Ennemi n°1 du théâtre : le téléphone portable

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Hier, quelque chose de grave est arrivé durant la représentation. 3 téléphones portables ont sonné. Et, pire que tout, une messagerie vocale a retenti dans toute la salle. Où sommes-nous donc ? Et ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, loin de là. Mais puisque vous ne semblez pas comprendre les appels à éteindre les téléphones portables en début de représentation, je vous fais à nouveau la demande ici : sachez que, en plus de géner les autres spectateurs, c’est surtout les comédiens que vous perturbez. Il arrive même que certains s’interrompent pour demander au spectateur d’éteindre son téléphone, et je trouve cela bien : le spectateur, marqué par cette intervention, n’oubliera plus jamais d’éteindre son téléphone.

Et encore, je dis oublier, mais il s’agit bien souvent d’un acte volontaire. Hier, par exemple, derrière moi, j’ai nettement entendu le « moi je le mets en silencieux ». Donc déjà, je me permets de vous dire que vous ne l’avez pas mis en silencieux mais sur vibreur, puisque j’ai pu entendre vibrer au milieu du spectacle, mais de plus, quel besoin de le mettre sur silencieux si vous ne comptez pas le regarder de la soirée ? Autant l’éteindre, puisque c’est ce qu’on vous a demandé de faire au début du spectacle. 

Je pense qu’on ne devrait plus faire la demande gentiment, mais l’exiger clairement et bannir quiconque déroge à la règle. Parce qu’on commence à se fiche de la gueule du monde là, on en entend de plus en plus des téléphones portables. Ce n’est pas compliqué pourtant d’éteindre son téléphone : sur un téléphone plutôt vieux, en général, il suffit d’appuyer longtemps sur le téléphone rouge, et sur un téléphone récent, il y a soit un bouton au dessus du téléphone, soit sur le côté, et quand vous le maintenez longtemps, le téléphone s’éteint ou propose de s’éteindre, ce à quoi vous répondez « OUI ». 

J’espère que le message est passé, et ceux qui peinent à éteindre leur téléphone, n’hésitez pas à demander à vos voisins, qui, j’en suis sûre, seront ravis de vous aider. D’ailleurs, ceux qui ne savent pas éteindre leur téléphone sont souvent ceux qui l’utilisent peu : auquel cas, ne le prenez pas avec vous au théâtre, tout simplement. Et je préviens qu’un jour, si un téléphone sonne à côté de moi, je risque de m’énerver franchement. 

A bon entendeur.

Les femmes à l’honneur au TOP

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Critique de La Dame de Monte-Carlo et La Voix Humaine, de Jean Cocteau, vus le 15 mai au TOP
Avec Véronique Vella puis Martine Chevallier, dans une mise en scène de Marc Paquien

Ce festival seules en scène est un très bonne idée, et il a lieu au Théâtre de l’Ouest Parisien, à Boulogne, lieu très agréable et vraiment facile d’accès. Je refuse les « ce n’est pas à Paris » : parfois, il faut sortir un peu aussi. Mais bref, c’est en voyant l’affiche de ce festival que j’ai reconnu deux actrices du Français, Martine Chevallier et Véronique Vella, et lorsque j’ai vu qu’elles partageaient la scène pour 3 représentations, je me suis empressée de prendre des places. Le spectacle se répartit de la manière suivante : Véronique Vella introduit, en quelque sorte, avec La Dame de Monte-Carlo, chant autour de la vie d’une cocotte déchue, ayant perdu l’espoir et se tournant vers le suicide. Puis, le rideau se lève sur Martine Chevallier, endormie, et le téléphone sonne. Au bout du téléphone, l’homme de sa vie. Mais on comprend peu à peu qu’ils ne sont plus ensembles, pour des raisons qui restent assez mystérieuses mais sans doute dues à lui, puisqu’on comprend au fur et à mesure qu’il n’est pas seul et a déjà, peut-être, tourné la page.
J’ai appris ce soir là que Véronique Vella ne lisait pas la musique. Chanter un morceau pareil de Poulenc à l’oreille, moi je dis Bravo ! Poulenc ce n’est pas forcément ma tasse de thé, mais il faut reconnaître la prouesse vocale que cela représentait, et le talent avec lequel Véronique Vella s’est approprié le morceau : chantant superbement, elle restait actrice sur scène et à sa voix s’ajoutait son jeu, comme toujours impeccable. Elle présentait cette cocotte avec une certaine amertume, mais malgré tout par instants, une lueur d’espoir semblait naître… Puis retombait. Dans sa robe noire, elle semblait à bout. Entrée sombre et réussie.
Martine Chevallier est une actrice qu’on voit trop peu au Français, du moins cette année. Ici, seule avec un téléphone, une bouteille de whisky par terre et un chien dans l’entrée de son appartement, elle aussi semble à bout. Lorsque son « chéri » appelle, elle semble forte, elle veut encore y croire. Puis peu à peu, dans une évolution visible, elle perd ses moyens. La comédienne m’a scotchée. A partir du moment où elle prend le téléphone jusqu’au moment où il raccroche pour de bon, j’avais les yeux rivés sur elle, attendant avec angoisse quelque chose de positif, un changement de ton de la conversation, qui ne venait pas. Le désespoir pointe le bout de son nez puis envahit la salle. Elle est au bord de la folie. A plusieurs reprises, nos larmes coulent. Réussir à maintenir pareille attention juste avec un téléphone semblait un certain défi, ici parfaitement relevé. Car elle parvenait, rien que dans ses « Allo ? … allo ?? » à transmettre son angoisse et à accrocher le spectateur. Il y a dans ce texte quelque chose de déchirant qu’on peut ressentir grâce à l’actrice. Elle a une présence incroyable et c’est comme si on entendait toute la conversation téléphonique rien que par son jeu : elle parvient vraiment à recréer un ensemble de dialogue rien qu’en monologuant, par des apostrophes ou des changements de regards lorsqu’elle « attend une réponse à l’autre bout du fil ». Je ne saurais mieux expliquer, et je conseille donc de voir pour comprendre par vous-même.

