, palpable jusque dans l’air où l’on peut presque voir les ondes de théâtre qui s’entrechoquent, m’a complètement emportée. Bravo.

Une proposition très, très réussie. Je ne manquerai plus de suivre le travail d’Emmanuel Besnault. ♥ ♥ ♥

Des lawriers pour Bouvron

Critique de Lawrence d’Arabie, de Eric Bouvron, vu le 11 juin 2021 au Mois Molière
Avec Kévin Garnichat, Alexandre Blasy, Matias Chebel, Stefan Godin, Slimane Kacioui, Yoann Parize, Julien Saasa, Ludovic Thievon, dans une mise en scène de Eric Bouvron

Pour ce spectacle, j’avoue que j’ai un peu suivi le mouvement. Je connaissais vaguement le travail d’Eric Bouvron pour avoir vu Les Cavaliers il y a quelques années et suivi ses nouvelles créations de loin, notamment Marco Polo et Zorba qui me semblaient dans la même veine que le spectacle de Kessel auquel j’avais assisté. J’avais plutôt un bon souvenir des Cavaliers et je me suis demandé, 7 ans après, comment avait pu évoluer son travail et mon regard dessus. Verdict : c’est toujours un plaisir.

Lawrence d’Arabie, c’est l’histoire de Thomas Edward Lawrence, archéologue de formation, qui est envoyé par l’armée britannique en mission de reconnaissance dans la péninsule du Sinaï, et qui sera l’un des protagonistes de la révolte arabe menant à la fin de l’Empire Ottoman, et l’espoir de la création d’une nation Arabe unie et indépendante.

Je ne connaissais pas du tout l’histoire de Lawrence d’Arabie. Je sais, c’est un peu la honte et je devrais voir le film de David Lean, mais je suis finalement heureuse d’être arrivée vierge de toute connaissance devant ce spectacle. Comparées aux presque quatre heures que dure le film, je ressors de ces deux heures de spectacle avec un bel aperçu de ce qu’a pu être la vie de cet homme, que je ne demande qu’à approfondir en visionnant la version longue à l’écran – je serais peut-être restée un peu sur ma faim dans le cas contraire.

J’ai retrouvé l’univers de Eric Bouvron avec bonheur : cette ambiance arabisante faite de bric et de broc qu’il parvient à créer sur scène, c’est vraiment sa patte. Là où, dans Les Cavaliers, il était accompagné d’un beat boxeur, c’est ici une cantatrice, Cécilia Meltzer, qui compose, avec deux musiciens, l’atmosphère auditive du spectacle. Cet accompagnement musical est essentiel et participe pleinement à nous transporter dans cet autre pays, au milieu de tous ces personnages – d’ailleurs, je n’aurais pas dit non à davantage de moments musicaux, que j’ai trouvés très réussis.

Ce qui est chouette, c’est que par son style très imagé, Bouvron ancre vraiment l’histoire dans nos cerveaux. Son théâtre est assez spécifique, et si on peut y voir d’abord des ressemblance avec Michalik par exemple, ils se distinguent lorsqu’on creuse un peu. Il a comme lui des facilités sur la création d’ambiance mais il se positionne moins sur la théatralité et les situations que sur les tableaux qui composent une scène. Son Lawrence, en tout cas, se base davantage sur des successions d’images que sur la fluidité de l’action, ce qui peut surprendre mais qui fonctionne très bien en vérité, car les images qu’il crée sont marquantes ; je pense notamment à celle, superbe, de ces guerriers qui avancent vers l’ultime bataille.

En tant que directeur d’acteurs aussi, c’est un sans faute. C’est d’abord très particulier de voir tous ces hommes sur le plateau – accompagnés par une seule femme, Cécilia Meltzer – incarner tous les rôles, féminins comme masculins. Ça irrite un peu, on se dit que bon, il aurait peut-être pu faire jouer des comédiennes surtout pour faire jouer indifféremment des rôles des deux genres. Mais étant donné qu’on ne lui connaît pas de misogynie particulière (au contraire, il ne fait jouer que des femmes dans son spectacle Maya) ce devait être un vrai parti pris de mise en scène : cela reste une histoire d’hommes, et cela fait davantage sens dans les scènes de groupe. Passée cette surprise, donc, j’ai eu grand plaisir à découvrir tous ces comédiens jonglant entre leurs rôles avec brio. Mention spéciale à Kevin Garnichat, qui porte haut les couleurs de ce Lawrence, et incarne à merveille la probité de cet officier, investi corps et âme dans son objectif, torturé jusqu’au bout des ongles par sa trahison.