Les textes de Cocteau sont servis à merveille par deux actrices de talent, et on ne peut que conseiller d’y courir. Enfin, vite, car ça finit ce soir ! ♥ ♥ ♥

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Quand la torpeur d’Oblomov envahit le public

Oblomov.jpgCritique d’Oblomov, de Ivan Alexandrovitch Gontcharov vu le 10 mai 2013 au Théâtre du Vieux Colombier
Avec Yves Gasc, Céline Samie, Guillaume Gallienne, Nicolas Lormeau, Marie-Sophie Ferdane et Sébastien Pouderoux dans une mise en scène de Volodia Serre

Oblomov est un personnage très connu en Russie, qui passe ses journées sur son divan, à rêver de son enfance, incapable, ou semblant incapable de résoudre ses problèmes de logement (on lui demande depuis plusieurs jours de libérer son appartement) ou de régler quoi que ce soit seul. Au moindre problème, il appelle Zakhar, son serviteur. Oblomov est une adaptation d’un roman, probablement très bien d’ailleurs, mais qui semble mal supporter la transposition sur scène. 
Je ne sais pas si c’est fondamentalement un problème de mise en scène ou de texte. Le texte est vide, creux, sans saveur, inintéressant, c’est sûr. Il ne se passe rien. Mais pourtant, chez Tchekhov non plus il ne se passe rien. Qu’y a-t-il de plus qu’ici alors ? Le problème, ici, c’est que ça s’étire en longueur, les scènes n’en finissent pas, les acteurs parlent mais au fond ils ne disent rien. Et c’est un peu invraisemblable : on n’y croit pas. On ne croit pas à l’amour entre Olga, cette jeune femme présentée par son ami Stolz, et Oblomov. Par conséquent, on ne croit pas plus au malheur de leur séparation. Enfin, un texte long et creux peut parfois se rattraper par une mise en scène ingénieuse et mettant en valeur les aspects intéressants de la pièce. Mais là, malheureusement, ça ne semblait pas le cas.
Je n’ai pas lu le roman, je ne sais pas quels passages ont pu être coupé, je ne sais même pas si il y a effectivement eu des coupes. Pour que la pièce marche, il en aurait fallu, d’après moi. Car si avant l’entracte on tient, avec difficulté, le fil de l’histoire et qu’on s’accroche aux dialogues des personnages pour ne pas couler, juste après, j’ai sombré. La mise en scène aurait pu aider le spectateur à tenir. Mais on dirait que Volodia Serre a voulu que l’on s’ennuie. Le but de monter la pièce serait donc de transmettre l’ennui d’Oblomov au spectateur ? L’idée ne me plaît guère. La mise en scène « se regarde » et on le regrette. Le spectacle dure 3h et c’est une tare. Surtout après l’entracte, quand les scènes se font (est-ce possible ?) toujours moins intéressante, toujours plus longues … Et c’est encore pire lors des scènes où Guillaume Gallienne n’est pas présent.
Car malgré tout, les acteurs font ce qu’ils peuvent. Guillaume Gallienne incarne cet Oblomov du mieux possible, et c’est en le voyant dans ce genre de rôles et de pièces qu’on regrette de ne pas le voir plus souvent au Français, et mieux distribué. C’était la première fois que je le voyais en vrai, sur scène, et il faut dire qu’il a réellement quelque chose, que son talent est perceptible même à travers une pièce pareille, c’est-à-dire qu’il fait le maximum avec un personnage et une mise en scène lui permettant le minimum. Il parvient avec l’aide d’Yves Gasc (Zakhar) à mettre quelques scènes vaguement au-dessus des autres, à éveiller un peu l’attention éteinte du spectateur. Si je dois trouver un point positif à ce spectacle, c’est peut-être d’avoir découvert le talent de cet acteur, que je connaissais de réputation mais que je n’avais jamais pu vérifier. A côté, ses camarades jouent tant bien que mal des rôles inutiles, comme Nicolas Lormeau, ou peu intéressant, comme Céline Samie. Sébastien Pouderoux confirme mon interrogation sur son entrée au Français : il n’est pas bon, sa voix est monotone, et ses fin de phrases tombantes. Mais s’il n’est pas aidé par cette pièce, il devrait quand même lui apporter un peu de piquant, lui qui incarne Stolz, caractérisé par sa conception active de la vie. Marie-Sophie Ferdane enfin, que l’on avait pas vue depuisLa Mouette, nous rejoue ce rôle sans grande différence : mystérieuse et calme, on croit retrouver devant nous Nina autant qu’Olga. Mais elle chante bien, il faut le reconnaître. 

Certes, le principe d’Oblomov est d’étirer le temps au maximum de manière à atteindre un sentiment de tranquillité certain. Mais le principe du théâtre n’est pas d’ennuyer le spectateur. Bien dommage d’avoir fait pareil travail avec d’aussi bons comédiens. pouce-en-bas

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L’Oeuvre au coeur des ténèbres

demain-large.jpgCritique de Demain il fera jour, de Henry de Montherlant, vu le 9 mai 2013 au théâtre de l’Oeuvre
Avec Léa Drucker, Michel Fau, Loïc Mobihan, et Roman Girelli, dans une mise en scène de Michel Fau

Sombre soirée que celle passée à l’Oeuvre hier soir. Nous sommes en juin 1944, en France, le débarquement de Normandie vient d’avoir lieu et la fin de la guerre se fait ressentir. Nous nous retrouvons alors dans la vie de cette famille à trois personnages : le père, avocat (Michel Fau), la mère (Léa Drucker), dont la seule passion semble être son fils (Loïc Mobihan), malgré le fait qu’il veuille s’engager dans la résistance. La pièce est courte, mais riche et intéressante.
Elle se découpe en plusieurs tableaux, et elle est très « carrée » : les personnages semblent occuper chacun une portion de l’espace, ce qui donne un aspect d’éloignement réciproque assez marqué. Le décor est sobre, un intérieur bourgeois, rien n’est en trop mais rien ne manque. Le tout est très statique, ce qui en temps normal m’aurait beaucoup déplu, mais qui ici ajoutait une certaine tension, renforçait le côté dramatique et sombre de la pièce. Car l’argument n’est pas joyeux : le père du jeune Gilles, qui refusait tout d’abord de donner la permission à son fils d’entrer dans la résistance, semble y être plus enclin après avoir reçu un certain papier, mystérieux et intriguant : désirant probablement se protéger en vue de la Libération, il enverra son fils se faire tuer. Sa mère refuse catégoriquement, craignant de perdre le bijou de sa vie. Le jeune homme, quant à lui, essaie de forcer la main à ses parents, avançant plusieurs arguments, boudant.
Les acteurs sont étonnants. Le jeu de Michel Fau n’est pas parvenu à me toucher, mais cet effet de distance entre le personnage et le spectateur semblait pensé. Sa vision de la vie, de la famille et de son fils sont trois choses qui l’éloignent de nous. Il est terriblement inquiétant, premièrement à cause de son physique qui, il faut le dire, est particulier et atypique, dégageant un mélange de puissance et de respect, mais aussi dans sa voix, semblant presque monocorde mais laissant passer de légères variations d’intonations, laissant transparaître sa méfiance, sa peur ou son autorité. A ses côtés, les deux autres comédiens sont excellents. Léa Drucker est effrayante dans cette mère à l’amour malsain pour son fils. Semblant au bord de la folie, délaissée par son mari et prête à perdre Gilles, elle délire sur scène et le flot d’émotion qui la submerge passe aussi bien dans ses cris que ses silences et ses regards. Le jeune Gilles enfin (qui passe actuellement le concours du Conservatoire), fait preuve d’une maturité étonnante pour un si jeune acteur. Diction, intonations, déplacement et gestuelle parfaites, il possède encore en lui l’imprudence de l’enfance, qui semble parfois se transformer en réel courage, comme s’il voulait se détacher de son père et de la lâcheté dont il a fait preuve il y a quelque temps, en défendant un Allemand lors d’un procès …

La soirée est noire, les acteurs impressionnants et le propos plutôt cruel. Mais ça vaut le coup. ♥ ♥

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Les Trois Soeurs tissent le fil de l’émotion

gp1213 troissoeursCritique des Trois Soeurs d’Anton Tchekhov, vu le 3 mai 2013 à la Salle Richelieu
Avec Éric Ruf, Éric Génovèse, Michel Favory, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Coraly Zahonero, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Stéphane Varupenne, Gilles David, Georgia Scalliet, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun et Benjamin Lavernhe, mis en scène par Alain Françon, avec Floriane Bonanni au violon ]   