Un voyage haut en couleurs à travers l’histoire ! ♥ ♥ ♥

#OFF18 – J’entrerai dans ton silence

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Critique de J’entrerai dans ton silence, de Hugo Horiot et Françoise Lefèvre, vu le 20 juillet 2018 au Théâtre du Balcon
Avec Camille Carraz, Fabrice Lebert, et Serge Barbuscia, dans une mise en scène de Serge Barbuscia

Il est dur, dans ce OFF 2018, d’échapper aux sujets sérieux – d’aucuns diraient même glauques ; c’est l’un des OFF aux sujets les plus funèbres que j’ai vus. Beaucoup de sujets bien actuels comme la radicalisation ou le jihadisme, beaucoup de sujets politiques évidemment, mais aussi des sujets sociétaux, comme celui de l’autisme dans J’entrerai dans ton silence. Le sujet de la différence étant de ceux qui m’intéressent, c’est au Théâtre du Balcon que se conclura mon Festival cette année.

Les deux auteurs du texte sont mère et fils. Diagnostiqué Asperger, il ne comprend pas le monde dans lequel il vit. Il y est comme un étranger. Les règles qui le façonnent ne lui parlent pas. Mais elles semblent tout aussi obtuse pour sa mère, lorsque celle-ci apprend par exemple qu’elle devra attendre les six ans de son fils pour consulter un médecin. Face à la rudesse du monde extérieur, c’est en eux qu’ils devront trouver la force de continuer. Alors il faudra trouver le moyen de se comprendre mutuellement.

Sur scène, des colonnes entourent un lit placé au centre, qui sera le refuge du jeune homme. Symbolique d’un enfermement certain ou d’un ring à franchir pour enfin être accepté par le monde « normal », le mystère reste entier. Mais c’est bien contre ce monde-là que se dressent nos trois protagonistes – le metteur en scène aura d’ailleurs à la fin ce beau mot dont l’auteur m’échappe momentanément : « un être humain est ou normal ou vivant ».

La normalité, c’est évidemment aussi le reste des spectateurs. Mais nous sommes là pour comprendre, et les trois comédiens le rendent bien. Ce qui touche particulièrement, c’est que toute communication semble se faire uniquement mentalement et presque même par le silence, comme le titre nous amène à le penser. Aucun signe de tendresse ne viendra de manière démonstrative et pourtant le jeu de Camille Carraz en déborde. Son amour inonde son fils, l’entoure, le protège. Fabrice Lebert est un Hugo authentique, ne tombant jamais dans le pathos mais présentant un je-ne-sais-quoi de différent. Enfin, Serge Barbuscia vient compléter ce duo avec beaucoup de pudeur, qui vient parfois, comme la vie, interrompre leurs pensées.

C’est un long silence qui viendra ponctuer le spectacle. Mais pas un silence de mort. Un beau silence de vie. ♥ 

#OFF18 – Chat Noir

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Critique de Chat Noir ! de Etienne Luneau et Joseph Robinne, vu le 20 juillet 2018 aux 3 Soleils
Avec Jean Barlerin, Clément Beauvoir, Isabelle Ernoult, Clémentine Lebocey, Etienne Luneau, Joseph Robinne, Malvina Morisseau, dans une mise en scène de Etienne Luneau

J’adore le théâtre musical. J’ai été plutôt très bien servie durant ce OFF, entre Lucienne et les garçons et Moi aussi je suis Barbara. Mais je n’avais pas assisté à ces spectacles en me disant « j’aimerais voir un musical ». Non, cette réflexion-là fut réservée à Chat Noir ! alors que je finissais mon planning : l’image m’a immédiatement sautée aux yeux. Ce Chat Noir, même si pour moi c’est plutôt un savon ou la devanture d’une boutique de Montmartre, m’inspirait confiance.