Tchekhov n’a jamais été ma tasse de thé. Sûrement parce que je ne saisissais pas la portée de ses pièces. Après La Mouette déplorable de Nauzyciel, comment comprendre, comment élever Tchekhov au rang des Auteurs illustres ? Ou cet Oncle Vania que j’ai vu il y a quelques années, et devant lequel mes paupières devenaient lourdes, lourdes … Voilà pourquoi je trainais un peu des pieds devant ces Trois Soeurs qui se jouent pourtant depuis plusieurs années. Et, allez savoir pourquoi, j’ai sauté le pas. Et j’ai franchement bien fait.
Tchekhov, pour faire court et dans la caricature, c’est la vie devant nos yeux. Mais une vie plutôt pessimiste, faite d’ennuie et de déception, une vie où il ne se passe et il ne se passera jamais rien, quelque chose de presque cauchemardesque. Ces Trois Soeurs, si charmantes, semblent aux antipodes des Parques, mais pourtant la mort rôde. Elle rôde lentement et silencieusement, se faisant sentir par à-coups. Le reste du temps, peu de choses se passent. Voilà pourquoi Tchekhov peut vite paraître long et ennuyeux. C’est avec ce genre d’auteur qu’on comprend l’art et l’importance de la mise en scène. Sans une direction digne de ce nom, impossible de comprendre Tchekhov. Mais Alain Françon, le si génial Alain Françon qui avait mis en scène  Fin de Partie à la Madeleine, a tout saisi, et offre au spectateur un spectacle digne du Français.
Alain Françon a fait dans la sobriété. On n’imaginait pas autrement le décor de la pièce : un intérieur confortable depuis lequel on voit la neige tomber au dehors dans l’acte II, une chambre petite et peu accueillante pour le troisième acte, et enfin un jardin triste bordé d’une forêt aux arbres inquiétants pour le dernier acte. La lumière est aussi très utilisée, créant des effets d’enfoncement dans la misère : et particulièrement, les scènes se passant dans l’ombre sont très impressionnantes et soulignent le talent des acteurs : distinguant à peine leur visage, se déplaçant très peu, ils parviennent pourtant à donner une intensité évidente à leur jeu : leur voix, leurs nuances, leurs silences suffisent à exprimer et à transmettre au spectateur les sentiments les plus profonds de la pièce. La tension dramatique est également renforcée par la présence d’une violoniste exceptionnelle, qui a plusieurs reprises joue, lors des changements de décors, permettant ainsi une transition en douceur entre les différents actes sans casser le rythme de la pièce. Jouant des airs russes avec une sensibilité certaine, impossible de ne pas être touché : et l’entrée dans le dernier acte s’est fait, pour moi, les larmes aux yeux. Mais cette émotion était également due au jeu des comédiens du Français.
Il me paraît délicat de parvenir à tous les citer. Mais tout d’abord, je me dois de revenir sur ces trois actrices incarnant les rôles éponymes : Florence Viala, l’aînée (Olga), Elsa Lepoivre, la cadette (Macha), et Georgia Scalliet, la benjamine (Irina). Toutes trois sont soeurs de Prozorov (Stéphane Varupenne). Elles sont, dans cette pièce, un symbole de distinction, de bonne éducation. Bien que possédant des caractères différents, elles restent fines, raffinées, élégantes, mais pas non plus précieuses. Ce sont des personnages très agréables, et présentés par les trois actrices, ils n’en deviennent que plus attachants encore. Mais il réside quand même, ici, le seul bémol de la pièce à l’armure si propre. Si Florence Viala incarne la délicatesse et l’intelligence, sentiments qui lui siéent si bien, avec tant de naturel, si Elsa Lepoivre est poignante et profondément touchante, nous présentant une Macha troublée par un autre homme que son mari, … Si ces deux actrices nous émeuvent tant, la troisième en est assez loin – et c’est bien dommage. Georgia Scalliet, ce n’est pas la première fois que je la vois, ce n’est pas la première fois que je critique son jeu : hier, j’avais devant moi autant Irina qu’Alcmène, Cressida autant que Viviane. Par chance, la platitude de sa voix et son jeu quelque peu vide n’étaient pas non plus opposés à son rôle. Mais c’est gênant, terriblement gênant que ce personnage, dont l’évolution doit être marquée au fil des actes, soit incarné par une actrice si monotone. Elle qui devrait tant nous émouvoir par instant parvient à peine à maintenir l’attention sur elle. Lorsqu’à côté, Elsa Lepoivre prononce un « J’aime » qui me donne des frissons, un « J’aime » qui résonne si bien face à celui de Phèdre, un « J’aime » clair et honnête, juste un mot qui nous montre la profondeur se son jeu, sa soeur cadette fait bien pâle figure. Heureusement, là est le seul point négatif de la pièce. Au cas où je ne mentionnerai pas tout le monde, il faut savoir que tout les acteurs sont excellents. Éric Ruf, terrifiant dans ses sautes d’humeur, impressionnant de par sa voix grave et son jeu brusque, contrastant avec la délicatesse d’Éric Génovèse, calme et posé, mais lourd de tristesse car peut-être résigné ? Stéphane Varupenne, dont l’évolution est nette mais pourtant progressive (Stéphane Varupenne qui nous a tant impressionné cette année et qu’on attend comme sociétaire !) ! Coraly Zahonero, la cruauté même, contraste évident et remarquablement marqué avec les autres personnages féminin, malveillante au possible, mais toujours dans la mesure, sans jamais tomber dans la caricature de la méchanceté. Michel Vuillermoz. Un Michel Vuillermoz déchirant et déchiré, qui, lors d’une scène avec Elsa Lepoivre, m’a fait pleurer à chaudes larmes. Gilles David, incarnant un mari trompé mais feignant la joie : on n’aurait pas pu trouver meilleure distribution : l’acteur, qui a l’air profondément gentil et humain, est plus que crédible dans sa tentative de rester joyeux malgré les tromperies de sa femme. Danièle Lebrun, touchante dans son rôle de nourrice, qui malgré sa petite partition parvient à faire vivre son rôle sans en rajouter, simplement par sa présence constante et le talent avec lequel elle marque ses apparitions.
Vous l’aurez compris, il y a actuellement au Français un Tchekhov immanquable. A tous ceux qui pourraient rejeter cet auteur comme je l’avait fait, il faut voir cette pièce. On en sort bouleversé. Au Français, j’ai toujours des problèmes de voisinage. Mais hier j’ai rarement eu une salle aussi sage et tranquille, prise dans l’histoire, dans l’étendue de vide, d’ennui, mais parsemée de sentiments, que nous présentaient merveilleusement ces acteurs. Et au salut … Une ovation. Amplement méritée.

Une leçon de Théâtre. Oserai-je dire une leçon de Vie ? ♥ ♥ ♥

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Laurent Stocker

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La première chose qu’on remarque sur cette photo, c’est peut-être le beau sourire de Laurent Stocker. Un sourire et une joie de vivre qui semblent le caractériser si bien. J’aimerais aujourd’hui vous parler de ce comédien que j’admire beaucoup, et dont le nom me réjouit à l’avance lorsque je vais le voir, car je sais qu’il fait partie de ceux qui parviennent toujours à me surprendre, à renouveler leur jeu. C’est un acteur qui se renouvelle constamment, un acteur qui m’étonnera toujours.
Un proverbe arabe dit « Qui veut paraître grand est petit. » Pour Laurent Stocker, le procédé est inverse. Ce acteur de 1m67 fait partie des plus Grands. Né en 1973, il est aujourd’hui un acteur complet : sociétaire de la Comédie-Française, apparaissant au cinéma, César du meilleur espoir masculin en 2008 pour son interprétation parfaite de Philibert dans Ensemble c’est Tout, vu récemment, hors Comédie-Française, jouer avec brio un Prix Martin à l’Odéon… Il est plein de ressources, de vie, de talent. 
« Nous voulons de la vie au théâtre, et du théâtre dans la vie. » disait Jules Renard. Et cette vie, il l’a. Sans nul doute, il est l’acteur présentant le plus d’entrain et de vivacité que j’ai vu sur scène. Il brille. Il rayonne. Le Figaro qu’il a incarné sur la scène du Français restera dans les meilleurs prestations de ce valet de génie. En plus de la malice et de l’esprit qui caractérisent ce personnage de Beaumarchais, Stocker y ajoutait sa patte : de son Figaro émanait sympathie et joie de vivre, intelligence et amour.
Vittorio Gassman dit qu’« Au théâtre, le langage est tout. » C’est simple, lorsque Stocker parle, on boit ses paroles. Diction sans faille, évidemment, voix claire, forte, commune mais malgré tout reconnaissable. Moi qui n’avait jamais réussi à accrocher au monologue de Figaro, j’y ai trouvé de nombreuses réponses en l’écoutant par lui. Il ne le récite pas. Il le raconte, il l’explique, il le vit. Il soutient l’attention du spectateur avec une facilité … Et je prends l’exemple de Figaro, mais à chaque apparition, c’est un délice que de l’écouter. 
De plus, « L’élément du théâtre est la métamorphose » affirme Heiner Müller. Face à moi, ce n’est jamais le même personnage. Laurent Stocker a une faculté de transformation incroyable. Certes, il est évident que le maquillage aide à se transformer. Mais il y a autre chose. Entre le Mercure d’ Amphitryon, ce Figaro dont j’ai déjà parlé, Philibert, son personnage de Ensemble c’est tout, ou encore Agénor dans Le Prix Martin, je n’ai jamais eu le même homme devant moi. J’aimerais déjà souligner que le personnage pour lequel il a obtenu un César était merveilleusement interprété : l’évolution lente et visible de Philibert est signe d’un réel talent, et son bégaiement est des meilleurs et des plus naturels que je connaisse. Quant à ses autres rôles … J’aurais juré que l’acteur incarnant Agénor avait l’âge du rôle, c’est-à-dire 60 ans. Il avait les difficultés de la vieillesse, le visage marqué, la bouche tirée … De même, pour Mercure, si sa vivacité était reconnaissable, cet air malsain qu’il affichait était tout sauf habituel. 
Enfin, comme dit Francis Huster, « Un texte de théâtre est à voir. Un texte de théâtre est à écouter. Est-ce qu’un texte de théâtre est à lire ? » Laurent Stocker sait nous donner à voir. Il me semble bien qu’il est 2e dan de karaté (ou excellent en escrime, ça reste à confirmer), ce qui lui confère une agilité … impressionnante. Sa gestuelle n’en est que plus parfaite. Il faut voir, par exemple son « Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis grec, je l’extermine »… La gestuelle est impeccable et produit immanquablement son petit effet comique.

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On pourrait dire bien des choses en somme sur Laurent Stocker. Mais je pense que le mieux est de le voir. Il est formidable, prodigieux, brillant, étonnant, renversant, drôle, grandiose, talentueux. Parfait. Pour moi, il fait partie des plus Grands acteurs français contemporains. Je n’ai jamais été déçue par son jeu, sa présence est toujours un bienfait pour la pièce.