Et c’est bien à Montmartre qu’on se retrouve, dans ce joyeux cabaret de la butte qui accueillait poètes et chansonniers à la fin du XIXe siècle. Dans ce cabaret, on boit – beaucoup – on chante – pas mal – on danse – un peu. Et on vit le Paris de la Belle Époque à toute allure, même si on oublie parfois de payer les serveuses : on est là pour profiter et l’ambiance délurée et créatrice.

Si je n’avais pas la référence du Chat Noir, j’avais en revanche pas mal des références musicales que l’on peut retrouver dans ce spectacle : Les Oiseaux de Passage, Nini peau d’chien, La Femme du Roulier… j’ai aimé retrouver ces chansons avec d’autres instrumentalisations, et presque, il est vrai, comme chantées sous une autre époque. C’est une transposition très bien rendue par la troupe. Et puis, c’est toujours chouette de reprendre en choeur, tout le public suivant, des chansons presque oubliées.

Cependant, j’ai été plutôt déçue par l’interprétation en elle-même : si les comédiens sont présentés comme chanteurs et danseurs dans le programme du OFF, je doute que ce soit lié à une vraie formation. Malgré un très bon placement, j’ai eu du mal à les entendre par-dessus les instruments (il faut dire que les comédiens ne sont pas sonorisés, mais cela aurait peut-être été nécessaire ici), je n’ai pas trouvé qu’il avaient de si belles voix, et surtout la danse était absolument absente du spectacle. Une pointe de publicité mensongère qui m’a laissée sur ma faim.

J’aurais aimé me laisser davantage embarquer dans ce Paris-là. 

#OFF18 – L’effort d’être spectateur

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Critique de L’effort d’être spectateur, de Pierre Notte, vu le 20 juillet 2018 au Théâtre des Halles
De et mis en scène par Pierre Notte

Je n’avais pas du tout pris l’effort d’être spectateur dans le même sens que Pierre Notte. Le titre parlait plutôt à mon côté misanthrope qui doit supporter, au théâtre, les spectateurs qui bougent, ceux qui toussent, ceux qui enlèvent et remettent leur manteaux, ceux qui cherchent un bonbon dans leur sac, ceux qui respirent fort, etc. Mais j’étais bien loin de ce que l’auteur allait aborder !

En réalité, c’est bien de l’effort demandé au spectateur par l’artiste dont il est question dans ce spectacle. Le fait que le public doivent s’inventer l’espace pensé par un scénographe, ou plus généralement la marge d’interprétation qu’on lui laisse sur le sens d’un spectacle : le travail d’imagination est en effet intrinsèque au théâtre, alors même que le cinéma demande un effort moindre. Au théâtre, le spectateur ne peut se contenter d’être passif, et c’est là-dessus que revient Pierre Notte dans ce spectacle.

Je ne m’attendais pas à pareil engouement de ma part. Pierre Notte entre dans la salle avant même le début du spectacle. Détendu, il propose des places pour le IN la semaine suivante ; il ne pourra pas y assister. Il discute avec les spectateurs, échange de manière naturelle et sympathique. C’est un moment très agréable où une complicité se crée, nécessaire à mon avis pour profiter au mieux du moment qui va suivre, car le spectacle de Pierre Notte s’adresse à des adeptes et se veut aussi moment de partage.

Ce sera peut-être mon seul reproche : cet entre-soi créé par les anecdotes, presque les private joke qui ponctuent la démonstration de Pierre Notte. Si l’on ne connaît pas les noms dont il parle, on apprécie moins le contenu incroyablement riche qui nous est proposé. Mais pour qui connaît un peu le milieu, c’est une abondance d’histoires passionnantes et de point de vue mordant sur le milieu du théâtre. De quoi convaincre tout mordu !