Merci pour toutes ces belles et inoubliables soirées théâtrales que vous nous offrez.

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Le Palmarès du Théâtre & La Troupe d’un Soir

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J’avais écrit un article à l’occasion des Molières 2011, peut-être les derniers diffusés. Personnellement, j’avais plutôt aimé : contrastant avec l’habituelle cérémonie longue et ennuyeuse, Laurent Lafitte a présenté ces Molières avec brio. Je ne comprends pas pourquoi il a fallu suspendre cette remise l’an d’après.

Le discours de présentation du président de ce premier Palmarès du Théâtre est court, simple, efficace. Ça commence plutôt bien. Enfin, si on met à part la musique, un bon gros « boumboum » qui n’a rien de théâtral, cela semble plutôt un bon début. S’ensuite une petite présentation des récompenses (qui ressemblent moyennenement à des servantes, soit dit en passant). Revenons rapidement sur les lauréats : 

Prix de la comédienne : Audrey Bonnet dans Clôture de l’Amour
Prix du comédien : Grégory Gadebois dans Des Fleurs pour Algernon
Prix de l’auteur : Pascal Rambert pour Clôture de l’Amour
Prix de la comédie : Carte Blanche à François Morel
Prix de la mise en scène : Jean Bellorini pour Paroles Gelées
Prix de la comédienne dans un second rôle : Marie-Julie Baup dans Le Songe d’une Nuit d’Été
Prix du comédien dans un second rôle : François Loriquet dans Les Revenants
Prix d’Honneur féminin : Francine Bergé dans Le Prix des Boîtes
Prix d’Honneur masculin : Robert Hirsch dans Le Père
Prix du seul en scène : Didier Brice pour son Journal d’un Poilu
Prix de la révélation féminine : Sarah Capony dans Femme de Chambre
Prix de la révélation masculine : Félicien Juttner dans Hernani
Prix « coup de coeur » du Jury (théâtre public) : Richard et Romane Bohringer dans J’avais un beau ballon rouge
Prix « coup de coeur » du Jury (théâtre privé) : L’Étudiante et Monsieur Henri
Prix du spectacle privé : Des Fleurs pour Algernon
Prix du spectacle public : La Réunification des deux Corées

Bon, globalement, je suis tout à fait d’accord avec ce Palmarès, je le trouve même très bon : il est assez varié et il n’y a pas d’abérrations. Non, ce qui m’a gêné ce n’est pas le fond, mais la forme. Chaque lauréat, qui venait prendre sa « servante », n’avait droit qu’à une minute de remerciement. Et comme si cette restriction ne suffisait pas, une sonnerie désagréable rappelait les comédiens à l’ordre au bout de 45 secondes. C’est absurde. L’audience a été encore plus faible que celle des Molières il y a 2 ans : 4% face à 6% pour la regrettée cérémonie. D’après moi, il est important de remettre des prix pour le théâtre, tout comme le cinéma. C’est une manière de remercier et récompenser le travail des acteurs du théâtre, quels qu’ils soient (Lumière, Décors, Costume ont été oubliés ici). Mais cette « cérémonie » là, qui n’avait en fait rien à voir avec une cérémonie, à cause du lieu, du décor, de cette présentatrice insupportable, et de cette restriction de parole, on s’en serait bien passé. Il aurait mieux valu une émission de radio, où les acteurs sont libres de s’exprimer, si accorder un peu de temps pour le théâtre à la télé est trop coûteux.

Breeeeeef, après ce massacre, un autre a suivi. En effet, pour montrer quand même que « le théâtre, c’est important », une soirée consacrée au théâtre était prévue le soir. Cette soirée avait pour but de nous donner l’envier d’aller au théâtre. Pour moi, l’effet a été plutôt inverse : si c’est cela qu’on voit au théâtre, jamais je n’y retournerai. La soirée se présentait ainsi : la même présentatrice présentait des saynètes, jouées par des acteurs, ici pour leurs noms (Arditi, Berléand, Jugnot …), et entre chaque extrait, Philippe Lellouche et Laurent Gamelon jouaient, ou appliquaient un texte absolument nul, essayant vainement de divertir le spectateur. Mais il faudrait m’expliquer l’intérêt, si cette soirée avait pour but de louer le théâtre, de ne jouer que des scène contre les pièces qu’on y voit, parlant de l’absence de spectateurs, de l’ennui devant certaines pièces. Ou encore, que les acteurs interprétant les différents personnages lisent leur texte, sur papier ou sur prompteur : voilà qui ne fait pas très professionnel. Enfin, on nous présentait les extraits comme des « scènes cultes » : ah, Grumberg est donc un auteur culte français ? Je n’ai vu de culte que les 10 dernières minutes de l’émission. Sur plus de 2h, ça ne fait pas grand chose. Ennui total. Voilà ce que j’ai retenu de cette soirée. 

Échec cuisant. Rendez nous les Molières.

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Un Prix Martin au sommet du Podium !

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Critique du Prix Martin, d’Eugène Labiche, vu le 20 avril 2013 à l’Odéon – Théâtre de l’Europe
Avec Jean-Damien Barbin, Rosa Bursztein, Julien Campani, Pedro Casablanc, Christine Citti, Manon Combes, Dimitri Radochevitch, Laurent Stocker, et Jacques Weber, dans une mise en scène de Peter Stein

J’avoue que j’ai failli écrire Perfection et m’arrêter là. Car lorsqu’elle est atteinte, n’est-ce pas inutile d’essayer de la décrire ? Mais c’est mon modeste devoir, et c’est pourquoi j’essaierai, humblement, de mettre des mots sur ce que j’ai pu voir ce soir.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu de Labiche. J’avais presque oublié quel auteur de génie il était. Une plume sans défaut : il faut dire que le Prix Martin fait partie de ses dernières pièces. Il s’écarte un peu du vaudeville, tendant vers quelque chose de plus sérieux, de plus proche de la réalité : il nous donne à voir une certaine image de la vie. Il met en scène Agénor Montgommier et Ferdinand Martin, deux amis de longue date, habitués à jouer au bésigue, qui voient leur quotidien chamboulé lorsque Ferdinand apprend que sa femme le trompe avec Agénor. S’ensuivent de nombreuses péripéties, qui pourraient sembler burlesques et qui, pourtant, sont d’une crédibilité étonnante.

Il y a tout d’abord Peter Stein. Ce metteur en scène, pour qui le respect de la pièce et de l’auteur est primordial, porte la pièce à son paroxysme. Je pense que son secret réside dans la simplicité : la pièce parle d’elle-même, rien n’est ajouté, rien n’est en trop, rien ne « cherche à faire tel effet ». Tout est justifié. Le rythme est parfait : ni trop rapide, ni trop lent, tout est dosé à merveille. Le décor choisi ? Un canapé, une table, des chaises : un intérieur bourge simple. En fond, quelques lieux connus de Paris, puis un paysage de Suisse, simple. Tout ce qui aurait pu être exagéré : l’accent du cousin d’Amérique, les caractères des deux amis, l’enthousiasme des femmes, … tout cela reste sobre, et cette sobriété est une perfection. Peter Stein a également vu juste en choisissant, pour jouer les vieux amis, deux acteurs qu’une bonne vingtaine de centimètres sépare : sans chercher le rire par des gestes ou des mimiques, rien que de les voir côte à côte, cela suffit.

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Et puis, on se retrouve avec de Grands acteurs devant nous. Laurent Stocker, par exemple, qui lorsqu’il entre pour la première fois, semble être un autre : le maquillage qui le vieillit y est pour quelque chose, bien sûr, mais quelque chose a réellement changé sur son visage : il s’est littéralement transformé, tirant sa bouche, les yeux fatigués, le déplacement bien plus lent et contrastant avec sa vigueur habituelle. Et lorsqu’il doit jouer un malade … je ne saurais décrire la précision et la perfection de son jeu, et je me contenterai de dire qu’il est sans faute. Et il forme avec Jacques Weber un duo remarquable : je ne pense pas, sincèrement, qu’il puisse y avoir meilleur duo pour jouer cette pièce. Weber, malgré sa puissance évidente, est plus qu’à l’aise dans tous les registres, jouant la tristesse sans tomber dans le pathos, rendant tous les éléments de la pièce évidents : l’habitude, le sexe, l’amitié, le sens de l’honneur, mais pas la jalousie, la tristesse, la culpabilité … Autour de ce duo brillant, les autres acteurs ne font pas pâle figure, bien au contraire ! Jean-Damien Barbin, frère de lait de Ferdinand, à la voix si puissante, si claire, et si précise, contrastant avec le duo précédent, génial dans son habit trop grand pour lui, contribue à la perfection de la pièce. Le couple de jeunes mariés, Julien Campani et Rosa Bursztein, liés par une complicité évidente, ont totalement saisi et incarnent à merveille leurs personnages. Manon Combes, en Suissesse venue compléter les couples, défend avec ardeur les clichés sur les Suisses. Pedro Casablanc, cousin venu droit des Amériques, donne à voir une performance rare : dans ce genre de rôle où tout est souvent accentué, il ne fait pourtant rien de trop : sans accent, juste grâce à une voix forte et un poncho, il semble le meilleur « étranger » que j’ai jamais vu. La sobriété fait parfois des merveilles !

Mais, oh ! Je suis indignée de ces spectateurs si … insupportables. Derrière moi comme à ma gauche, deux personnes comme devant leur télé. Derrière moi, un homme qui se croyait capable de finir les phrases de Labiche : mais non, monsieur, tout comme dans Doit-on le dire ? où certains avaient été pris au piège de : « et je voudrais vous dire adieu, dans une rencontre suprême … ou nous pleurerions … «  en complétant par « tous les deux » et non « tant et mieux », là, vous vous rendez compte de la subtilité de Labiche, que vous ne possédez absolument pas : en effet, compléter « Il m’a fait … » par « cocu » et non « une raie dans le dos ! » montre que vous n’avez rien compris. Quant à ma chère voisine de droite, qui se croyait devant sa télé avec ses « Oh lalaa ! » et ses « Tu as vu ??? » … Enfin. Il faut de tout pour faire un monde.