A travers, ce spectacle, Pierre Notte se livre aussi un peu. On comprend certaines de ses affinités – Michel Bouquet serait un peu surcoté, quand Jean-Luc Godard ou Gilles Deleuze recueillent toute son admiration – et on découvre le monde du théâtre à travers sa double casquette d’artiste et de spectateur. Lorsqu’il se cite lui-même en se cachant derrière des « je suis présomptueux », on aimerait lui crier que non, qu’il doit continuer, que son avis est aussi intéressant que les citations de tous les artistes qu’il présente depuis le début du spectacle.

De manière générale, c’est un spectacle qui appelle presque à la réaction, un spectacle qui donne envie de participer, de contredire parfois, ou d’ajouter notre pierre à l’édifice des anecdotes et autres citations qu’il bâtit tout du long. Je partage beaucoup de ce qu’il aime au théâtre, comme l’apparition soudaine du vrai sur scène, avec les fous rires ou la sueur des comédiens, ou, pour prendre un exemple plus concret, l’histoire du homard de Rodrigo Garcia. Mais ce que je partage aveuglément, c’est sans doute son explication d’un échec théâtral, que je vous laisse découvrir.

Ce genre d’échec, il en est loin. Tout simplement à l’opposé. Bravo.  ♥ ♥

#OFF18 – L’Adieu à la scène

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Critique de L’Adieu à la scène, Racine VS La Fontaine, de Jacques Forgeas, vu le 20 juillet 2018 à l’Espace Roseau Teinturiers
Avec Emmanuelle Bouaziz, Baptiste Caillaud, Léo Dussollier, Chloé Stefani, dans une mise en scène de Sophie Gubri

Tout est une histoire d’horaire. Je cherchais d’abord un spectacle du matin me permettant d’assister à une autre représentation aux alentours de 12h20. C’est en feuilletant le programme du OFF que je tombe sur ce titre : L’Adieu à la scène, Racine VS La Fontaine. Étonnée, curieuse, je cherche à en savoir plus et découvre ce spectacle, reprise et coup du coeur du OFF 2017, qui fait valoir dans sa description une pluie de critiques dithyrambiques. Moi aussi, je veux voir ce bijou.

En 1677, Racine annonce qu’il abandonne les tragédies pour se consacrer à son nouvel emploi d’historiographe du roi. Il arrête le théâtre après avoir écrit 10 pièces dont la dernière, Phèdre, a connu un grand succès. Outré par cette décision, La Fontaine, cousin par alliance de Racine, décide de le rencontrer en secret pour tenter de le faire changer d’avis. Ils le convoque alors dans un théâtre sans révéler son identité, par l’intermédiaire de deux admiratrices, faisant croire à Racine, par le lieu choisi, que c’est son ancienne amante la Champmeslé qui désire le voir…

J’ai lu l’an dernier Titus n’aimait pas Bérénice, roman prétexte à raconter la vie de Racine en mêlant une part de fiction à l’histoire de sa jeunesse. Je connaissais donc déjà son éducation à Port-Royal des Champs, chez les jansénistes – ça fait d’ailleurs un an que je veux me rendre sur ses traces – mais j’ai pris plaisir à réentendre l’histoire, à accepter une nouvelle fois que ce dramaturge de génie abandonne l’écriture pour servir entièrement le roi. L’histoire est fidèle, elle m’apprend d’ailleurs le lien qui unit Racine et La Fontaine – sans jamais que le côté pédagogique ne déborde. Au contraire, fiction et réel se mêlent à merveille.

De plus, les quatre comédiens qui portent ce spectacle sont très bons. Mention spéciale à Léo Dussollier et Baptiste Caillaud qui portent leurs rôles avec dignité sans jamais en faire trop, proposant un duo très complémentaire tant en terme de corpulence, de voix, de gestuelle, et de partition. Dommage cependant que les rôles féminins servent une nouvelle fois de faire-valoir aux rôles masculins : leur absence ne changerait rien – ou si peu – au déroulé de la pièce.

Un spectacle qui prouve une fois de plus qu’on ne s’ennuie pas devant Racine et La Fontaine.  ♥