Avec une mise en scène digne d'(Ein)Stein, des acteurs plus qu’excellents, une troupe jouant réellement ensemble, et une pièce sans faille, c’est une soirée parfaite assurée ! ♥ ♥ ♥

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Lecture d’un soir

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« Qui rapportera ces paroles ? »

Fin des cours. Vieux-Colombier. 6 euros. Charlotte Delbo. Déportation. Muriel Mayette.
Noir. Voix. Histoire. Huit femmes. Camps de concentration. Espoir. Catherine Sauval.
Désespoir. Martine Chevallier. Lamentation. Mort. Maladie. Dysenterie. Poux.
Saleté. Résignation. Cécile Brune. Voix claires. Froid glaçant. Fatigue. Appel.
Enfant. Françoise Gillard. Naïveté. Incompréhension. Inhumain. Impensable.
Plaintes. Clotilde de Bayser. Hitler. Juifs. Femmes. Anne Kessler. Fermeté. Claude Mathieu.
Obligations. Barbelés. Dominique Constanza. Talents. Émotion. Devoir de mémoire. Merci.

Quand le duo Brune/Bagda nous en-chante

301634_10151492360503396_69508120_n.jpgCritique de la Carte Blanche de Cécile Brune, « promenade sentimentale », vu le 6 avril 2013 au théâtre du Vieux Colombier
Avec Cécile Brune, Serge Bagdassarian et Benoît Urbain, conçu par Cécile Brune et Véronique Vella

Voici le genre de spectacles dont on sait à l’avance qu’il va être bien. Reste à voir à quel degré on va aimer : si on aime bien, beaucoup, si on adore … Nul besoin de se questionner longtemps ici : des applaudissements plus que nourris, des « bravos », et des comédiens divins, le résultat est sans appel : un régal.
Dans tous les spectacles musicaux que j’ai vus à la Comédie-Française, il y avait Cécile Brune. Peut-être à cause de ce timbre de voix que j’essaie toujours de décrire sans pouvoir cependant le représenter correctement : une voix rauque et reconnaissable entre mille, aux intonations élégantes, si précise, si juste … Si belle. Émouvante lorsqu’elle nous chante La dame au piano (Charles Trenet), cette voix nous emmène loin, et c’est avec les larmes aux yeux parfois que se concluent les chansons. Si elle excelle dans ce type de chanson, douce, tendre, parfois un peu mélancolique, les chansons comiques sont tout aussi réussies : la salle rit aux éclats lors de Mémère dans les orties, où les deux acteurs se crachent des insultes au visage, chantant et jouant la comédie, pour notre plus grand plaisir.
Car Cécile Brune est accompagnée de Serge Bagdassarian, une des magnifiques voix du Français, au talent comique évident. Particulièrement lorsqu’elle entonne « Le feutre taupé » (que je ne connaissais pas, et que je conseille à tous : chanson géniale !), il mime avec brio la chanson derrière elle, la faisant vivre au maximum : son talent comique et la voix de la comédienne élèvent la chanson au plus haut. 
J’admire beaucoup le talent de ces deux comédiens : excellents sur scènes, ils possèdent en plus une voix parfaitement maîtrisée… Chantant sans difficulté à des hauteurs différentes, et même, étrangement, lui chantant plus haut qu’elle : un cas plutôt rare mais très agréable à l’oreille, et plutôt impressionnant. Bravo. (On regrette cependant les petits problèmes techniques dus au micro, nécessaires cependant face au son important du piano – excellent pianiste d’ailleurs, on ne le soulignera jamais assez !)
J’ai beaucoup apprécié les deux chansons en anglais, et particulièrement Perhaps, perhaps. Anglais, oui, mais accessible à tous (moi-même nulle en anglais, j’ai compris), accent et diction impeccables, musique entraînante … Tout pour plaire ! De même, You and Me, que je ne connaissais pas, m’a beaucoup plu. Mais de manière générale, j’ai beaucoup aimé les chansons au rythme bien défini, telle que « Je suis swing », où, en plus d’être impeccablement chantée, les deux comédiens dansaient en rythme sur scène, se déhanchant, swingant : géniaux. 
Enfin, que c’est bon de découvrir de nouvelles chansons : pour une grande admiratrice de chanson française comme moi, c’est toujours un bonheur que de se voir offrir des chansons pareillement : Mémère dans les orties (Juliette), Sympathie (Louis Hennevé-Louis Palex/Rudolf Friml), ou encore Oh non ce n’est pas toi (Françoise Dorin/Michel Emer), c’est merveilleux. Ou encore entendre des chansons que j’avais pu découvrir par hasard, c’est bon de les retrouver ! comme C’est beau la vie (Michel Emer) … Ou écouter des chansons qu’on aime chantées à merveilles, comme Gare de Lyon (Barbara). Merci aux comédiens pour les superbes moments qu’ils nous font passer.

On regrette bien que ce spectacle ne dure qu’un jour … Mais c’est un avant-goût au « Cabaret Boris Vian » (dont fera partie Véronique Vella, ici co-conceptrice du spectacle, et qu’on est impatient d’entendre sur scène), qui aura lieu en juin au Studio Théâtre, et qui promet d’être brillant. ♥ ♥ ♥

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